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De Ceylan à l’Écosse : le « Voyage dans les Lowlands » de Nicolas Bouvier, ou l’art de rapprocher les cultures

From Ceylon to Scotland: Nicolas Bouvier’s "Journey to the Lowlands", or the Art of Bringing Cultures Together
Liouba Bischoff

Résumés

Dans les années quatre-vingt, Nicolas Bouvier ne se rend plus seulement à l’est, où il a découvert des cultures millénaires, mais également en Irlande et en Écosse. Le « Voyage dans les Lowlands », moins connu que le Journal d’Aran, inverse malicieusement le rapport entre l’âge du voyageur et celui des pays parcourus : après être allé voir « les vieux », Bouvier se tourne vers « les jeunes » pour retrouver un peu de fraîcheur, mais il ne conçoit pas ces expériences comme séparées. Le décentrement spatial prend la forme d’un recentrement intime : Bouvier orientalise l’Écosse, un pays dont il ne sait presque rien au départ, mais qui rejoint peu à peu sa vision de l’histoire et de la mosaïque des cultures, où tous les rapprochements sont bons pour recréer la sphère harmonique de la création.

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Texte intégral

  • 1 Nicolas Bouvier, « D’Est en Ouest », Le Hibou et la Baleine, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Quar (...)
  • 2 Ibid.
  • 3 Muriel Détrie, « Le voyage en Orient dans l’œuvre de Nicolas Bouvier : quête d’ailleurs et désorie (...)
  • 4 Les notes de cours et travaux universitaires, ainsi que les carnets de route conservés à la Biblio (...)
  • 5 Nicolas Bouvier, « D’Est en Ouest », op. cit., p. 1215.

1« Il est naturel d’aller trouver les vieux avant de découvrir les jeunes1. » Avec tendresse et familiarité, Nicolas Bouvier pense les cultures sur le modèle de la vie humaine – chacune aurait un certain âge relativement aux autres – et justifie son parcours de voyageur, qui l’a conduit vers l’Est puis, sur le tard, vers l’Ouest, par une logique diachronique qui voudrait que l’on commence toujours par découvrir l’Est millénaire dans un mouvement de remontée vers le berceau de la civilisation européenne. Cette conception rejoint celle d’Hérodote qui pense « que l’Asie est la mère de l’Europe et que le Nouveau Monde en est la fille2 » ; Bouvier renoue par ailleurs avec la tradition romantique du voyage en Orient, en quête d’une terre originelle3. L’apprentissage du sanskrit pendant ses années d’étude à l’Université de Genève, puis les recherches sur la civilisation hittite dont il découvre les vestiges en Anatolie4, donnent une grande profondeur historique à son approche de l’Asie : « cette Asie que j’ai tant aimée et si longtemps parcourue m’a aidé à comprendre l’Europe. […] Et la connaissance de l’Europe m’a expliqué l’Amérique, et n’a pas fini de l’expliquer. Depuis dix ans presque tous mes voyages m’ont porté à l’Ouest : l’Irlande, l’Écosse, la Californie, la magnifique Colombie britannique5. »

  • 6 Ces textes sont présentés dans l’ordre de leurs dates de publication initiales : « Voyage dans les (...)
  • 7 Voir Nicolas Bouvier, Xian, dans Œuvres, op. cit., p. 1029-1037.

2La décennie en question correspond aux années quatre-vingt, où Bouvier se rend en Irlande et en Écosse. Ce changement de destination est dû en partie à des commandes du magazine Géo, qui publie en 1985 un article intitulé « Îlots perdus tout au bout de la brume » – le futur Journal d’Aran, qui paraîtra en 1990. En 1987, le « Voyage dans les Lowlands » est publié dans le volume Écosse, dirigé par Kenneth White et sous-titré « Pierre, vent et lumière », conformément à la vision géopoétique de l’écrivain écossais ; en 1992, Géo publie un court article de Bouvier sur l’île d’Islay, intitulé « Dans les brumes de l’île du Whisky ». Tous ces textes sont réunis par Gallimard en 2004 dans la collection « Quarto6 », en complément des textes nettement plus connus du « premier Bouvier », celui qui sillonne l’Asie dans sa jeunesse et en tire trois récits majeurs : L’Usage du monde en 1963, Chronique japonaise en 1975 et Le Poisson-Scorpion en 1982. Ce n’est certes pas la fin des voyages en Asie, puisque Bouvier découvre la Chine en 19847, mais il semble possible de confronter les textes de différentes époques et de voir comment évolue sa vision dès lors qu’il change de cap : le « second Bouvier », celui des années quatre-vingt à quatre-vingt-dix, est-il en tous points fidèle au premier, ou change-t-il de manière quand il se rend à l’Ouest ?

3L’impression qui s’impose en lisant les premières lignes du « Voyage dans les Lowlands » est celle d’une continuité stylistique et thématique, avec la mention surprenante de l’Inde là où l’on attendrait l’Écosse et un humour bien reconnaissable, même si l’on découvre un Bouvier plus âgé, entravé dans sa marche par une douleur physique :

En Inde, voici bien des années j’étais tombé, dans une revue anglaise de luxe, sur un article intitulé « Conseils pratiques à l’intention de ceux qui veulent se rendre à Ceylan ». Ces conseils se limitaient au premier qui était : « Renoncez aussitôt à ce projet stupide et allez plutôt pêcher le saumon en Écosse. » La suite du texte était consacrée aux Highlands.
J’y repense un peu tard. Entre-temps j’ai passé une année à Ceylan où j’ai bien failli laisser le peu qui me reste de raison. Je n’ai jamais pêché le saumon, et découvre ce soir l’Écosse à presque soixante ans, de la fenêtre de ma chambre au-dessus de la rue noire, au cœur de cette capitale neuve pour moi où je ne connais personne, où j’arrive sans préparation ni projets, mais avec une sciatique ramenée de mon dernier voyage chinois qui m’oblige à m’arrêter en grimaçant tous les cent mètres (« VL », p. 891).

  • 8 Nicolas Bouvier, So it goes: Travels in the Aran Isles, Xian and places in between, trad. de Robyn (...)

Contrairement au Journal d’Aran qui a fait l’objet de publications séparées aux éditions Payot (en 1990, puis en 2001, 2015, 2022) et d’une traduction en anglais8 en 2019, ce qui en a fait un récit de voyage bien identifié et largement diffusé, le « Voyage dans les Lowlands » est resté, quant à lui, relativement dans l’ombre. Il attire moins l’attention dans la mesure où il n’a jamais été autre chose qu’une contribution dans un collectif dirigé par Kenneth White, aux côtés de textes de Michel Le Bris ou de Pierre Minvielle. Cet article qui tient en partie du guide de voyage cristallise pourtant des enjeux liés à l’écriture de soi, à l’approche des paysages et à l’usage de l’histoire, avec un certain nombre d’inflexions par rapport aux textes consacrés à l’Orient, mais aussi une série de traits reconnaissables pour qui connaît le « premier Bouvier ». Avec le temps, le voyageur semble presque avoir revêtu les caractéristiques des grandes cultures orientales qui le fascinaient dans sa jeunesse, comme la Chine des T’ang ou l’Iran de Shah Abbas, dont il considère qu’« [il] ne faut plus rien en attendre sinon la finesse, la patine, la rognure d’ongle de la lune à son décroît. Sinon une sagesse et un humour fourbus ». À l’instar de ces grandes cultures polies par les ans, le Bouvier de la fin des années quatre-vingt joue avec l’horizon d’attente qu’il a lui-même créé dans ses premiers récits de voyage – le goût pour l’Orient, la fraîcheur du regard, la profondeur historique – pour se présenter désormais comme un voyageur fourbu, séduit par de nouvelles cultures mais éternellement marqué par l’Orient.

L’âge des cultures

  • 9 Voir Yves Baudelle, « Sur les pas d’Hérodote. Nicolas Bouvier et l’usage du monde antique », Roman (...)

4Dès L’Usage du monde, l’écriture de Bouvier s’est singularisée par un constant mouvement d’aller-retour entre l’histoire des sociétés humaines et la géographie. La présence de l’histoire ancienne – par le biais de références à Hérodote, aux Hittites, à Alexandre… – y est telle qu’elle apparaît comme une des motivations principales du voyage9, et qu’elle peut aller jusqu’à éclipser la réalité de l’espace extérieur. Cette logique est encore plus manifeste dans Le Poisson-Scorpion, où le narrateur s’enferme dans sa chambre d’auberge pour échapper aux maléfices de l’île et à la torpeur du climat, et pour écrire sur les Hittites dont il a pu observer des vestiges en Anatolie l’année précédente. En 1955, Bouvier se sent paradoxalement plus contemporain des Hittites que des Cinghalais qui lui semblent fantomatiques et inaccessibles : coupé de l’expérience présente, il trouve dans la fréquentation d’une civilisation très ancienne (éloignée dans le temps, mais aussi dans l’espace puisque c’est le passé de l’Anatolie que le jeune voyageur creuse pendant qu’il est à Ceylan) un « contrepoids de fraîcheur » qui lui permet de survivre dans un contexte hostile, où tout se délite dans la chaleur et l’humidité. Le temps se disjoint de l’espace et le voyageur s’en va chercher ailleurs, et autrefois, les hommes qui pourraient mieux faire figure de contemporains à ses yeux. Or, aller « ailleurs… et autrefois » (en se déplaçant à la fois physiquement et mentalement) sera aussi le mot d’ordre du « Voyage dans les Lowlands » (« VL », p. 912).

  • 10 La Correspondance avec Thierry Vernet révèle des jugements tranchants : l’antipathie que Bouvier é (...)
  • 11 Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, dans Œuvres, op. cit., p. 302.
  • 12 Ibid.
  • 13 Voir Charles Forsdick, « Post-colonial Approaches to Travel Literature in French », dans New Appro (...)
  • 14 Voir Guillaume Bridet, « Nicolas Bouvier. L’usage d’un monde sans histoire ? », Viatica, n° 6, 201 (...)

5Dans les récits du « premier Bouvier » se développe un sentiment de proximité paradoxale entre un voyageur très jeune et des époques très éloignées, qui semblent l’attirer d’autant plus qu’elles contrastent avec sa propre jeunesse, grâce à laquelle il perçoit puissamment la profondeur historique. Ce rapport d’amitié, qui contraste parfois avec une distance vis-à-vis de certains peuples rencontrés dans le monde réel (comme les Cinghalais10), est associé à une vision organique de la culture, souvent personnifiée et appréciée à la manière d’un être humain, que ce soit dans L’Usage du monde ou dans les textes postérieurs. Les jeunes voyageurs (Nicolas Bouvier et Thierry Vernet) entretiennent par exemple un rapport ambivalent avec l’Iran : quand ils quittent ce pays après une traversée du désert baloutche qui a bien failli leur coûter la vie, c’est avec soulagement qu’ils s’éloignent de l’« Iran, ce vieillard malade qui a tant créé, aimé tant de choses, tant péché par orgueil, tant rusé, tant souffert11 ». Le narrateur tient à distance les pays trop intimidants ou indigestes à force d’épaisseur – d’où la quête, par la suite, de pays moins saturés de signes culturels, comme l’Irlande ou l’Écosse, qui ne sont pas faits de rien mais de peu ; le Japon donnera déjà cette impression de jeunesse alors même qu’il possède une culture très ancienne. Ce qui compte, c’est avant tout le rapport entre l’âge du voyageur et celui de la culture qu’il appréhende, rapport qui est d’autant plus significatif et riche d’émotion que l’écart est important entre la jeunesse ou la vieillesse d’un individu et d’une culture. En Iran, la jeunesse de Nicolas Bouvier et de Thierry Vernet se traduit par une forme d’impatience mêlée d’indulgence qui s’exerce à l’encontre d’une culture à la fois vénérable et abîmée par les ans, selon un mode de relation qui s’apparente aux relations filiales : « On n’a pas à être sévère avec ce qui décline. On n’en veut pas aux vieux d’être vieux et malades, mais, le moment venu, avec quel soulagement on s’en éloigne12. » Cette attribution de qualités morales à l’ensemble d’une culture revient à une forme d’essentialisation culturelle sur laquelle il convient de s’interroger : si l’on prend en compte ce type de représentations réductrices, il semble difficile d’ériger l’auteur de L’Usage du monde et du Poisson-Scorpion en champion de la pensée anticoloniale, comme ont pu le faire les postcolonial studies13. Il serait sans doute plus juste de souligner un orientalisme latent que l’esprit de légèreté des textes de Bouvier ne saurait entièrement gommer, et qui est encore plus manifeste dans la Correspondance avec Thierry Vernet, où certains jugements confinent au racisme. Il n’en reste pas moins que la personnification des cultures orientales relève d’abord de l’esthétique dans le projet de Bouvier, qui témoigne par ailleurs d’une capacité de décentrement par rapport à l’historiographie européenne de son temps14.

  • 15 Nicolas Bouvier, Le Vide et le plein. Carnets du Japon 1964-1970, Paris, Gallimard, « Folio », 200 (...)
  • 16 Ibid.
  • 17 François Hartog définit le régime d’historicité comme la modalité de conscience de soi d’une commu (...)

6Dans les textes sur le Japon, notamment Le Vide et le plein, la réflexion sur l’âge des cultures prend encore plus d’ampleur avec l’introduction d’une dimension comparatiste, qui n’a toutefois aucune prétention à l’exactitude : « l’âge d’une culture ne doit pas se mesurer en siècles, mais en stades : rayonnement, stabilité, déclin. Au compteur Geiger, si l’on veut15. » Parodiant les démarches scientifiques, n’hésitant pas à brosser à grands traits des visions simplistes qui ont surtout une valeur poétique – il faut rappeler que Le Vide et le plein est une parution posthume à partir de carnets inédits, dont il aurait sans doute revu les formulations s’il avait dû publier ces fragments –, Bouvier propose de mettre en équation plusieurs cultures, en l’occurrence le Japon et l’Amérique, pour les rapprocher de façon surprenante en vertu de leur jeunesse : alors que le Japon possède une histoire bien plus ancienne, il n’a pas pris une ride aux yeux du voyageur pour qui « [l] e shinto est encore comme un élément à l’état “natif” qui irradie continuellement. Il en résulte que l’Amérique, dont la mythologie est en herbe et qui fabrique continuellement des héros, est à cet égard plus proche que nous du Japon16. » Bouvier réfléchit sur la diversité des cultures dans leur rapport au temps, en mettant l’accent sur la manière entièrement subjective dont peuvent être ressentis les « régimes d’historicité17 », d’où sa remarque sur le non-sens des comparaisons qui mettraient sur le même plan deux cultures appartenant à une même époque. Il reconduit d’un texte à l’autre cette interrogation sur la façon dont le temps passe dans tel ou tel pays, et cherche une explication à cette proximité qu’il peut ressentir avec la culture japonaise. Il finit par la trouver en remontant aux origines et aux mythes, comme le fait également Lévi-Strauss lorsqu’il compare deux sociétés. C’est paradoxalement en découvrant les récits fondateurs du Japon que le voyageur peut comprendre cette culture qui lui reste étrangère malgré une fréquentation quotidienne :

  • 18 Nicolas Bouvier, Le Vide et le plein, op. cit., p. 209.

Lorsqu’il s’agit de culture, les mots « jeune » et « vieux » sont trop ambigus. Dans la mesure où, à notre époque carolingienne, les Japonais réunissaient dans une anthologie quelques centaines de poèmes « dignes de passer à la postérité », la culture japonaise est vénérable et ancienne. Dans la mesure où le Japon conserve une ambiance, des rites, une conception de la vie commune qui rappelle les sociétés primitives de type agricole, c’est une culture psychologiquement et mythologiquement jeune, jeune comme l’Europe de la civilisation de Saint-Gall et même plus jeune encore, car la fraîche Europe du haut Moyen Âge, avec ses monastères dont la pierre n’avait pas encore noirci, ses neumes, ses miniatures en « champ-fleuri », construisait ses édifices avec les ruines du monde gréco-romain, et faisait pousser ses simples sur le terreau noir et amer de deux grandes civilisations qui avaient, dans une certaine mesure, terminé leur cycle18.

Bouvier fait non seulement le lien entre le Japon et l’Amérique, mais aussi entre le Japon et l’Europe de la civilisation de Saint-Gall dont il est question dans son Journal d’Aran (où il raconte la fondation au vie siècle de l’abbaye de Saint-Gall, en Suisse, par des moines irlandais) : se dessine ainsi une cohérence dans tout son parcours, qui a consisté à aller vers des cultures plus jeunes – ou du moins, subjectivement perçues comme telles – au fur et à mesure que lui-même vieillissait. Les séjours au Japon (surtout ceux des années soixante et soixante-dix, plutôt que le premier séjour qui s’inscrivait dans la continuité du parcours vers l’Inde et Ceylan) constituent le moment pivot à partir duquel il se tourne « vers les jeunes » après s’être tourné « vers les vieux », selon sa propre expression.

Un double déplacement vers l’Ouest et vers le Nord

  • 19 Le récit de Charles-Albert Cingria, La Civilisation de Saint-Gall, est cité dans le Journal d’Aran(...)

7Le « Voyage dans les Lowlands » participe ainsi d’un second mouvement qui a consisté pour Bouvier à se tourner vers des cultures plus jeunes au fur et à mesure qu’il vieillissait, selon une vision à la fois très intime et très spatiale de l’histoire. Si l’Asie est vue comme la grand-mère, l’Amérique comme la petite-fille, cela signifie que Bouvier se sent contemporain de l’Europe, dont il explore en Irlande et en Écosse la pointe occidentale (aux antipodes du Japon et de l’île de Ceylan). Il déplace son curseur vers l’Ouest sans franchir pour l’instant l’Atlantique, pour envisager une autre continuité continentale que celle qui l’a déjà conduit jusqu’en Inde : une continuité continentale européenne, celle-là même qu’explorait Cingria dans La Civilisation de Saint-Gall à travers l’histoire des moines chrétiens irlandais qui ont ensuite voyagé jusqu’en Suisse19.

  • 20 Nicolas Bouvier, « Ces rêves venus du froid », dans Œuvres, op. cit., p. 1098.

8Or ce déplacement du centre d’intérêt vers l’Ouest se double d’un autre décentrement : décentrement vers le Nord et l’imaginaire boréal, auquel Bouvier assimile l’Écosse. En 1987, soit un an avant la publication du volume Écosse, il est déjà sollicité pour un dossier « Grand Nord » publié dans Émois, où il évoque la Norvège et les contes d’Andersen. Mais l’Écosse, qui est la nation la plus au nord du Royaume-Uni, fait également partie de cet imaginaire dont Bouvier reconnaît qu’il a une définition large (aussi large et fantaisiste que sa vision des cultures) : « plus que de latitude, c’est une affaire d’ambiance et de climat20. » L’Écosse s’intègre donc aux représentations du Nord plutôt qu’à celles de l’Ouest, dominé par le mythe de l’Ouest américain. Sa culture est clairement assimilée dans ce récit aux « cultures boréales » : « les Écossais ont toujours eu le goût de la rixe et de ces couleurs violentes et sourdes […] propres aux cultures boréales et qui font, par exemple, la beauté du costume des Lapons » (« VL », p. 894).

  • 21 Voir Charles Forsdick, « “Les morceaux épars d’une mosaïque détruite” : Language, Literature and t (...)
  • 22 Nicolas Bouvier, « Ces rêves venus du froid », dans Œuvres, op. cit., p. 1099.
  • 23 Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, dans Œuvres, op. cit., p. 1280.

9Le Nord possède une place à part dans la vie du voyageur et du chercheur d’images, qui conçoit son imaginaire spatial sur le modèle esthétique de la mosaïque21, en dehors de toute méthode académique : « [l] orsque Émois m’a demandé ce que j’en pouvais penser, je me suis mis à rêvasser en grelottant et j’ai rassemblé les morceaux épars de mon héraldique boréale22. » Le « Voyage dans les Lowlands » trouve naturellement sa place dans l’« ensemble harmonique, polyphonique23 », que Nicolas Bouvier cherche à recréer au fil de ses voyages à force de « ramass [er] les morceaux épars » de la mosaïque du monde et du savoir, comme il l’explique également dans Routes et déroutes. Les bribes d’Orient s’assemblent aux tessons d’Occident, et ce dès le préambule qui substitue de manière curieuse et inattendue des souvenirs d’Inde et de Ceylan au récit de voyage en Écosse, en une superposition des espaces qui fait que l’on se déplace toujours « ailleurs, et autrefois », et que le récit de voyage échappe à toute forme de présentisme. La sphère harmonique se referme sur les souvenirs de voyages plus anciens qui n’ont cessé de se stratifier dans l’esprit du voyageur en lui inspirant les rapprochements les plus insolites. La vision de l’histoire selon Bouvier rencontre cette dimension géographique : tout décentrement spatial engendre pour lui un décentrement historique, qui va de pair avec une vision de l’âge des cultures.

De l’Écosse à la Suisse, en passant par l’Orient

  • 24 Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, op. cit., p. 82.
  • 25 Ibid., p. 79.
  • 26 Voir Bibliothèque de Genève, Fonds N. Bouvier, Notes et travaux de cours suivis.

10Bouvier demeure informé par son expérience de l’Asie, comme si la découverte du Nord-Ouest de l’Europe ne pouvait se faire de manière indépendante, aussi négatifs ou traumatisants qu’aient pu être certains séjours en Orient. Le Bouvier occidental dialogue ainsi avec le Bouvier oriental, le Bouvier âgé avec le jeune homme qu’il a été ; jeune homme qui persévérait dans les années cinquante dans son projet « absurde » de creuser la relation historique à l’Orient, plutôt que d’aller « pêcher le saumon en Écosse », dans un pays vierge de représentations pour lui qui n’en connaît presque rien, alors qu’il partait en Asie avec un fardeau de connaissances préalables acquises durant ses études. Le « Voyage dans les Lowlands » a donc des airs de bilan et de nouveau départ : Bouvier découvre une capitale « neuve pour lui », mais il la découvre un soir, à soixante ans, dans une atmosphère plus crépusculaire ; on reste certes dans le genre du récit de découverte et d’initiation, fondé sur un principe d’apprentissage, mais un récit d’apprentissage quelque peu détourné puisque le sujet de ce type de récit est en général un être jeune, qui part à l’aventure, au matin de sa vie, pour confronter sa vision livresque du monde à la réalité. La mise en scène d’un voyageur déjà âgé, qui a dû en passer par des désillusions et par des renoncements, tranche avec l’imaginaire de la jeunesse et de l’audace associé au récit de voyage, et avec l’imaginaire du projet. Même si Bouvier revendiquait dans L’Usage du monde une absence de projet (« Un voyage se passe de motifs24 »…), son départ vers l’Orient résultait bien de rêveries géographiques (la fameuse « contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis25 »), et d’une longue quête historique entamée avec la lecture de René Grousset et avec la rédaction d’un mémoire de licence sur « La perte des Indes françaises et l’indifférence de la métropole », travail qui devait initialement se prolonger dans une thèse sur les comptoirs français en Inde26.

  • 27 Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, op. cit., p. 1363.
  • 28 Jean-Michel Rietsch a également souligné cet épuisement qui n’est plus, pour le Bouvier des années (...)

11Autant l’Asie (Turquie, Iran, Afghanistan…) était un espace saturé d’histoire millénaire, exigeant une fraîcheur du regard, une jeunesse de l’approche de la part du voyageur, autant l’Écosse apparaît désormais comme un espace neutre et reposant, idéal pour le voyageur épuisé qu’il incarne désormais. Par un effet de renversement plein d’autodérision, le voyageur devient un baroudeur abîmé de « presque soixante ans » dont le portrait se construit par la négative : il « ne connaît personne », « arrive sans préparation ni projets, mais avec une sciatique ramenée de [s] on dernier voyage chinois et qui [l]’oblige à [s]’arrêter en grimaçant tous les cent mètres. » De manière très symbolique, le parcours dans l’espace est entravé, ponctué de nombreuses pauses qui ne sont plus les pannes ponctuelles de L’Usage du monde, après lesquelles la fougue de la jeunesse reprenait le dessus, mais une forme d’épuisement plus définitif, qui va pouvoir contraster cette fois-ci avec la culture moins âgée qui est appréhendée. Il n’est plus question d’« attaquer les villes par le bas27 », ce qui signifiait, à Téhéran ou dans d’autres villes d’Orient, qu’il fallait braver l’inconfort pour aller vivre au plus près des cultures ; au contraire, il convient désormais de se ménager autant que possible28 :

Dans un autre magasin de George Street, acheté une de ces cannes de chasse dont la poignée se déplie et forme un tabouret sur lequel je puis m’asseoir n’importe où lorsque la sciatique me pince. Il faudra que j’apprenne à voyager avec cette béquille et cette constante menace. Ces stations soudaines font la joie des éboueurs d’Édimbourg qui croient que je m’arrête pour bavarder et engagent aussitôt la conversation dans un patois que j’ai peine à comprendre (« VL », p. 892-893).

C’est depuis sa canne-tabouret que le voyageur contemple désormais le monde, nouant le contact avec la communauté des éboueurs – ce qui n’est pas une image entièrement neuve, si l’on se souvient qu’il racontait déjà, dans Chronique japonaise, son séjour parmi les clochards, face au mur de Tokyo. Le Voyage dans les Lowlands accentue surtout la simplicité à laquelle aspirait déjà le voyageur dans sa jeunesse, donnant lieu à un voyage plus économe de savoir et supposant moins de dépense corporelle que tous les voyages précédents, un voyage où l’on continue certes à apprendre, mais après en être passé par une phase nécessaire de purgation et de désapprentissage. L’Orient a joué ce rôle de déniaisement dans la mesure où le voyageur ne se laissera plus prendre à un projet aussi « stupide » que celui de s’établir à Ceylan. En revanche, la « mère » Asie semble avoir laissé une empreinte indélébile qui se mesure à toutes les touches orientales qui surgissent inopinément au milieu des descriptions de « choses vues » en Écosse.

Choses vues, tout à fait par hasard à l’antique Fayre de George Street : des bottes à tiges mal entretenues et sèches, avec un monogramme ducal. Des cendriers de porcelaine blanche des années vingt, fort mal pratiques et qui ont la forme de forts à la Vauban. Un rat aussi, en biscuit de porcelaine, et vêtu comme un personnage de Dickens (un notaire de Dickens), et qui porte, sertie dans son gilet, une pendulette de voyage. Des boutons émaillés de plusieurs compagnies de chemins de fer aujourd’hui disparues. Des boîtes à cols durs dans un cuir patiné par les Indes anglaises où les Écossais ont toujours été mis en première ligne pour se faire trouer la peau par les Pathans (voir Kipling). De l’argenterie fin de siècle de formes sobres et robustes avec de beaux poinçons du petit port d’Oban. Des planches d’Audrey Beardsley découpées dans une originale d’Oscar Wilde. Des marines et des marines, à la gouache, au fusain, à l’aquarelle, comme si tout le pays n’était fait que de côtés, d’embruns, d’averses fines, de brusques arc-en-ciel… (« VL », p. 892.)

  • 29 Ibid.
  • 30 Nicolas Bouvier, « La Descente de l’Inde », dans Œuvres, op. cit., p. 460-463.

La continuité avec l’Orient se joue à plusieurs niveaux : c’est d’abord le « hasard » qui préside à la découverte, renforçant la défense d’une connaissance « par la plante des pieds29 » qui n’est pas préparée à l’avance mais accueillie au détour d’une promenade. Le goût pour les petits musées obscurs et pour les antiquaires, ces lieux de la marge où peut s’exprimer tout un art populaire, était déjà sensible dans L’Usage du monde ou Chronique japonaise ; Bouvier réaffirme ici son goût des bazars et des cabinets de curiosités, de tous ces petits objets qui font signe vers le passé et révèlent bien mieux que les grands récits l’esprit d’un pays ; qui font signe également vers l’ailleurs et vers le monde extérieur, puisque c’est par les marines accrochées chez cet antiquaire que se révèlent pour la première fois au lecteur les paysages d’Écosse : un pays « fait de côtes, d’embruns, d’averses fines, de brusques arc-en-ciel… ». C’est donc par le biais de la représentation artistique, de manière fortement médiatisée, que Bouvier donne à voir les paysages, contrairement à ses premiers textes (notamment L’Usage du monde) où il cherchait à donner autant que possible une impression d’immédiateté. Mais ce qui surprend davantage, c’est la mention des Indes anglaises et des Pathans, qui nous ramène tout droit aux préoccupations historiennes de Bouvier, lequel s’était penché dans son travail universitaire sur la question des Indes françaises. Il complète ainsi sa quête historique commencée bien des années plus tôt autour des comptoirs coloniaux, en faisant resurgir un peu plus loin la figure du grand Moghol Babour, à laquelle il faisait déjà référence dans L’Usage du monde, et dans « La Descente de l’Inde30 ».

  • 31 Ibid., p. 892.

Au château d’Édimbourg, on peut voir une énorme bombarde surnommée affectueusement Mons Meg (elle a été fondue à Mons) qui est sans doute la plus grosse de l’Europe du xve siècle. […] Pendant que Mons Meg semait la terreur ou la déception dans son propre camp, le Grand Moghol Babour faisait à l’autre bout du monde des expériences mortifiantes avec les canons qu’il avait fait fondre pour emporter les citadelles radjpoutes : avec un bruit de tonnerre, le boulet atteignait tout juste la gueule de la bombarde et tombait littéralement sur les pieds des chefs de pièce que Babour, qui était très bon homme, devait couvrir de compliments pour les dissuader de s’embrocher sur leur épée31.

  • 32 Pierre-Olivier Walzer, « Charles-Albert Cingria », dans Charles-Albert Cingria, La Fourmi rouge et (...)

12Le portrait de Babour, empreint de bonhomie, concorde avec celui qu’en donnait Bouvier dans d’autres textes, et assure le trait d’union avec l’Inde dans ce récit qui n’est qu’à moitié écossais, comme si tous les espaces vécus et tout l’univers de références de l’auteur cohabitaient en permanence. Le rapprochement se justifie certes par la contemporanéité entre la construction de ce canon au xve siècle et les expériences de Babour « à l’autre bout du monde », mais il semblerait tout de même très contingent s’il ne venait pas renforcer la cohérence du monde de Bouvier : un monde où l’Est et l’Ouest sont toujours pensés dans une forme de simultanéité (marquée par la locution « pendant que… »), qu’il s’agisse de les rapprocher au présent ou dans le passé. La description de la visite au château d’Édimbourg prend par ailleurs un tour humoristique et familier qui révèle la façon dont Bouvier conçoit l’écriture de l’histoire et la transmission au lecteur de données informatives. Endossant de manière plaisante le rôle du guide culturel, ou encore du chroniqueur, il cherche à rendre l’histoire vivante à travers des images saisissantes et un art de la mise en scène qui instaure une complicité avec le lecteur du récit de voyage : la bombarde Mons Meg devient sous sa plume « un monstre » qui transforme « les artificiers et même un roi d’Écosse en bruine sanguinolente », tandis que le Grand Moghol Babour doit couvrir ses soldats de « compliments pour les dissuader de s’embrocher sur leur épée ». Cette vision de l’écriture de l’histoire, Bouvier la partage notamment avec Cingria, pour qui elle est « affaire moins de science que de sensibilité32 », et de personnalité de l’historien. Dans le cas de Bouvier, cette personnalité filtre largement par les références à l’Orient qu’il ne peut s’empêcher de placer discrètement. Après Babour, c’est la ville de Quetta qui resurgit ici à travers la description de l’uniforme d’un régiment d’Ayrshire, qui a voyagé à sa manière, et dans les mêmes lieux que Bouvier :

C’est un habit d’aventure, de voyage et de deuil. De petites photos jaunies attestent que ce régiment est allé souffler dans ses cornemuses dans des lieux aussi éloignés de Kilmarnock que le Transvaal, Auckland ou Quetta. Ces couleurs arrachées à la lande et promenées sur toute la planète expriment la double nature de ce pays passionnément régionaliste et cosmopolite par destin (« VL », p. 894).

Les antipodes sont toujours évoqués en creux, comme si l’expérience indienne était toujours vivante pour Bouvier au moment où il aborde l’Écosse, et comme s’il devait constamment élargir la focale pour ne pas se laisser enfermer dans un seul espace et une seule temporalité, en s’intéressant en priorité aux formes de nomadisme présentes dans chaque culture. Chaque visite, chaque découverte historique provoque des réminiscences, des interférences spatio-temporelles avec d’anciens voyages ou d’anciens objets d’étude, tel que le soldier trade sur lequel Bouvier s’est penché en détail pendant ses années universitaires (on trouve dans ses notes de cours des éléments sur la Suisse des xve et xvie siècles, et un article qu’il a écrit à cette époque en s’appuyant sur les chroniques françaises) : le soldier trade, c’est la vaste diaspora qui a consisté pour les mercenaires suisses à parcourir l’Europe. L’intérêt de Bouvier pour la Suisse nomade resurgit ici à propos de l’Écosse, ce qui n’a rien d’étonnant si l’on se souvient qu’il publie en 1996 son Éloge de la Suisse nomade, où il reprend dans les grandes lignes les pérégrinations des soldats suisses : cette histoire n’a pas cessé de l’habiter, et il y fait référence dans ce vaste work in progress que constituent tous ses récits de voyage. Les figures ou les dynamiques historiques qui lui tiennent à cœur viennent ainsi se superposer à la découverte de nouveaux espaces et de nouvelles histoires locales, venant tisser une large toile ou compléter la mosaïque de sa représentation du monde. Par une série de cercles concentriques qui conduisent du lointain au proche, les antipodes se font écho pour ramener in fine à la Suisse, qui est à la fois le point de départ et le point d’aboutissement de toutes les pérégrinations historiques et spatiales de Bouvier. C’est toute la dynamique de ses voyages d’est en ouest qui apparaît ici, entre attention à un lieu, ici le château d’Édimbourg, et délocalisation de la pensée par une mise en perspective géographique et temporelle venant démultiplier l’exploration présente :

Ceux qui ont porté cet uniforme ne l’ont pas toujours choisi. Petits fermiers expropriés par les Lords éleveurs de moutons, ou chômeurs victimes des premières crises du coton n’avaient souvent pas d’autre recours que d’aller se faire trouer la peau aux antipodes pour le Rule Britannia. Avec un mal du pays presque égal à celui des mercenaires suisses d’autrefois dont vous trouverez les tombes, semées au gré des conflits et des alliances, des Moluques jusqu’à l’Ontario. Avec une nostalgie qui abolit tout sens de la mesure. À Berwick, juste à la frontière du Border, on raconte qu’un vieil homme, blanchi sous le harnais de l’armée des Indes et de retour au pays, regardait la rivière Tweed en marmottant : « Penser que je leur ai dit là-bas qu’elle était plus large que le Gange ! quel foutu menteur j’étais. » Mariage de l’enracinement et de l’exil qui me rappelle beaucoup mon petit pays, ancré dans ses coutumes et ses montagnes… et aussi un des plus nomades du monde.
J’ai quitté le château à la nuit tombée, et suis redescendu Lawnstreet. Vous trouvez là, sur moins de cinq cent mètres des restaurants qui proposent toutes les cuisines du monde. Il pleuvait dru. Sur les trottoirs, quantité de gens de couleur venus peut-être des Samoa de Stevenson ou du Zambèze de Mungo Park, sous leur parapluie ouvert, pestaient contre le climat dans des dialectes incompréhensibles. Et j’étais chez moi (« VL », p. 895).

En retraçant le chemin des nomades dans l’histoire, « des Moluques jusqu’à l’Ontario », Bouvier donne à son propre parcours une résonance plus vaste, et sort les populations rencontrées localement de leurs particularismes pour les intégrer à la sphère plus globale du nomadisme. Les rapprochements participent également de la dynamique de comparaison des cultures qui lui est chère. Le passage s’achève significativement sur une vision de la ville d’Édimbourg comme carrefour de cultures culinaires et lieu d’un métissage que Bouvier explique par une hypothèse pseudo-scientifique, selon laquelle le pays se serait ouvert à l’ailleurs grâce aux célèbres voyageurs de nationalité écossaise, comme si Stevenson et Mungo Park étaient responsables des migrations de peuples océaniens ou africains. Et Bouvier de s’inscrire discrètement dans cette lignée de voyageurs illustres au milieu du fourmillement des dialectes étrangers : « j’étais chez moi. » Cette adhésion à l’Écosse a ceci de paradoxal qu’elle ne tient pas aux caractéristiques intrinsèques du pays, mais à sa capacité à renvoyer au monde entier, nous faisant passer constamment du local au global.

13Quelques pages plus loin, les anecdotes les plus provinciales de l’Écosse ramènent à la Suisse, dans un mélange des espaces et des temporalités. Bouvier perçoit une même forme de dérive qui a conduit les deux nations de l’esprit d’aventure au conformisme :

Avec un léger décalage, nos deux nations ont subi la même dérive : en un peu plus d’un siècle elles ont perdu leur esprit d’aventure et sont passées d’une existence âpre et souvent mercenaire (Suisses et Écossais écumaient la planète et vendaient leurs tripes un peu partout, souvent sous la conduite de colonels filous qui empochaient la moitié de la paie) à un conformisme aimable et feutré. […]
Il n’y a pas si longtemps, ces gens du border étaient grands bourlingueurs et cartographes. Ce sont des Écossais qui ont installé, après la Restauration Meiji, tout un réseau de phares sur les côtes du Japon. (« VL », p. 911-912.)

  • 33 Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion, dans Œuvres, op. cit., p. 740.

Par un nouveau décentrement spatio-temporel, c’est vers le Japon que conduisent les « gens du Border » qui sont allés naviguer vers l’Ouest : au lieu d’apparaître comme un terminus, l’Écosse se retrouve placée au cœur des dynamiques de déplacement qui ont marqué l’histoire, comme s’il fallait conjurer à tout prix le risque de l’ennui dans ce portrait de pays a priori peu exotique pour le lecteur occidental (et déjà connu par le biais des romantiques) ; comme si la crainte était de perdre ses lecteurs habitués à ses pérégrinations orientales en déplaçant le curseur vers des espaces plus proches. Bouvier multiplie les pas de côté et tire les Écossais du côté de l’Orient, selon un procédé dont il est coutumier (puisque, de la même manière, dans Le Poisson-Scorpion, il proposait de tirer Montaigne « vers ces Indes orientales dont il ne s’est jamais préoccupé33 »), comme si l’Écosse contemporaine, en tant que telle, ne suffisait pas à étancher la soif de dépaysement géographique et temporel.

14Le pays est toutefois envisagé pour lui-même dès lors que le voyageur quitte la ville et ses musées où tout fait signe vers d’autres époques, pour aller vers les espaces vides de la campagne :

J’ai quitté ce matin cette ville comme un lit dans lequel on n’a pas vraiment dormi. J’y reviendrai quand je serai plus citadin, sentant qu’il y a ici un art de vivre (les romantiques du continent ont fait l’éloge de cette ville) que je comprendrai mieux quand j’aurai vu ce qui l’a nourri : beaucoup d’espace vide dans des lumières changeantes, beaucoup de temps qui passe sans qu’on lui demande d’autres comptes que ceux qu’il peut donner, une rêverie dont la mort n’est jamais absente et qui n’est pas pressée de se traduire en mots, la musique me semblant mieux lui convenir (« VL », p. 895).

15On retrouve le mouvement de balancier entre nature et culture, espaces vides et espaces pleins, qui constituent souvent la dynamique des autres récits de Bouvier, au-delà de la dialectique entre mouvement et immobilité qui est intrinsèque au voyage. Le temps change de valeur dans ces espaces du vide pour devenir un temps déshistoricisé, conçu comme un bloc où l’on ne distingue aucun événement, là où le temps urbain, plus marqué par l’histoire des hommes et par les métissages entre Orient et Occident, est un temps vécu comme hétérogène et multiple. Le langage renonce d’ailleurs à la tâche de traduire en mots cette confrontation au silence intimidant de la nature, qui semble indifférente à toutes les dynamiques historiques et laisse le narrateur tout à fait médusé, tenté de s’en remettre à la musique, comme si la géographie n’avait plus besoin du langage humain pour être déployée.

Images d’Épinal et conteur oriental

16Entre les découvertes géographiques et les explorations historiques, Bouvier ménage des pauses réflexives pour dévoiler le laboratoire de son écriture viatique et mettre en scène son rapport à une nouvelle culture. Son premier réflexe consiste à ouvrir une carte de l’Écosse pour y projeter mentalement ses connaissances – ou ses non-connaissances – préalables. Le geste d’étudier la carte se solde par une prise de conscience de tous les blancs de la carte, et une revendication assumée des images d’Épinal plutôt que de l’érudition pesante.

J’ai ouvert une carte d’Écosse, et fait mentalement l’inventaire, comme un gitan de ses maigres larcins, de ce que je savais de l’Écosse. D’abord les images d’Épinal de la petite enfance, comparables à celles que les missionnaires distribuaient sous les cocotiers pour enseigner aux négrillons l’importance de Jeanne d’Arc, Napoléon, Victoria. Donc : cornemuses (qu’on trouve pourtant jusqu’en Iran), kilts, tartans, poneys du Shetland, monstre du Loch Ness. Sans compter le « fil d’Écosse » qui faisait tout le prix des chaussettes qu’on m’offrait à Noël ou au Nouvel An. […] Ma connaissance de ce pays était donc dérisoire et nulle. J’en savais moins long sur lui que sur le Turkestan chinois. J’étais ravi de cette nudité, de cette ignorance : tout était, tout est, tout doit désormais devenir leçon, surprise et interrogation (« VL », p. 905-906).

  • 34 Dans La Guerre à huit ans (dans Œuvres, op. cit., p. 1233-1247), Bouvier raconte comment les embal (...)
  • 35 Nicolas Bouvier, Il faudra repartir, Paris, Payot, 2012.

L’image de l’inventaire de savoirs était déjà employée dans Le Poisson-Scorpion, mais elle est associée cette fois à une identité gitane fantasmée, et à un idéal de dépouillement qui ne fait que s’accentuer d’une œuvre à l’autre : ce sont de « maigres larcins » que possède l’écrivain voyageur avant d’aborder l’Écosse. L’inventaire, qui se développe sur toute une page, n’est pas réellement sans objet, mais sa vacuité tient surtout à sa valeur négligeable du point de vue de la culture savante, à laquelle Bouvier a toujours préféré, depuis l’enfance, la culture populaire34. Paradoxalement, cet inventaire de plus d’une page se conclut sur un aveu d’incompétence et d’ignorance, qui n’est pas là pour discréditer les images d’Épinal précédemment listées, mais sans doute davantage pour faire ressortir, par contraste, l’étendue des connaissances de Bouvier sur l’Asie. Au début des années quatre-vingt, il a en effet endossé le rôle de guide touristique pour un voyage en Chine où il exposait ses connaissances à un petit groupe de voyageurs suisses35. Après la saturation culturelle de la Chine, l’Écosse lui apparaît donc presque comme un espace vierge de représentations, où il peut redécouvrir le plaisir de cette « nudité » qui a toujours été son idéal de voyageur, et la liberté de s’en tenir à la vision romanesque de l’enfance, nourrie par les lectures de Stevenson et Walter Scott.

  • 36 Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, op. cit., p. 380. Bouvier emprunte cette formule à Gorki (Mes U (...)

17Aux leçons sclérosées de l’école, Bouvier oppose celles de la route, conformément à l’idée formulée dans L’Usage du monde de chercher « universités sur les routes36 » : « tout doit désormais devenir leçon, surprise et interrogation » (« VL », p. 906.). L’Écosse constitue le pays idéal pour développer cette fraîcheur du regard que l’Asie semble avoir émoussée : à l’issue du voyage au Japon, Bouvier se plaignait déjà que l’épaisseur culturelle lui reste sur l’estomac, tout comme il se dit ici « ravi de cette ignorance », se dépeignant volontiers en rustre et en cancre. Un des signes de cette (feinte ?) simplicité est l’effacement du narrateur derrière une figure de guide local, à qui il transfère l’autorisation du savoir – procédé qui était à l’œuvre dans le récit du voyage à Xian (effectué en 1984 et publié pour la première fois en 1989) : « monsieur X » avait des qualités de conteur à l’image du vieux guide du musée Walter Scott, qualifié de Shéhérazade.

Mais surtout, il y a là un vieux guide dont l’uniforme gris à boutons de laiton est payé par la famille et qui pourrait bien s’appeler Shéhérazade. Nous sommes dans la chambre à coucher où Scott a quitté ce monde trompeur, les yeux fixés sur une boucle de la rivière Tweed qui passe au bas du parc. « Nous » c’est une classe d’école primaire avec ses deux institutrices. De minuscules rouquines et rouquins qui ne savent pas grand-chose de la vie et sont suspendus aux lèvres de ce vieillard. Moi aussi : son discours est un enchantement ; j’ai l’impression qu’il l’invente à mesure et suis convaincu qu’il ne fait jamais deux fois le même. Son anglais est magnifique ; il ne bêtifie pas pour les gamins mais lorsqu’un mot ou un nom propre doit être expliqué, il le fait de façon limpide et simple. Il tremble littéralement d’admiration pour ce mort qu’il ressuscite adroitement, par petites touches, à travers chaque objet qu’il désigne (« VL », p. 912-913).

Bouvier s’identifie à ce vieux guide comme il s’identifiait à « Monsieur X » dans Xian, le parallèle étant favorisé par l’âge : selon la règle paradoxale qui se dégage de tous ses voyages, le vieil homme est d’autant plus habilité à s’emparer d’une culture jeune qu’il est lui-même âgé. Comme « Monsieur X », le guide écossais se trouve valorisé pour son savoir limpide, sans fioritures, et pour son art de ressusciter le passé avec émotion, comme s’il faisait défiler l’histoire de son pays à l’aide d’une lanterne magique. La figure du guide culturel devient, bien plus que celle de l’historien, l’idéal de Bouvier dans ses textes tardifs : une figure en retrait, qui maîtrise l’art du conte, se méfie de toute pédanterie et noue une relation particulière avec son auditoire.

  • 37 Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, op. cit., p. 1280.

18Le « Voyage dans les Lowlands » condense ainsi tous les enjeux épistémiques portés par les œuvres précédentes : rapport à la connaissance d’un voyageur cultivé en quête de savoir simple ; articulation de l’espace et de l’histoire dans un pays au tissu culturel moins serré que celui de la Chine, découverte également dans les années quatre-vingt ; fascination pour l’Orient qui continue à hanter les récits de voyage vers le Nord et vers l’Ouest, par lesquels Bouvier complète l’« ensemble harmonique37 » de sa création.

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Notes

1 Nicolas Bouvier, « D’Est en Ouest », Le Hibou et la Baleine, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Quarto », 2004, p. 1214.

2 Ibid.

3 Muriel Détrie, « Le voyage en Orient dans l’œuvre de Nicolas Bouvier : quête d’ailleurs et désorientation », dans L’Ailleurs depuis le romantisme. Essais sur les littératures en français, Daniel Lançon et Patrick Née (dir.), Paris, Hermann, 2009, p. 329-348.

4 Les notes de cours et travaux universitaires, ainsi que les carnets de route conservés à la Bibliothèque de Genève, donnent une idée de ces recherches approfondies. Sur ce point, je renvoie à ma monographie : Liouba Bischoff, Nicolas Bouvier ou l’usage du savoir, Genève, Zoé, 2020. Dans ce livre, je ne m’étais pas penchée de près sur le « Voyage dans les Lowlands » ; or je me suis aperçue qu’il corroborait certaines analyses que j’avais pu faire du reste du corpus : rapport peu académique à l’histoire, prédilection pour le conte et l’art populaire, refus de la pédanterie coexistant avec l’érudition… avec cette différence essentielle qu’introduit l’âge du voyageur, qui modifie le rapport aux espaces et aux cultures. Le présent article me permet de combler ce blanc de ma cartographie bouviérienne.

5 Nicolas Bouvier, « D’Est en Ouest », op. cit., p. 1215.

6 Ces textes sont présentés dans l’ordre de leurs dates de publication initiales : « Voyage dans les Lowlands », p. 889-929 (ici abrégé « VL ») ; « Dans les brumes de l’île du whisky », p. 933-940 ; Journal d’Aran, p. 945-990, dans Œuvres, op. cit.

7 Voir Nicolas Bouvier, Xian, dans Œuvres, op. cit., p. 1029-1037.

8 Nicolas Bouvier, So it goes: Travels in the Aran Isles, Xian and places in between, trad. de Robyn Marsack, Londres, Eland, 2019.

9 Voir Yves Baudelle, « Sur les pas d’Hérodote. Nicolas Bouvier et l’usage du monde antique », Roman 20-50, vol. 8, n° 1, 2018, p. 57-77 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/r2050.hs8.0057.

10 La Correspondance avec Thierry Vernet révèle des jugements tranchants : l’antipathie que Bouvier éprouve envers les Cinghalais contraste avec l’amitié qu’il reporte sur les Hittites, lesquels sont comme de bons vivants qui buvaient du vin et de la bière, mangeaient du miel et du fromage, et du « blé, pas comme les cons d’ici » (Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, Correspondance des routes croisées, Genève, Zoé, 2010, p. 440).

11 Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, dans Œuvres, op. cit., p. 302.

12 Ibid.

13 Voir Charles Forsdick, « Post-colonial Approaches to Travel Literature in French », dans New Approaches to Twentieth-Century Travel Literature in French: Genre, History, Theory, Charles Forsdick, Feroza Basu et Siobhán Shilton, Berne, Peter Lang, 2006, p. 59-130.

14 Voir Guillaume Bridet, « Nicolas Bouvier. L’usage d’un monde sans histoire ? », Viatica, n° 6, 2019 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.52497/viatica254 [consulté le 07/08/2023].

15 Nicolas Bouvier, Le Vide et le plein. Carnets du Japon 1964-1970, Paris, Gallimard, « Folio », 2009, p. 210.

16 Ibid.

17 François Hartog définit le régime d’historicité comme la modalité de conscience de soi d’une communauté humaine. Voir Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Seuil, « La librairie du xxie siècle », 2003.

18 Nicolas Bouvier, Le Vide et le plein, op. cit., p. 209.

19 Le récit de Charles-Albert Cingria, La Civilisation de Saint-Gall, est cité dans le Journal d’Aran (in Œuvres, op. cit., p. 950).

20 Nicolas Bouvier, « Ces rêves venus du froid », dans Œuvres, op. cit., p. 1098.

21 Voir Charles Forsdick, « “Les morceaux épars d’une mosaïque détruite” : Language, Literature and the Poetics of Travel », Viatica, HS n° 1, 2017 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.52497/viatica772 [consulté le 12/09/2023].

22 Nicolas Bouvier, « Ces rêves venus du froid », dans Œuvres, op. cit., p. 1099.

23 Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, dans Œuvres, op. cit., p. 1280.

24 Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, op. cit., p. 82.

25 Ibid., p. 79.

26 Voir Bibliothèque de Genève, Fonds N. Bouvier, Notes et travaux de cours suivis.

27 Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, op. cit., p. 1363.

28 Jean-Michel Rietsch a également souligné cet épuisement qui n’est plus, pour le Bouvier des années quatre-vingt, une conséquence du voyage, mais une donnée préalable : « Les Leçons de la rivière met en scène un narrateur qui semble déjà épuisé avant de partir. […] Cette fois, le logis est assuré dans des conditions de confort inédites pour Bouvier, le parcours n’entraîne pas d’usure du corps. » (Jean-Michel Rietsch, « Les Leçons de la rivière de Nicolas Bouvier : un voyage vers l’outre-temps », Fabula/Les colloques, « L’art, machine à voyager dans le temps », 2017 [En ligne] URL :  http://www.fabula.org/colloques/document4739.php [consulté le 07/08/2023]. L’accent est mis également sur l’art de rapprocher les espaces et les cultures, la rivière Verzasca (dans le Tessin) devenant rivière Lu ou fleuve Tatu : « le rapprochement entre les rivières séparées par des milliers de kilomètres va de pair avec un déplacement dans l’histoire. Pour Bouvier, la Suisse de 1984 et la Chine des Song (960‑1279) ou de l’empereur Kien-Long (xviiie siècle) parviennent à se côtoyer, à se retrouver en un moment de confluence temporelle […] (ibid.) ».

29 Ibid.

30 Nicolas Bouvier, « La Descente de l’Inde », dans Œuvres, op. cit., p. 460-463.

31 Ibid., p. 892.

32 Pierre-Olivier Walzer, « Charles-Albert Cingria », dans Charles-Albert Cingria, La Fourmi rouge et autres textes, Lausanne, L’Âge d’Homme, « Poche Suisse », 1978, p. 17.

33 Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion, dans Œuvres, op. cit., p. 740.

34 Dans La Guerre à huit ans (dans Œuvres, op. cit., p. 1233-1247), Bouvier raconte comment les emballages de chocolats suisses lui ont enseigné les grandes figures de l’histoire mondiale, et donné le goût du savoir dès l’enfance.

35 Nicolas Bouvier, Il faudra repartir, Paris, Payot, 2012.

36 Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, op. cit., p. 380. Bouvier emprunte cette formule à Gorki (Mes Universités [1923], Paris, Bartillat, 2023).

37 Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, op. cit., p. 1280.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Liouba Bischoff, « De Ceylan à l’Écosse : le « Voyage dans les Lowlands » de Nicolas Bouvier, ou l’art de rapprocher les cultures »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 29 janvier 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3757 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3757

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Auteur

Liouba Bischoff

École Normale Supérieure, Lyon

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