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Comptes rendus

Gilles Bertrand, Le Grand Tour revisité. Le voyage des Français en Italie (milieu xviiie siècle-début xixe siècle)

Rome, École française de Rome, 2020 (2008)
Adrien Paschoud
Référence(s) :

Gilles Bertrand, Le Grand Tour revisité. Le voyage des Français en Italie (milieu xviiie siècle-début xixe siècle), Rome, École française de Rome, 2020 (2008), 620 pages, ISBN : 2728314462

Texte intégral

1Remarquablement argumenté et documenté, le livre de Gilles Bertrand, qui paraît ici dans une nouvelle édition agrémentée d’une postface, analyse le récit de voyage en Italie entre 1750 et 1815. Traité avec une érudition sans faille, le corpus envisagé comprend près de 200 récits en langue française (voir « Tableau 1 » et « Tableau 2 », p. 80-84), recouvrant des genres divers : récits d’expédition scientifique, journaux et carnets, chroniques, correspondances, notes et croquis, guides de voyage, etc. Durant cette période qui s’étend de la parution de l’Encyclopédie à la chute de l’Empire, le récit en Italie s’affranchit progressivement du modèle qui l’avait auparavant façonné : le Grand Tour. Rappelons que ce terme, forgé en 1670, désignait le voyage que l’aristocratie effectuait en Europe afin d’y parfaire sa formation intellectuelle et artistique : du fait qu’elle constituait, pensait-on, le berceau des arts, la péninsule italienne formait le point d’aboutissement de cette pratique de voyager. Or, à partir de la seconde moitié du xviiie siècle des formes inédites de savoir, nées du renouveau des débats autour de la nature, du politique, de l’économie, du droit, des mœurs, de la philosophie de l’histoire, se déploient dans la production viatique relative à l’Italie. La période chronologique retenue ici constitue alors, comme le souligne l’auteur, un remarquable « laboratoire » (p. 422) de formes et d’idées : une période d’efflorescence intellectuelle et esthétique qui se verra cependant progressivement supplantée par le développement du tourisme de loisir vers la moitié du xixe siècle.

2Les mutations que connaît le voyage en Italie entre 1750 et 1815 s’expliquent essentiellement par la nécessité, constamment réaffirmée dans la culture intellectuelle des Lumières, de construire le rapport à la connaissance sur la base de l’observation et de l’expérience (une exigence que partagent, à des degrés évidemment variables, les différents acteurs du voyage : hommes de sciences et gens de lettres, mais aussi marchands, militaires, administrateurs, etc.). Il s’agit moins en effet de s’appuyer en amont sur un savoir livresque – susceptible d’être inexact – que de traiter empiriquement du réel (pour ce qui a trait avant tout à l’étude de la nature, mais le constat est vrai également pour les mœurs, l’économie, l’agriculture, etc.). Non pas que le savoir livresque disparaisse, bien sûr, mais il tend à être mis à distance, là où les voyageurs du Grand Tour devaient en quelque sorte retrouver in vivo ce qu’ils avaient lu. Cette pratique renouvelée du regard s’accompagne d’une ample production portant sur la manière même de bien voyager (voir p. 38 et suivantes). Ces éléments façonnent ainsi une représentation renouvelée de l’Italie, en même temps qu’ils assoient une conception à la fois unitaire et plurielle de la péninsule. Gilles Bertrand insiste en effet sur l’idée d’« une appréhension globale et articulée des milieux naturels et des peuples rencontrés » (p. 19) dans les territoires qui s’étendent de la région du Piémont à la Sicile, en passant par Milan, Rome ou Naples. En cela, le récit de voyage entre en résonance avec l’universalisme que les Lumières ont privilégié en particulier dans les années 1750-1780. La primauté accordée à l’observation ne diminue pas à la fin du xviiie siècle, alors que la Révolution française éclate, mais elle est conjointement colorée par d’autres paradigmes savants, comme celui que promeuvent les idéologues. Aux côtés des savoirs encyclopédiques émerge une autre appréhension de l’espace italien mise en œuvre par la première génération des écrivains romantiques qui fera des paysages de la Rome antique le point d’ancrage d’une réflexion sur les ruines et la caducité des grands empires.

3Accompagné dans la présente édition d’une ample bibliographie et d’un très riche cahier iconographique (toiles, cartes, portraits, statistiques, etc.), l’ouvrage de Gilles Bertrand constitue indéniablement un livre-maître. L’analyse est à la fois forte et mesurée, loin de la tentation d’une lecture téléologique. L’immense mérite de cet ouvrage est en effet de saisir avec patience et pertinence les composantes de ce regard nécessairement kaléidoscopique sur l’Italie, en montrant que des paradigmes savants « coexistent » parfois, « sans nécessairement se rencontrer » (p. 553). L’enquête permet de s’interroger sur des éléments centraux de l’histoire culturelle : comment penser la permanence, mais aussi les mutations, que connaît un modèle de savoir ? Au travers de quels filtres discursifs ces mutations se donnent-elles à voir ? Par l’ampleur de la réflexion qu’il propose, cet ouvrage appelle à des prolongements : on pourrait ainsi se pencher sur le rôle de l’image visuelle dans la construction textuelle de l’espace italien. Les voyageurs observent certes l’ailleurs au prisme de leurs lectures (quitte à les invalider), mais ils le font également à la faveur d’un gisement considérable de sources iconiques, elles-mêmes soumises à des filiations plurielles, qu’ils reprennent, prolongent et modélisent parfois.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Adrien Paschoud, « Gilles Bertrand, Le Grand Tour revisité. Le voyage des Français en Italie (milieu xviiie siècle-début xixe siècle) »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 06 février 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3838 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3838

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Auteur

Adrien Paschoud

Bibliothèque nationale de Luxembourg (BnL)

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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