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Comptes rendus

Guillaume Berthon et Raphaël Cappellen (éds.), Letres des Ysles et Terres nouvellement trouvées par les Portugalois. Un voyage imaginaire à Sumatra à la Renaissance

Genève, Droz, « Textes littéraires français », 2021
Capucine Zgraja
Référence(s) :

Guillaume Berthon et Raphaël Cappellen (éds.), Letres des Ysles et Terres nouvellement trouvées par les Portugalois. Un voyage imaginaire à Sumatra à la Renaissance, Genève, Droz, « Textes littéraires français », 2021, 112 pages, ISBN : 9782600062527.

Texte intégral

1Guillaume Berthon, maître de conférences à l’université de Toulon, et Raphaël Cappellen, maître de conférences à l’université Paris Cité, nous offrent la réédition d’un court recueil longtemps oublié. Il s’agit de la première réédition depuis leur parution à Toulouse en 1537 de trois épîtres à la fois amusantes et subversives relatant un voyage fictif à Sumatra. Le texte est issu de la seule édition aujourd’hui connue qui se trouve à la bibliothèque Méjanes d’Aix en Provence.

2C’est dans la belle collection « Textes littéraires français » que les poèmes nous parviennent, et, si le texte original est d’une remarquable qualité globale, il a nécessité un travail certain de mise en forme et d’annotations qui facilitent la lecture contemporaine. Il est également accompagné d’une riche et longue introduction qui, en plus d’une instructive remise en contexte, s’attache à lever les mystères des épîtres et ceux de leur écriture. Où, quand et par qui ont-elles été écrites ? Sont-elles l’œuvre de plusieurs poètes ou bien d’un seul ? Probablement rédigées à Toulouse, sûrement en 1537, publiées dans l’atelier de Nicolas Vieillard, c’est surtout l’identité des auteurs qui interroge les deux éditeurs. Car les trois noms donnés, un pour chaque épître, Guy de Sambale, Jehan de Saverdun et George de Urauns, semblent n’appartenir à personne. Guillaume Berthon et Raphaël Cappellen avancent l’hypothèse qu’il s’agirait d’un groupe de facétieux étudiants en droit, mais ils précisent bien que ce n’est qu’une supposition. Les indices sont rares et le mystère de l’identité exacte de l’auteur ou des auteurs reste pour l’instant complet.

3Le recueil s’ouvre avec cinq poèmes liminaires, amusant jeu introductif qui fait dialoguer le livre lui-même et deux de ses auteurs supposés. Les trois épîtres, pièces maîtresses de cette parution, les suivent. Elles relatent donc un voyage à Sumatra effectué par trois Français et sont adressées à un de leurs amis resté sur le continent. Si le premier poème suit le modèle canonique de l’épître, le deuxième et le troisième complexifient le schéma métrique attendu. L’un se présente sous la forme de dizains de décasyllabes, l’autre d’une suite d’octosyllabes. Cette diversité formelle est la première marque d’une esthétique de la varietas qui sous-tend tout le recueil.

4La première épître tout comme la deuxième racontent les premiers pas des aventuriers à Sumatra, de leur départ d’Europe à leur découverte des mœurs des habitants. Elles décrivent en détail les merveilles de l’île qui contrastent implicitement avec le souvenir de l’Europe d’alors : la générosité de la nature, la nudité des insulaires, la liberté sexuelle, la douce oisiveté, etc. Ces images ne vont pas sans évoquer le mythe du pays de Cocagne ou encore le pays fabuleux du Prêtre Jean. Car ce voyage à Sumatra est bien un voyage imaginaire. La réalité du voyage n’est que façade. S’y mêlent fantaisies plaisantes et détails géographiques et anthropologiques issus de récits de voyages réels dont les éditeurs font d’ailleurs un savant relevé.

5La dernière épître signée par un certain George de Urauns dont le nom apparaît pour la première fois à la fin du poème, est sûrement la plus originale. Elle ne rapporte plus des nouvelles de Sumatra mais de l’Europe, et ces nouvelles sont plus qu’étonnantes, puisqu’elles ne se sont pas encore réalisées. Le récit de voyage devient prophétie. C’est un vieil homme, relayé par le voyageur, qui prend la parole et annonce, avec quelques mois d’avance, la mort du Dauphin, l’invasion manquée de la Provence par Charles Quint ou encore la querelle Marot-Sagon. Mais ce n’est pas la seule singularité de ce dernier poème. Loin de se satisfaire d’écrire à la fois une épître, un récit de voyage et une pronostication, l’auteur se saisit également du genre marotique qu’est le coq-à-l’âne. Au sein de ce nouveau corpus poétique, l’épître est d’ailleurs singulière. Elle maîtrise parfaitement les attendus du genre et joue avec les ambigüités syntaxiques et contextuelles d’une manière remarquable. Elle perd tout aussi bien qu’elle amuse le lecteur, et les nombreuses notes lexicographiques, stylistiques et historiques qui accompagnent ce poème sont d’une aide précieuse.

6En proposant un décentrement anthropologique fantaisiste, ce recueil montre ainsi une claire volonté de bousculer les cadres intellectuels contraignants de son époque. Mais ce bousculement se fait sans dogmatisme et sans oublier le rire, car, comme l’écrivent si bien Guillaume Berthon et Raphaël Cappellen, « [n]os rimeurs sont avant tout des rieurs et ils entendent qu’on rie avec eux » (p. C).

  • 1 Jean-Eudes Girot, « La poétique du coq-à-l’âne : autour d’une version inédite du “Grup” de Clément  (...)

7En plus de leur travail éditorial et critique, Guillaume Berthon et Raphaël Cappellen ont ajouté deux annexes. La première est la liste des principaux recueils dans lesquels sont conservés des opuscules vernaculaires de Nicolas Vieillard. La seconde est une chronologie des coq-à-l’âne de la décennie 1530. Cette liste reprend et complète, selon une perspective chronologique et limitée à cette décennie, le « Corpus des Coq-à-l’âne imprimés au xvie siècle » précédemment réunis par Jean-Eudes Girot1 qui aidera notamment le lecteur à situer la troisième épître dans la production contemporaine.

8C’est donc un très riche ouvrage qu’ont édité Guillaume Berthon et Raphaël Cappellen. Il révèle un coq-à-l’âne brillant qui renouvèle la connaissance de ce genre, ainsi qu’un récit de voyage fictif divertissant, contrepoint singulier des récits de voyages réels alors de plus en plus nombreux. On peut peut-être regretter, lors de la remise en contexte, l’absence d’un parallèle approfondi avec les voyages imaginaires de la même époque, en vers ou en prose, à peine mentionnés ici. Néanmoins, ce regret est bien mince face à la richesse de l’édition. Le texte comme le contexte sont présentés et expliqués avec une grande précision. Grâce à l’apparat critique présent à chaque page, le lecteur ne peut se perdre, ou alors seulement avec plaisir en compagnie des éditeurs lors de certains passages ardus éclairés par des interprétations laissées ouvertes. Que le lecteur ne soit d’ailleurs pas effrayé par tant d’érudition, le commentaire n’est jamais obscur, mais toujours clair, et parfois même teinté d’humour.

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Notes

1 Jean-Eudes Girot, « La poétique du coq-à-l’âne : autour d’une version inédite du “Grup” de Clément Marot (?) », dans La Génération Marot. Poètes français et néo-latins (1515-1550), Gérard Defaux (dir.), Paris, Honoré Champion, 1997, p. 315-146.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Capucine Zgraja, « Guillaume Berthon et Raphaël Cappellen (éds.), Letres des Ysles et Terres nouvellement trouvées par les Portugalois. Un voyage imaginaire à Sumatra à la Renaissance  »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 06 février 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3827 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3827

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Auteur

Capucine Zgraja

Aix-Marseille Université

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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