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Exploits militaires et ambition personnelle dans la Vie de César de Suétone

Military exploits and personal ambition in Suetonius’ Life of Caesar
Guillaume Flamerie de Lachapelle

Résumés

Suétone aborde les guerres menées par César d’abord d’une façon chronologique, en en faisant le récit, puis d’une façon analytique, en s’attachant à ses qualités de général. Alors que la narration attribue à son incontestable valeur militaire le moteur suspect qu’est l’ambitio, les species consacrées à ses mérites guerriers sont quasi uniformément positives. Il n’y a pas là de contradiction, mais une simple dissociation : au désir de dominatio de César est dévolue une rubrique spéciale, qui suit immédiatement celles qui évoquent ses talents militaires, et qui introduit le récit de son assassinat. L’aspiration au pouvoir est ainsi au principe des victoires de César comme de sa chute.

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Texte intégral

1Ainsi qu’une lecture même rapide suffit à s’en convaincre, les Vies des douze Césars de Suétone n’offrent pas, contrairement aux ouvrages de César, Tite-Live, Quinte-Curce, Tacite ou Ammien Marcellin, de longs récits d’opérations militaires.

  • 1 Gascou (1984 : 530-531) a ainsi noté que le vocabulaire militaire employé par Suétone était à bien (...)
  • 2 Par exemple Huet 2008 pour les vêtements ; Devillers 2009 pour les spectacles ; Gladhill 2012 pour (...)

2Cela ne signifie nullement que Suétone soit incompétent dans ce domaine1, ni que la façon dont le biographe aborde les conflits et leur résolution soit dépourvue d’intérêt, ni même qu’il se contente de fournir le plus sommairement possible, avant de passer à autre chose, des informations touchant à un sujet que tout lecteur attend de voir traité. Suétone obéit dans ce domaine, au moins en partie, à un projet littéraire portant lui-même une idéologie, ainsi que les savants, depuis le milieu du xxe siècle, l’ont démontré au sujet de nombreux autres aspects qui sembleraient à première vue ne constituer que des passages obligés sans enjeu réel2.

  • 3 Wardle 2019. Auparavant Gascou (1984 : 9-172) avait longuement étudié cette même section sous l’ang (...)

3C’est ce que nous nous efforcerons de démontrer dans cet article en étudiant la nature et le rôle des passages dédiés aux guerres dans une des douze Vies que nous a laissées Suétone, celle de Jules César, la plus riche peut-être avec celle d’Auguste à cet égard. À notre connaissance, la question n’a pas donné lieu en elle-même à une enquête d’ensemble, même si les chapitres 30 à 38, consacrés au récit des guerres civiles, ont été récemment analysés de façon magistrale par D. Wardle, qui prépare un commentaire de la Vie du divin Jules3. Sans prétendre examiner de façon aussi exhaustive la version suétonienne des conflits auxquels participa César, nous nous concentrerons plus spécifiquement sur la place que le biographe accorde à l’ambition personnelle dans le déclenchement de ces guerres, la façon de les mener et de les conclure.

1. État des lieux

4Bien qu’il soit illusoire de vouloir dégager une structure identique pour chaque uita, Suétone privilégie manifestement, dans ses biographies, une composition en deux temps, c’est-à-dire qu’il se conforme d’abord à un ordre grossièrement chronologique retraçant à grandes étapes la vie de celui à qui il s’intéresse, avant de revenir de façon plus précise sur tel ou tel aspect de son existence ou de sa personnalité. Ce projet est assez nettement énoncé dans la Vie d’Auguste :

  • 4 Suet. Aug. 9, 1. Peut-être Suétone détaillait-il également sa manière d’envisager l’histoire dans u (...)

Proposita uitae eius uelut summa, partes singillatim neque per tempora sed per species exsequar, quo distinctius demonstrari cognoscique possint4.

Maintenant que j’ai brossé en quelque sorte le résumé de sa vie, je vais m’attacher séparément aux différentes parties qui la constituent, en procédant non d’après l’ordre chronologique, mais par rubriques, afin qu’elles puissent être connues et assimilées plus nettement.

  • 5 L’articulation autour du chapitre 44 a déjà été mise en évidence : voir par exemple Leo (1901 : 3) (...)

5La uita de César se conforme à cette organisation ; le chapitre 44 ou, selon d’autres, le chapitre 40, fait office de pivot entre la première section, « chronologique », et la seconde, « analytique » ou « eidologique », pour reprendre la terminologie de E. Cizek5. Aussi peut-on distinguer deux façons fondamentales d’envisager les guerres :

    • 6 Jal (1963 : 78-79).

    dans un premier temps, elles sont rapidement évoquées, selon le moment où elles se produisent, dans les chapitres consacrés à la jeunesse de César (chap. 2-4) et à sa préture en Hispanie ultérieure (chap. 18) ; le déroulement de la guerre des Gaules donne lieu à un résumé plus circonstancié au chapitre 25 ; quant à la guerre civile, elle occupe les chapitres 30 à 38, longueur qui reflète en partie la permanence du thème à l’époque où Suétone rédige cette vie6 ;

  • dans un second temps, plusieurs épisodes ayant eu lieu pendant les campagnes militaires sont réexploités afin de faire ressortir tel ou tel trait de caractère de César, sans qu’on puisse toujours déterminer à quelle date exacte ils se situent ; ainsi les chapitres 57 à 70 évoquent l’attitude de César dans la conduite des armées ; le chapitre 75, sa modération et sa clémence dans la victoire.

  • 7 Il le sera dans la Vie d’Auguste, à l’occasion de la restitution des enseignes (Aug. 21, 3).

6En revanche, comme le veut le genre biographique même, les guerres qui se déroulèrent du vivant de César sans qu’il y soit impliqué personnellement ne sont évoquées que dans la mesure où elles apportent aux yeux de l’auteur un éclairage significatif sur son personnage. À titre d’exemple, le désastre de Carrhes (53 av. J.-C.), qui vit pourtant périr Crassus, membre du premier triumvirat, n’est pas mentionné dans la Vie de César7.

7Nous nous proposons de reprendre ici ces différents épisodes en nous fondant sur la division que nous avons rappelée, c’est-à-dire en analysant d’abord les allusions aux guerres dans le récit d’ordre essentiellement chronologique. Nous verrons que le constat de la valeur militaire de César est toujours mêlé de considérations sur ses ambitieux calculs ; nous en viendrons alors à la section analytique, qui atténue la portée de cette ambition ; nous essaierons finalement de déterminer les raisons qui ont entraîné cette différence de perspective ; du reste celle-ci, en réalité, n’est qu’apparente une fois pris en compte les derniers chapitres de la Vie.

2. Les allusions dans la section chronologique

8À la fin de la République, c’est sur les champs de bataille que s’acquiert la gloire la plus élevée pour qui envisage une carrière politique d’envergure. César ne fait pas exception à la règle, et Suétone s’en fait naturellement l’écho.

2.1. Les guerres extérieures, révélatrices de l’ambition et de la valeur militaire de César

2.1.1. Les calculs de César

9Un point commun des conflits engageant César contre des ennemis étrangers, les premiers à être évoqués, est qu’ils tendent à faire apparaître le caractère ambitieux et calculateur de l’homme de guerre à travers l’énoncé des circonstances accompagnant le récit même des événements.

10À titre d’exemple, si César abandonne la campagne militaire de Cilicie dans laquelle il sert sous les ordres de P. Servilius Isauricus (78 av. J.-C.), c’est en prévision d’une possible promotion sur la scène publique de Rome :

  • 8 Suet. Iul. 3.

Meruit et sub Seruilio Isaurico in Cilicia, sed breui tempore. Nam Sullae morte comperta, simul spe nouae dissensionis, quae per Marcum Lepidum mouebatur, Romam propere redit et Lepidi quidem societate, quamquam magnis condicionibus inuitaretur, abstinuit, cum ingenio eius diffisus tum occasione, quam minorem opinione offenderat8.

Il servit aussi sous les ordres de Servilius Isauricus en Cilicie, mais brièvement, car la nouvelle de la mort de Sylla et concomitamment l’espoir né de nouvelles dissensions internes, qui étaient provoquées par les agissements de Marcus Lepidus, le firent rentrer à Rome en toute hâte. Néanmoins, il s’abstint de s’allier à Lepidus, bien que l’invitation fût assortie de conditions magnifiques : il se défiait en effet des capacités de ce personnage, et surtout des circonstances, qui s’étaient trouvées moins favorables que prévu.

  • 9 Voir par exemple, pour une synthèse concise avec état de la question, Garrett (2018 : 199-201) qui (...)

11Seuls les dix premiers mots de ce chapitre évoquent, très rapidement, l’action militaire de César au moyen d’un verbe banal (meruit), peut-être placé en tête pour livrer le thème de la rubrique, selon une habitude suétonienne depuis longtemps repérée9, et de deux compléments circonstanciels fournissant le nom de son supérieur (sub Seruilio Isaurico) et le lieu de la campagne (in Cilicia). La troisième circonstance (la durée) est précédée d’une conjonction de coordination (sed) qui introduit la tonalité négative amenée à dominer la suite du passage : dans une phrase assez longue (selon les standards suétoniens) et sinueuse, le biographe évoque en effet les calculs rusés de César, dont la prudence est avérée entre autres d’après le fait qu’à deux reprises, il agit (redit) – ou s’abstient d’agir (abstinuit) – en vertu non pas d’un mais de deux facteurs :

  1. a. morte comperta b. simul spe

  2. a. cum ingenio eius diffisus b. tum occasione

12Cette façon d’évoquer toutes les conséquences possibles d’une décision reflète la circonspection de César, teintée d’une ambition qui peut paraître suspecte au lecteur.

13Quand il rapporte l’intervention du jeune homme contre Mithridate (75 av. J.-C.), Suétone ne se prive pas d’ajouter à nouveau à son récit, sous la forme d’une subordonnée finale, une motivation qui laisse paraître le souci qu’il avait de son image :

  • 10 Suet. Iul. 4, 2.

Vastante regiones proximas Mithridate, ne desidere in discrimine sociorum uideretur, ab Rhodo, quo pertenderat, transiit in Asiam […]10.

Mithridate dévastait les régions voisines de son royaume ; afin de ne pas donner l’impression de tarder alors que des alliés étaient en danger, César quitta Rhodes, où il était arrivé, pour se rendre en Asie […].

  • 11 Suétone est notre seule source à mentionner une telle intervention de César.

14Le verbe uideretur indique que César, agissant alors probablement en tant que priuatus à la tête de troupes auxiliaires par lui financées, cherche avant tout à sauver les apparences et suggère qu’il ne manifeste pas un intérêt profond et spontané pour la défense de la province voisine11.

15Il en va de même en ce qui concerne la façon dont il conclut la paix dans d’autres circonstances. Ainsi le mouvement de la phrase suivante, qui voit succéder immédiatement à l’obtention de la paix sous la forme d’un ablatif absolu (pacata prouincia) le désir de monnayer ce succès à l’occasion d’un triomphe, insiste sur l’ambition du préteur d’Hispanie ultérieure :

  • 12 Suet. Iul. 18.

[…] pacataque prouincia pari festinatione, non expectato successore ad triumphum simul consulatumque decessit12.

[…] puis, après avoir pacifié sa province, il la quitta avec la même hâte, sans attendre son successeur, pour réclamer en même temps le triomphe et le consulat.

16Ce sont des préoccupations du même ordre qui guident César dans les prodromes d’une guerre qu’il planifie délibérément, au moment où il choisit de préférence, pour exercer son proconsulat au sortir de sa magistrature à Rome, les Gaules :

  • 13 Suet. Iul. 22, 1. Nous adoptons ici la conjecture de Ramondetti (éd. 2008 : 115-116), au lieu du te (...)

[…] omni prouinciarum copia Gallias potissimum elegit, cui in iis emolumento et oportunitate ideonea sit materia triumphorum13.

[…] il choisit de préférence, dans l’ensemble des provinces, les Gaules. Celles-ci, par leurs richesses et par les opportunités qu’elles offraient, étaient propres, pensait-il, à lui fournir la matière de triomphes.

17Par oportunitas il faut sans doute comprendre « l’occasion d’en découdre », le triomphe ne pouvant être célébré qu’après une victoire militaire écrasante. C’est ce que confirme du reste, un peu plus loin, l’analyse par Suétone des débuts de la guerre des Gaules :

  • 14 Suet. Iul. 24, 3.

Nec deinde ulla belli occasione, ne iniusti quidem ac periculosi abstinuit, tam foederatis quam infestis ac feris gentibus ultro lacessitis14.

Plus tard, il ne laissa passer aucune occasion de livrer une guerre, même injuste et périlleuse, en attaquant de son propre chef des peuples fédérés aussi bien que des tribus hostiles et sauvages.

  • 15 Ramondetti 2002 ; voir aussi Sage (1979 : 506-507).

18Ici, selon un procédé déjà analysé par P. Ramondetti, l’ablatif absolu (tam foederatis […] lacessitis) vient autant renforcer l’idée déjà contenue dans la proposition principale qu’y apporter quelques précisions complémentaires : ce qui est certain, c’est que César n’a reculé devant rien pour provoquer des conflits15.

  • 16 On consultera à cet égard Scantamburlo (comm. 2011 : 36-37) et les passages rassemblés par Henderso (...)

19Bref, le récit des guerres contre des étrangers contribue à forger l’image d’un César poussé par le souci constant de son ascension politique, vision qui apparaît aussi en bien d’autres endroits de la biographie16.

2.1.2. Son talent militaire

  • 17 Cic. Brut. 262 (nudi enim sunt, recti et uenusti, omni ornatu orationis tamquam ueste detracta) ; l (...)
  • 18 Voir en ce sens Steidle (1963 : 42), qui souligne que la précision de certaines données, la référen (...)

20La campagne des Gaules en elle-même est concentrée dans le bref chapitre 25. La concision du récit est telle qu’on a pu supposer que Suétone avait ici voulu rendre hommage au style même des Commentaires. Ceux-ci en effet, suivant le jugement bien connu que Cicéron porta à leur sujet dans le Brutus, étaient « dépouillés, allant droit au fait et élégants, dépourvus de tout apprêt de style, comme lorsque l’on a retiré ses habits »17. L’on pourrait plutôt considérer que le ton, semblable à celui des res gestae d’Auguste, est celui du bilan objectif et imposant18.

  • 19 Ce qui constitue peut-être un écho du début fameux de la Guerre des Gaules.
  • 20 La substitution de deux catégories succès / revers au strict récit chronologique correspond bien à (...)

21Mais l’essentiel est peut-être ailleurs ; ce chapitre 25 illustre en effet le second point fondamental du jugement formulé par Suétone sur les entreprises guerrières de César. Si les motivations de celles-ci, nous l’avons dit, sont suspectes, Suétone, par la structure même du chapitre, insiste ici sur le net succès que constitue ladite campagne : l’étendue des conquêtes est soulignée par l’adjectif omnem en tête de phrase19, puis détaillée par une longue relative qui livre aussi l’importance du tribut imposé aux vaincus. Les incursions en Germanie et en Bretagne sont ensuite évoquées : loin de n’y voir que des expéditions sans lendemain, Suétone souligne leur caractère inouï, puisque César est le « premier des Romains » (primus Romanorum) à attaquer les Germains et que les Bretons étaient « inconnus » (ignotos). En face de tels succès (per tot successus), seuls trois revers sont mentionnés, et minimisés (ter nec amplius)20 :

  • 21 Suet. Iul. 25, 2.

[…] per tot successus ter nec amplius aduersum casum expertus : in Britannia classe ui tempestatis prope absumpta et in Gallia ad Gergouiam legione fusa et in Germanorum finibus Titurio et Aurunculeio legatis per insidias caesis21.

[…] au milieu de tant de succès, il n’essuya pas plus de trois échecs : en Bretagne, sa flotte fut presque détruite par une violente tempête ; en Gaule, une légion fut mise en déroute près de Gergovie ; en territoire germain, ses légats Titurius et Aurunculeius trouvèrent la mort dans une embuscade.

  • 22 À cet égard, nous ne partageons nullement l’étrange opinion de Hänisch (1937 : 7), selon qui Suéton (...)

22Les ablatifs absolus atténuent largement la responsabilité de César, qui n’apparaît pas dans cet énoncé, les revers étant plutôt mis sur le compte d’une tempête (ui tempestatis) ou d’un piège (per insidias) ; l’échec cinglant de la légion à Gergovie ne reçoit quant à lui aucune explication22.

23Une « clef » qui annonce cette combinaison de mérite militaire intrinsèque et d’intentions moins respectables est fournie par un épisode de la Vie qui n’est pas directement lié aux prouesses guerrières de César, à savoir le moment d’émotion qui le saisit devant la statue d’Alexandre à Gadès :

  • 23 Suet. Iul. 7, 1.

[…] Animaduersa apud Herculis templum Magni Alexandri imagine ingemuit et quasi pertaesus ignauiam suam, quod nihil dum a se memorabile actum esset in aetate, qua iam Alexander orbem terrarum subegisset, missionem continuo efflagitauit ad captandas quam primum maiorum rerum occasiones in urbe23.

[…] Avisant une statue d’Alexandre le Grand près du temple d’Hercule, il se mit à gémir et, comme dégoûté de sa propre apathie – car il n’avait, se disait-il, accompli aucune action mémorable à l’âge où Alexandre avait déjà soumis le monde entier –, il sollicita aussitôt son congé pour saisir au plus vite les occasions de briller davantage qui se présenteraient à Rome.

  • 24 Au milieu d’une bibliographie pléthorique, voir, pour le texte de Suétone lui-même, Lambrecht (1984 (...)

24Ici, César ne semble pas encore songer consciemment à égaler le Macédonien au moyen de guerres, puisque le texte demeure assez vague : on apprend simplement qu’il rentre à Rome. L’allusion à un conquérant comme Alexandre ne peut manquer cependant de faire implicitement penser à des rêves de nature martiale24, d’autant que l’épisode de Gadès se double d’un songe prémonitoire dans lequel il viole sa mère, promesse d’un empire sur l’univers (7, 2). Placer César dans les traces d’Alexandre permet également de suggérer, d’une façon certes détournée, qu’il sera un guerrier brillant, mais susceptible de se laisser gagner par une ambition effrénée.

2.2. Les guerres civiles, amplificatrices des deux traits mis en valeur par les guerres extérieures

25Tout en conservant une structure similaire dans les deux cas, Suétone consacre plus de place à la guerre civile qu’à la guerre des Gaules : il commence par en examiner les causes (chap. 30), puis les débuts (chap. 31-33), avant de proposer un résumé distinguant les victoires (chap. 34-35) des défaites (chap. 36).

2.2.1. Valeur militaire

26Ces chapitres 34-36 ont ceci de commun avec ceux qui traitaient des guerres étrangères qu’à nouveau, les talents militaires de César sont hautement célébrés. Cette fois-ci encore, et de façon plus claire même, la responsabilité de l’imperator est dédouanée, puisque les défaites sont imputables à ses seuls lieutenants :

  • 25 Suet. Iul. 36.

Omnibus ciuilibus bellis nullam cladem nisi per legatos suos passus est […]25.

Durant l’ensemble de ces guerres civiles, il ne subit aucune défaite, sinon par légats interposés […].

Ce faisant, Suétone minimise l’épisode du siège de Dyrrachium, en retenant moins le succès de Pompée que le mot de César critiquant l’inaptitude de celui-ci à profiter de sa victoire :

  • 26 Suet. Iul. 36. D’autres historiens qui nous rapportent l’épisode insistaient au contraire sur la dé (...)

[…] negauit eum uincere scire […]26.

[…] il déclara que son rival ne savait pas vaincre […].

27Il y a donc là une amplification, par rapport à la réalité même, du talent guerrier de César, à la fois par contraste avec Pompée et par omission des travers de l’imperator présenté comme invincible.

2.2.2. Ambition démesurée

28Les chapitres consacrés aux causes de la guerre civile contre Pompée et ses partisans contiennent également certaines des insinuations qui accompagnaient, nous l’avons vu, la narration des conflits contre d’autres nations, mais la réprobation semble encore monter d’un cran.

29Ainsi dès le chapitre 27, 2, Suétone rapporte que César dit à ses partisans, jeunes gens endettés, dépravés notoires ou individus perdus de réputation, que pour eux la guerre civile était la seule issue : voilà un moyen hypocrite de rendre favorable à ce conflit toute une frange de la population, et qui suggère une préméditation de la part de César. Ce dernier est encore une fois dépeint comme un fauteur de guerre, puisqu’on considère habituellement, sur la foi du début du chapitre 30, que son allégation selon laquelle il aurait pris les armes pour défendre ses droits bafoués par le Sénat procède du prétexte :

  • 27 Suet. Iul. 30, 1.

Et praetextum quidem illi ciuilium armorum hoc fuit ; causas autem alias fuisse opinantur27.

Et assurément ce fut pour lui le prétexte de la guerre civile ; mais on pense que les causes furent différentes.

30Le biographe semble opposer le vain praetextum de César aux causes effectives (causas pourrait être traduit par « causes réelles »), qui procèdent soit de la volonté de ne pas montrer au peuple qu’il était incapable de tenir ses promesses, soit de la crainte qu’on lui demande des comptes, soit de la volonté de s’arroger le pouvoir souverain.

  • 28 Par exemple Hänisch (1937 : 35) ; Gascou (1984 : 10-12) ; Scantamburlo (comm. 2011 : 164).
  • 29 Kaster (éd. 2016 : ad loc.). Il défend cette leçon dans son ouvrage accompagnant la publication de (...)

31Cette interprétation, suivie par la plupart des savants28, est-elle la seule possible ? R. Kaster, dans sa récente édition parue dans la série des « Oxford Classical Texts », a remis à l’honneur une conjecture de Burman l’Ancien. Ce dernier lisait, au lieu d’alias, al<ii ali>as29. Dès lors ce n’est plus Suétone qui assume, en dernier ressort, l’idée que les causes véritables de ce conflit furent peu honorables :

Et praetextum quidem illi ciuilium armorum hoc fuit ; al<ii ali>as autem alias fuisse opinantur.

Et assurément ce fut pour lui le prétexte de la guerre civile ; mais les uns et les autres avancent diverses explications.

  • 30 Voir en ce sens Wardle (2019 : 384-391).
  • 31 Voir par exemple Steidle (1963 : 46) et Gascou (1984 : 13).

32Toutefois, même en admettant cette conjecture, force est de constater que les motifs prêtés à ces alii corroborent largement les vues personnelles que Suétone exprime par ailleurs30. Mieux même, la longueur qui leur est consacrée excède de loin celle qui était réservée au point de vue défendu par César (161 mots, contre 37 pour l’énoncé du praetextum). Parmi les causes avancées par des alii, le souhait de saisir une occasio rapiendae dominationis (« occasion de se saisir de l’hégémonie ») vient en dernier, se voit accorder le plus de place et se trouve ratifié par l’autorité de Cicéron : c’est visiblement à celle-ci que Suétone prête, une fois encore, la plus grande importance31. En accordant une telle prépondérance à ces mobiles, Suétone insiste sur leur caractère peu avouable.

3. La réexploitation de ces épisodes dans la section analytique

33Tous ces épisodes donnent lieu à une exploitation d’une nature quelque peu différente dans les chapitres analytiques des traits propres à César, où la personnalité même et le caractère individuel émergent davantage.

  • 32 Suet. Iul. 54, 1.
  • 33 Voir à ce propos Steidle (1963 : 60).

34La première species possède une tonalité négative, puisque le biographe évoque les pillages, les rapines et les actes relevant de ce que nous appellerions aujourd’hui du racket auxquels se livra César dans ses campagnes en Hispanie, en Lusitanie et en Gaule (54, 1-2). La comparative ut enim quidam monumentis suis testati sunt (« suivant la version qu’ont présentée certains auteurs dans leurs ouvrages »)32 laisse certes planer un léger doute sur la réalité de cette méconduite, mais, comme pour l’exposé des motifs des guerres civiles que nous venons d’analyser, le caractère circonstancié des faits rapportés dans les lignes suivantes tend à orienter le lecteur vers l’opinion qu’une fois encore, César mena ces guerres dans un but intéressé. La pensée du lecteur était du reste déjà amenée dans cette direction puisque dans le chapitre consacré au goût du luxe de César, le biographe avait préalablement mentionné l’hypothèse, prêtée à d’anonymes multi, selon laquelle il aurait mené l’expédition de Bretagne pour y trouver des perles (47, 1). Il est vrai toutefois que Suétone se contente de consigner des faits, suggère que ces exactions obéissaient à un but politique et non à une simple cupidité personnelle, ce qui rend son avidité moins repoussante que celle d’un Néron ou d’un Domitien, par exemple33.

35En tout cas cet exposé négatif s’efface rapidement devant l’énumération des qualités dont César fit preuve en tant que chef de guerre. À cet égard, le début du chapitre 55 annonce clairement le contenu à venir :

  • 34 Suet. Iul. 55, 1.

Eloquentia militarique re aut aequauit praestitissimorum gloriam aut excessit34.

Dans les domaines de l’éloquence et de l’art militaire, il égala la gloire des plus grands ou la dépassa.

  • 35 Voir à ce sujet Zecchini (2021 : 254-255) ; il reste que Suétone attendait d’un bon prince qu’il fû (...)
  • 36 Ces qualités reprennent, pour une bonne part, celles que s’attribue lui-même César dans ses Comment (...)

36Suétone ne s’arrête pas longtemps sur les talents oratoires de César – reflétant peut-être là la tendance de celui-ci à dissimuler cet aspect de sa personnalité pour faire valoir de préférence sa vaillance, qualité plus proche de l’idéal marianiste dont il se réclamait que pouvait l’être l’érudition35 – mais revient longuement sur les hauts faits du vainqueur de Vercingétorix et de Pompée. Sont ainsi amplement illustrés son endurance et sa célérité (57), sa prudence et son audace (58), son habileté dans l’art de manipuler le moral de ses troupes grâce à la superstition (59), son sens de l’opportunité et son courage (60-64), sa faculté à entraîner ses hommes derrière lui par son sens de la justice et son charisme (65-70), la combinaison louable de clementia et de seueritas dont il fait preuve une fois le succès acquis (75)36.

  • 37 La rapidité de César était déjà constatée par ses contemporains (Cic. Att. 7, 22, 1 ; 8, 9, 4) et, (...)
  • 38 Suétone adopte la version des événements qui fait la part la plus belle à l’héroïsme de César – il (...)
  • 39 Suet. Iul. 58, 1 : […] neque in Britanniam transuexit, nisi ante per se portus et nauigationem et a (...)

37Le tableau des qualités militaires de César et le récit de ses exploits ne sont pas passés au même tamis critique que ses motivations, le biographe ne se faisant pas faute de rapporter des faits flatteurs mais qui sont, de son propre aveu, à peine croyables, comme lorsqu’il s’agit de constater la résistance et la vitesse de César (57 : ultra fidem patiens ; incredibili celeritate, « une résistance à l’effort inconcevable » ; « une rapidité incroyable »), sans qu’on puisse y voir une quelconque marque de scepticisme37. De la même façon, il rapporte sans ciller l’épisode quasi légendaire de César nageant pendant la guerre d’Alexandrie sur deux cents pieds, le bras gauche hors de l’eau pour préserver des documents dont il était porteur et son manteau de général entre les dents (64)38. Bien plus, il renchérit encore sur les qualités militaires de César, comme au chapitre 58, où il affirme que le conquérant a lui-même reconnu les lieux en Bretagne, alors que l’intéressé, dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules (4, 21, 1), rapporte sans ambiguïté qu’il a chargé C. Volusenus de cette mission39.

  • 40 Gascou (1984 : 751, n. 277).
  • 41 Lossau (1975 : 499-500). Le savant relève par ailleurs que l’exposé de la clementia de César se fai (...)

38Dès lors les réserves qu’on peut éventuellement relever dans ces chapitres sont très discrètes : l’épithète blandiore dans le groupe blandiore nomine (« en un nom plus doux à leurs oreilles »), pour caractériser l’appellation réservée par César à ses hommes lors de ses harangues (67, 2), pourrait receler une légère critique de sa complaisance40, de même que le verbe exhibere quand il dispense sa clémence (75, 1 : Moderationem uero clementiamque […] admirabilem exhibuit, « Il manifesta une modération et une clémence admirables »), qui supposerait une volonté d’affichage, mais, même s’ils complètent bien l’image d’un César avant tout calculateur que nous avons essayé de dégager précédemment, ces griefs resteraient bien légers41.

39En somme, dans les chapitres du volet analytique de la Vita Diui Iuli dédiés au comportement de César sur le champ de bataille et dans la victoire, les reproches d’ambition qui apparaissaient dans le volet chronologique s’évanouissent ; le constat des mérites singuliers sur un plan strictement militaire perdure quant à lui dans l’une et l’autre section.

40Cette différence mérite une explication.

4. Comment rendre compte de l’écart entre l’exposé critique des motivations de César et le récit flatteur de ses exploits ?

  • 42 Pour Auguste, voir par exemple l’aperçu synthétique de Wardle (comm. 2014 : 34). Sur le noircisseme (...)

41La première raison qui vient à l’esprit est que Suétone se conforme aux faits mêmes tels qu’ils ont été transmis. L’ambition de César ne pouvait faire aucun doute et ses exploits militaires étaient incontestables : toute la propagande du monde n’aurait pu faire de Vercingétorix, Pompée ou Caton le Jeune des vainqueurs. Comme beaucoup de réponses frisant le simplisme, celle-ci a sa part de vérité, mais il est naturellement souhaitable d’aller un peu plus loin : après tout, Suétone a su, dans d’autres de ses Vies, minimiser certaines insuffisances du point de vue militaire (c’est parfois le cas pour Auguste) ou au contraire atténuer la portée de réels succès (ainsi pour Domitien, qu’il exècre)42 ; du reste nous avons vu qu’il cherchait à estomper la gravité du revers subi par César à Dyrrachium (ajoutons qu’il ne s’attarde guère davantage sur l’incapacité de César à bloquer Pompée à Brindes). Surtout, cela ne répond pas à la question du traitement différencié dans le récit chronologique et dans les species.

  • 43 Hänisch (1937 : 47-48) suggère ainsi une influence des écrits laissés par le fidèle Oppius.
  • 44 Voir Gascou (1984 : 437-438) à propos de la Vita Diui Iuli ; Scantamburlo (comm. 2011 : 31-35) rati (...)

42À cet égard, la variété des sources a pu jouer un rôle. Dans sa monographie, J. Gascou a ainsi démontré que l’historien avait consulté de nombreuses sources, parmi lesquelles certaines, contemporaines des guerres civiles, étaient passionnément anti- ou pro-césariennes ; ces dernières ont pu donner la matière de maints traits rapportés dans les species43, Suétone ayant d’autant plus tendance à y privilégier des faits frappants qu’il affectionne les sources les moins connues et les versions les plus saisissantes44, alors qu’il se serait plus largement inspiré, dans la narration, de récits un peu postérieurs, moins uniformément favorables, comme ceux d’Asinius Pollion ou de Tite-Live. Mais les sources de Suétone sont si multiples qu’il est difficile de les démêler, et leur nombre même laissait de toute façon au biographe le choix entre des points de vue allant de la pleine justification de César à sa plus complète condamnation : la sélection même qu’il opère est donc significative.

  • 45 En faveur de l’hypothèse de l’écriture du Diuus Iulius autour de l’émission monétaire de 107 apr. J (...)
  • 46 Voir à cet égard Wallace-Hadrill(1982 : 130 : « It [la description de l’armée comme une machinerie (...)

43Encore plus spéculatives, nous semble-t-il, seraient des tentatives de lier le point de vue de Suétone à des considérations propres à son temps : on peut certes imaginer, s’il a voulu complaire à Trajan, que l’insistance sur la valeur militaire et l’utilité des conquêtes qu’elle permet sont des moyens de saluer l’expansionnisme de l’optimus princeps ; le respect des institutions cher à Trajan se dessinerait par contraste avec l’ambitio de César, lequel deviendrait dès lors une sorte de prototype imparfait45. Mais comment le prouver ? Du reste ne pourrait-on au contraire, si l’on se place dans l’hypothèse où la Vie de César a été écrite sous Hadrien, voir dans la prépondérance accordée aux chapitres consacrés aux préparatifs divers, au maintien de la discipline, au détriment de campagnes extérieures rapidement évoquées, l’influence d’un empereur plus attaché à avoir une armée en ordre de bataille qu’à remporter de grandes victoires46 ? Bref, il semble vain de prétendre voir dans la présentation par Suétone des guerres césariennes l’influence d’un empereur ou d’un autre.

44Il est plus tentant à notre sens de considérer que Suétone est guidé par des considérations littéraires et morales. Sur le fond, tout d’abord, remarquons que, si l’on dépasse le cadre étroit des campagnes militaires, les réserves sur l’ambition de César reviennent immédiatement après les chapitres consacrés à ses mérites en temps de guerre et au moment de faire la paix, quand il amorce l’étude de la chute du dictateur, due précisément à l’abus du pouvoir qu’il avait convoité (chap. 76). Ainsi mérites guerriers et ambitio se succèdent et ne sont plus entremêlés. Cette façon de procéder présente des avantages sur le plan de la composition littéraire : le biographe ne se condamne pas dans la seconde section de sa Vie à une redite de la première où valeur militaire et faiblesse morale reviennent dans les mêmes chapitres ; il renforce aussi la cohérence des species occupant les chapitres 55 à 75, qui renferment des traits presque uniquement positifs, sans être mêlés de considérations cyniques, alors que le récit de la première section devait naturellement enlacer les événements et leurs causes.

  • 47 Voir sur ce point la démonstration de Lambrecht (1984 : 63-77) : l’aspiration de César à la dominat (...)

45C’est à ce stade qu’intervient aussi le dessein moral poursuivi par Suétone. Ce dernier fait en effet apparaître dans les ultimes chapitres de la uita que c’est un motif identique qui est au principe des succès militaires de César, en particulier dans la guerre civile, et de sa chute finale : la dominatio évoquée dans la première section de la biographie, au moment de l’énoncé des causes de la guerre civile (30, 5) revient en effet au début du chapitre 76, quand il énonce les raisons de la chute de César (76, 1), que tout le récit tend à faire apparaître comme légitime et méritée47. Si l’ambition de César dirigée contre des barbares est condamnable moralement, elle n’a pas de conséquences néfastes, puisqu’elle aboutit à l’accroissement de l’empire ; elle devient plus critiquable au moment des guerres civiles, dans la mesure où elle suppose une volonté de soumettre des concitoyens et se révèle finalement catastrophique en temps de paix : c’est ce que révèle la structure adoptée par Suétone, qui est donc hautement significative.

Conclusion

46Dans la première partie de la biographie, qui récapitule chronologiquement les grandes étapes de la carrière de César, Suétone souligne la valeur militaire de l’imperator, mais suggère à plusieurs reprises que celle-ci est au service d’une ambition parfois peu honorable : cette réprobation, qui est discrètement introduite et que le biographe prend rarement à son propre compte, croît entre les chapitres consacrés aux guerres extérieures, qui suggèrent surtout l’habileté mise au profit d’une ambition personnelle répandue dans les milieux dirigeants depuis des décennies, et ceux qui concernent les guerres civiles, où le biographe semble favoriser l’hypothèse selon laquelle César caresse l’espoir d’imposer sa domination à ses concitoyens. Dans la seconde partie de son ouvrage, qui envisage le comportement de César sur le champ de bataille à travers diverses rubriques, Suétone ne fait plus ressortir que la vaillance et la valeur de l’imperator. Il réserve sa dénonciation la plus nette de l’ambitio de César à la fin de la Vie, lorsqu’il énonce les mobiles de son assassinat. Cette dissociation permet de conserver une cohérence dans l’énoncé des qualités du chef de guerre (chap. 55-75) tout en stigmatisant cette fois-ci de façon directe et sans réserve le désir de dominatio, jusqu’à présent suggéré et annoncé par touches successives et éparses. Ce même trait de personnalité qui était à l’origine de certains succès de César cause sa fin.

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Bibliographie

Textes anciens

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Notes

1 Gascou (1984 : 530-531) a ainsi noté que le vocabulaire militaire employé par Suétone était à bien des égards plus précis que celui de ses confrères ; Wallace-Hadrill (1983 : 12) considère aussi, à la lumière de la façon dont les campagnes de César sont présentées par Suétone, que ce dernier possédait « an impressive understanding of what the command of armies involved ».

2 Par exemple Huet 2008 pour les vêtements ; Devillers 2009 pour les spectacles ; Gladhill 2012 pour l’apparence physique. L’ouvrage qui a fondamentalement orienté la recherche en ce sens est celui de Steidle 1963.

3 Wardle 2019. Auparavant Gascou (1984 : 9-172) avait longuement étudié cette même section sous l’angle des sources exploitées par le biographe.

4 Suet. Aug. 9, 1. Peut-être Suétone détaillait-il également sa manière d’envisager l’histoire dans une préface à son ouvrage, dont les hasards de la tradition manuscrite nous ont malheureusement privés. Ici comme ailleurs nous reproduisons notre traduction (trad. Flamerie de Lachapelle 2016) en adoptant la numérotation usuelle des paragraphes, qu’Ailloud (1931) a modifiée sans raison valable pour son édition dans la « Collection des Universités de France ».

5 L’articulation autour du chapitre 44 a déjà été mise en évidence : voir par exemple Leo (1901 : 3) qui en fait le départ entre res gestae et uita (mais distingue deux autres parties dans la biographie), et surtout Hänisch (1937 : 42-44, puis 66-67) ; Scantamburlo (comm. 2011 : 191-192). Tous les chercheurs ne s’accordent certes pas sur cette structure ; Cizek (1977 : 59) estime ainsi que la section eidologique commence au chapitre 40, ce qui ne change pas notre perspective puisque les chapitres 41-44 ne sont pas pertinents dans notre étude. Il en va de même de la proposition de Picón García (2009 : 100-103), qui sépare 1-39 (uita ante principatum) et 40-80 (uita principis), en distinguant à l’intérieur de ce dernier volet les chapitres 40-44 (uita publica) des chapitres 45-80 (uita priuata) ; une telle structure rejoint, moyennant quelques variations, celles que proposait déjà Schmidt (1891 : 38). L’hypothèse de Hurley (2014 : 26), selon laquelle le volet eidologique débute au chapitre 36, nous paraît en revanche arbitraire (elle-même relève que ce changement important se fait « without announcement of the tactic ») ; l’approche de Gascou (1984 : 678), d’après qui les chapitres 36-44 ont un statut « hybride », relevant à la fois de la chronologie et des species, est plus recevable et ne serait pas incompatible avec notre enquête.

6 Jal (1963 : 78-79).

7 Il le sera dans la Vie d’Auguste, à l’occasion de la restitution des enseignes (Aug. 21, 3).

8 Suet. Iul. 3.

9 Voir par exemple, pour une synthèse concise avec état de la question, Garrett (2018 : 199-201) qui relève cependant que la pratique consistant à placer le mot-thème de la « rubrique » en tête de la première phrase n’est pas systématique.

10 Suet. Iul. 4, 2.

11 Suétone est notre seule source à mentionner une telle intervention de César.

12 Suet. Iul. 18.

13 Suet. Iul. 22, 1. Nous adoptons ici la conjecture de Ramondetti (éd. 2008 : 115-116), au lieu du texte peu intelligible des manuscrits, cuius emolumento, qu’Ailloud (1931) accompagne d’ailleurs d’une crux.

14 Suet. Iul. 24, 3.

15 Ramondetti 2002 ; voir aussi Sage (1979 : 506-507).

16 On consultera à cet égard Scantamburlo (comm. 2011 : 36-37) et les passages rassemblés par Henderson (2014 : 102-106) ; voir déjà Steidle (1963 : 24-67 ; passim et en particulier 29 et 44-46) ; Lambrecht (1984 : passim et notamment 49-50), ainsi que la formule parfaitement adéquate de Baldwin (1983 : 217) : « The Divus Julius is basically the study of a man seeking power ».

17 Cic. Brut. 262 (nudi enim sunt, recti et uenusti, omni ornatu orationis tamquam ueste detracta) ; le texte ajoute qu’en écrivant ainsi, César a coupé l’herbe sous le pied de ses successeurs qui seraient tentés d’aborder le même sujet. L’hypothèse d’une imitation consciente de la manière d’écrire de César par Suétone a été défendue par McDermott (1970-1971).

18 Voir en ce sens Steidle (1963 : 42), qui souligne que la précision de certaines données, la référence à des peuples jusqu’alors inconnus et l’insistance sur la nouveauté des exploits accomplis par César rapprochent ce passage de certains documents épigraphiques, dont le monument d’Ancyre : « [Die Schilderung der gallischen Erfolge] enthält trotz ihrer Kürze alles Wesentliche und würdigt Cäsars Leistung zwar nicht im Tone subjektiven Lobes – so etwas findet sich bei Sueton äußerst selten –, wohl aber durch die starke Hervorhebung der konkreten Einzelheiten. Auffallend ist die Genauigkeit der geographischen und der Zahlenangaben, der Hinweis auf bisher unbekannte Völkerschaften und darauf, daß Cäsar eine Leistung als erster vollbracht hat. Es sind dies Kennzeichen, die das Kapitel in Zusammenhang mit dem res-gestae-Stil bringen und zum Beispiel im Monumentum Ancyranum, aber auch in anderen Inschriften häufig wiederkehren ».

19 Ce qui constitue peut-être un écho du début fameux de la Guerre des Gaules.

20 La substitution de deux catégories succès / revers au strict récit chronologique correspond bien à l’écriture per species adoptée par Suétone. Le parallèle est encore renforcé par la mention des mêmes trois théâtres d’opération, repris dans un ordre différent : Gaule-Germanie-Bretagne pour les succès ; Bretagne-Gaule-Germanie pour les défaites.

21 Suet. Iul. 25, 2.

22 À cet égard, nous ne partageons nullement l’étrange opinion de Hänisch (1937 : 7), selon qui Suétone adopte un point de vue hostile à la façon dont César exerça son commandemant pendant la campagne des Gaules (« Die kurzen Bemerkungen über den gallischen Krieg [tragen] durchaus caesarunfreundlichen Charakter »).

23 Suet. Iul. 7, 1.

24 Au milieu d’une bibliographie pléthorique, voir, pour le texte de Suétone lui-même, Lambrecht (1984 : 41-42), qui insiste cependant, plus que sur le côté guerrier, sur l’aspiration de César à une monarchie de type hellénistique ; pour les rapports généraux entre Alexandre et César, Martin (1994 : 310-315), qui juge qu’il n’y a aucune raison de mettre en doute l’authenticité de ce passage et qui, après avoir rappelé divers antécédents de l’aemulatio Alexandri à Rome, observe qu’à tout prendre César fut bien moins obsédé par Alexandre que Pompée.

25 Suet. Iul. 36.

26 Suet. Iul. 36. D’autres historiens qui nous rapportent l’épisode insistaient au contraire sur la défaite essuyée à cette occasion par César : voir Vell. 2, 51 ; DC. 41, 49-50 (consulter pour ce dernier auteur l’analyse comparative de Gascou [1984 : 30-31], qui suggère qu’outre la sympathie de Suétone pour César, la différence s’explique par le fait que le sénateur de Bithynie n’utilise pas les mêmes sources que le biographe).

27 Suet. Iul. 30, 1.

28 Par exemple Hänisch (1937 : 35) ; Gascou (1984 : 10-12) ; Scantamburlo (comm. 2011 : 164).

29 Kaster (éd. 2016 : ad loc.). Il défend cette leçon dans son ouvrage accompagnant la publication de l’édition oxonienne (Kaster 2016 : 66).

30 Voir en ce sens Wardle (2019 : 384-391).

31 Voir par exemple Steidle (1963 : 46) et Gascou (1984 : 13).

32 Suet. Iul. 54, 1.

33 Voir à ce propos Steidle (1963 : 60).

34 Suet. Iul. 55, 1.

35 Voir à ce sujet Zecchini (2021 : 254-255) ; il reste que Suétone attendait d’un bon prince qu’il fût, contrairement à Claude ou Néron, capable de prononcer publiquement des discours qu’il avait lui-même composés (voir Bradley 1991 : 3727-3728). Les autres ouvrages qu’il rédigea sont énumérés au chapitre 56.

36 Ces qualités reprennent, pour une bonne part, celles que s’attribue lui-même César dans ses Commentarii (voir Rambaud 1966 : 243-292).

37 La rapidité de César était déjà constatée par ses contemporains (Cic. Att. 7, 22, 1 ; 8, 9, 4) et, à la même époque que Suétone, Florus (1, 45, 22-23 ; 2, 13, 63) en fait l’éloge en des termes plus outrés encore, dans un ouvrage qui ne relève certes pas du genre biographique.

38 Suétone adopte la version des événements qui fait la part la plus belle à l’héroïsme de César – il est moins vraisemblable que les enjolivements, comme le fait que César nage en tenant le paludamentum (« manteau de général ») entre ses dents, lui soient dus (Gascou 1984 : 36-38).

39 Suet. Iul. 58, 1 : […] neque in Britanniam transuexit, nisi ante per se portus et nauigationem et accessum ad insulam explorasset (« […] et il ne fit passer [son armée] en Bretagne qu’après avoir procédé à ses propres observations sur les ports, sur la navigation et sur les points d’accès à l’île »). Dans son édition (Ailloud éd. 1931 : 42, n. 1), Ailloud y voit simplement une « affirmation erronée », ce qui est aussi l’hypothèse la plus vraisemblable aux yeux de Kaster (2016 : 76), mais il n’est pas impossible que Suétone ait, soit que ce fût un choix délibéré, soit que ce fût la version de ses sources, suivi l’exposé des faits le plus favorable à César (Butler-Cary éd. 1927 : 123, « he may be following some Caesar-legend ») ; Gascou (1984 : 437-438), voit quant à lui dans ce choix un reflet du goût de Suétone pour les versions les plus romanesques. D’autres enfin, comme Baldwin (1983 : 229-230), considèrent que per se ne suppose pas nécessairement que César se soit rendu sur place (« The phrase simply underlines the care he took to ascertain information and his refusal to trust hearsay »). Il n’est pas utile en tout cas de corriger le texte per se (« par lui-même ») pour le conformer à la version du Bellum Gallicum, comme l’ont fait Juste Lipse (per suos) ou Polak (1882 : 21-23) (per <Volu>se<num>, en modifiant aussi certains autres mots dans la suite de la phrase).

40 Gascou (1984 : 751, n. 277).

41 Lossau (1975 : 499-500). Le savant relève par ailleurs que l’exposé de la clementia de César se fait sans aucune des réserves que certains contemporains avaient émises sur sa sincérité (voir aussi Gascou 1984 : 393-394, sur la façon dont le biographe rehausse la triste réalité du pardon accordé à Memmius au chap. 73, dans un contexte qui n’est certes plus militaire).

42 Pour Auguste, voir par exemple l’aperçu synthétique de Wardle (comm. 2014 : 34). Sur le noircissement constant de la figure de Domitien par Suétone, y compris dans le domaine militaire, voir Adams (2005 : 5 et 7-8).

43 Hänisch (1937 : 47-48) suggère ainsi une influence des écrits laissés par le fidèle Oppius.

44 Voir Gascou (1984 : 437-438) à propos de la Vita Diui Iuli ; Scantamburlo (comm. 2011 : 31-35) ratifie dans l’ensemble les conclusions de son prédécesseur.

45 En faveur de l’hypothèse de l’écriture du Diuus Iulius autour de l’émission monétaire de 107 apr. J.-C., voir Bowersock (1969 : 122-123 : « Trajan evidently revived the memory of Caesar, who – as conqueror – will have an obvious attraction. Suetonius’ biography of Caesar may well reflect Trajanic enthusiasm »).

46 Voir à cet égard Wallace-Hadrill(1982 : 130 : « It [la description de l’armée comme une machinerie à entretenir] is a very Hadrianic point of view. Suetonius’ master was one who devoted special effort to inspecting and reviewing his troops, and imposing the cult of Disciplina. He was not, in contrast to his predecessor, bellicose »). De la même façon mais dans un autre domaine de la vie militaire, Lossau (1975 : en particulier p. 501-502) a interprété l’insistance sur le thème de la clementia Caesaris, associée à la seueritas, dans les chapitres 73 à 75, en rapport avec Hadrien ; on ne peut écarter cette hypothèse, mais dans la mesure où cette combinaison vertueuse clementia / seueritas est très ancienne à Rome, Suétone a fort bien pu reprendre une tradition antérieure à César, dont les mérites en la matière étaient largement reconnus de son vivant déjà.

47 Voir sur ce point la démonstration de Lambrecht (1984 : 63-77) : l’aspiration de César à la dominatio était loin des canons romains du iie siècle apr. J.-C. et le lecteur ne pouvait que condamner son initiative.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Guillaume Flamerie de Lachapelle, « Exploits militaires et ambition personnelle dans la Vie de César de Suétone »Vita Latina [En ligne], 204 | 2024, mis en ligne le 01 février 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/vita/312 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/vita.312

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Auteur

Guillaume Flamerie de Lachapelle

Université Bordeaux Montaigne
Institut Ausonius (UMR 5607)
Guillaume Flamerie de Lachapelle est maître de conférences de latin à l’Université Bordeaux Montaigne.
Il a traduit les Vies des douze Césars en 2016 (Paris, Les Belles Lettres, « Editio minor »).

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Droits d’auteur

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