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Le désir, miroir du voyage : Une lecture des « amours » de Maxime Du Camp dans Par les champs et par les grèves

Desire, Mirror of Travel: a Reading of Maxime Du Camp’s « Loves » in Par les champs et par les grèves
Catherine Ménager

Résumés

Par les champs et par les grèves est le récit coécrit du voyage en Bretagne entrepris par Gustave Flaubert et Maxime Du Camp en 1847. Dans les chapitres pairs, Maxime Du Camp ose évoquer ses rencontres amoureuses dans un style explicite qui aurait pu choquer son lectorat. L’évolution de son désir peut s’analyser comme une image du voyage en soi : de sa naissance à sa disparition, en passant par son apogée, avec pour perspective, un renouvellement. Ces choix prouvent que Du Camp cherchait à asseoir son statut de futur écrivain voyageur. Ils prouvent également l’influence de la poétique de Chateaubriand en matière de récit viatique telle que Jean-Claude Berchet l’a analysée. Enfin, cette étude ciblée montre que le texte de Du Camp n’est pas sans incidence sur l’œuvre de Gustave Flaubert.

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Texte intégral

  • 1 Gustave Flaubert, Œuvres complètes, Paris, Club de l’Honnête homme, t. X, 1973. En 1852 et 1853, Du (...)
  • 2 À partir de 1973, on trouve notamment les éditions suivantes : Gustave Flaubert, Par les champs et (...)
  • 3 Son élection à l’Académie française, en 1880, suffit à le prouver. Thierry Poyet rappelle aussi que (...)
  • 4 Lise Schreier, Seul dans l’Orient lointain. Les voyages de Nerval et Du Camp, Saint-Étienne, Public (...)
  • 5 À son retour de Bretagne, Du Camp publiera ses Souvenirs et paysages d’Orient (Paris, Arthus Bertra (...)
  • 6 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 59-78.

1Au cours de l’été 1847, Gustave Flaubert et Maxime Du Camp parcourent la Bretagne et tirent de ces moments partagés un récit commun. De leur vivant, les deux auteurs, peu convaincus de la valeur littéraire de ce Voyage, ne souhaitent pas sa publication : Par les champs et par les grèves parait pour la première fois en 19731. Puis, un certain nombre d’éditions ultérieures font l’économie des chapitres rédigés par Du Camp2, considéré désormais comme un écrivain « mineur », ce qu’il n’était absolument pas dans la seconde partie du xixe siècle3. Or, c’est justement à l’époque de ce périple breton que le jeune Maxime travaille à sa future célébrité. Selon Lise Schreier, son « auto-représentation4 » suppose non seulement que ses récits viatiques privilégient un cadre essentiellement oriental, mais aussi qu’ils excluent toute évocation de ses compagnons de voyage5. Quant à Flaubert, il est tenté par une publication à compte d’auteur. Finalement, les deux amis se contentent de faire relier leurs manuscrits respectifs et d’en réaliser des copies6. Un siècle plus tard, Du Camp n’intéresse déjà plus beaucoup les chercheurs.

  • 7 Le centre Gustave Flaubert de l’université de Rouen a mis en ligne cette carte « reproduite d’après (...)

2Certes, le récit de Flaubert peut se lire seul. Hélas, dans ce cas, la « carte » du voyage réalisé en commun s’avère nécessairement tronquée7. Concrètement, l’évocation de la moitié du voyage disparaît sous prétexte que Flaubert ne l’a pas écrite. D’une certaine manière, ces choix éditoriaux déprécient non seulement un auteur, des lieux, mais aussi un genre, celui du récit viatique, qui suppose une géographie sinon humaine, au moins physique. Aussi, dans l’introduction de son édition de Par les champs et par les grèves, Adrianne J. Tooke, insiste-t-elle sur la nécessité de prendre connaissance de l’intégralité du texte coécrit, non sans friser le paradoxe, puisqu’elle confirme le peu d’intérêt que représente, selon elle, la lecture des chapitres ducampiens :

  • 8 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 11.

C’est un ouvrage composite, mais les contributions des deux auteurs sont absolument distinctes : Flaubert en a rédigé les chapitres impairs, Du Camp les chapitres pairs. Bien qu’il soit indiscutable qu’on doive lire ce texte comme un tout, on ne saurait nier non plus que les chapitres de Flaubert sont ceux qui ont le plus de valeur8.

  • 9 Ibid., p. 59-75.
  • 10 On pourra par exemple opposer la relative subjectivité de Du Camp dans les chapitres pairs à l’appa (...)

Outre ses explications concernant la genèse complexe de la publication posthume du récit dans sa version coécrite9, Tooke consacre donc l’essentiel de son introduction aux chapitres écrits par Flaubert. Pourquoi, dès lors, ne pas s’intéresser aux chapitres pairs, quitte à éviter tout jugement de « valeur » ? À l’évidence, ce n’est pas le meilleur moyen de prouver la cohérence de Par les champs et par les grèves en tant que texte intégral, mais c’est contribuer à valoriser l’intérêt du texte ducampien, de sorte qu’il soit au moins considéré comme pouvant éclairer les chapitres flaubertiens10. À cette fin, la présence de Chateaubriand dans l’ensemble de ce récit de voyage constitue une excellente thématique.

À l’ombre de Chateaubriand

  • 11 Lettre du 20 novembre 1866, de Flaubert à Hippolyte Taine, Correspondance électronique de Flaubert, (...)

3En effet, à l’instar de Flaubert, c’est ivre de Chateaubriand – de l’homme et de son œuvre – que Du Camp a déambulé sur les terres bretonnes. Mais, alors que Flaubert écrira à Hippolyte Taine, le 20 novembre 1866, « le genre-voyage est par soi-même une chose presque impossible11 », Du Camp n’aura de cesse de revendiquer son statut d’écrivain voyageur. En 1847, il cherche encore à le construire. Il n’a que vingt-cinq ans. Il lui faut des maîtres, des modèles. En ce sens, comme le souligne Jean-Claude Berchet, le jeune Maxime s’affirmera, en tant qu’écrivain voyageur, comme l’héritier de Chateaubriand en matière d’écriture viatique. Il adoptera une posture qui vise aussi bien une forme de poétisation du texte qu’une revendication de la subjectivité du voyageur :

  • 12 Jean-Claude Berchet, Chateaubriand ou les aléas du désir, Paris, Belin, 2012, p. 359.

[…] après le Voyage en Orient de Lamartine, qui date de 1835, le récit de voyage ne cesse de développer une perspective subjective ; mais il renonce à mettre en scène un sujet réel, un être de chair ayant une histoire, des aventures, des émotions. Ce qui importe davantage, c’est qu’à travers la désinvolture du narrateur se constitue un regard souverain auquel le lecteur se puisse identifier : une pure fonction énonciative qui procède à la mise en perspective de la réalité. C’est ainsi que, dans les années 1840, se généralise une sorte de subjectivisme journalistique ou impressionniste qui volatilise toute intériorité, qui implique donc la disparition paradoxale du sujet. Lorsqu’un Maxime du Camp (Souvenirs et paysages d’Orient, 1848) ou un Théophile Gautier (Constantinople, 1853) prétendent gouverner leur récit au gré de leur fantaisie, ils ne font qu’afficher un code de gratuité narrative qui récuse toute obligation « hiérarchique », pour manipuler avec humour un lecteur ravi12.

  • 13 En revanche, il s’abstiendra d’évoquer son intimité amoureuse dans ses récits de voyage en Orient, (...)

Il est toutefois peu probable que Berchet songe à Par les champs et par les grèves, lorsqu’il écrit que « le récit de voyage renonce à mettre en scène un sujet réel, un être de chair ayant une histoire, des aventures, des émotions ». En effet, la spécificité du texte de Du Camp au regard de ses autres récits de voyage tient justement à la place qu’il accorde à l’expression de ses émotions, en l’occurrence pour le moins « charnelles13 ». Sous sa plume, au détour d’un paragraphe, de l’un de ces exposés pédagogiques historisants qui lui sont chers, ou encore de la description d’un paysage, une forme d’érotisme fait bel et bien irruption. Autrement dit, le jeune Maxime laisse le désir surgir, s’écrire et même, par l’intermédiaire du récit, s’accomplir symboliquement. Pour autant, il ne se contente ni d’avouer ni de mimer, par l’écriture, les impatiences de son corps avivées par la rencontre de quelques belles inconnues au cours de son périple breton. Il construit, parallèlement à l’itinéraire réel du voyage, celui de ses fantasmes. Aussi la rêverie quasi romantique initiale se mue-t-elle, au gré du parcours, en une passion débordante, laquelle, en partie assouvie, disparaît finalement, en toute logique, au terme du récit. En somme, la courbe du désir de Du Camp reflète celle de l’enthousiasme des voyageurs : de l’avidité à la nostalgie en passant par l’enchantement paroxystique. Après ce périple en Bretagne, le désir devra renaître, et, par conséquent, le voyage se renouveler, faute de pouvoir s’inscrire dans un espace-temps infini. Le jeune Du Camp marche décidément dans les pas de Chateaubriand. En révélant ses émotions, il tente peut-être même de dépasser cette « borne » qui, selon Jean-Claude Berchet, a exaspéré Chateaubriand, et après lui, des générations de voyageurs :

  • 14 Jean-Claude Berchet, Chateaubriand ou les aléas du désir, op. cit., p. 335-336.

Voyager, c’est répondre à un appel ; c’est poser le monde comme un vide à remplir, comme un espace à parcourir ou à posséder ; c’est faire reculer les limites du connu pour étendre, avec la portée de notre regard, la sphère de notre moi : dans ce sens, voyager, c’est désirer. Le désir du voyage repose sur cette homologie du désir et du voyage. Mais la condition de possibilité de cette expansion euphorique du moi dans une ouverture spatiale indéfinie, c’est de ne jamais rencontrer de borne. Pour que le monde demeure un objet de désir, il faudrait pouvoir maintenir coûte que coûte à notre horizon un point de fuite. Or, à mesure que nous progressons dans un monde fini, celui-ci rapetisse jusqu’à la disparition de ce point imaginaire : rien que la terre ! Baudelaire a exprimé, dans un poème célèbre, ce dilemme propre au xixe siècle. C’est déjà la question que pose Chateaubriand14.

  • 15 Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, éd. de John E. Jackson, préface d’Yves Bonnefoy, Paris, Libr (...)

On aura reconnu le célèbre poème des Fleurs du Mal intitulé « Le Voyage15 » que Baudelaire a justement dédié à Du Camp. Toutefois, l’idée d’un « espace à parcourir ou à posséder », d’une « ouverture spatiale indéfinie » suggère plutôt le lointain Orient que la proche Bretagne. Il s’agit donc de montrer à quel point les chapitres pairs de Par les champs et par les grèves illustrent cette superbe formule : « voyager, c’est désirer ».

L’avidité naissante du voyageur

  • 16 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 144.

4Le texte de Du Camp commence au chapitre II. Après avoir souligné la propreté de Tours et de Saumur, avec laquelle contraste la « tournure débraillée, poussiéreuse et fatiguée16 » des deux voyageurs, s’être longuement insurgé contre les mauvaises conditions de rétention des prisonniers de la Maison centrale de Fontevrault, l’apprenti écrivain décrit rapidement l’église Notre-Dame de Nantilly de Saumur. À la faveur d’une soirée et d’une nuit passées dans cette même ville, dont rien n’est dit, il s’ensuit une ellipse d’autant plus justifiée que le changement de ton s’avère radical. Une jeune femme suscite en effet les premiers émois de Maxime, qui choisit de raconter en détail cet évènement plutôt que d’en dire davantage sur la prochaine étape du voyage :

  • 17 Ibid., p. 147-148.

Le lendemain, à dix heures du matin, nous montons à bord du Dragon, petit bateau à vapeur qui fait le service de Tours à Nantes, et qui doit nous déposer à Ancenis. Les rafales de pluie et de vent nous chassent du pont et nous contraignent à descendre dans le salon des passagers. Dans un des coins, sur une banquette, en face de la nôtre, deux femmes sont assises : l’une vieille, ridée, maigre, sans distinction, rentière de province qui a habité Paris, l’autre, sa fille sans doute, jeune, bien membrée, musculeuse et hardie. Ses yeux soutiennent le regard sans se baisser ; ses pommettes saillantes, son menton carré annoncent la résolution et la dureté ; son front bombé, lisse, brillant, s’enchâsse dans les bandeaux de ses cheveux châtains, ses dents blanches et nettes semblent vouloir mordre, tandis que ses lèvres roses, un peu épaisses, allongées, creusées d’une fossette à leur extrémité, et comme fellatrices par leur forme même, font rêver aux voluptés les plus mystérieuses, et les plus chères aux amants heureux17.

Le portrait, exhaustif, tendant vers la physiognomonie ne laisse subsister aucun doute sur la nature du désir de celui qui le peint. Très certainement, le regard du voyageur, que « les yeux » de l’inconnue « soutiennent » pourtant « sans se baisser », équivaut à une proposition, à laquelle la mère, « vieille, ridée, maigre », sorte de hideux rempart aussi bien moral que physique, fait obstacle. L’élan est ainsi brisé net. Bien qu’explicitée par l’adjectif « fellatrices », précédé timidement de l’adverbe « comme », l’intention du jeune Maxime semble néanmoins paradoxalement inavouable puisqu’il cherche à l’identifier dans les lignes qui suivent :

  • 18 Ibid., p. 148.

Elle croisait les bras sur sa poitrine, qu’enveloppait un ample châle de cachemire et ses pieds mal chaussés s’enfermaient dans des brodequins bleus, sur lesquels retombaient les plis d’une robe en mérinos noir. Je la regardai d’abord par un sentiment de curiosité banale, ensuite par envie de la voir, enfin, par un étrange besoin que je ne pouvais définir18.

Dans la deuxième phrase de cet extrait, la gradation finale du désir de possession, au moins scopique, semble reproduire la succession des différents états de l’écrivain se décidant à accomplir son voyage : « curiosité », puis « envie de voir » et, enfin, « besoin ». Toutefois, ce « besoin » est présenté comme doublement imprécis : la proposition relative qui suit ce substantif, au lieu d’en clarifier le sens, amplifie son caractère équivoque, déjà souligné par l’adjectif antéposé « étrange ». À l’évidence, chaque mot compte ici : le « besoin » participe du manque, de la nécessité première. Or, les lignes qui précèdent en explicitent parfaitement la nature amoureuse, voire purement charnelle. L’émotion ressentie s’inscrit donc dans l’ordre du connu. Pourquoi, dès lors, introduire une telle confusion ? Ne s’agit-il pas précisément de s’affranchir des limites de ce connu après les avoir paradoxalement suggérées ? Autrement dit, ce désir que Du Camp nous présente d’abord comme parfaitement identifiable, presque banal, relèverait au contraire de l’inconnu, qu’il s’agit à tout prix de trouver, même en France.

  • 19 Du Camp écrit par exemple : « Je voudrais bien, pour donner bonne idée de mon savoir, vous parler u (...)

5Au reste, le lieu dans lequel se produit la scène décrite n’est pas anodin : la progression du « bateau à vapeur » peut constituer en soi une mise en abyme du voyage, au même titre que le déplacement du regard, dans cet espace rendu métaphorique, peut être considéré comme synecdochique. Dès lors, on comprend mieux pourquoi Du Camp, qui parfois se reproche de ne pas être à même de fournir à son lectorat des informations précises sur le lieu visité19, déclare ensuite souffrir de ne pouvoir rien dire de cette inconnue. De même que le récit de voyage ne saurait s’écrire sans carte ni guide ou récit antérieur, l’histoire d’amour, même fantasmée, nécessite, elle aussi, un minimum d’intimité :

  • 20 Ibid., p. 148-149.

J’aurais voulu savoir son nom, son pays, ses habitudes, ses amours, sa vie entière enfin. Elle n’était pas mariée : la rougeur marbrée de sa main, que j’avais aperçue par hasard, me l’avait appris ; mais qui était-elle ? Je m’emparai de cette idée avec une intensité intellectuelle si violente que j’en arrivai à une souffrance véritable. C’est dans ces moments-là qu’on regrette de n’avoir pas en soi toutes les qualités qui embellissaient les aimables princes des contes de fées : grâce, esprit, beauté, richesse, afin de pouvoir attirer l’attention, adoucir l’inquiétude, et respirer pendant une heure ou deux ce beau parfum d’amour qui vous monte à la tête et vous trouble le cœur ; mais hélas ! et pour cause, il ne pouvait en être ainsi, et je restais immobile, la contemplant par-dessus le livre ouvert devant moi, rêvant à ses caresses particulières, aux bondissements de ses hanches saillantes, aux soubresauts de ses reins, aux paroles qu’elle bégaierait, éperdue, quand l’amour militant viendrait dire à ses sens : debout ! car le temps est venu20 !

  • 21 Philippe Antoine, « Fugitives rencontres : Les microscopiques “romans d’amour” du récit de voyage » (...)

À ce stade de Par les champs et par les grèves, le « livre » du voyageur, nouvelle mise en abyme d’un récit dans le récit, reste « ouvert », masquant partiellement la femme qui incarne ponctuellement, telle une étape, la satisfaction d’un désir amoureux à la fois charnel et platonique. La lecture est doublement en cours. Celle du livre de Maxime commence peut-être, au même titre que le voyage en Bretagne lui-même. En revanche, le trajet du bateau à vapeur prend fin avec le départ de la jeune femme, laissant place à une mélancolie quasi romantique, qui n’est pas sans rappeler la nostalgie de la fin du voyage, qu’elle préfigure évidemment, tout en laissant encore ouvert le champ des possibles. Pour reprendre les termes de Philippe Antoine commentant ce topos des amours éphémères dans les récits viatiques du xixe siècle, Du Camp vit « sur un mode accéléré l’histoire bien connue qui mène de la première rencontre à la séparation21 ».

La nostalgie finale en partage

6En ce sens, Adrianne J. Tooke associe, à juste titre, les passages précités à la description d’un autre bateau à vapeur. Cette seconde scène se trouve au chapitre XII, également rédigé par Du Camp, à la fin du voyage. Ce sont les dernières lignes de ce récit viatique coécrit. Les figures féminines y dominent encore nettement. Néanmoins, dans le cas présent, elles sont incapables, par nature, de susciter le moindre désir. D’ailleurs, pourquoi et comment en provoqueraient-elles chez des voyageurs silencieux, transis de froid, minés par la tristesse, en un mot, déjà en proie à la nostalgie de leur séjour passé ? Le contraste avec l’ambiance décrite lors du précédent trajet en bateau est saisissant. Dans ce paragraphe écrit à la première personne du pluriel, le « nous » réunit les deux écrivains dans une torpeur partagée :

  • 22 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 663-664.

Enfin, deux jours après, un matin, vers six heures, par un temps froid et pluvieux, un canot de Honfleur nous porta jusqu’au milieu de la Seine. Un vapeur venait au-devant de nous en renâclant, il s’arrêta, nous y montâmes : c’était [le] Normandie. Les vannes battirent l’eau, et le navire partit en secouant de ses vagues la barque qui nous avait amenés. […] Notre chagrin était devenu un insurmontable ennui, noir et brumeux comme le ciel. J’allai m’étendre dans le salon sur un canapé de maroquin, et je dormais depuis quelques instants lorsque je fus réveillé par un chant accompagné de musique : deux femmes chantaient sur le pont en jouant de la harpe et de la guitare ; l’une était grande avec un visage insignifiant, pâle et boursouflé ; l’autre au contraire, petite, maigre, laide et cambrée, avait une figure terreuse, ronde, féline, et dont les yeux gris, perçants et mauvais, regardaient fixement. Sur son front haut et déjà ridé se relevait sa chevelure blonde ; deux papillotes entortillées de papier bleu se cachaient à demi sous les ailes de son chapeau de paille à voile noir. Ses mains sales, larges et molles portaient des bagues à tous les doigts et pinçaient, en se bouffissant, les cordes de la harpe. Toutes deux, elles portaient des robes d’été, vertes, à petits carreaux bruns, et leurs pieds disparaissaient dans des souliers gris, éculés et percés22.

  • 23 Ibid., p. 149 (note 17).
  • 24 Gustave Flaubert, Voyage en Égypte, éd. de Pierre-Marc de Biasi, Paris, Bernard Grasset, 1991, p. 1 (...)
  • 25 Ibid., p. 144.

L’antithèse entre les deux scènes est probante : aux « pommettes saillantes » de l’inconnue du chapitre II s’opposent le « visage insignifiant, pâle et boursouflé » de la première des femmes du chapitre XII et la « figure terreuse, ronde, féline » de la seconde. On pense presque à un dédoublement de la mère de la belle inconnue initiale aux dépens de toute présence féminine pouvant susciter du désir. Quoi qu’il en soit, les deux évocations des bateaux à vapeur, placées rétrospectivement au début et à la fin du texte pris en charge par Du Camp, se font sans nul doute écho. Il est plus étonnant, en revanche, qu’Adrianne J. Tooke y voie une préfiguration de la scène de rencontre entre Frédéric Moreau et madame Arnoux, dans la seconde Éducation sentimentale de Flaubert23, dans la mesure où, selon elle, comme nous l’avons vu précédemment, les textes des deux écrivains doivent être absolument distingués. Si toutefois tel est le cas, ne faut-il pas admettre que Par les champs et par les grèves est au moins un récit bicéphale ? Pour aller plus loin, il faut d’ailleurs aussi signaler que le Voyage en Égypte comporte quelques lignes au contenu très proche du texte précité de Du Camp, extrait du chapitre II. La scène décrite par Flaubert a, elle aussi, lieu sur le bateau de la Saône, qui conduit les deux voyageurs de Paris à Marseille, avant leur voyage en Orient. Gustave y rencontre une « jeune et svelte créature24 », accompagnée d’une « femme hors d’âge qui était sa mère, sa tante, une amie de la famille, sa gouvernante, sa femme de chambre ou sa confidente25 ». Bien que ses pensées, telles qu’il les avoue en tout cas, soient globalement plus chastes que celles de Du Camp, sa conclusion demeure très similaire :

  • 26 Ibid., p. 145.

Car j’ai cette manie de bâtir de suite des livres sur les figures que je rencontre. Une invincible curiosité me fait me demander malgré moi quelle peut être la vie du passant que je croise. Je voudrais avoir son métier, son pays, son nom, ce qui l’occupe à cette heure, ce qu’il regrette, ce qu’il espère, amours oubliées, rêves d’à présent – tout – jusqu’à la bordure de ses gilets de flanelle et la mine qu’il a quand il se purge – et si c’est une femme (d’âge moyen surtout) alors la démangeaison devient cuisante. Comme on voudrait tout de suite la voir nue, avouez-le, – et nue jusqu’au cœur. Comme on cherche à connaître d’où elle vient, où elle va, pourquoi elle se trouve ici et pas ailleurs ! Tout en promenant vos yeux sur elle, vous lui faites des aventures, vous lui supposez des sentiments. On pense à la chambre qu’elle doit avoir, à mille choses encore et, que sais-je ?... aux pantoufles rabattues dans lesquelles elle passe son pied en descendant du lit26.

  • 27 De Biasi écrit, en note de bas de page : « On pense à la chambre… : quant au lecteur, il pense inév (...)

Bien sûr, Pierre-Marc de Biasi associe ce paragraphe à cette même célèbre scène de rencontre de L’Éducation sentimentale27 que Tooke retrouve dans le texte ducampien. Comment, effectivement, ne pas y songer ? Mais, des chapitres II et XII de Par les champs et par les grèves, écrits par Du Camp, et ce, nécessairement avant les notes de Flaubert publiées dans le Voyage en Égypte et avant L’Éducation sentimentale, il n’est cette fois pas question. Il manque donc en quelque sorte « un maillon dans la chaine », au détriment de Du Camp.

7Cela dit, les enjeux des textes des deux écrivains diffèrent. Pour le dire rapidement, celui de Flaubert participe plutôt de l’art poétique, un art poétique où le réel est mis à la disposition de l’écriture alors que celui de Du Camp s’approche d’un art d’aimer ovidien, dans lequel la maîtrise de la rhétorique, la connaissance de la littérature facilitent la conquête amoureuse, dans le cadre de ce récit en tout cas. Or, c’est sans doute précisément ce qui singularise la posture du jeune Maxime rédigeant ses chapitres. Restent l’image du bateau comme métaphore non équivoque du voyage, quel que soit le sens que l’on donne au voyage lui-même – strict ou figuré – et le réemploi de ce texte par Flaubert, dans L’Éducation sentimentale, où, à la manière ducampienne, le « désir » côtoie, « l’envie » et même la « curiosité ».

8En somme, dans le cadre de Par les champs et par les grèves, il parait difficile de concevoir que les deux écrivains voyageurs ne se soient pas consultés au moment de la rédaction d’un unique récit censé rendre compte d’évènements qu’ils avaient l’un et l’autre vécus. On peut même imaginer que Du Camp ait accepté de laisser Flaubert rédiger le chapitre XI, qui met en scène les deux voyageurs à Saint-Malo, sur les traces de leur maître, Chateaubriand, à condition de lui-même se charger de la fin, si essentielle, du récit viatique. Quoi qu’il en soit, cette organisation permet de mettre en évidence l’évolution très nette du désir de Du Camp, qui comprend entre sa naissance, au début du voyage, sur le premier bateau à vapeur, et sa disparition finale, sur le second bateau à vapeur, un épisode enchanteur, sur la « terre ferme » de Guingamp.

Au cœur du séjour : l’enchantement

  • 28 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 548.

9Alors que les deux voyageurs cherchent la tombe de Charles de Blois, à Guingamp, ils sont attirés par un « fracas de tambours, de grosses caisses et de cymbales28 ». Surgit alors Mariette, une jeune fille de quatorze ans, qui semble cristalliser tous les fantasmes de Du Camp :

  • 29 Ibid., p. 549-551.

Tout à coup la muraille de toile s’entr’ouvrit, et une jeune fille parut. Elle gravit lentement l’escalier de bois, et vint prendre place sur l’estrade.
Un spencer de velours noir, brodé d’argent, serrait sa taille, et rejoignait une jupe de gaze blanche, à bouquets bleus qui tombait jusqu’à ses genoux. Sa jambe fine, nerveuse, cambrée, s’arrondissait sous les mailles tendues d’un bas de soie, et son pied maigre paraissait tout petit dans son soulier de satin noir. Elle appuyait le poing sur ses hanches en faisant saillir les muscles de ses bras, bruns et demi-nus ; elle regardait hardiment autour d’elle, et se redressait comme un fleuret quand elle se voyait remarquée. Parfois son cou flexible se renversait et secouait les nattes noires de ses cheveux relevés et rattachés par un peigne d’argent […] j’eusse tout promis, tout donné pour l’avoir, cette fille demi-sauvage qui se tenait debout sur les planches, pour sentir les tressaillements de sa jeune poitrine et les chaudes convulsions de son corps29.

Cette scène trahit peut-être ici le recours à un topos. En effet, si, cette fois, Maxime semble prêt à tout pour satisfaire ses désirs, c’est aussi parce que son union avec cette saltimbanque le transmuerait lui-même symboliquement, pour un instant au moins, en saltimbanque. Or, comme le rappelle Sandrine Bazile :

  • 30 Sandrine Bazile, « En coulisses ou sur la route, la figure du saltimbanque exilé : de l’exil comme (...)

Entre la fin du xixe et le début du xxe, le motif de l’errance entrecroise constamment celui de l’exil ; traditionnellement associé aux tribus apatrides – bohémiens, tsiganes, banquistes, artistes de rue ou de cirque qui parcourent l’Europe depuis le Moyen Âge, ce double motif n’est pourtant pas simplement un prétexte aux représentations pittoresques. Transposé allégoriquement, il sert de miroir à une condition fantasmée de l’artiste […] l’artiste, quand il se peint en saltimbanque, se représente exilé du monde réel comme si la création devait littéralement l’arracher à sa condition d’homme30.

  • 31 Paul Bénichou, Romantismes français, vol. I. Le Sacre de l’écrivain [1973]. Le Temps des prophètes (...)
  • 32 Il n’est pas interdit de penser qu’en manifestant ainsi sa maîtrise de la langue italienne, Du Camp (...)

Dans le cas présent, on voit bien le dilemme que peut représenter la tentation d’échapper à « sa condition d’homme » associée au désir contradictoire d’y céder. Si cette tension n’éloigne pas Du Camp de Chateaubriand, tel que Berchet le décrit, elle traduit en revanche une volonté, certes très prudente, de se singulariser, autrement dit d’affirmer une poétique à demi originale, à l’image du rideau qui s’ouvre à peine, laissant apparaitre une fille « demi-sauvage » dans un lieu figurant moyennement l’exil. En ce sens, le jeune Du Camp oserait à peine formuler l’idée de bénéficier du « sacre de l’écrivain », pour reprendre la célèbre formule de Paul Bénichou31. Dans le même ordre d’idée, à mi-chemin entre le fantasme et la réalité, Mariette, pourtant italienne, s’avère accessible, contrairement à la jeune inconnue du premier bateau à vapeur, sans doute française. Puisque le voyageur connaît sa langue32, il peut effectivement communiquer avec elle :

  • 33 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 551.

J’allai causer avec elle ; je lui adressai la parole en italien, au grand ébahissement des bourgeois de Guingamp. Sa voix est douce et pénétrante. Elle est bergamasque, se nomme Mariette et a quatorze ans. Son père est de Venise, sa mère de Milan, son frère de Padoue, ses sœurs de Sienne, de Montefiascone, de Ferrare. Il y a trois ans qu’ils ont quitté le pays ; depuis ce temps, ils marchent33.

Cette rencontre, évoquée dans le chapitre X, intervient plutôt à la fin du séjour. Aussi peut-elle être interprétée comme une invitation au voyage au cœur du voyage. En d’autres termes, avant que celui-ci prenne fin, elle le prolongerait ou en annoncerait un autre, à venir. À ce titre, on peut difficilement ne pas penser au futur voyage en Orient. En même temps, Mariette, en tant que membre d’un cirque ambulant, reste une figure féminine fugace qui n’existe réellement que le temps du spectacle. Aussi Du Camp place-t-il rapidement son enthousiasme sous le signe de la disparition :

  • 34 Ibid., p. 553-554.

Nous sortîmes. La foule dégorgeait du cirque dont la représentation finissait. Oh ! la triste chose ! l’écuyer a détrôné le saltimbanque ; le Clown a tué la danseuse de cordes : elles sont parties pour ne plus revenir, ces bandes bariolées de jongleurs et de Bohémiens que nous avons tant aimées quand nous étions petits, et qu’à cette heure nous regrettons si amèrement […] Le cirque et les athlètes ont tout emporté. On va voir des chevaux courir en cercle, sous le fouet, au son des trombones, et des hommes qui portent sur le dos des poids monstrueux ; mais le saltimbanque, le vrai saltimbanque, nul ne s’en inquiète : il s’en va chaque jour davantage, bientôt il sera mort, et ce ne sera plus qu’un souvenir34 !

Hors de l’espace et déjà jetée presque hors du temps par son statut même, la jeune artiste, encore présente physiquement, n’est déjà plus qu’un « souvenir ». Avait-elle seulement sa place dans le paysage breton ? Pour satisfaire durablement son désir, le voyageur aurait dû la suivre hors d’un parcours déjà tracé. Il lui aurait été nécessaire de sortir du cadre même de ce voyage en Bretagne, d’en modifier le récit, voire d’en exclure la fin. Au fond, Du Camp pouvait-il désirer une Bretonne, une sédentaire qui le conduise à rester sur des lieux où son rôle de voyageur consiste à n’être que de passage ? Au demeurant, s’il déclare revenir le lendemain sur les lieux du spectacle, il admet en même temps être en partance, puisque la prochaine étape de son trajet est déjà programmée :

  • 35 Ibid., p. 554.

Le lendemain, quand nous partîmes, la place était vide, la tente muette et fermée. Je regardai partout, espérant l’apercevoir encore ; mais, je ne la vis pas, et quelques heures après nous étions à St. Brieuc35.

En ce sens, concernant Du Camp, le désir reflète le voyage dans Par les champs et par les grèves : l’un et l’autre charrient, en particulier, la même notion de fugacité. Bien plus, aussi sincère et profonde que soit la nostalgie finale du jeune Maxime, elle n’exclut pas qu’il soit, consciemment ou non, en quête de plaisirs éphémères, que ceux-ci soient « viatiques » ou amoureux, qu’il les combatte ou non. Quant au désir strictement sexuel, dans le cadre de ce récit de voyage, il semble qu’il doive s’exprimer, mais rester inassouvi, officiellement en tout cas. Du Camp ne fait allusion qu’à une satisfaction partielle et solitaire :

  • 36 Ibid.

Quoi qu’il en soit, nous rentrâmes à l’hôtel, où nous nous couchâmes pleins d’amertume, et je prie Dieu de ne pas faire peser sur la conscience de Mariette le péché que je commis avant de m’endormir36.

  • 37 Adrianne J. Tooke souligne l’influence de Chateaubriand dans les chapitres flaubertiens. (Ibid., p. (...)

Sans aucun doute, la jeunesse de Du Camp justifie le caractère irrépressible de ses pulsions. Au demeurant, le cœur du futur écrivain voyageur s’exprime aussi. Son émerveillement devant cette apparition, miraculeusement féminine, presque orientale, et à ce titre, bien surprenante en Bretagne, le prouve. Par ailleurs, Du Camp aurait pu ne pas relater, ou plus exactement ne pas sous-entendre – quasi explicitement en fait – l’assouvissement de son désir grâce à Mariette. Cela dit, une fois encore, s’il se prête à ce récit dont il n’ignore pas l’indécence, c’est sans doute que la jeune femme qui lui inspire un tel désir demeure inaccessible à double titre : elle n’est ni bretonne ni même sédentaire. C’est une présence-absence. Saltimbanque, elle figure le mouvement, le voyage en soi. Sans port d’attache, hors de son élément, elle représente ce « point de fuite » qu’évoque Berchet : on ne peut ni vraiment la quitter ni la retrouver. Intouchable en raison de son nomadisme, Mariette serait donc, pour Du Camp, l’incarnation de l’idéal amoureux par excellence, une manière de rendre acceptable un besoin physique sans compromettre son aspiration à des sentiments plus profonds, moins strictement matériels, un compromis provisoire entre érotisme et amour platonique. En battant sa coulpe pour avoir ressenti du plaisir aux dépens de Mariette, n’avoue-t-il pas essentiellement regretter ses faiblesses ? En ce sens, l’écrivain revendique peut-être, une fois de plus, sa filiation avec Chateaubriand dont la présence hante d’ailleurs littéralement les chapitres pairs et impairs37 de Par les champs et par les grèves.

10Car, tout compte fait, c’est avec l’acception large du terme que Jean-Claude Berchet considère le désir comme l’un des principes moteurs de la vie et des voyages de Chateaubriand. Dès les premières lignes de l’avant-propos de Chateaubriand ou les aléas du désir, il écrit :

  • 38 Jean-Claude Berchet, Chateaubriand ou les aléas du désir, op. cit., p. 5.

« Naître, désirer, mourir : c’est donc tout ? » se demande Chateaubriand, la quarantaine venue, lorsqu’il rédige le préambule des Mémoires de (sa) vie. Dans cette vie, comme dans son œuvre, la question ne cesse de hanter un esprit à la fois confronté à la force impétueuse de ses pulsions et convaincu de la profonde vanité des objets du désir. Pour lui, le monde ne saurait exister que sur un mode de présence/absence qui récuse toute prise de possession directe pour imposer des médiations à la jouissance des biens de la terre […] Ce besoin irrépressible de se détacher du présent actuel (hic et nunc), pour se porter sans cesse vers un ailleurs ou un avenir, a quelque chose à voir avec une faculté distinctive de notre humanité que Rousseau a tenté de conceptualiser sous le nom de perfectibilité. À la différence des espèces animales qui obéissent à un instinct immuable, la nôtre se caractérise par la capacité de ne pas en rester là, et de se perfectionner38.

« Se porter vers un ailleurs » suppose évidemment le voyage, lequel nécessite une relative jeunesse, une santé suffisamment solide. En d’autres termes, le voyage s’inscrit thématiquement au cœur de la vie, chronologiquement en son milieu, au même titre que le désir avec lequel il se confond dans la formule « naître, désirer, mourir ». Du Camp, en tout cas, a globalement cessé de voyager « la quarantaine venue », pour reprendre la formule de Berchet. En Hollande, publié en 1859, peut être considéré comme son dernier récit de voyage. Il a alors trente-huit ans. Cependant, un autre voyage s’est révélé essentiel dans la vie de l’écrivain : celui qu’il entreprend en 1860, lorsqu’il rejoint les troupes de Garibaldi en Italie et qui donnera lieu à la publication de son Expédition des Deux-Siciles. Souvenirs personnels (Paris, Librairie nouvelle, 1861). Cet ouvrage que Du Camp a lui-même classé dans la rubrique « Histoire contemporaine » lorsqu’il a remis ses documents et papiers personnels à la Bibliothèque de l’Institut, ne s’apparente effectivement pas à un récit viatique, malgré quelques belles pages le rendant tout à fait digne d’une telle affiliation. C’est bien le désir, davantage que ses convictions politiques, qui « porte » Du Camp vers ce nouvel « ailleurs ». Cette fois, il n’est plus question des rêveries amoureuses du jeune Maxime en Bretagne. L’amour s’est sédentarisé en France. Il a pris la forme bien réelle de Valentine Delessert, puis a hélas cessé. Aucun voyage ne semble alors pouvoir réinventer l’amour, aucun désir ne parait plus permettre le voyage. Aux dires mêmes de Du Camp, sa rupture avec Valentine Delessert l’a littéralement anéanti :

  • 39 Maxime Du Camp, Les Académiciens de mon temps, éd. de Thomas Loué, Montrouge, Éditions du bourg, 20 (...)

Cette liaison où j’ai trouvé tant de joie et tant de souffrance, qui a été le point tournant de ma vie se brisa pour toujours en 1860 […] J’en fus meurtri pendant plusieurs années et j’eus grand-peine à me reprendre. J’étais, au printemps de 1860, dans un état de marasme insupportable. Le Comte Teleki (Santor), que je connaissais, partait pour rejoindre Garibaldi qui partait se jeter dans l’aventure de l’expédition des Deux Siciles […] Ce fut là le dernier fait de ce que j’appellerais ma vie active, ce fut le dernier soubresaut de ma jeunesse ; j’avais trente-huit ans, il me semble que c’est alors, seulement alors, que j’ai trouvé mon équilibre.
Sans la liaison dont je viens de parler et dont à l’heure qu’il est, malgré mes soixante-quatre ans bien sonnés – j’écris ceci le 9 octobre 1886 – je ne puis me souvenir sans être étouffé d’émotion […] il est probable que j’aurai (sic) essayé de reprendre les fouilles de Korsabad, j’aurai (sic) viré dans l’archéologie, pour laquelle j’avais du goût, peut-être aurais-je adopté une vie nomade qui m’attirait ; peut-être, retournant en Égypte aurais-je acheté l’île d’Éléphantine, comme j’en avais eu l’intention, afin d’y vivre au soleil, sous les palmiers, de la vie contemplative ; peut-être aurais-je habité à Beyrouth dont les paysages m’avaient charmé ; peut-être, peut-être, dans le champ des suppositions, je ne saurais où m’arrêter39.

En somme, l’amour et le voyage restent indissociables dans l’œuvre ducampienne au point que l’impossibilité de l’un semble impliquer celle de l’autre. Ainsi, à l’échelle de la vie de l’écrivain, le récit viatique n’a pu s’écrire que tant que l’amour est resté vivace. À ce titre, les « amours » de Du Camp dans les chapitres pairs de Par les champs et par les grèves peuvent se lire comme une matrice de ses voyages à venir, sinon comme une métaphore anticipée de sa vie, largement reflétée dans son œuvre. La formule de Chateaubriand « Naître, désirer, mourir » convient parfaitement à un écrivain voyageur porté lui aussi tantôt vers l’ailleurs, tantôt vers l’avenir dans le souci constant d’une perfectibilité de soi et du monde qui l’entoure.

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Notes

1 Gustave Flaubert, Œuvres complètes, Paris, Club de l’Honnête homme, t. X, 1973. En 1852 et 1853, Du Camp en publie des fragments dans la Revue de Paris qu’il codirige. En 1858, un article de Flaubert, intitulé « Des pierres de Carnac et de l’archéologie celtique », extrait du chapitre V, est diffusé dans L’Artiste. À ce sujet, lire : Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, éd. de Adrianne J. Tooke, Genève, Droz, 1987, p. 59-60 et p. 826.

2 À partir de 1973, on trouve notamment les éditions suivantes : Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, des châteaux de la Loire aux remparts de Saint-Malo, préface de Gonzague Saint Bris, postface d’Olivier Ikor et Gilbert Perrin, Paris, Encre, 1979 ; Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, Paris, Pocket, 2002 ; Gustave Flaubert, Voyage en Bretagne : Par les champs et par les grèves, préface de Michel Canévet, Paris, Magellan & Cie, 2021 et Gustave Flaubert, Voyage en Bretagne : Par les champs et par les grèves, Paris, La République des lettres, 2023.

3 Son élection à l’Académie française, en 1880, suffit à le prouver. Thierry Poyet rappelle aussi que le premier roman de Du Camp, Le Livre posthume. Mémoires d’un suicidé, s’est vendu, dès sa première édition, en 1853, à plus de 60 000 exemplaires alors que « Flaubert ne réussit péniblement à vendre [Madame Bovary] après sa neuvième édition chez Lévy qu’à 35 000 exemplaires » (Thierry Poyet, Maxime Du Camp. L’autre romancier, Paris, Kimé, 2013, p. 50).

4 Lise Schreier, Seul dans l’Orient lointain. Les voyages de Nerval et Du Camp, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2006, p. 91. Du Camp aurait construit sa posture littéraire en fonction de ce statut initial d’écrivain voyageur féru d’orientalisme.

5 À son retour de Bretagne, Du Camp publiera ses Souvenirs et paysages d’Orient (Paris, Arthus Bertrand, 1848) sans mentionner l’écrivain Lottin de Laval, qui l’a pourtant accompagné. Dans le même ordre d’idée, il dissimule la présence de Flaubert dans le récit de son second voyage en Orient (Le Nil. Égypte et Nubie, Paris, Imprimerie de Pillet fils aîné, 1854). Au demeurant, cette stratégie était relativement courante : Lise Schreier le démontre amplement en confrontant plus particulièrement l’attitude de Nerval et celle de Du Camp. Ce dernier aurait choisi de citer Marilhat, Champollion, Lepsius ou encore Prisse d’Avennes, mais pas un « écrivain raté », « parfaitement inconnu » tel que Flaubert (Seul dans l’Orient lointain. Les voyages de Nerval et Du Camp, op. cit., p. 117). Concernant la coécriture du récit de voyage, lire le dossier « Écrire le voyage à deux » de Viatica, n° 3, 2016 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.52497/viatica3 [consulté le 17/08/2023]).

6 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 59-78.

7 Le centre Gustave Flaubert de l’université de Rouen a mis en ligne cette carte « reproduite d’après l’article de Madame Le Herpeux, “Flaubert et son voyage en Bretagne”, Annales de Bretagne, t. XLVII, 1940 » [En ligne] URL : https://flaubert.univ-rouen.fr/œuvres/ressources-pour-la-lecture/par-les-champs-et-par-les-grèves/carte-du-voyage-en-bretagne/ [consulté le 17/08/2023].

8 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 11.

9 Ibid., p. 59-75.

10 On pourra par exemple opposer la relative subjectivité de Du Camp dans les chapitres pairs à l’apparente objectivité de Flaubert telle que l’analyse Wendelin Guentner, dans son article « Flaubert satiriste dans “Par les champs et par les grèves” », dans Voyager en France au temps du romantisme : Poétique, esthétique, idéologie Alain Guyot et Chantal Massol (dir.), Grenoble, UGA éditions, 2003 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.ugaeditions.3726 [consulté le 17/08/2023].

11 Lettre du 20 novembre 1866, de Flaubert à Hippolyte Taine, Correspondance électronique de Flaubert, éd. de Yvan Leclerc et Danielle Girard, 2017, Laboratoire Cérédi, Université Normandie Rouen (Bibliothèque nationale de France, NAF 28420, f° 12-13 [En ligne] URL : https://page.hn/je83ig [consulté le 17/08/2023]. Voir également Flaubert, Correspondance, t. III, éd. Jean Bruneau, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 561.

12 Jean-Claude Berchet, Chateaubriand ou les aléas du désir, Paris, Belin, 2012, p. 359.

13 En revanche, il s’abstiendra d’évoquer son intimité amoureuse dans ses récits de voyage en Orient, sans pour autant renoncer à cette forme de subjectivité qu’évoque Berchet. Ce choix est même explicitement annoncé : « Contrairement à la plupart des voyageurs, mes illustres devanciers, je n’ai point eu, hélas ! de galantes aventures : ne t’en étonne pas, candide lecteur, je suis si maigre ! » (Maxime Du Camp, Souvenirs et paysages d’Orient, op. cit., p. V).

14 Jean-Claude Berchet, Chateaubriand ou les aléas du désir, op. cit., p. 335-336.

15 Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, éd. de John E. Jackson, préface d’Yves Bonnefoy, Paris, Libraire générale français, « Le Livre de Poche », 1999, p. 186-192. Sarga Moussa propose une lecture en partie saint-simonienne du poème baudelairien, éclairant la dédicace à Du Camp : voir son article « Ô mort, vieux capitaine, il est temps !… Sur Le Voyage de Baudelaire et les Mémoires d’un suicidé de Du Camp », Revue des Sciences humaines, n° 245, 1997, p. 151-167.

16 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 144.

17 Ibid., p. 147-148.

18 Ibid., p. 148.

19 Du Camp écrit par exemple : « Je voudrais bien, pour donner bonne idée de mon savoir, vous parler un peu de l’histoire de Morlaix ; mais ce serait un triste régal à vous offrir. » (Ibid., p. 534.)

20 Ibid., p. 148-149.

21 Philippe Antoine, « Fugitives rencontres : Les microscopiques “romans d’amour” du récit de voyage », Viatica, n° 1, 2014, [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.52497/viatica376 [consulté le 17/08/2023].

22 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 663-664.

23 Ibid., p. 149 (note 17).

24 Gustave Flaubert, Voyage en Égypte, éd. de Pierre-Marc de Biasi, Paris, Bernard Grasset, 1991, p. 143.

25 Ibid., p. 144.

26 Ibid., p. 145.

27 De Biasi écrit, en note de bas de page : « On pense à la chambre… : quant au lecteur, il pense inévitablement, en lisant ces lignes, au début de L’Éducation sentimentale, lorsque le jeune Frédéric Moreau, à bord du bateau qui le ramène à Nogent, rencontre Marie : “… Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites.” » (Ibid., p. 145-146).

28 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 548.

29 Ibid., p. 549-551.

30 Sandrine Bazile, « En coulisses ou sur la route, la figure du saltimbanque exilé : de l’exil comme principe de création », dans Écritures de l’exil, Danièle Sabbah (dir.), Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2009, p. 269 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.pub.40002 [consulté le 17/08/2023]. Sandrine Bazile s’appuie en partie sur la monographie de Jean Starobinski, Portrait de l’artiste en saltimbanque, Genève, Skira, 1970. Lire aussi : Sarga Moussa (dir.), Le Mythe des Bohémiens dans la littérature et les arts en Europe, Paris, L’Harmattan, 2008.

31 Paul Bénichou, Romantismes français, vol. I. Le Sacre de l’écrivain [1973]. Le Temps des prophètes [1977], Paris, Gallimard, « Quarto », 2004.

32 Il n’est pas interdit de penser qu’en manifestant ainsi sa maîtrise de la langue italienne, Du Camp adresse un clin d’œil narquois à son ami Théophile Gautier qui a tant aimé l’Italie (et quelques Italiennes). À ce sujet, lire : Giovanna Bellati, « “Au tiroir des italiennes” : la lingua del sì dans l’œuvre de Théophile Gautier », Bulletin de la société Théophile Gautier, n° 39, 2017, p. 87-103.

33 Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 551.

34 Ibid., p. 553-554.

35 Ibid., p. 554.

36 Ibid.

37 Adrianne J. Tooke souligne l’influence de Chateaubriand dans les chapitres flaubertiens. (Ibid., p. 14.)

38 Jean-Claude Berchet, Chateaubriand ou les aléas du désir, op. cit., p. 5.

39 Maxime Du Camp, Les Académiciens de mon temps, éd. de Thomas Loué, Montrouge, Éditions du bourg, 2021, p. 37-38. Il s’agit là de la première publication posthume de ces manuscrits.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Catherine Ménager, « Le désir, miroir du voyage : Une lecture des « amours » de Maxime Du Camp dans Par les champs et par les grèves »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 07 février 2024, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3743 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3743

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