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Hors-dossier
Notes de lecture

Baptiste Brévart & Guillaume Ettlinger, Wednesdays at A’s

Philippe Birgy
p. 224-226
Référence(s) :

Baptiste Brévart et Guillaume Ettlinger, Wednesdays at A’s, Paris, Anamosa, 2021

Entrées d’index

Géographique :

États-Unis / USA, New York

Artiste :

Schloss (Arlene)
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Texte intégral

1Avant-poste du nouveau monde, creuset de la société multiculturelle, mais aussi point d’amorce de la mondialisation des activités financières, New York se présente depuis le début du xxe siècle comme un lieu d’effervescence créative et un terrain propice au cosmopolitisme. La ville a notamment joué au tournant des années 1970 et 1980 un rôle conséquent dans la production artistique et musicale nord-américaine et Wednesdays at A’s, publié aux éditions Anamosa, rapporte un épisode non négligeable de cette vague d’agitation.

  • 1 On entendra par ce terme tout mouvement qui, en art ou en littérature, cherche assidument la ruptur (...)
  • 2 Lieu de concert new yorkais associé à l’underground et au punk pendant les années soixante-dix mais (...)

2Semaine après semaine, plusieurs années durant, sur la frange de cette société d’abondance, à la limite du Lower East Side de Manhattan, l’artiste Arlene Schloss a fait de son loft de Bowery un lieu d’exposition, de concerts et de performances. Restent de ces manifestations fugaces une collection de programmes et d’affiches qui témoignent de l’éclectisme, de la vigueur et de la richesse des activités qui s’y sont déroulées. Une nébuleuse de créateurs en quête de public et d’amateurs curieux attirés par l’expérimentation gravitait vers les soirées organisées par Schloss. Le public était largement constitué d’artistes, mais ceux-ci ne constituaient en rien un groupe homogène. Ils se retrouvaient pourtant autour d’une idée de l’art et de la culture, renouant explicitement avec les avant-gardes1 qui les avaient précédés. Ainsi, un programme télévisé produit par Arlene Schloss rappelait facétieusement cette tradition par son titre : « A’s des refusés ». La formule nous renvoie bien sûr au Salon des Refusés, l’exposition parisienne de 1863 rassemblant tous les peintres qui se démarquaient trop de l’académisme pour pouvoir être présentés dans les sites institutionnels exclusivement consacrés au grand art. De même Arlène Schloss composait-elle ses programmes avec les musiciens dont le CBGB2 avait décliné les demandes. Les « Mercredi chez A », du nom de celle qui ouvrait ses portes aux artistes un jour par semaine, fédéraient ou rassemblaient une scène, dans le sens où Will Straw (2004) entend ce terme. Cependant on pourrait aussi bien appeler cette collectivité réunie par intermittence un underground ou une subculture.

3Le livre de Baptiste Brévart et Guillaume Ettlinger est essentiellement constitué de reproductions de programmes et d’affiches, lesquelles sont accompagnées de deux textes contextualisant certains documents et retraçant les circonstances de l’entreprise. L’ouvrage se lit aisément comme le catalogue d’une exposition, dont les contenus proprement dits  objets, exécutions de pièces musicales, performances et projections  ont en partie disparu. C’est sans doute en l’abordant ainsi qu’on retirera du livre le plus grand bénéfice.

4Les ajouts critiques et informatifs sont en partie dus à Pauline Chevalier, historienne de formation : là, elle précise le cadre social et économique dans lequel s’inscrit l’initiative de Schloss, évoquant les financements publics de la culture et le statut singulier de la partie basse de Manhattan, lieu interlope encore nimbé de cette aura de mystère qu’ont les quartiers mal famés. Nous y apprenons ainsi qu’une partie du quartier appartenait à une zone d’activités industrielles qui, si elle pouvait abriter les ateliers d’artistes, n’était pas destinée à l’habitation par les particuliers selon les statuts et codes de la ville. Le récit de ces circonstances singulières est étayé par les témoignages de contemporains issus de divers ouvrages biographiques.

5Guillaume Loizillon, compositeur et musicien, projette un second éclairage sur le sujet. Adoptant pour sa part le rôle de témoin autant que celui de spécialiste, il conjugue l’évocation personnelle de l’époque et des protagonistes avec des observations sur les médias utilisés et les choix esthétiques affichés par le groupe d’artistes épisodiquement rassemblés par Schloss. Il considère notamment la facture des prospectus qui s’appuyait sur des techniques de photocopie encore novatrices, et rappelle que l’attirance vers les nouvelles technologies était alors perçue comme susceptible de porter des propositions inédites. Ainsi la quête ou la fascination pour le nouveau (nouveaux modes de reproduction vulgarisés et rendus accessibles au grand public : Xerox, vidéo, technologies audio) consonnait avec l’exploration de voies alternatives, l’usage de formes et de contenus précédemment considérés comme impropres à la production artistique.

6Loizillon souligne au passage la variété des créateurs et musiciens qui se succédèrent dans l’atelier de Schloss, retenant surtout ceux qui ont été anthologisés comme figures charnières de la vague no wave qui manifestait un changement d’orientation au tournant des années soixante-dix et des années quatre-vingt. C’est ainsi que l’on y croise les Talking Heads, Liquid Liquid, Allan Vega et Thurston Moore avant la formation des Sonic Youth. Jean-Michel Basquiat y apparait également à l’occasion, en musicien dans une formation musicale éphémère.

7Ce sont là les grands traits de l’étude et ils invitent à un examen plus exhaustif des références : il resterait bien sûr à identifier l’ensemble des formations et des protagonistes mentionnés sur les nombreux programmes de soirées qui figurent dans le livre pour rendre compte des croisements et des affinités entre les protagonistes qui se trouvaient ainsi réunis, et mieux se figurer les différentes sensibilités qui s’y exprimaient, leurs points de convergence ou leur disparité, compte tenu de l’éclectisme revendiqué par Arlène Schloss.

8Il n’est pas question de dire que le livre manquerait à cet objectif puisque ce n’est pas le sien. Il constitue au contraire un point d’entrée vers cette scène remarquable, puisqu’il en fait l’affichage, qu’il en constitue la présentation publique et le mode d’emploi. Le texte encadre et accompagne les images qui sont ainsi livrées à l’attention de ceux qui pourraient y trouver intérêt. Partant des documents, la perspective d’une étude historique ou sociologique plus poussée s’ouvre alors aux spécialistes. On pourrait ainsi estimer le rôle que leurs propositions esthétiques ont pu jouer dans l’établissement d’un esprit de corps qui, étrangement (en regard des manifestes des avant-gardes) se donne pour assez vague et incertain.

9Outre l’intérêt documentaire de la collection, l’ouvrage donnera matière à réflexion sur la problématique sociologique et historique du marché de l’art et du processus de canonisation ou d’institutionnalisation des artistes, un processus où la notion de carrière est minorée alors même que plusieurs des protagonistes ont par la suite acquis un statut et une visibilité de premier plan.

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Bibliographie

Straw Will (2004), « Cultural Scenes », Society and Leisure, vol. 27, no 2, p. 411-22.

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Notes

1 On entendra par ce terme tout mouvement qui, en art ou en littérature, cherche assidument la rupture et l’affrontement avec l’académisme en dévoilant l’arbitraire de ses exigences en matière d’esthétique et de contenus thématiques, ceci afin d’instaurer de nouveaux codes esthétiques ou de nouvelles propositions éthiques. Marc Partouche en retrace le cours à partir de la première moitié du xixe siècle (La Lignée oubliée : bohèmes, avant-gardes et art contemporain de 1830 à nos jours, Paris, Hermann, 2016), cependant que Pierre Bourdieu en fait une analyse critique dans Les Règles de L’art (Paris, Seuil, 1992). Ces mouvements se prolongent au xxe siècle avec dada, le futurisme et le surréalisme – autre lignée que Greil Marcus documente et célèbre dans Lipstick Traces : une histoire secrète du vingtième siècle (Paris, Allia, 1998).

2 Lieu de concert new yorkais associé à l’underground et au punk pendant les années soixante-dix mais qui, victime de son succès, est déjà en passe d’être déconsidéré au début des années 1980.

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Pour citer cet article

Référence papier

Philippe Birgy, « Baptiste Brévart & Guillaume Ettlinger, Wednesdays at A’s »Volume !, 20 : 2 | 2023, 224-226.

Référence électronique

Philippe Birgy, « Baptiste Brévart & Guillaume Ettlinger, Wednesdays at A’s »Volume ! [En ligne], 20 : 2 | 2023, mis en ligne le 01 décembre 2023, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/volume/12077 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/volume.12077

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Auteur

Philippe Birgy

Philippe Birgy est professeur à l’université de Toulouse Jean Jaurès, ses travaux portent sur les modernismes et avant gardes anglo-américains ainsi que sur les musiques populaires anglophones à partir des années 1970. Il a récemment publié « La circulation des musiques électroniques de danse entre la Grande-Bretagne et les États-Unis », Circulations musicales transatlantiques (ed. Poirrier et Le Texier, EUD, 2021), « From Post-Punk to PC Music : Subcultural Discourses and Practices in Two Underground Scenes (1979, 2015) », Revue Française de Civilisation Britannique, dir. Frédéric Armao, 2021.

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