Navigation – Plan du site

AccueilNuméros204Vobis legimusGiulia Scalas, La Théorie épicuri...

Vobis legimus

Giulia Scalas, La Théorie épicurienne du vivant. L’âme avec le corps

Paris, Classiques Garnier, Collection « Les Anciens et les Modernes – Études de philosophie » 54, 2023
Alexandra Peralta
Référence(s) :

Giulia Scalas, La Théorie épicurienne du vivant. L’âme avec le corps, Paris, Classiques Garnier, Collection « Les Anciens et les Modernes – Études de philosophie » 54, 2023, 490 p.

Texte intégral

1Issu d’une thèse de doctorat préparée à l’Université de Lille sous la direction de Thomas Bénatouïl, l’ouvrage de Giulia Scalas (GS ci-après) vient combler une lacune dans les études épicuriennes. En effet, la conception atomiste de la vie et du vivant en tant que telle n’a pas fait l’objet d’un examen d’ensemble. Ce livre présente une étude exhaustive et rigoureuse des sources épicuriennes et de la bibliographie secondaire sur le sujet. Si le livre de GS s’inscrit, comme elle le souligne (p. 23), dans le prolongement des recherches menées par Piet Schrijvers et Jackie Pigeaud, son objectif est plus systématique : la reconstruction de la théorie épicurienne du vivant dans sa globalité, le titre de l’ouvrage est d’ailleurs très explicite à cet égard.

2Pour faire face au défi lié à l’explication matérialiste et mécaniste, à savoir rendre compte du principe moteur ou de ce qui anime la vie, GS propose une approche fonctionnaliste afin de comprendre le rapport âme-corps, caractéristique mise en avant dans le sous-titre de l’ouvrage. Ce qui justifie cette interprétation, c’est la position critique de l’auteure à l’égard de deux sujets majeurs : d’une part, le mind-body problem, et par là les solutions réductionnistes ou bien « émergentistes » que l’on retrouve dans le débat contemporain et, d’autre part, la perspective psychologique qui est très souvent employée pour aborder la question du vivant.

3L’ouvrage comprend trois parties : les deux premières abordent la théorie épicurienne de la vie et son élaboration à partir des influences et des discussions philosophiques héritées de Démocrite et Aristote, la troisième partie s’occupe de l’analyse détaillée du livre iv du De rerum natura de Lucrèce dans lequel sont exposés les phénomènes caractéristiques de l’être vivant. Les deux premières parties sont introduites par des « Notes méthodologiques » précisant la sélection et le traitement des sources. À la fin de chaque partie se trouve une section de « Résultats » qui s’avère très précieuse pour la compréhension et l’articulation de l’argument principal, car on y retrouve un résumé des sujets traités, une conclusion et un lien vers les autres parties. Dans son ensemble, ce livre démontre que la conception épicurienne de la vie consiste en une unité, celle de l’âme avec le corps et que c’est précisément cette communion qui explique le fonctionnement du vivant, de la pensée et de la sensation à la digestion en passant par la respiration, pour ne mentionner que quelques phénomènes vitaux.

4La reconstruction de la doctrine de l’âme est l’objet de la première partie du livre (p. 33-138). Conformément à ce qui avait été annoncé dans la « Note méthodologique », GS examine séparément les deux sources épicuriennes principales à ce sujet : dans la première section, les paragraphes 63-65 de la Lettre à Hérodote et le fragment du livre xxv du Peri Physeos, dans la deuxième section, le livre iii du poème de Lucrèce. Ce traitement permet d’éviter les interférences dans la reconstruction de la théorie dérivée de chaque source et surtout de se positionner par rapport à la place de Lucrèce comme source fidèle de l’épicurisme. GS rappelle que le cœur du débat consiste à signaler deux théories décrites par le poète et absentes chez le maître, à savoir la bipartition de l’âme et sa composition élémentaire. C’est pourquoi la dernière section de cette première partie est consacrée à l’examen des différentes interprétations proposées par les savants : « cohérentistes », compatibilistes et évolutionnistes. Suivre cette méthode dialectique permet à l’auteur de passer en revue toutes les positions prises dans ce débat et de prendre part à la polémique. Pour elle, la doctrine psychologique épicurienne a évolué : d’une conception moniste de l’âme présente dans la Lettre à Hérodote à une théorie plus articulée et complexe exposée dans le livre xxv du Peri Physeos, le livre iii de De rerum natura et d’autres témoignages tardifs.

5La deuxième partie du livre met en lumière le rôle central de la critique par Aristote de la doctrine psychologique de Démocrite dans le développement de la doctrine d’Épicure (p. 145-227). Si d’autres travaux avaient déjà insisté sur l’influence que la critique d’Aristote a eue sur le système d’Épicure, à l’exemple de l’étude de Furley (1967), celui de GS se distingue, quant à lui, par sa méthode. Celle-ci consiste à reconstruire de manière systématique la psychologie des premiers atomistes à partir des témoignages d’Aristote et Théophraste pour ensuite la mettre en rapport avec sa réception épicurienne en prenant en compte ce prisme aristotélicien. Tâche colossale que l’auteure a su mener à bien, car elle démontre de manière satisfaisante la dialectique de la transmission concernant la psychologie atomiste. Épicure a élaboré sa propre doctrine en prenant en compte fondamentalement trois critiques aristotéliciennes à ce sujet : la composition de l’âme, le mouvement et l’animation et, l’âme et l’intellect.

6La troisième partie est consacrée à l’examen minutieux du livre iv du poème De rerum natura (p. 231-441). Il s’agit en effet de la source la plus importante concernant la biologie épicurienne. En étudiant ce chant et en le mettant en rapport avec les témoignages d’autres auteurs épicuriens, Hermarque et Philodème, et non épicuriens, Aétius et Plutarque, GS reconstruit les parua naturalia épicuriens. Le titre de cette dernière partie démontre la dette de GS envers l’étude de Schrijvers (1976) qui portait ce nom et à qui elle veut rendre hommage (p. 231). Dans ce long exposé, il est question de l’analyse des phénomènes vitaux décrits par Lucrèce. Le premier constat à cet égard est l’unité du chant iv qui a comme axe l’explication de l’interaction entre l’âme et le corps (p. 239). À partir de ce point capital, le compte-rendu des fonctions de l’être vivant est divisé en deux : d’une part la sensation et la pensée, les cinq sens compris, d’autre part les phénomènes vitaux, à savoir la nutrition, la locomotion, le sommeil et les rêves, la respiration, le désir, le sexe et la procréation. La polémique anti-téléologique apparaît entre ces deux parties. Sur ce point, selon GS, le poète discute avec Aristote, ou plus exactement la critique que fait ce dernier au modèle mécaniste de Démocrite. De cette manière, Lucrèce répond en donnant une explication matérialiste et atomiste des fonctions de l’être vivant.

7La reconstruction de la théorie épicurienne du vivant proposée par GS nous impressionne par la richesse de ses analyses, l’abondance et la justesse de ses exposés et la clarté de son propos général. L’auteure prend le temps qu’il faut pour étudier les sources, la doxographie et les interprétations plus récentes, pour émettre des hypothèses, proposer des arguments et même reconstruire des théories comme celle concernant la respiration pour laquelle elle a travaillé sur un témoignage inédit (le fragment P.S.I. 3192, que l’on peut trouver en annexe). Ce livre s’impose comme un titre majeur dans la biographie épicurienne. Il servira aux spécialistes dans le domaine mais aussi à tous ceux qui sont intéressés par la biologie à l’époque hellénistique ou bien par les discussions médico-philosophiques dans l’Antiquité.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Alexandra Peralta, « Giulia Scalas, La Théorie épicurienne du vivant. L’âme avec le corps »Vita Latina [En ligne], 204 | 2024, mis en ligne le 01 février 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/vita/408 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/vita.408

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search