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Vobis legimus

Franck Collin, L’Invention de l’Arcadie. Virgile et la naissance d’un mythe

Paris, Honoré Champion, Collection « Babeliana » 21, 2021
Emmanuelle Raymond-Dufouleur
Référence(s) :

Franck Collin, L’Invention de l’Arcadie. Virgile et la naissance d’un mythe, Préface de Laurent Fourcaut, Paris, Honoré Champion, Collection « Babeliana » 21, 2021, 852 p.

Texte intégral

1L’ensemble des recherches scientifiques de Franck Collin (FC ci-après) témoigne d’un véritable intérêt pour le motif de l’Arcadie qui ne s’est pas démenti au fil des ans : depuis son article « Poétique de l’Arcadie, de Virgile à Bonnefoy », BAGB 2006, 2, p. 92-122, en passant par sa contribution plus récente au volume Présence de Théocrite (« L’Arcadie de Théocrite et de Virgile », dans C. Cusset, C. Kossaifi & R. Poignault (dir.), Clermont-Ferrand, « Caesarodunum Bis » 50-51, 2017, p. 447-465), les recherches de l’auteur font état d’un solide attachement à ce thème. La présente monographie correspond à la publication révisée et augmentée de la thèse de doctorat de FC, Pan Arcadia mecum si iudice certet, réalisée sous la direction de Jacqueline Dangel (†) et soutenue à l’université Paris IV en 2005.

2Certes, plusieurs articles ont vu le jour dans les dernières années qui font état d’une vision – globale ou plus ciblée – du motif arcadien dans la poétique virgilienne (en part. M. C. Cardete del Olmo, « La Arcadia de Virgilio : una visión desde la historia antigua », Aeuum : Rassegna di Scienze Soriche, Linguitiche e Filologiche 91, 1, 2017, p. 105-127 ; C. Eckerman, « Thyrsis’Arcadian sheperds in Virgil’s seventh Eglogue », CQ n. s., 65, 2, 2015, p. 669-672 ; P. Gagliardi, « Virgilio et l’Arcadia nell’Ecl. 10 », Eirene : Studia Graeca et Latina 50, 1-2, 2014, p. 130-146 ou encore S. Papaioannou, « Embracing Vergil’s ‘Arcadia’: constructions and representations of a literary ‘topos’ in the poetry of the Augustans », Acta Antiqua Academiae Scientiarum Hungaricae, 53, 2-3, 2013, p. 145-170). Mais aucune étude n’a l’ampleur de celle proposée par FC qui livre un ouvrage désormais incontournable sur l’Arcadie virgilienne. À bien des égards, cette reprise est donc une réussite, même si un volume de cette taille ne saurait s’épargner quelques longueurs et un certain nombre de coquilles, ici et là.

3Opérant une distinction entre d’une part l’« arcadisme » politique (une idéologie populaire fonctionnant comme une théorie des origines – développée par J. Bayet – revivifiée au 1er siècle av. J.-C. notamment par César puis sous le principat augustéen, p. 35) et le concept d’« arcadicité » qu’il forge (c’est-à-dire « une façon d’être au monde que crée la poétique virgilienne » et un « art de vivre, fondé sur la recherche de la uoluptas » p. 12), FC se propose d’étudier les trois œuvres virgiliennes à la lumière du thème de l’Arcadie dont il commence par redonner les principales caractéristiques.

4Selon lui, l’Arcadie poétisée est le résultat de la superposition de quatre Arcadies différentes (géographique, mythique, rituelle et belliqueuse, p. 25-26) à laquelle les poètes alexandrins et surtout Théocrite donnèrent des traits réguliers. Virgile les fait siens : la présence d’une grotte creusée à même le rocher, d’une source ou d’une fontaine, la pratique d’une musique simple et d’un mode de vie rustique (p. 85) définissent d’emblée un paysage arcadien. Entre locus amoenus et utopie poétique, Virgile trouve une voie originale à laquelle il donne une réalité historique : le cercle campanien des « Arcadiens » (p. 65-92) de même que l’arcadisme tel qu’il fut utilisé dans la propagande césarienne (p. 93-130) permettent une politisation du mythe qui indique – entre autres – « une refondation morale de la cité » ainsi que le remplacement du mythe fondateur du fratricide originel par la mise en exergue d’une volonté de pacification (p. 129). La transposition de l’Arcadie grecque opérée par Virgile, alliée à l’utopisation de la Gaule Cisalpine dans l’imaginaire virgilien (p. 164), donne à voir une latinisation du motif (p. 169). FC y lit la volonté du poète de plaider en faveur d’un art de vivre où l’interaction avec la nature et l’harmonie du monde conduisent au dépassement des tensions entre un ici et un ailleurs onirique, entre une instantanéité et une primitivité, entre le récit et le chant (p. 175). C’est cette promesse d’une vie meilleure aux accents épicuriens et théocritéens (p. 204), cette volonté esthétique et poétique du « faire arcadien » (p. 193) ou plutôt, selon nous, du « vivre arcadien », qui traversent l’œuvre virgilienne comme un fil d’Ariane, indiquant au lecteur la profonde aspiration du poète à une vie apaisée et digne, à un monde pacifié où l’humilité est préférée à la richesse et à la domination. De ce point de vue, l’Arcadie virgilienne apparaît comme la noétique d’une paix inatteignable. Le goût pour une forme de rusticité, incarné notamment dans l’éloge de la panodie – définie par l’auteur comme « un ‘chant de Pan’ dans le sens d’un ‘chant total’ » (p. 216) –, s’appuie sur la vision d’une nature simple et plus encore sur le rôle majeur du chant comme un engagement pacifique à l’opposé de la guerre, de la violence et de la destruction (p. 318).

5FC propose une étude très structurée : il débute naturellement sur l’étude des motifs arcadiens au sein des Bucoliques (B.) qu’il répartit en trois paliers de trois églogues afin de déterminer la progression de l’arcadicité au sein du recueil. Chaque pièce est l’objet d’analyses d’une très grande finesse et l’auteur offre systématiquement un bilan très appréciable des traits d’arcadicité à la fin de chaque ensemble. La première triade (chap. vii : B. 1, 2 et 3, p. 259-318), permet de percevoir la cristallisation de l’Arcadie virgilienne dans la Gaule Cisalpine selon la représentation hypotypique d’une nature idéalisée et vivante (p. 317). La seconde triade (chap. viii : B. 4, 5 et 6, p. 319-377) est celle de la uoluptas : l’Arcadie virgilienne, qui s’éloigne de plus en plus de la réalité grecque, se réalise à travers plusieurs personnages (Daphnis, Silène ou encore Gallus) « qui sont autant de chantres de la panodie » (p. 376). La troisième triade (chap. ix : B. 7, 8 et 9, p. 380-425) revient aux motifs traditionnels de la bucolique (avec les dieux, l’amour et les activités pastorales) mais laisse poindre une « décomposition du monde arcadien » (p. 408), amorcée en B. 8 et qui trouve son paroxysme dans la B. 9 qualifiée de « tombeau du premier Virgile, celui du genre bucolique et de l’Arcadie » (p. 424). Cette troisième triade, métaphore du déséquilibre, remet en question la panodie arcadienne ainsi que sa capacité à soutenir la uoluptas et souligne le caractère profondément fragile et utopique d’une Arcadie érodée par les passions et les guerres (p. 425). Le traitement à part de la B. 10 (chap. x, p. 427-470) donne des indications inquiétantes sur la poursuite de l’esthétique arcadienne. Le tropisme de l’ombre comme chronotope du chant poétique (p. 456) et le destin tragique de Gallus comme métaphore de l’échec de l’Arcadie (p. 448) dessinent un univers arcadien sans certitude.

6La troisième partie (p. 489-611), consacrée aux Géorgiques (G.), dépeint un univers arcadien qui vient en surimpression de l’arcadicité présentée dans les B. : la figure du paysan (agricola) remplace celle du berger, tout comme Jupiter prend la relève du dieu Pan dans la définition d’une Arcadie qui s’oppose foncièrement au mythe de l’Âge d’or (p. 532). La 1ère G. (chap. xi, p. 513-544) dessine les traits des premiers habitants du Latium auxquels Virgile attribue une certaine arcadicité, tout en soulignant – et c’est une avancée majeure par rapport aux B. – l’importance du labor (p. 531) qui permet « la transition de l’Arcadie d’un monde à part et fragile vers une société organisée et solide » (p. 603). Dans la 2e et 3e G. (chap. xii, p. 545-574) la sacralisation par Virgile des valeurs ancestrales romaines abonde dans le sens d’une « philosophie pratique de la tranquillitas représentée par les Arcadiens » (p. 570). C’est précisément ce labor des G., nécessaire à une vie autosuffisante et libre, qui constitue l’articulation entre l’arcadicité présentée dans les B. et l’Arcadie dépeinte dans l’Énéide (E.) par le biais du mythe étiologique. La société arcadienne représentée dans la 4e G. (chap. xiii, p. 575-602) à travers la métaphore de la ruche et le personnage d’Aristée, offre au lecteur l’espoir du maintien d’une existence en accord avec la nature. Fonctionnant comme une image du tournant sociétal auquel sont confrontés les Romains dans la République évanescente, l’opposition entre un « mode de vie apolitique, rural et autonome » et un « monde apicole, citadin et dépendant » (p. 595) indique au lecteur l’existence d’une véritable alternative entre deux modes de vie : l’un arcadien et l’autre pas. C’est en définitive l’E. qui va donner en quelque sorte la réponse du poète au choix symboliquement présenté dans la 4e G.

7FC limite son exposé dans la 4e partie aux livres 7 et sq. de l’E. en insistant plus particulièrement sur le livre 8 qui constitue un point culminant dans la peinture du motif arcadien. À travers l’analyse des différentes traditions mythographiques et proto-historiques (cf. Denys d’Halicarnasse ou Tite-Live), FC détermine au chap. xiv (p. 633-660) l’existence d’une véritable empreinte arcadienne dans le Latium que dépeint Virgile, avec une visée politique qui sert l’unité italienne. Le chap. xv (p. 661-694), à propos de Pallantée comme incarnation de la Rome arcadienne au livre 8, présente une dichotomie entre la voie tracée par les Arcadiens et celle choisie par Énée : sous l’égide d’Évandre et – en moindre part – de son fils Pallas, les Arcadiens se déterminent comme une nation pacifique, dont la stratégie défensive s’oppose aux velléités hégémoniques du héros et de ses Troyens. Au gré de la visite de Pallantée et de ses « monuments », le poète rappelle un certain nombre de mythèmes arcadiens (l’hospitalité, la religiosité et le mépris des richesses). La simplicité des Arcadiens et l’« arcadicité sous-jacente » de l’humble cité d’Évandre (p. 684) servent, selon l’auteur, d’avertissement à la Rome augustéenne, à ses richesses et aux excès qui pourraient la conduire à sa perte. Toutefois, Virgile cèderait au discours officiel de la potentia Romana qui heurte fondamentalement son arcadicité (p. 693). Dans un ultime chapitre (chap. xvi, p. 695-728), FC oppose clairement le système d’alliances incarné par les Arcadiens (avec les Étrusques et les Troyens) – force d’unité pour l’Italie fédérée – à l’hégémonie romaine, incarnée par la suprématie grandissante d’Énée dans la seconde moitié de l’épopée. À mesure que croît le pouvoir du Troyen, celui des Arcadiens (et le mode de vie qu’ils incarnent) s’estompe. La mort de Pallas sonne le glas de la branche arcadienne et conduit à la disparition de l’Arcadie, effacée sous les ors de la future Rome et le sang répandu par le héros qui assume désormais seul la responsabilité du futur de Rome (p. 713 et 723-728). Le glissement du héros, de fédérateur à vengeur, symbolise l’effacement de la ciuitas arcadienne au profit de l’affirmation du pouvoir romain naissant. C’est sur ce constant amer que FC achève son étude en révélant qu’à la fin de l’E., « l’Arcadie a volé en éclats » (p. 737).

8Dans cette magnifique révélation de la naissance, de la vie puis de la mort d’une Arcadie virgilienne au fil des œuvres du poète, FC propose des réflexions passionnantes et témoigne d’une connaissance remarquable des textes pour lesquels il fournit des analyses linguistiques, lexicales et métriques très fines. L’impressionnant appareil de notes, de même que l’imposante bibliographie classée, indiquent une excellente maîtrise des textes et de leur exégèse, même si l’on constate quelques lacunes bibliographiques parmi lesquelles les références citées en début de compte-rendu et quelques titres oubliés sur E. 8 (en part. sur les questions mémorielles ou l’architecture fictive de Pallantée déterminant la présence de « Rome avant Rome »).

9Pour autant, l’ouvrage de FC est une véritable mine d’informations sur l’Arcadie virgilienne, mais pas seulement. Cette longue monographie (852 pages !) n’est toutefois clairement pas à mettre dans toutes les mains, sous peine de noyer le lecteur peu familier des œuvres de Virgile sous une écrasante somme de connaissances.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Emmanuelle Raymond-Dufouleur, « Franck Collin, L’Invention de l’Arcadie. Virgile et la naissance d’un mythe »Vita Latina [En ligne], 204 | 2024, mis en ligne le 01 février 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/vita/402 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/vita.402

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