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Vobis legimus

Charles Guérin, Cicéron. Un philosophe en politique

Paris, Calype, Collection « Destins », 2022
Nicolas Drelon
Référence(s) :

Charles Guérin, Cicéron. Un philosophe en politique, Paris, Calype, Collection « Destins », 2022, 112 p.

Texte intégral

1Dans une collection de biographies dont les autres titres illustrent la diversité (Napoléon, Alexandre Dumas ou Suzanne Lenglen), Ch. Guérin publie un ouvrage consacré à Cicéron.

2Après une introduction qui rappelle l’importance du legs cicéronien dans la pensée occidentale, le récit se développe en huit chapitres. Les deux premiers abordent les origines de Cicéron, les étapes de sa formation oratoire, juridique et philosophique, ses premières plaidoiries (Pro Roscio Amerino), jusqu’à la rédaction du De inuentione ; le chapitre 3 évoque l’affaire Verrès et les progrès de la carrière politique de Cicéron ; le chapitre 4, intitulé « le Père de la Patrie », a pour principal objet le consulat de 63 et la crise catilinienne. Les chapitres 5 et 6 résument une période difficile de la carrière cicéronienne, celle qui va des années 50 à la dictature césarienne. C’est le moment de l’exil (p. 64), de la guerre civile, des renoncements et des drames personnels (p. 80). Impuissant face à Pompée ou César, Cicéron compose avec l’un et l’autre, se soumet (p. 68, la « palinodie » du De prouinciis consularibus) ou s’éloigne de l’arène politique. Mais cet otium plus ou moins contraint fait naître une grande production littéraire, rhétorique et philosophique (comme le « triptyque » de 56 : De Republica, De oratore et De legibus). Les chapitres 7 et 8 couvrent les derniers mois, des Ides de Mars à l’assassinat de Cicéron, le 7 décembre 43. La conclusion de Ch. Guérin ouvre sur la réception de l’Arpinate sous Auguste et au Ier siècle : il devient une figure dont s’emparent les écoles de rhétorique ; son souvenir, vidé de ce qui pouvait apparaître problématique pour le princeps, est intégré à l’idéologie impériale, tandis que ses œuvres, érigées au rang de « classiques », forment la base de la formation des élites lettrées.

3Cette biographie, dans laquelle Ch. Guérin associe sa connaissance de Cicéron à un art du récit enlevé, peut se lire comme un ouvrage de vulgarisation d’une grande qualité. L’auteur a eu soin d’expliciter des notions philosophiques ou politiques en indiquant les termes latins (par exemple : nobilitas, p. 12 ; crudelitas, res publica, p. 27 ; patronus, p. 35 ; concordia, p. 49 ou humanitas, p. 75). Évidemment, la taille de l’ouvrage a contraint à des choix : certains discours ou procès sont à peine évoqués. On pense à ceux de la fin des années 60 (p. 62), comme le Pro Archia, ou aux procès de Vatinius et de Gabinius en 54 (p. 68, « Le voilà contraint de défendre [ceux] qu’il vomissait hier en public »), exemples des renoncements dont Cicéron aura à se justifier (Fam. 1, 9).

4La vie de Cicéron, connue sans doute, s’éclaire sous la plume de Ch. Guérin, qui s’attache à rendre la cohérence d’un parcours, à faire apparaître les liens entre l’action politique (ou l’inaction), les œuvres et la pensée philosophique. Dès l’introduction, il bat en brèche le lieu commun, hérité de la période augustéenne, qui distinguerait la victoire littéraire de Cicéron et son échec politique (p. 9).

5Les crises profondes et le besoin de fonder son autorité sur sa seule éloquence (et non sur les ancêtres ou sur le prestige militaire) ont conduit Cicéron à identifier les moyens d’une action oratoire efficace et à définir les conditions d’une vie sociale harmonieuse. Aux ambitions des généraux et à la force des légions, il oppose l’orateur comme un idéal : formé par la philosophie, armé par la rhétorique, l’homme d’État seul est capable, par son éloquence, de maintenir la concordia de la communauté et d’en éloigner la violence. Refusant la dichotomie entre rhétorique et philosophie, Cicéron entend concilier éthique de l’engagement et puissance du discours. L’influence de Philon de Larissa sur le jeune homme paraît déterminante (p. 20-22).

6Ch. Guérin rappelle que c’est un idéal que Cicéron décline au fur et à mesure de ses différentes prises de parole : en 70, il fait de l’accusation contre Verrès une entreprise destinée à purger la communauté d’un élément néfaste (p. 38-39) ; en 66, dans le Pro Cluentio, la quête de la concordia, menée par l’orateur, empêche qu’un individu isolé ne s’empare du pouvoir (p. 48) ; les Philippiques de 43 reprennent cette logique (p. 90). L’engagement soulève aussi des interrogations : l’intransigeance de Cicéron envers Antoine le conduit à s’affranchir des règles de la Res publica qu’il entend pourtant défendre. Ch. Guérin souligne que « tout ou presque est illégal dans la lutte contre Antoine » (p. 91).

7Lorsque sa parole n’est plus entendue, lorsque la situation le contraint à l’éloignement, Cicéron se tourne vers l’écriture. Mais il ne s’agit pas de « mener une vie de lettré coupée de la cité » (p. 87). Si les discours se fondent sur la philosophie pour trouver légitimité et efficacité, l’écriture philosophique se pense comme un geste éminemment politique et engagé. Les ouvrages de Cicéron ne prétendent pas modifier les institutions, les pratiques et les valeurs traditionnelles romaines, mais en montrer la perfection, en leur donnant des fondements philosophiques (p. 74-76). Par ailleurs, éloigné des tribunes, Cicéron entend agir sur ses concitoyens par la pédagogie : non seulement il maintient la vitalité de l’éloquence en la cultivant en privé, par des exercices, mais ses ouvrages philosophiques veulent édifier l’élite romaine. Cette ambition s’affirme notamment dans les traités des années 50 (p. 74) et 40 (p. 81, p. 87).

8À ce titre, Ch. Guérin met en évidence la complexité du rapport que Cicéron entretient avec la nobilitas romaine : c’est une élite auprès de laquelle il se forme (p. 17), dont il intègre les codes (p. 41) et les valeurs et pour laquelle il se veut un exemplum. Mais c’est aussi une classe avec laquelle il entre en rivalité : en fondant son prestige sur les succès oratoires, les discours publiés et la culture, Cicéron innove ; mais il se bâtit « un espace de légitimité symbolique » (p. 41) capable de concurrencer le pouvoir traditionnellement fondé sur la gloire militaire. Et c’est aussi une aristocratie qu’il braque : la nobilitas apprécie peu les libertés de ton de cet homo nouus (p. 62). Ses adversaires ne manqueront pas d’attaquer les origines d’un « locataire de la citoyenneté » (inquilinus ciuis selon le mot que Salluste prête à Catilina, Cat. 31.7).

9Ch. Guérin complète sa biographie par une courte bibliographie ; l’auteur a sélectionné dix-huit titres qui constituent des références et offrent au lecteur une base solide pour aborder les différents aspects de l’œuvre cicéronienne.

10L’ouvrage s’achève par une courte réflexion sur le célèbre buste du Musée du Capitole, daté du Ier siècle, en qui la tradition a reconnu Cicéron et qui illustre la couverture : l’artiste a voulu représenter un homme politique conscient du danger et prêt à agir.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Nicolas Drelon, « Charles Guérin, Cicéron. Un philosophe en politique »Vita Latina [En ligne], 204 | 2024, mis en ligne le 01 février 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/vita/414 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/vita.414

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