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Hors-dossier
Compte-rendu

Colloque international « Musiques en Asie : trajectoires artistiques, industries et scènes musicales »

Grégoire Bienvenu
p. 211-214

Texte intégral

1Organisé les 5 et 6 mai 2023 par Cléa Patin (IAO – Lyon 3) et Clara Wartelle-Sakamoto (CRCAO – Université Paris Cité), le colloque international « Musiques en Asie : trajectoires artistiques, industries et scènes musicales » a rassemblé à l’ENS de Lyon une vingtaine de chercheurs francophones travaillant sur les musiques asiatiques. Venant d’horizons disciplinaires divers et évoluant pour certains à l’étranger, ces derniers ont pu présenter leurs recherches et échanger autour de thématiques communes au cours de deux journées riches en partage, initiant les bases d’un dialogue qui devrait se structurer sur le long terme. Ce colloque a notamment permis d’établir un panorama de scènes et de pratiques musicales asiatiques contemporaines (principalement au Japon, en Chine et en Corée) tout en insistant sur les circuits d’échanges ainsi que sur le rôle des industries culturelles. La publication à venir de plusieurs articles présentés au cours de ces journées devrait ainsi permettre d’enrichir la littérature des popular music studies francophones dédiées aux musiques d’Asie.

2Le premier panel du colloque s’est intéressé aux musiques asiatiques en tant qu’objet d’artisanat et d’industrie, abordant de manière transversale la facturation des instruments ainsi que l’évolution des technologies permettant sa circulation à l’échelle globale.

Deirdre Emmons, ancienne chargée des collections asiatiques au musée des Confluences, a présenté quelques-uns des 210 instruments de musique asiatique que possède le musée. À sa suite, Nathanel Amar s’est penché sur la circulation musicale en Asie avant l’arrivée d’internet et a démontré une certaine « mondialisation par le bas » à travers deux cas d’étude : la « hot music » (remen yinyue) à Taïwan et les dakou en Chine continentale. L’un représente les copies pirates apparues sur l’île à travers la présence de soldats américains et reproduites illégalement à l’échelle industrielle, tandis que le second correspond aux invendus de l’industrie musicale occidentale envoyés en Chine pour être détruits, mais finalement revendus au marché noir.

3Pierre Helou a quant à lui dressé une comparaison originale entre la flûte traversière et le jiari shakuhachi japonais. Les deux instruments sont bien différents, mais ils possèdent toutefois une démarche de facturation ainsi qu’un processus de modernisation similaires. Lucie Rault-Leyrat a également présenté un large panorama de harpes asiatiques agrémenté de nombreuses illustrations historiques, révélant la circulation et la réappropriation de l’instrument bien au-delà du monde celte. Enfin, Cléa Patin a exposé, à travers l’étude de la facturation des pianos au Japon, l’histoire peu connue et pourtant fascinante de la ville de Yokohama, qui aurait pu devenir la capitale du piano japonais. Au final, celle-ci n’obtiendra pas ce statut, remporté par la ville d’Hamamatsu où s’installe un certain Torakusu Yamaha en 1887.

4Dans une perspective historique et ethnomusicologique, un deuxième panel a ensuite abordé la création, l’exécution et la réception des musiques populaires asiatiques. Jérémy Corral a tout d’abord exposé ses recherches sur la « musique pour bande » (tepu ongaku) japonaise développée au cours de la seconde moitié du vingtième siècle. En s’appuyant notamment sur des écrits originaux de compositeurs, il a démontré l’innovation culturelle de la pratique ainsi que les influences allemandes et états-uniennes qui la sous-tendent.

5Beata Kowalczyk s’est intéressée quant à elle à l’engagement transnational des musiciens classiques japonais : comment ces derniers s’insèrent-ils dans des scènes en dehors de leur pays ? À travers de nombreux entretiens menés à Paris, Varsovie et Tokyo, l’universitaire a révélé l’existence de pratiques discriminatoires dans la mobilité internationale d’artistes non-blancs. La « sociabilité cosmopolite » et les compétences musicales des artistes japonais ne suffisent souvent pas à dépasser les stéréotypes d’authenticité à l’œuvre dans la musique classique. Ces derniers se heurtent également au durcissement progressif des politiques migratoires, expliquant in fine leur présence limitée dans le reste du monde.

6Clara Wartelle-Sakamoto a par la suite complexifié l’analyse des « chansons pour la garde d’enfants » (komori uta) japonaises, observant à travers celles-ci l’évolution de la cellule familiale dans le Japon du siècle précédent. Les thématiques abordées dans les paroles de ces chansons changent avec leur époque, exprimant tantôt le labeur, tantôt le nationalisme ou bien la mélancolie de la personne qui les entonne. Clara Wartelle-Sakamoto démontre ainsi finement le double sens de tels objets musicaux, dont l’objectif ne se limite pas à endormir les enfants mais surtout à partager un message bien plus profond.

7Enfin, pour Corrado Neri, l’utilisation des morceaux de la chanteuse taïwanaise Deng Lijun dans le cinéma chinois contemporain crée une sorte d’uchronie, entrainant le public et les protagonistes dans un monde à l’histoire parallèle, contée par une voix alienne qui parle pourtant la même langue : le mandarin. Son analyse soulève ainsi les enjeux de la mise en récit et en images de la « fièvre culturelle » qui s’empare de la Chine post-Mao, portée par une figure musicale issue d’un monde sinophone qui n’est pas celui de la République Populaire de Chine. Ce deuxième panel se clôt avec une présentation donnée par Sylvain Diony (Sawada Harugin) sur l’instrument japonais tsugaru shamisen, et sur une magnifique performance de plusieurs morceaux.

8Le dernier panel de ce colloque compte le plus grand nombre d’intervenants et aborde les études sur les musiques asiatiques contemporaines sous un angle social et politique. À travers l’analyse de la figure du rockeur indonésien Benny Soebardja, Guilhem Cassagnes dépeint l’évolution d’une carrière artistique engagée dans l’environnement politique autoritaire de l’Ordre Nouveau de Soeharto. En passant de la Beatlemania au rock psychédélique jusqu’à la protest song, Soebardja apparaît ainsi comme une figure tutélaire de la contre-culture indonésienne. Sabine Trébinjac a conclu la première journée d’échanges avec un état des lieux de ce qu’elle nomme le « civilicide » de la population ouïghoure et l’exposé d’une descente aux enfers en trois temps pour la culture musicale de cette minorité chinoise. Le muqam et d’autres expressions artistiques sont d’abord intégrés à un traditionalisme d’État, inscrits au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO puis sacrifiés pour devenir une musique expurgée et absorbable par le terme vide de sens de « musique chinoise ».

9Au deuxième jour, Chiharu Chujo a exploré la difficile féminisation de l’industrie musicale japonaise. L’universitaire avance que dans une société japonaise déjà très inégalitaire, les hommes peinent à reconnaître l’existence d’un problème, tandis que la sororité des artistes féminines pâtit du « queen bee syndrom » et des règles du jeu néolibéral. Elle remarque toutefois que certaines femmes n’ont tout bonnement pas envie de jouer dans un cadre défini par un « monde de geeks » et qu’elles réfutent ostensiblement les conventions masculines. Pour lui faire suite, Marie Buscatto a prolongé les réflexions en discutant de la « féminisation paradoxale » du jazz japonais. À travers une étude ethnographique inspirée des travaux d’Howard Becker et notamment Outsiders (1963), elle démontre comment les Japonaises réussissent à se construire une place dans la scène jazz nationale. Ces dernières s’engagent dans des « wind bands » lycéens où elles pratiquent majoritairement des instruments considérés (à tort) comme féminins, si bien qu’elles représentent aujourd’hui 30 % des musiciens de jazz au Japon.

10Marie Laureillard s’est quant à elle interrogée sur la « musique climatique » des artistes taïwanais Chung Yung-Feng et Lin Sheng-Xiang. Dans la droite lignée des groupes engagés de Taïwan, le poète et le chanteur portent en musique leur révolte contre des projets climaticides et redonnent une voix, à la fois hakka et hybride, aux habitants des campagnes. Passant de l’autre côté du détroit, je me suis ensuite penché sur le retour dans les médias des rappeurs chinois, après que ces derniers aient été dénoncés par les autorités du pays pour leur manque de goût et leur vulgarité. En m’appuyant sur un corpus de productions audiovisuelles, j’ai démontré l’application d’un recadrage médiatique post-ban et recensé divers compromis symboliques nécessaires afin que le rap chinois devienne une forme musicale légitime et puisse continuer d’exister à l’écran. Catherine Capdeville-Zeng a enfin complexifié la place et le statut des « gens de musique » (yuehu) aujourd’hui en Chine, en présentant plusieurs de ses recherches sur le sujet. Traditionnellement discriminés, ces artistes amateurs ont vu leur statut évoluer avec le régime communiste mais font face à un dilemme insolvable : continuer pour l’amour de l’art ou bien tenter de devenir professionnel (xiahai) ?

11Pour finir le colloque, deux chercheuses coréennes ont présenté leurs travaux sur le trot et la K-pop. Min Sook Wang s’est efforcée de dresser l’évolution historique du style trot, depuis les années 1930 jusqu’aux années 1990. À travers les ruptures et les renouvellements, elle dresse un panorama social de l’évolution de ce genre musical. Woojin Na, a finalement clos la seconde journée en questionnant la production et la globalisation du « total entertainment » qu’est la K-pop. Elle a notamment remarqué la transnationalisation du genre et les rouages stricts du star-system coréen, et défend l’abandon du terme K-pop pour « idol-pop », une catégorie moins englobante et plus significative de l’industrie sous-jacente.

12La réussite de ces deux journées d’échanges laisse désormais place à un défi de taille pour les chercheurs participants, consistant à défendre et à renforcer la place accordée à l’étude des musiques asiatiques au sein des popular music studies, originellement tournées vers les mondes anglo-saxons. Le cas échéant, de nombreuses autres recherches sur des aires géographiques et des pratiques moins étudiées pourraient venir enrichir la connaissance globale sur les musiques populaires du continent le plus peuplé au monde.

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Bibliographie

Becker Howard Saul (1963), Outsiders. Studies in the sociology of deviance, Glencoe, The Free Press of Glencoe.

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Pour citer cet article

Référence papier

Grégoire Bienvenu, « Colloque international « Musiques en Asie : trajectoires artistiques, industries et scènes musicales » »Volume !, 20 : 2 | 2023, 211-214.

Référence électronique

Grégoire Bienvenu, « Colloque international « Musiques en Asie : trajectoires artistiques, industries et scènes musicales » »Volume ! [En ligne], 20 : 2 | 2023, mis en ligne le 01 décembre 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/volume/12037 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/volume.12037

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Auteur

Grégoire Bienvenu

Grégoire Bienvenu est docteur en Sciences de l’information, de la communication et de la culture, et membre du laboratoire de l’IRMECCEN (EA7546). Il a défendu deux thèses (Communication University of China 中国传媒大学 2023, Université Sorbonne Nouvelle 2024) portant sur les enjeux de localisation, de médiatisation et de politisation de la pratique du rap en République populaire de Chine. Ses recherches s’intéressent plus généralement à la construction de narrations socio-politiques dans les productions culturelles et plus particulièrement en Chine contemporaine.

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