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AccueilNuméros en texte intégral11ChroniqueVoyageries & voyagements

Dédicace

À la mémoire de Jean-Claude Margolin, grand voyageur

Texte intégral

1J’emprunte ce titre au chanteur québécois Gilles Vigneault, d’excellente renommée : « Voyageries & voyagements » (1972). Ce titre de chanson à danser devient titre de préface, ou plutôt de démarrage viatique, emportant le lecteur à travers pages et chapitres d’un livre ou bien de fascicules, volumes et tomes d’une bibliothèque de bord. Voyageries et voyagements sont des mots d’usage courant au Québec, « la belle province », grande comme trois fois la France. Le terme « voyagerie », à la mode chez nous, et rimant avec bagagerie, est étroitement limité aux produits de luxe, aux voyages d’affaire ou de tourisme haut de gamme, alors que là-bas, outre-Atlantique, il est d’usage courant et même familier.

2La voyagerie postule un déplacement latéral sur la carte par le rêve ou dans un état de fatigue somnolente dans ces bus déglingués de jadis à travers Asie, Turquie, Iran, Afghanistan, Pakistan, Inde et Népal, ou plongeant droit au sud jusqu’à Ceylan, en chemin de fer, puis en bateau, finalement à pied, comme Nicolas Bouvier (Le Poisson-Scorpion, 1981), soudain enfermé dans l’île-perle ou l’île-larme, connue aujourd’hui sous le nom de Sri Lanka.

3Voyageries et voyagements, le second terme atténuant le premier ou du moins le fermant. Tantôt le voyage rit, dira-t-on, et tantôt le voyage ment, ou les deux en même temps et concurremment le plus souvent. Mais écartons ces jeux de mots faciles, et commençons par le commencement.

4Les voyagements sont les voyages dont on voudrait parfois se passer, mais que l’on fait presque malgré soi. Voyagements, quand on voyage par obligation ou par contrainte, par exemple pour se rendre à son travail, à une convocation militaire ou judiciaire, ou par simple habitude professionnelle. Voyagements, du dramaturge québécois Michel Garneau (1977), évoque la peur face aux masques et au conditionnement, alors que les Voyageries de Victor-Lévy Beaulieu (1973-1983) clament que le voyage est toujours à reprendre et à recommencer, maturité poétique qui vous emporte en tous sens à toute heure.

5Allées et venues du voyagement, que l’on fait presque sans s’en rendre compte, dans la fatigue et la lassitude, le demi-sommeil parfois, et qui vous laisse, mal réveillés, prêts à accomplir des tâches mécaniques et quotidiennes. Voyagement-déménagement, l’esprit laissé en rade ou en panne, ailleurs dans le meilleur des cas, dans le songe ou la somnolence du mauvais rêve ou du faux départ.

6Le voyage peut être un impératif, une urgence qui parfois sauve, comme dans le pèlerinage, accompli dans des conditions parfois difficiles, réussi quand il répète à la lettre et de bout en bout un programme, passe par une série d’étapes prescrites, raté ou du moins perturbé lorsqu’il inclut des divergences imprévisibles, comme la captivité aux mains des pirates. D’où le souvenir mêlé qu’on éprouve à son endroit, et en même temps une lassitude infinie et toujours recommencée, dans l’endormissement et le sommeil, au risque d’un brusque sursaut en plein cauchemar. Dans sa bande dessinée Florida (2018), parfaitement documentée, Jean Dytar a restitué la présence de centaines de huguenots sur les rivages de la florissante Floride, surpris un matin de septembre 1565 par des soudards espagnols et massacrés dans la brume du souvenir ou d’un rêve achevé en cauchemar poissé de sang.

7Montaigne, dans Des coches, c’est-à-dire « Des voitures » (chapitre 6 du livre III des Essais), se trouve emporté ou plutôt brinquebalé, comme l’humanité tout entière dans le cours tumultueux de l’histoire. Quelques années auparavant, il a évoqué sous le titre Des Cannibales (chapitre 31, livre I) la naissance d’un monde, où vit une humanité radieuse et nue, belliqueuse sans doute, mais ne connaissant ni tien ni mien, et vivant sans crainte du lendemain, une humanité dont les représentants, à peine débarqués à Rouen, dénoncent la servitude volontaire, déjà fustigée par La Boétie, à laquelle sont manifestement soumis les sujets du roi de France.

8Des coches s’ouvre par le mal de route ou de rivière qu’éprouve Montaigne en voiture ou en barque, continue par les fantasques jeux du cirque à Rome et leurs attelages les plus grotesques, se poursuit par les dizaines de millions d’opprimés et de massacrés au cours de la conquête de l’Amérique, et s’achève par la chute tumultueuse de l’Inca de sa chaise à porteurs, précipité par « un homme de cheval » qui « l’alla saisir au corps, et l’avalla par terre ». Triste avalanche de corps, par quoi se conclut le catastrophique voyagement de la conquête américaine et mondiale.

9Passons aux voyageries, qui rayonnent à l’orée des voyages. Que cherche-t-on quand on est prêt à s’égarer hors de la route en ligne droite ? À voir du pays, à parcourir l’espace, à changer non seulement de lieu, mais aussi de climat, d’habit et de langue, à se mêler à des gens inconnus, à changer de rôle et même de peau, à se comporter en individu prompt à saisir les sautes imprévisibles qui s’offrent au fil de l’itinéraire.

10Il a été question plus haut de l’aurore du Brésil d’avant la conquête, et des voyageries d’êtres en mouvement, sans cesse en transport, en déplacement, emporté pour le meilleur et parfois pour le pire aux quatre coins d’un territoire plus ou moins vaste, canton, région, royaume, empire ou continent entrouvert, partiellement fermé, comprenant ses zones interdites ou au contraire familières, de brusques aperçus sur des régions inconnues, et naturellement à travers montagnes et océans, que l’on pense déjà à Marco Polo, ou, beaucoup plus tard, à la longue théorie d’écrivains, qui vont par terre, de Rabelais à La Fontaine, puis par mer, de Maupassant à Jules Verne, Pierre Loti et bien d’autres.

11Revenons à Montaigne et à son Journal de voyage en Italie (première publication 1774), qui fait la part belle à l’imprévu. Son Journal de voyage de juin 1580 à novembre 1581 ne se rattache qu’indirectement à la tradition du pèlerinage, même s’il comprend une étape à Notre-Dame de Lorette et deux séjours à Rome, qui ne négligent ni les églises ni les couvents, ni même les synagogues. Montaigne reconnaît ailleurs que « le monde n’est qu’une branloire pérenne », et que toutes choses y branlent sans cesse, « et du branle public et du leur » (« Du repentir », chapitre 2, livre III). Il se lance de gaîté de cœur à travers l’Europe du Nord, du Centre et du Sud, passant par la Suisse, la Bavière et l’Autriche, songe un instant à un détour vers l’est, jusque dans l’Empire turc, et dévale jusqu’à l’Italie, où il demeure de longs mois à soigner sa maladie de la pierre et surtout à voir autour de lui des gens de toutes origines et d’usages parfois singuliers.

12Jean de La Fontaine, dans sa Relation d’un voyage de Paris en Limousin (1663), adresse quelques missives mêlées de vers à sa femme, de Clamart, d’Amboise, de Richelieu, de Châtellerault et de Limoges, lesquelles constituent une de ces « relations de voyage » dont on était friand à l’âge classique. Il l’informe des fatigues endurées et des dangers encourus, ne dédaigne pas les à-côtés érudits ou plaisants, note la rencontre fortuite de Bohémiens ou d’une fille d’auberge avenante. Le lecteur ou la lectrice est informé de ses goûts en matière de paysage, d’art et d’architecture, le tout en voyageant.

13Voyageries encore de Jean-Jacques Rousseau le Genevois, franchissant à pied les Alpes, de Suisse vers l’Italie, et dévalant jusqu’en Piémont et en Vénétie, pour y connaître, selon Les Confessions (posth. 1782-1813), le soleil, la science politique et l’amour. Ou plus tard herborisant autour du lac de Bienne dans les tardives et inachevées Rêveries du promeneur solitaire (posth. 1782). Voyagerie bafouillante d’Alfred de Musset, écrivant les vers inégaux et joyeusement comiques de « L’Anglaise en diligence » (posth. 1883), singeant le style parlé et approximatif d’une jeune, loquace et fort maladroite Anglaise en voyage d’agrément ou de désagrément en France.

14Évoquons encore, au début d’un autre siècle qui commence mal, l’odyssée ferroviaire de Blaise Cendrars, le poète bousculé de La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France (1913). La saccade régulière des rails scande l’infinie prosodie du continent le plus vaste et le plus distendu de tous, étiré en longitude, selon un parcours à latitude constante, ou parfois elle la complique et la perturbe au gré d’aiguillages divergents et toujours renouvelés jusqu’à Moukden, Kharbine et Port-Arthur sur la côte Pacifique, à l’heure de la défaite sanglante de la Russie tsariste face au Japon. La Prose du Transsibérien aboutit, après neuf mille trois cents kilomètres de voie ferrée et deux semaines de voyage continu, à une province égarée au-delà de la Chine, par le détour de la Mandchourie. Le tout apparaît comme la superposition d’une carte distendue à l’extrême et d’une longue suite de pages irrégulières. Les vers libres, inégaux, reviennent mécaniquement sur les pages collées à la suite les unes des autres en une interminable banderole de papier coloré, le tout tapé à la machine à écrire, puis composé et imprimé en couleurs, résultat de la collaboration du poète avec l’artiste peintre Sonia Delaunay. On pense aussi au roman à l’écriture accélérée Sur la route (On the Road) de Jack Kerouac (1957), dactylographié en continu sur une bobine de papier enroulée sur elle-même, et que l’on peut dévider à l’infini. Ce roman ou cette suite de récits de voyages tissés en une seule trame se dévide sans césure, véritable volume au sens ancien, que l’on déroule au fur et à mesure d’une lecture ininterrompue.

15Voyagerie encore de Michel Butor, l’un des pionniers du Nouveau Roman, qui, dans La Modification (1957), développe un interminable travelling de Paris à Rome, au cours d’une longue nuit en chemin de fer par-delà les Alpes. La voyagerie inverse le dispositif du héros-lecteur, interpellé de bout en bout à la deuxième personne du pluriel, et qui décide in extremis, une fois arrivé à destination, de renoncer à sa maîtresse et de revenir vers sa femme. De même, dans Mobile (1962), parcours en voiture à travers les États-Unis, l’onomastique, des chiffres, le paysage, des fragments de guides touristiques se déroulent en des mouvements parallèles, strates de texte parfaitement distinctes étagées sur la page et se poursuivant à longueur de volume.

16Voyagerie, plutôt que voyagement, tout au long de ces rhapsodies voyageuses par-delà terres et mers. L’itinéraire viatique rigoureux et prémédité est sans cesse perturbé, débordé, embrouillé pour une itinérance libre et vague, imaginaire et rêveuse à l’occasion. Ces parcours littéraires désertent volontiers les voies communes, pour s’envoler dans les airs, à l’exemple de Cyrano de Bergerac, en partance pour la Lune et le Soleil, de Saint-Exupéry survolant Sahara et Andes, avant de se perdre en mer, ou de Romain Gary gagnant l’Angleterre et bombardant méthodiquement l’Allemagne, puis, une fois la France libérée, se mettant à voyager, par terre, par mer et par air, et à écrire d’un continent à l’autre.

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Bibliographie

Voyageurs de la Renaissance, éd. Frank Lestringant, Grégoire Holtz et Jean-Claude Laborie, Paris, Gallimard, « Folio classique », 2019.

Frank Lestringant, Le Théâtre de la Floride. Autour de la Brève narration des événements qui arrivèrent aux Français en Floride, province d’Amérique, de Jacques Le Moyne de Morgues (1591), Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, « Imago Mundi », 2017.

Le Brésil de Montaigne. Le Nouveau Monde des « Essais » (1580-1592), éd. Frank Lestringant, Paris, Chandeigne, « Magellane », 2005.

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, éd. Bernard Gagnebin et Marcel Raymond, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1959.

Alfred de Musset, Poésies complètes, éd. Frank Lestringant, Paris, Le Livre de Poche, « Classiques de poche », 2006.

Nicolas Bouvier, Œuvres, édition publiée sous la direction d’Éliane Bouvier avec la collaboration de Pierre Starobinski, préface de Christine Jordis, Paris, Gallimard, « Quarto », 2004.

Michel Butor, La Modification, Paris, Éditions de Minuit, 1957.

Danièle Sallenave, Sibir. Moscou-Vladivostok, mai-juin 2010, Paris, Gallimard, 2012.

Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, PUF, « Écriture », 1997.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Frank Lestringant, « Voyageries & voyagements »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3903 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3903

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Auteur

Frank Lestringant

CELLF, Sorbonne Université

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