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AccueilNuméros en texte intégral11Aux frontières du récit de voyageEntretien croisé CRLV/SELVA

Aux frontières du récit de voyage

Entretien croisé CRLV/SELVA

Anne Rouhette

Notes de l’auteur

2024 marque le quarantième anniversaire du CRLV (Centre de Recherches sur la Littérature des Voyages) ainsi que les vingt ans de la SELVA (Société d’Étude de la Littérature de Voyage du monde Anglophone). À cette occasion, le 20 juillet 2023, un entretien a réuni pour le CRLV Sylvie Requemora, son actuelle directrice, et Philippe Antoine, qui l’a dirigé de 2012 à 2020 ; et pour la SELVA Jean Viviès, président fondateur de la société, et Emmanuelle Peraldo, présidente de 2019 à 2023. Cet entretien avait pour but de croiser les regards sur les pratiques des uns et des autres, autour notamment d’un point qui les distingue : l’inclusion ou non des œuvres de fiction dans le champ d’études, qui a constitué le fil conducteur de la conversation. Après avoir retracé l’historique du CRLV et de la SELVA et abordé quelques perspectives, les intervenants ont discuté des éventuelles frontières entre champs disciplinaires, approches épistémologiques, critiques et terminologiques, avant dans un dernier temps de traiter de questions davantage institutionnelles, voire pédagogiques, et d’évoquer la place respective des récits de voyage authentiques dans les programmes de l’agrégation de lettres modernes et d’anglais ainsi que dans les cursus universitaires.

Texte intégral

1Sylvie Requemora : 1984, c’est la date à laquelle François Moureau a initié ce qui était au départ un groupe de recherche sur la littérature des voyages et non pas un centre, un groupe qui était donc affilié au département de littérature comparée de la Sorbonne. Pour développer ce groupe, il a très vite eu l’idée des humanités numériques, ce qui était pionnier à l’époque, et il s’est associé, de manière circonstancielle, avec des personnes de son entourage pour pouvoir créer un site Internet qui puisse servir de support, de base, l’un de ces supports de cours où l’on peut mettre des contenus, des conférences, des captations audios et vidéos de séminaires, mais aussi des enregistrements de différents colloques, journées d’études qu’il organisait, avec progressivement aussi l’adjonction de ressources premières (références de textes de voyage, mais aussi images de voyage). Ce qui a donné lieu à un autre projet, plus tardif, qui a été appelé Viatimages. Mais le second type de ressources, ce sont des ressources bibliographiques avec notamment la création de la Lettre du Voyageur [LV], une sorte de lettre de liaison qui recense toutes les parutions, les expositions, les soutenances de thèse, de mémoire de master traitant de la littérature viatique… Je viens juste de mettre en ligne la dernière, LV48 ; l’équipe de rédaction essaye de se tenir à deux LV par an. Cela, c’était le point de départ. Progressivement, le groupe est devenu centre. Et les recueils d’images ont donné lieu à des programmes de recherche, notamment à Grenoble et à Lausanne avec le développement de Viaticalpes essentiellement. L’idée était de réunir des chercheurs s’intéressant à un objet qui, à l’époque, était surtout étudié par les historiens, qui servait de source historique pour des études sur la mobilité géographique et sur les grands voyages d’exploration historique, et de montrer la légitimité littéraire de cet ensemble de textes. Donc c’est le GRLV, puis le CRLV, qui, à mon avis, pour la littérature francophone, ont contribué à donner une légitimité académique à la littérature de voyage comme « genre » : le genre du récit de voyage, de la relation de voyage, du journal de voyage avec toutes ses études, à la fois pratiques à travers l’étude de nombreux cas, mais aussi avec des esquisses de théorisation, sans vouloir fédérer une école théorique et en restant ouvert à la pluridisciplinarité. L’intention était de grouper géographes, historiens, anthropologues, etc. Mais dans les faits, ce sont surtout des littéraires qui sont toujours au CRLV, même si on essaye souvent de s’ouvrir à quelques historiens bienveillants envers les travaux des littéraires, parce qu’au départ, il y avait de grands conflits aussi sur la manière de percevoir ce corpus.

2Notre collègue historien Gilles Bertrand a vite été une force historique très importante dans le groupe, ainsi que Sylvain Venayre. Mais encore aujourd’hui, il est compliqué d’associer les disciplines ; en ce moment, c’est aussi la pluridisciplinarité que j’essaye de mettre en avant notamment à travers des associations plus scientifiques avec les études environnementales, avec les données des géographes du point de vue mathématisé et notamment l’alliance avec des instituts de l’Océan, celui de la Sorbonne ou celui d’Aix-Marseille Université, qui sont des instituts océaniques, donc liés à la biologie marine ou à d’autres pluridisciplinarités ; l’alliance avec les ethnologues et les anthropologues a été aussi difficile et devrait être développée davantage.

3D’autre part, François Moureau est spécialiste des xviie et xviiie siècles ; donc son séminaire, évidemment, avait des bornes séculaires au départ à la Sorbonne et progressivement l’intérêt a été de partir de l’Antiquité jusqu’à nos jours. Mais quand on cherche à intégrer des siècles anciens, il est très dur d’être pluridisciplinaire : travailler avec des médecins ou sur l’histoire du corps – cela se voit avec les thèses interdisciplinaires –, c’est travailler en histoire et pas en médecine. Donc c’est toujours avec les historiens que l’alliance est la plus forte, généralement à cause justement de cette extension à différents siècles hors du contemporain.

  • 1 Voir la rubrique « Écritures de voyage » dans Viatica.

4Mais la dimension contemporaine méritait aussi d’être privilégiée. Elle s’est surtout développée grâce à Viatica, qui est la création de Philippe, après qu’il a repris le CRLV [en 2012] et continué les axes proposés par le site Internet, et c’est le dynamisme de la revue qui a vraiment contribué à faire survivre le CRLV. Et dans la revue, il y a cette nouveauté : une rubrique de création qui permet justement de renforcer la dimension ultra-contemporaine1, à la fois étudiée scientifiquement mais aussi soutenue créativement ; c’est aussi la tendance actuelle d’aller vers la théorie et la pratique de la création.

5Anne Rouhette : Merci beaucoup, Sylvie. Votre objet d’étude s’est donc défini autour des voyages authentiques. A-t-il été question d’aborder des voyages fictionnels ?

6Philippe Antoine : Dans l’optique de François Moureau, et j’allais dire dans la nôtre, puisque Sylvie et moi avons été dès le départ associés au projet du CRLV, il s’agissait de délimiter un champ disciplinaire qui était alors en cours de constitution. Le constat suivant s’est très vite imposé : si l’on prenait ensemble tous les récits dans lesquels il était question de voyage, le risque était grand de privilégier une approche thématique qui aurait conduit à embrasser la quasi-totalité de la littérature. Le choix a donc été fait de s’en tenir à des textes référentiels, qui rendaient compte de voyages réellement effectués – quels que soient par ailleurs les écarts, souvent considérables, que l’on peut détecter entre la réalité de l’expérience (si tant est qu’on puisse y avoir accès) et une mise en texte qui n’exclut ni le mensonge ni le recours à la fiction.

7Sylvie Requemora : C’est un débat qui revient parce que d’autres personnalités du « canal historique » comme Jean-Michel Racault, qui travaille sur l’utopie, ont sans cesse demandé à ce que l’on puisse ouvrir ce champ pour justement intégrer des textes comme les utopies qui sont calqués sur la structure du récit de voyage authentique, maintenant devenu un genre légitime dans les histoires littéraires enseignées, au programme du baccalauréat, etc. Et de ce point de vue, le CRLV a réussi cette mission, et donc maintenant qu’elle est réussie, cette question des frontières, des genres et des inter-influences semble importante. L’une des choses que j’ai également initiées après avoir pris la succession de Philippe au CRLV, c’est la mise en place d’un comité scientifique ; nous avons eu une réunion l’année dernière, la toute première, où j’ai voulu aussi poser cette question à la suite d’une demande très expresse de Jean-Michel Racault. Est-ce qu’à présent on ne pourrait pas ouvrir le CRLV à la littérature fictionnelle ? Et là les membres du « canal historique » ont réagi assez clairement en disant non, et cela a déconcerté d’autres personnes que j’avais conviées à ce comité scientifique, qui étaient par exemple des spécialistes de littérature de jeunesse – là aussi c’est un champ, l’édition de voyage pour la littérature jeunesse, où l’on retrouve aussi bien des récits authentiques que de la fantasy, etc. Ces spécialistes se sont alors sentis exclus de ces perspectives. Il s’agit donc encore d’un sujet épineux qu’il faut remettre en débat.

8Anne Rouhette : Si c’est toujours débattu au CRLV, ça a en revanche été tranché très tôt à la SELVA, qui a choisi d’étudier aussi bien les voyages fictionnels que les voyages authentiques. Jean, pourrais-tu nous présenter rapidement cette société savante ?

  • 2 Jean Viviès, Le Récit de voyage en Angleterre au xviiie siècle. De l’inventaire à l’invention, préf (...)

9Jean Viviès : La SELVA est une société savante et non pas un centre de recherche ; elle fait partie de ces sociétés qu’on appelait autrefois les sociétés filles de la SAES, qui est la grande Société des Anglicistes de l’Enseignement Supérieur qui regroupe 2400 membres. L’idée était de créer une société qui échappait un petit peu à la structuration des textes issue du poids peut-être excessif des concours ; l’agrégation finalement distribue ses programmes en termes de théâtre, poésie et roman, parfois nouvelles, mais surtout théâtre, poésie, roman, et finalement quand d’autres textes, ceux de Darwin ou de Locke par exemple, apparaissent au programme, on ne sait pas trop où les mettre, et donc ils apparaissent dans la rubrique « civilisation ». Ce constat m’avait frappé. C’est pourquoi mon idée, avec quelques autres, était de faire une place à, faire apparaître, ne plus invisibiliser comme on dit aujourd’hui, des textes qui sont des textes intéressants, surtout dans la culture anglo-américaine, dans la culture britannique et plus largement anglophone. Le travel writing est quand même reconnu depuis toujours dans cette culture-là et donc l’idée était de travailler ce type de textes. Et en effet, il y a une hésitation terminologique dès le début, entre « littérature » de voyage et « récits » de voyage. Moi-même, j’avais écrit un ouvrage2 dont le titre comprenait le mot « récit » de voyage, en ne tranchant pas la question, mais dans le nom même de la société, c’est le terme de « littérature » qui a été choisi. D’abord parce que ça permettait de lui donner le nom « SELVA », mais plus sérieusement, parce que c’était plus large que la catégorie du récit, donc implicitement, ce titre revendiquait la littérarité de ce type de textes qui sont perçus souvent comme des documents – vous parliez, Sylvie, tout à l’heure des ethnologues, historiens, etc., et je m’en suis aperçu au fil de nombreuses conversations avec des historiens de mon université : le récit de voyage nous renseignerait sur la réalité de telle ou telle région, de tel ou tel pays etc., contemporaine ou plus ancienne. Et donc on le soumet à ce que les historiens appellent critique interne et critique externe. Mais la littérarité, c’est-à-dire finalement la position du narrateur, leur importe parfois assez peu, en tout cas, elle est au second plan. Je ne dis pas qu’ils n’y pensent pas, je dis que ce n’est pas leur objet, ni la façon dont ils abordent le texte. En travaillant par exemple sur Boswell en Corse – c’était ma thèse au départ – je me suis évidemment rendu compte que c’était à la fois bien sûr un témoignage, mais aussi un récit construit avec des choix de structures narratives, de distribution, de dilatation ou au contraire de rétractation de tel ou tel épisode, qui n’étaient pas si étrangers finalement à la question de la façon dont le roman fonctionne ; donc l’applicabilité des concepts de la critique romanesque à la littérature de voyage, au récit de voyage, me paraissait avérée.

10Concernant cette question de la fictionnalité, au fond, la différence entre le récit autobiographique, on va dire référentiel, et le roman n’est pas tant dans la part de vérité factuelle qu’il comporte, mais dans le type de contrat de lecture qu’il tisse avec le lecteur ; c’est-à-dire que la différence entre l’autobiographie et le roman n’est pas que l’autobiographie raconte des faits exacts et le roman des faits inventés, c’est que l’autobiographie se donne pour authentique – c’est le contrat de lecture qu’elle passe avec son lecteur – et que le roman se donne pour fictionnel, mais on pourrait trouver assez facilement des exemples de romans qui contiennent une part autobiographique plus lourde que dans des autobiographies, par exemple les textes de Malraux qui sont en grande partie inventés. Je pense à son voyage en Chine, à sa rencontre avec Mao Tse Toung qui n’a pas du tout eu la durée ni l’importance qu’il a racontée, etc., et inversement. C’est plus une question de contrat de lecture, de la façon dont le texte se donne, que de la proportion de réalité ou de faits réels que le texte comporte. Du coup, l’idée de « littérature des voyages » permet de subsumer un peu cette opposition et de finalement mettre entre parenthèses ce débat, parce que le classement des textes en termes de fictivité est en fait plus compliqué qu’on ne pourrait le croire, sauf à prendre au pied de la lettre le contrat de lecture sur lequel reposent les textes.

11Donc la SELVA en effet a fait le choix de ne pas trancher cette distinction et de traiter les textes en tant que textes, c’est-à-dire en tant que dispositifs narratifs et descriptifs, sans faire la différence entre voyage réel et voyage inventé ou imaginé ; en même temps, étant une société savante, elle n’avait pas non plus vocation à construire un objet de recherche aussi précis que celui du CRLV. Elle pouvait se donner cette plasticité pour accueillir finalement des textes et des chercheurs qui ne se reconnaissaient pas dans les catégories génériques un peu strictes imposées par les programmes des universités et des concours.

12Anne Rouhette : Emmanuelle, tu as travaillé plus récemment sur Swift, mais au départ tes travaux portaient sur Defoe, exemple-type d’un auteur qui a produit des récits de voyage aussi bien imaginaires qu’authentiques. Tu as évidemment trouvé toute ta place à la SELVA ; comment considères-tu cette société que tu as présidée pendant quatre ans, et t’es-tu interrogée sur son objet d’étude ?

13Emmanuelle Peraldo : C’est vrai que, quand on étudie les textes de Defoe ou Swift, forcément la question se pose d’une manière un peu particulière. Lorsque j’ai pris la présidence de la SELVA, pour moi, cela allait de soi que ces auteurs entraient dans le champ des études viatiques ; je ne m’étais même pas posé la question. Mais je pense que vous vous souvenez du moment où nous avons eu la discussion au sein de l’équipe éditoriale de Viatica : il s’agit du moment où l’on m’a demandé de prendre en charge la rubrique « recensions » de la revue, et moi, j’accueillais un peu tout type de texte, tant que le voyage y figurait comme thématique centrale. Vous avez commencé à vous dire « mais qu’est-ce qu’elle nous fait celle-là ? Elle est en train d’un peu changer notre manière de fonctionner… ». Il me semble que ce que dit Jean est très juste : comment évaluer la fictionnalité ou le degré de vérité, de véracité des textes ? C’est compliqué, surtout quand on a des auteurs au xviiie siècle qui jouent sur cette porosité. Par exemple, dans Les Voyages de Gulliver, on a des lieux réels comme le Japon, et puis tout à coup une île volante au milieu ! Il me semble que c’est dommage de les évacuer du corpus viatique parce que, effectivement, ce qui est intéressant, c’est d’analyser ces processus narratifs et ces procédés qui floutent la distinction entre réel et fictionnel.

14Il me semble qu’il est dommage de se priver de cette question. Sylvie, tu parlais de cette réunion avec les membres du comité scientifique du CRLV ; je comprends que certains aient pu être un peu un peu refroidis par le fait qu’on refuse toujours cette inclusion des textes fictionnels. Peut-être faudrait-il au moins les inclure pour réfléchir à cette question, pour réfléchir à nouveau à ce qu’on entend par littérature de voyage. On ne l’entend pas de la même manière selon qu’on est francisant ou angliciste. On ne l’entend pas de la même manière selon le côté de la Manche où on se situe et peut-être même dans d’autres pays, dont je connais moins les traditions sur ce point. Mais il me semble que c’est un débat qui doit rester ouvert. Cela ne veut pas dire qu’on doit tous faire la même chose. Mais on le voit bien, on s’en rend compte à des colloques, notamment le dernier colloque de la SELVA [en mai 2023] où la question s’est posée de manière répétée. Certaines personnes à ce colloque pensaient que les choses devraient être séparées très clairement et d’autres personnes pensaient qu’il fallait croiser les perspectives. Moi je suis pour l’ouverture.

15Philippe Antoine : La question du voisinage avec la fiction a été centrale dans les études viatiques. Cela dit, il est difficile d’envisager les phénomènes de brouillage, ou de contamination, entre régimes référentiel et fictionnel sans tracer une frontière, aussi poreuse soit-elle, entre des récits qui supposent des contrats de lecture différents, même s’il est difficile d’identifier précisément des critères formels qui permettraient de faire le départ entre roman et récit de voyage, pour ne prendre que cet exemple.

16Jean Viviès : Tout à fait d’accord. Parce que – vous le disiez tout à l’heure en commençant, Philippe – si on inclut tous les textes qui ont à voir avec le voyage, c’est le corpus littéraire total qu’il faut prendre en compte. Donc pour ma part, j’aurais tendance à distinguer la thématique du voyage, qui à mon avis déborde, excède ce dont nous parlons, et le genre ou le mode, le genre du voyage ou le mode du récit de voyage. Si on arrive à penser cela, on évite cette objection fondée qu’il n’y a plus véritablement d’objet, parce que l’objet est finalement coextensif à toute la littérature, parce que tous les textes contiennent des voyages. Sauf à supposer un paralytique qui ne sort pas de sa chambre, non pas comme Xavier de Maistre, parce qu’il parle d’autre chose, mais à part imaginer un paralytique qui ne sort pas de sa chambre, qui raconte ce qu’il voit, tous les textes mettent en jeu un déplacement à un moment donné. Donc ce n’est pas la thématique du voyage qui doit être au centre. Ce n’est pas une approche thématique du voyage parce que ça confinerait à l’absurde ou à la tautologie avec la notion de littérature.

17Où s’arrête le voyage ? Parce que si, par exemple, quelqu’un séjourne cinq ans à un endroit et raconte ce qu’il a vécu, on n’est plus dans un voyage, on est dans une résidence à l’étranger. Il ne suffit pas d’être ailleurs pour que ça soit un voyage – le voyage et l’ailleurs, ce n’est pas la même chose – mais en même temps il est assez difficile de le borner, de dire qu’au-delà de tant de mois, tant de semaines, c’est une résidence. Donc si on va ailleurs et qu’on reste dans une fixité, on n’est plus tellement dans un récit de voyage, dans la littérature de voyage, on est dans une littérature exotique, dans le récit d’un ailleurs, mais pas forcément dans le voyage. « Dans le voyage » implique peut-être qu’il y ait cette épine dorsale du texte qui soit différentes étapes. Avec un retour souvent, mais pas simplement un autre lieu. Les voyages de Chateaubriand restent des voyages, même si une partie d’ailleurs est fictive ; même chose pour Steinbeck avec Travels with Charley, je ne pensais pas qu’il avait autant inventé. Donc il y a aussi une borne là, dans la durée du séjour, dans la distinction « séjour » versus « voyage », et puis « thème » versus « genre », me semble-t-il.

18Philippe Antoine : Le « critère » du déplacement est en effet essentiel dans la définition du Voyage. Cela dit, les exemples abondent qui nous montrent que ce dernier peut admettre en son sein des séquences qui relatent un séjour, plus ou moins long, dans tel ou tel lieu. Opposer radicalement littératures « viatique » et « topique » n’est pas chose aisée – et il est possible de voyager en restant dans un espace restreint ou familier car, après tout, la perception d’un ailleurs est affaire d’échelle et de disposition d’esprit.

19Sylvie Requemora : Et cette difficulté aussi à travailler ces frontières se voit dans les thèses les plus récentes. L’une d’elles ne parlait plus de « récits » de voyage, ni de « narrations », mais préférait le terme d’« écrits » de voyage ; la notion devenait très générale parce qu’elle incluait aussi les essais, les lettres, les manuscrits, etc.

20Anne Rouhette : Sur cette question de terminologie qu’évoque Sylvie, il semble y avoir une hésitation sur les termes à employer : « récit », « littérature », « écrit » de voyage, quelle est votre position ? Le choix du terme varie-t-il selon votre objet d’étude ?

21Philippe Antoine : Le terme « écrit » présente l’avantage de ne pas cantonner l’analyse aux textes qui obéissent à une logique narrative. Un poème, une lettre, un essai peuvent en effet parfaitement être étudiés au prisme du voyage. Quant au mot « littérature », dont le sens a notablement varié au cours de l’histoire, il renvoie aujourd’hui implicitement à la question de la valeur, ce qui pourrait possiblement exclure de notre champ d’investigation toutes les productions « pauvres », ou jugées telles. Cela dit « écrit » est encore trop restrictif : le dessin, la photographie, le cinéma, les blogs… offrent très fréquemment des représentations du déplacement.

22Sylvie Requemora : Est-ce qu’en anglais il y a une différence entre « travel writing » et « travel narrative » ? Il me semble que « writing » irait avec « écrit » de voyage pour nous.

23Anne Rouhette : Pour le dire de façon très schématique, « writing » désigne l’écriture de voyage au sens général, la catégorie générique, et « narrative » renvoie au produit de cette écriture, le récit en lui-même. Jean et Emmanuelle, n’hésitez pas à compléter.

24Jean Viviès : On pourrait dire aussi que dans la notion de « narrative », on a l’idée quand même d’une structure qui correspond au terme « récit », qui pour moi implique qu’il y a un début, un milieu, une fin. Alors qu’avec « writing », il peut y avoir une forme beaucoup plus étoilée, par exemple un carnet, un blog numérique avec des illustrations, des petites notations, des billets, donc des formes nouvelles qu’il faut intégrer, sur lesquelles éventuellement le lecteur pourrait intervenir, faire des commentaires, envoyer des photos de façon interactive… Voilà, c’est la différence que je verrais. Maintenant, si on compare avec d’autres objets de recherche, le roman par exemple, on trouve la même fluidité. Selon qu’on le définit à la française, c’est-à-dire dans la continuité d’une tradition académique depuis la fin du Moyen Âge jusqu’à nos jours, ou selon qu’on le définit à la mode britannique, c’est-à-dire quelque chose qui est « né » au xviiie siècle (novel), ou en allemand aussi, l’objet lui-même, selon qu’on passe d’une langue à une autre, n’a pas les mêmes contours. Donc je pense que tous les objets de recherche, finalement, sont caractérisés par la question de leurs frontières et de leur définition ; ce n’est pas un débat préalable à la recherche, c’est un débat permanent de la recherche. On ne peut pas le régler et ensuite commencer à travailler ; les concepts que nous utilisons font partie du débat, ils ne sont pas antérieurs à ce débat, contrairement aux sciences exactes, où personne ne dit « je ne suis pas d’accord avec le microscope à balayage ; quant à Thales, son théorème, je ne suis pas très convaincu. » Il y a un consensus scientifique sur un certain nombre de choses qu’on peut dépasser après, mais ce qui caractérise nos disciplines, c’est que les mots que nous employons pour décrire les objets sont eux-mêmes problématisables en permanence, on ne pourra pas avoir de consensus. Pour répondre à Sylvie, pour moi le récit suppose quand même une structuration plus forte, plus nouée, avec un point de départ, un point d’arrivée. Après, on pourrait très bien dire qu’il y a des récits brisés.

  • 3 Julie Gay, L’Île dans la littérature d’aventures victorienne (Stevenson, Conrad et Wells). Explorat (...)

25Anne Rouhette : Sans vouloir faire offense à la modestie de Jean, on peut rappeler que les études viatiques dans le domaine anglophone en France lui doivent énormément. Non seulement il a fondé la SELVA et formé des collègues comme Emmanuelle, mais ses travaux ont eu une importance considérable, notamment l’ouvrage qu’il évoquait tout à l’heure, Le Récit de voyage en Angleterre au xviiie siècle. De l’inventaire à l’invention. Dans ce livre, Jean met constamment en parallèle récit fictionnel et récit authentique, chez Johnson, chez Sterne, chez Smollett par exemple, et c’est de là que nous venons dans le domaine des études anglophones, on vient de ce que Jean appelle un « continuum » en fait, entre des pôles qu’il n’oppose pas, entre lesquels il n’établit pas de frontière stricte. Donc quand on va sur le site de la SELVA, on voit que si la plupart des publications concernent des récits authentiques, ce n’est pas le cas pour toutes. Par exemple, l’ouvrage de Julie Gay sur la figure de l’île, qui s’articule autour d’œuvres fictionnelles de Stevenson, de Conrad et d’H. G. Wells, entre pour nous anglicistes dans le cadre de la littérature de voyage3. Ce genre de travail ne trouverait sans doute pas sa place au CRLV ?

26Sylvie Requemora : Pour moi, c’est évidemment prêcher une convaincue parce que c’était l’objet de ma thèse, qui portait sur le voyage à travers les genres justement, et je n’ai cessé de parler de « poésie de voyage », de « théâtre de voyage », même en essayant de montrer les mises en scène à partir de voyages à l’époque – le xviie siècle – mais aujourd’hui encore, cela continue. On met Marco Polo en scène, ou Bouvier, dans l’excellente mise en scène qui vient d’être montée à Paris, donc oui, pour moi, c’est essentiel. Cette inter-influence n’est pas à sens unique : la fiction a évidemment influencé aussi beaucoup l’écriture de voyages dits authentiques. De nombreuses utopies ont ainsi passé pour de véritables récits de voyage, pour des questions stratégiques, afin d’éviter la censure, et à l’inverse on peut penser à des romans de voyage qu’on découvre être finalement tout à fait authentiques grâce à de nombreuses sources nouvelles. Pour moi, c’est ce qui est passionnant justement, mais je comprends aussi la position initiale du « canal historique », comme dit Philippe, parce que quand j’ai commencé ma thèse, je m’en souviens, à la BNF ou à la Sorbonne, je cherchais désespérément dans des fichiers d’historiens. Il n’y avait quasiment rien du tout en littérature, en 1995 ; maintenant, c’est complètement différent.

27Jean Viviès : Ce qui complique un peu le tableau, pardon de le compliquer, c’est quand même la question de l’intertextualité. Parce que quand le voyageur pose comme son contrat de lecture : « Je vais décrire ce que je vois. Je suis allé en Corse, je suis allé en Afrique, je suis allé au Canada », il n’est pas dans une relation binaire avec l’objet, mais dans une relation ternaire. C’est la thèse de Christine Montalbetti dans son très bon livre, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, avec le déjà-écrit. Le lu et le su se télescopent très souvent. Pour le voyageur qui décrit un voyage authentique en essayant de ne pas le charger d’imagination, d’épisodes inventés, il y a quand même l’intertextualité littéraire, historique et littéraire, qui vient aussi imprégner son propos, et il va peut-être même vouloir légitimer ainsi son récit. C’est ici que Flaubert s’était arrêté, c’est ici que Stevenson a loué son âne pour voyager dans les Cévennes. Et donc si je me promène dans les Cévennes sur les traces de Stevenson, bien sûr, je vois les Cévennes, mais ce sont des Cévennes qui, dans ma tête, sont déjà colorées par la vision et les mots de Stevenson. Les bagages du voyageur sont aussi dans sa tête et dans sa culture, dans ses lectures. Donc la question de l’intertextualité littéraire vient un petit peu brouiller encore la frontière, me semble-t-il.

28Philippe Antoine : Si l’on admet, à la suite de Frédéric Tinguely, que le référent du récit de voyage n’est pas le monde en tant que tel mais l’expérience qu’un sujet fait du monde, il faut alors tenir compte de toute une série de paramètres qui exercent une influence considérable sur la relation viatique. Le voyageur appréhende l’ailleurs en fonction de ses lectures, certes, mais également de sa position sociale, des cadres de pensée de sa culture d’origine et de son époque, de son genre, de son histoire personnelle (la liste est loin d’être exhaustive). On pourrait presque accepter la proposition suivante : « Dis-moi qui tu es, je te dirai ce que tu vois et comment tu le vois » – à ceci près qu’il n’est tout de même pas possible de faire fi des réalités qui s’imposent lors du trajet. Le récit de voyage est traversé par de perpétuelles tensions entre les données du réel, une subjectivité et des schèmes culturels qui façonnent les représentations de l’ailleurs et de l’autre.

29Sylvie Requemora : On évoquait Swift tout à l’heure, ce qui me fait penser à Rabelais. Jamais le CRLV n’a intégré les voyages rabelaisiens par exemple, en tout cas jusqu’à présent ; c’est vrai qu’ayant travaillé sur Rabelais, sur Cyrano de Bergerac, mon idée était justement de rassembler les choses par ma thèse d’abord, et puis au CRLV. La question se pose avec les collègues aussi.

30Philippe Antoine : Il est sans doute possible d’introduire dans notre débat une autre longueur d’onde. Je pense à tous ces textes qui tournent aujourd’hui le dos à la fiction et revendiquent leur visée documentaire et, indissociablement, littéraire, en refusant fermement l’appellation « récit de voyage », alors qu’ils mettent en scène une rencontre avec une réalité étrangère, effectuée au cours de déplacements réellement entrepris par l’auteur. Quelles sont les critiques qui, implicitement ou explicitement, sont adressées au genre viatique ? Il véhiculerait des poncifs adossés à un exotisme de pacotille, serait fortement ethnocentré et ressortirait à une littérature facile ou, pour reprendre un terme de Sainte-Beuve, « industrielle ». On peut bien sûr déconstruire ces représentations, ne serait-ce qu’en les contextualisant historiquement, mais il faut s’interroger sérieusement sur le discrédit qui pèse sur un genre qui est toujours en quête de légitimité et avec lequel un Auteur digne de ce nom devrait prendre ses distances. La critique littéraire n’est sur ce plan pas en reste et s’ingénie soigneusement à éviter la dénomination « récit de voyage » pour caractériser des textes qui, pourtant, relatent bien un ou des voyages.

31Emmanuelle Peraldo : On a à peu près la même rhétorique dénégatoire de la fiction au xviiie ; on parlait de contrat de lecture, mais les contrats peuvent être faussés puisque les auteurs essayent de se démarquer de la fiction à tout prix également. C’est aussi une stratégie. Donc c’est vrai que la période peut aussi être un facteur à prendre en compte dans les définitions.

32Jean Viviès : En fait, il y a une sorte d’inversion de légitimité parce que, au début du xviiie siècle, le mot « fiction » en anglais était péjoratif. Il désigne des mensonges et donc délégitimait le texte placé sous cette étiquette. En d’autres termes, la fiction n’était pas une catégorie critique, pas une catégorie esthétique au xviiie siècle ; elle ne le deviendra que vers la fin du siècle, où on pourra dire « j’ai imaginé ce récit et pour autant, il n’est pas à rejeter parce que je l’ai inventé », mais ensuite on peut peut-être supposer qu’au xixe siècle, c’est le contraire. C’est le roman qui tient le haut du pavé par rapport au reportage, au récit etc. Et donc peut-être pourrait-on discerner des cycles, des grandes phases, dans les légitimités littéraires ; peut-être aujourd’hui y a-t-il un retour en effet au récit qui se veut dépouillé de tout artifice, on le voit par exemple dans les récits de crime. Le travail qu’a fait par exemple Ivan Jablonka dans Laetitia, qui raconte ce fait divers absolument monstrueux : c’est presque un rapport, c’est presque un reportage. Ou même ce que fait Florence Aubenas, dans L’Inconnu de la poste notamment qui m’a beaucoup impressionné.

33Pour reprendre ce que disait Emmanuelle, la revendication de l’authenticité a précédé le roman. Je ne vois pas de problème à ce qu’il y ait un centre de recherche qui définisse son corpus de façon plus stricte et une société qui encore une fois n’est pas un laboratoire de recherche ni un centre, qui peut-être, sans tomber dans le confusionnisme total, joue finalement sur le choix de suspendre cette opposition pour regarder des textes sans préempter le regard par cette idée : est-ce réel ou fictionnel ?

  • 4 L’agrégation d’anglais s’appuie pour l’écrit sur un tronc commun à tous les candidats, regroupant d (...)
  • 5 En fait, le Voyage de Léry avait déjà figuré au programme des agrégations de lettres en 2000, suivi (...)

34Anne Rouhette : Je voudrais revenir à ce que tu disais tout à fait au début, Jean, concernant la place des textes de voyage dans le cadre de l’agrégation4. J’ai l’impression que cette place est différente entre l’agrégation de lettres modernes et celle d’anglais puisqu’en lettres, vous abordez des récits de voyages authentiques. Vous avez eu L’Usage du monde il y a quelques années [2018] et le Voyage faict en la terre du Brésil en 20235. En anglais, jusqu’à présent, les récits de voyages authentiques ont toujours été placés dans le corpus civilisationnel, comme Cook par exemple il y a quelques années ; comme si le récit de voyage authentique ne pouvait être qu’un document et non une œuvre littéraire. Que pensez-vous de cette différence entre nos disciplines ?

35Jean Viviès : Ce que dit Anne me frappe ; par exemple, vous avez eu Bouvier récemment en lettres modernes. Ou s’il y a les Essais de Montaigne, ils vont entrer sans que personne ne le conteste dans un programme de littérature. Je serais prêt à parier que si on met les essais de Hume, qui sont des chefs-d’œuvre de style, au programme de l’agrégation d’anglais, ils entreront dans la catégorie « histoire des idées », donc dans le programme de civilisation. C’est le (micro) geste fondateur de la SELVA : essayer de récuser cela, de dire que la littérarité ne se borne pas aux trois genres canoniques qui structurent les programmes. On peut traiter les essais, on peut traiter les récits de voyage, les textes philosophiques, etc., aussi comme des textes et pas uniquement comme des vecteurs de contenu. Emmanuelle serait d’accord, Cook peut être étudié d’un point de vue littéraire.

36Emmanuelle Peraldo : J’ai l’impression que cela vient vraiment de la structuration de l’agrégation en langue étrangère, parce qu’on pourrait effectivement étudier les journaux de Cook ou d’autres récits de ce type dans des troncs communs ou des options de littérature.

37Jean Viviès : Qu’est-ce qu’il y a derrière ça ? Quelle idée, finalement très classique, de la littérarité, qui vient sûrement des modes anciens, lyriques ou autres ; ça vient finalement de la tripartition néo-aristotélicienne des genres. Mais du coup il y a des textes, de ce fait, qui passent complètement sous les radars d’une étude littéraire. C’est dommage, et c’est un problème que vous n’avez pas, je crois, en lettres. Vouloir ranger les textes a priori dans des cases, c’est s’interdire quand même de les comprendre complètement. Et puisque vous, vous n’avez pas ce problème, ça explique peut-être pourquoi, puisque ce débat était finalement peu pertinent, il a pu y avoir la construction d’un objet de recherche sur le récit de voyage au sens plus strict du terme. Alors que c’est un peu à l’inverse que ça s’est passé chez les anglicistes, avec la revendication que des textes qui se présentent comme des documents ou des textes d’idées peuvent relever aussi, pas uniquement, d’une approche formelle, d’une approche narratologique, d’une approche thématique, d’une approche symbolique donc. Finalement on ne vient pas des mêmes horizons au départ, dans la façon dont nos disciplines se sont construites ; l’agrégation joue quand même un rôle important dans la façon dont elle dicte ce qui est littéraire, ce qui ne l’est pas. Et donc c’est pour ça que la SELVA a pris une optique de plasticité peut-être trop grande, en tout cas grande, alors que vous n’aviez pas ce contexte en lettres. Finalement on se pose les mêmes questions mais on n’a pas la même histoire disciplinaire.

38Sylvie Requemora : C’est intéressant de voir cette autre évolution qui finalement arrive aux mêmes idées, avec la question de la frontière, de la porosité, et qui interroge ainsi les institutions, les institutions littéraires, mais aussi les institutions qui les font perdurer à travers les concours.

39Jean Viviès : Peut-être aussi y a-t-il un dernier élément à prendre en compte. Insérer des textes de voyage dans les cursus peut réconcilier certains étudiants avec l’objet littéraire, parce qu’il leur est présenté parfois comme un objet hors de leur monde, c’est-à-dire n’ayant rien à voir avec ce qui peut être leur expérience du monde, pour reprendre l’expression de Philippe, et comme si finalement on prenait un malin plaisir à souligner ce divorce qu’il y a entre le vécu de tous les jours et l’objet littéraire qui serait finalement un objet hors de portée réservé à une élite intellectuelle ou sociale ou esthétique. Peut-être qu’élargir les frontières du corpus de la littérature montrerait aux étudiants qu’il existe aussi des textes qui se laissent aborder différemment, qui ne sont pas si éloignés d’une expérience, de la vie, du monde, du déplacement, de l’ailleurs, de la difficulté de comprendre une autre culture ou au contraire de l’attrait qu’il peut y avoir à se plonger dans une autre culture. Peut-être que c’est le moment, puisqu’on parle beaucoup de ces questions-là, de multiculturalité, de mondialisation, de montrer que la littérature a quelque chose à dire pour nous permettre de penser le monde et que ce n’est pas simplement quelque chose à admirer comme on visiterait un Panthéon, mais qui au fond n’aurait aucun effet en retour sur ce que nous pouvons penser de la vie et du monde. Donc peut-être y aurait-il aussi une dimension pédagogique à ce débat autour des écrits de voyage ; ce Panthéon ne serait pas immuable mais toujours à renégocier. Ce que je dis est peut-être totalement utopique.

40Emmanuelle Peraldo : Non, moi je crois que c’est très vrai. Et les approches de ces textes aussi comptent. Par exemple, j’ai trouvé que l’écocritique était une façon d’intéresser les étudiants à des questions qui ne sont pas totalement déconnectées de leur réalité. On a d’ailleurs à Viatica un projet sur l’écocritique et le récit de voyage. Et ce sont des questions qui effectivement peuvent très vite placer le récit de voyage au cœur de considérations pédagogiques et lui donner un statut autre que celui d’un objet d’étude dans un centre de recherche ou dans une société savante.

41Sylvie Requemora : C’est vers cela que tendent aussi toutes les demandes encore une fois institutionnelles, puisque toutes les ANR, tous les ERC, tous les A*MIDEX, IDEX, etc., nous demandent de faire le lien avec la cité, avec la société ; ce type d’écrit est absolument utile et pertinent aussi pour cela. Et cela pose, effectivement, des questions de société ; c’est aussi très difficile de faire cours sur la littérature de voyage, surtout dans les siècles anciens, d’étudier l’ailleurs, l’autre, dans un contexte de plus en plus problématique, racé, genré etc. Il faut donc vraiment expliquer ce lien avec la société, qui est bien sûr au cœur du récit de voyage.

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Notes

1 Voir la rubrique « Écritures de voyage » dans Viatica.

2 Jean Viviès, Le Récit de voyage en Angleterre au xviiie siècle. De l’inventaire à l’invention, préface d’Alain Bony, Toulouse, PU du Mirail, 1999. Il est paru en anglais sous le titre English Travel Narratives in the Eighteenth Century: Exploring Genres (trad. Claire Davison, Aldershot, Ashgate, 2002).

3 Julie Gay, L’Île dans la littérature d’aventures victorienne (Stevenson, Conrad et Wells). Explorations insulaires et renouveau littéraire à la « Fin de siècle », préface de Nathalie Jaëck, Paris, L’Harmattan, 2022.

4 L’agrégation d’anglais s’appuie pour l’écrit sur un tronc commun à tous les candidats, regroupant des œuvres littéraires et des questions de civilisation. Pour l’oral, elle est divisée en trois options : littérature, civilisation et linguistique. Jusqu’à présent, aucun récit de voyage authentique n’a été proposé côté littéraire.

5 En fait, le Voyage de Léry avait déjà figuré au programme des agrégations de lettres en 2000, suivi en 2007 par l’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand. [NdlR]

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Pour citer cet article

Référence électronique

Anne Rouhette, « Entretien croisé CRLV/SELVA »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 09 février 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3911 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3911

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Auteur

Anne Rouhette

CELIS, Université Clermont Auvergne

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