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Le Brésil dans les récits de voyages en Chine (xviie-début xixe siècle) : Analogies, connexions, commensurabilité

Brazil in Travels Writings on China (17th to Early 19th Century): Analogies, Connections, Commensurability
Axel Le Roy

Résumés

L’analogie est un processus privilégié pour installer un rapport de commensurabilité entre des mondes lointains. Qu’ils soient missionnaires, membres d’ambassades ou marchands, de nombreux auteurs ont employé cet outil dans les récits de leurs voyages pour décrire les contrées parcourues ou les peuples rencontrés. Nous souhaitons explorer les comparaisons et les liens établis entre le Brésil et la Chine par les auteurs de livres sur la Chine publiés pendant l’époque moderne. Quelles similarités sont ainsi établies ? Pourquoi évoquer le Brésil dans un texte sur la Chine ? Nous verrons que les richesses de la nature sont au cœur de ces connexions entre le Brésil et la Chine.

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Mots-clés :

analogie, voyage, nature, Brésil, Chine
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Notes de l’auteur

Ce texte est issu de l’une des recherches que j’ai menées grâce à une bourse de l’Ambassade de France au Brésil, à l’Université de São Paulo, sous la direction de Marisa Midori Deaecto que je remercie. Je remercie également Emmanuelle Chapron, Sophie Jacquel et Nadège Mézié pour l’obtention de cette bourse, ainsi que Christian Jacob, Glenn Roe, le comité de rédaction et les relecteurs anonymes de Viatica pour leurs enrichissantes suggestions.

Texte intégral

Introduction

  • 1 Guillaume-Thomas Raynal, Histoire philosophique et politique, des établissements et du commerce des (...)

« Au lieu d’établir avec les Africains un commerce considérable, qui deviendrait la source d’un bonheur commun, elle [l’Europe] se borne à leur arracher par des moyens odieux quelque ivoire, quelques esclaves, un peu de poudre d’or. Un vaisseau arrivé d’Europe se charge de ces minces objets pour Goa, du rebut des marchandises de la Chine, de Guzarate & des comptoirs Anglois, il y forme une cargaison qu’il va distribuer au Mozambique, au Brésil, à la Métropole1. »

  • 2 Domingo Francisco de San Antón Muñón Chimalpahin Cuauhtlehuanitzin, Las ochos Relaciones y el Me (...)

1Cette attaque formulée dans l’édition de 1770 de l’Histoire des deux Indes contre un commerce mondial qui ne participe guère au « bonheur commun » nous invite à questionner les liens tissés – dans les livres imprimés – entre deux des « quatre parties du monde » évoquées par Serge Gruzinski à travers les textes écrits à Mexico par Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (1579-1660)2. Nous souhaitons tout particulièrement explorer les connexions et les comparaisons établies entre la Chine et le Brésil par les auteurs d’écrits de voyages en Chine publiés durant l’époque moderne.

  • 3 Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, Paris, (...)
  • 4 Céline Borello, « Les missionnaires européens des Mers du Sud (fin xvi-début xixe siècle) : de la (...)
  • 5 Rahul Markovits, « Connexions : comparaison, connexions et histoire globale », dans Dictionnaire hi (...)
  • 6 Comme Alain Guyot, « on utilisera ici le terme pour désigner indifféremment tout narrateur viatique (...)

2Comme l’a souligné Daniel Roche dans ses Humeurs vagabondes (2003), les récits de voyage approchent « le monde réel par une mobilisation de lieux communs, par un texte amorphe où l’on peut lire, sous les aspects d’ordre formel – arrangement des informations, présentation de l’itinéraire, interrogation des usages divers – l’exemplarité d’une pratique valorisée par sa dimension littéraire et philosophique, par son statut sérieux à la fois narratif et descriptif3 ». Nous nous limiterons donc aux récits de voyages en Chine et aux écrits des missionnaires – « qui sont une catégorie non négligeable de voyageurs de l’époque moderne4 » –, afin d’explorer le chemin ouvert par Rahul Markovits dans une notice du Dictionnaire de la comparaison (2020) : nous allons « considérer les comparaisons opérées par les acteurs eux-mêmes comme des formes de connexions5 ». Pour autant, il s’agit moins de faire le simple constat des comparaisons-connexions que d’étudier leur fonction dans les discours construits par les « relateurs6 » des récits de voyages en Chine.

  • 7 Ibid., p. 28.
  • 8 Ibid., p. 35-45.
  • 9 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, Presses universitaires de Fra (...)
  • 10 Daniela Bleichmar indique que la précision « réelle ou souhaitée » est une caractéristique de la ca (...)
  • 11 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 182.

3« L’importance du phénomène analogique dans les récits de voyage attire depuis longtemps l’intérêt des chercheurs7 », écrit Alain Guyot dans Analogie et récit de voyage (2012). Le travail de ce dernier s’inscrit dans la suite d’ouvrages tels que la Sémantique de la métaphore et de la métonymie de Michel Le Guern (1973), Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre de François Hartog (1980), l’Introduction à l’analyse du descriptif de Philippe Hamon (1981) ou encore Le Voyage, le monde et la bibliothèque de Christine Montalbetti (1997). Alain Guyot a proposé en 2012 une « mise au point terminologique8 » sur l’analogie qui situe la comparaison comme une « figure » de similarité au côté de la métaphore. « La figure de la comparaison apparaît comme une solution polyvalente, qui vient résoudre dans le même temps l’indicible exotique et l’indicible visuel9 », indique Christine Montalbetti. Elle est un instrument, un opérateur de lisibilité pour les relateurs qui tentent de restituer leur expérience avec précision10. Elle permet de dresser le constat de la similitude ou de la différence qui existe entre l’espace relaté et l’espace du relateur. Mais si l’Europe constitue le point de départ, le référentiel, la « bibliothèque11 », le lieu de publication et de destination de la relation, elle n’est pas le seul comparant permettant aux auteurs de décrire le monde chinois.

4Dans les livres sur la Chine, le Brésil surgit très ponctuellement lors de rapprochements au sein d’un paragraphe, d’une phrase ou d’une proposition. Les relateurs opèrent alors une triangulation entre l’Europe et deux espaces lointains qu’ils connectent et mettent en mots. Cette approche comparatiste qui traverse la littérature de voyage positionne les relateurs comme des acteurs centraux de la commensurabilité des mondes. Sans tenter de rendre comparables a posteriori des situations très différentes, il s’agira ici de rechercher et d’expliciter les comparaisons-connexions établies par les auteurs eux-mêmes entre deux espaces différents et lointains, deux espaces de l’Ancien et du Nouveau Monde en cours d’exploration, des Indes orientales et occidentales : le Brésil et la Chine.

  • 12 Antonella Romano, Impressions de Chine. L’Europe et l’englobement du monde (xvie-xviie siècle), Par (...)
  • 13 Ibid., p. 245.
  • 14 Ibid., p. 249.

5En Chine, certains voyageurs comme le père jésuite Martino Martini (1614-1661) ont tenté d’identifier des similarités entre les mondes chinois et européens (par exemple l’organisation et la taille des villes, l’architecture12). « Martini cherche dans la comparaison des éléments de commensurabilité13 », écrit Antonella Romano avant de souligner que dans le travail de ce missionnaire « la commensurabilité installe le comparatisme comme grammaire de la connaissance14 ». Mais qu’en était-il entre deux mondes extra-européens tels que le Brésil et la Chine ? On peut se demander quels sont les objets de ces rapprochements, dans quels contextes ils sont produits, avec quels outils le processus comparatiste est opéré par les relateurs, et s’interroger sur les similitudes et différences que ces derniers mettent en lumière. Pour répondre à ces questions nous verrons les connexions établies dans les textes entre la Chine et le Brésil au sujet des plantes à épices, par la mesure de la valeur des marchandises de ces deux espaces, par l’emploi des vocables étrangers et des figures de similarité pour décrire les fruits et les paysages, ainsi que la mise en évidence de distinctions entre les Chinois et les peuples du Brésil. Parce que les imprimés sur l’Amérique contiennent les mêmes types d’opérations comparatistes, cette enquête pourrait être menée en miroir par la recherche des références à la Chine dans les textes sur le Brésil. Nous donnerons donc, au fil de ce texte, quelques exemples issus de récits de voyages en Amérique.

Des plantes en commun : commerce, répartition et qualité

  • 15 Voir par exemple les noms énumérés dans l’article « Bois de Bresil » de Denis Diderot dans Encyclop (...)
  • 16 Fernão Mendes Pinto, Figuier Bernard (trad.), Les Voyages advantureux de Fernand Mendez Pinto, Pari (...)

6Identifier la présence, la similitude et la circulation des plantes – et des produits dérivés de ces dernières – entre différentes parties du monde est une préoccupation fréquente de la littérature viatique. Dans ce contexte, lorsqu’on recherche les occurrences du terme « Brésil » dans les récits de voyage en Chine et en Asie, le « bois-brésil » apparaît comme un objet récurrent. Cette appellation couvre un ensemble de bois rouges recherchés par les Européens en Asie15, mais nous laisserons de côté ces références car les auteurs n’y opèrent pas de rapprochement avec le monde brésilien et décrivent seulement les circulations et usages asiatiques de ces bois16.

  • 17 Pierre Davity, Les Estats, empires, royaumes, seigneuries, duchez, et principautez du monde…, vol.  (...)
  • 18 Ibid., p. 568-625.

7Décrire les productions végétales d’un espace permet aux auteurs de répondre à un double objectif : déterminer la flore du lieu décrit et sa singularité par rapport à celles des autres régions du monde (trouve-t-on en Chine les mêmes plantes qu’ailleurs ?) ; repérer et évaluer les propriétés des plantes – nouvelles ou non – utiles aux techniques, à l’alimentation ou encore à la médecine (trouve-t-on en Chine des plantes plus utiles qu’ailleurs ?). Ces questions sont particulièrement importantes lorsqu’il s’agit de localiser des fruits exotiques et d’acheter des épices recherchées comme le gingembre, le sucre, ou encore la cannelle. La Description générale de l’Asie, première partie du monde – édition augmentée du texte de Pierre Davity (1573-1635)17 par François Ranchin (1564-1641) et Jean-Baptiste de Rocoles (1620-1696), est une compilation de récits de voyages dont les manchettes situées dans les marges conservent de nombreuses traces bibliographiques. Au sein d’un chapitre sur l’« Inde orientale18 », le gingembre brésilien et le gingembre chinois sont rapprochés dans une énumération des circulations de cette racine à l’échelle du monde :

  • 19 Pierre Davity, Le Monde ou la description générale de ses quatre parties…, Nouvelle edition, reveu, (...)

On le cueille et sèche environ [en] décembre et janvier. L’on en porte peu en Portugal des Indes, mais il en va en Espagne du cap Vert, de l’île S. Dominique, du Brésil, […]. L’on en porte aussi beaucoup des Indes vers la mer Rouge, et en Ormuz, Perse et Arabie. L’on en confit au sucre en Bengala, mais la meilleure conserve vient de la Chine. Il lâche doucement le ventre, et fait digérer19.

  • 20 Michał Boym, Flora Sinensis, Vienne, Matthaeus Rictius, 1656, f. Kr.
  • 21 Michał Boym, « Flora Sinensis ou Traité des fleurs, des fruits, des plantes et des animaux particul (...)
  • 22 Ibid., p. 21.
  • 23 Ibid.
  • 24 Michał Boym, Flora Sinensis, op. cit., f. Dr.
  • 25 Frédéric Tinguely, « Poétique de l’ananas », Viatica, H.S. no 5, 2022, [En ligne] DOI : https://doi (...)
  • 26 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 182.
  • 27 Ibid., p. 196.

Si les gingembres de Chine et du Brésil ne sont pas strictement et directement comparés, les productions asiatiques et américaines de gingembre sont situées les unes par rapport aux autres, dans une liste qui conduit au constat de la supériorité du gingembre confit en Chine. Cette conclusion est partagée par le jésuite polonais Michał Boym (1612-1659) dont plusieurs travaux ont été compilés par Melchisédech Thévenot (1620-1692) dans sa Relation de divers voyages curieux. En effet, dans sa Flora Sinensis publiée à Vienne en 1656, Boym indique que le gingembre se trouve en Inde, au Brésil et en Chine20, où on le produit mieux et en plus grande quantité. Les liens qu’il établit entre la Chine et le Brésil s’inscrivent dans une rhétorique qui traverse l’ensemble de la Flora Sinensis et vise – à partir de la richesse de la flore de la Chine – à prouver « l’excellence de ce pays par-dessus tous les autres21 ». Boym décrit ainsi l’ananas – fruit originaire d’Amérique – comme un fruit chinois, le « Fan-po-lo-mie22 », qui « croit dans les provinces de Quam-tum, Quam-sy, Iunnan, Focien, & dans l’île de Hay-nan23 » et qui a été transportée du Brésil24. Dans ces lignes sur le « roi des fruits25 », Boym se positionne en correcteur des savoirs et pratique le « voyage comme lecture comparée26 ». Par ce geste de « réévaluation des représentations27 », il légitime son texte en corrigeant des informations et formulant de nouveaux énoncés.

  • 28 Nous n’avons pas trouvé, dans les textes sur la Chine que nous avons consultés, de démonstration co (...)

8À un niveau plus qualitatif et local, les auteurs pointent des détails qui dépassent le simple constat de la présence des mêmes plantes en divers endroits du monde28. C’était le cas des auteurs de la Description générale de l’Asie et de Boym dont nous avons vu qu’ils ont souligné la qualité supérieure du gingembre en provenance de Chine. C’est aussi le cas de Johannes Nieuhof (1618-1672), membre de l’Ambassade de la Compagnie orientale des Provinces Unies [envoyée] vers l’Empereur de la Chine, qui, dans son récit de voyage, rapporte que les cannes à sucre ont une taille et des propriétés semblables en Chine et au Brésil :

  • 29 Jan Nieuhof, L’Ambassade de la Compagnie Orientale des Provinces Unies vers l’Empereur de la Chine…(...)

Mais en la Chine & en Bresil, [le roseau à sucre] s’élève en aucuns endroits jusqu’à la hauteur de neuf ou dix pieds, ayant ses autres dimensions proportionnées à cette hauteur, & ses nœuds dans une plus grande distance. Ce qui fait qu’ils rendent beaucoup plus de suc, que ceux qu’on cultive dans les autres isles29.

  • 30 L’histoire du transport et de l’acclimatation des plantes à travers le monde a fait l’objet de plus (...)

Ce rapprochement permet à Nieuhof de mettre en lumière les caractéristiques communes des cannes à sucre chinoises et brésiliennes, et dans le même temps, les avantages comparatifs chinois et brésiliens dans la production du sucre. Les descriptions de cannes à sucre et de gingembre s’inscrivent dans la recherche, à travers le monde, des épices et des plantes aux plus grandes vertus. Une quête qui rejoint aussi d’autres préoccupations techniques, liées notamment au transport maritime, telles que l’amélioration des méthodes de conservation des aliments ou la recherche des lieux d’acclimatation et d’exploitation les plus favorables pour chaque espèce30.

  • 31 Jean-Baptiste Labat, Nouveau voyage aux isles de l’Amerique contenant l’histoire naturelle de ces p (...)
  • 32 Les notes de Bachelier constituent « le fond de cette relation », voir Pierre-Claude Durret, Voyage (...)

9La question de la circulation des plantes à épices apparaît également dans la littérature sur l’Amérique, comme dans le Nouveau Voyage aux Isles Françoises de l’Amérique du missionnaire dominicain Jean-Baptiste Labat (1663-1738) publié en 1722. Dans ce texte, Labat s’interroge en effet sur la circulation des plants de canneliers que les Portugais cultivent au Brésil et formule l’hypothèse qu’ils y aient été apportés « de la côte de Malabar, qui en est toute remplie, ou de la Chine, de la Cochinchine, des Isles de Timor et de Mindenao, car cet arbre se trouve dans une infinité d’endroits31 ». La question de la provenance du sucre candi préoccupait également Labat qui critiqua à ce sujet le travail du « Sieur Durret » (Pierre-Claude Durret, †1729), auteur d’un récit de Voyage de Marseille à Lima publié en 1720. Durret a travaillé à partir des notes du « Sieur Bachelier », chirurgien de Bourg-en-Bresse parti de Marseille le 14 décembre 1707, et l’on peut supposer que la circulation des textes de livre en livre – de Bachelier à Durret, puis de Durret à Labat – est la source de cette confusion32.

  • 33 Jean-Baptiste Labat, Nouveau voyage aux isles de l’Amerique…, t. 1, Paris, Guillaume Cavelier, 1722 (...)

Je souhaite qu’on n’aille pas croire que M. Durret a pris la Chine pour le Brésil ; car jusqu’à présent les Portugais n’ont trouvé dans le Brésil ni laque, ni mines de jaspe, ni de cristal blanc et rougeâtre. Il faut espérer que dans une autre édition il mettra plus d’ordre à ses collections33.

  • 34 François Crouzet, « Le Brésil dans l’économie internationale (xvie-xxe siècles) », dans Le Brésil, (...)
  • 35 Fernand Braudel, Civilisation matérielle, Économie et Capitalisme, xvie-xviiie siècle, t. 2, Les Je (...)

Le problème de la provenance du sucre candi amène Labat à énumérer des richesses naturelles chinoises qui lui permettent d’établir une distinction entre la Chine et le Brésil, sur la base de la présence de richesses botaniques et minérales. La recherche de ces dernières au Brésil, de même que le commerce du sucre – « que le Brésil a transformé […] d’article de luxe en produit de consommation34 » –, s’inscrivent dans des cycles de l’économie brésilienne : « le sucre, puis l’or, puis les diamants, plus tard le café35 », écrit Fernand Braudel. Cet or brésilien est également évoqué dans les écrits sur la Chine d’auteurs préoccupés par le commerce que nous allons maintenant aborder du point de vue des valeurs et mesures.

Métrologie : la valeur de l’or et des animaux domestiques

10La description de ces espaces lointains mis en relation repose sur l’exploitation d’unités de mesure et de représentations préalables que les relateurs puisent dans les références qu’ils partagent avec les lecteurs. Dans la littérature viatique,

  • 36 François Hartog, Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, Paris, Gallimard, 19 (...)

les joies de l’arpentage, c’est aussi l’indice d’un pouvoir. Comment mieux faire croire que l’on connaît un édifice ou un pays, surtout s’il est lointain, qu’en étant capable d’en fournir les mesures ? C’est opération de traduction : façon aisée de ramener l’autre au même. Dans le récit de voyage, la métrologie remplit indubitablement une fonction de sérieux36.

souligne François Hartog dans Le Miroir d’Hérodote. De telles mesures issues du monde brésilien sont-elles mobilisées par les relateurs dans leurs descriptions de la Chine ? Que nous révèlent-elles de la rhétorique du récit de voyage ?

  • 37 Jan Nieuhof, L’Ambassade de la Compagnie Orientale des Provinces Unies vers l’Empereur de la Chine… (...)

11Lorsqu’il évoque l’analogie des cannes à sucre de Chine et du Brésil, Nieuhof compare les proportions – la hauteur du roseau, la distance entre ses nœuds – et établit une « ressemblance de rapports37 » qui lui permet de conclure sur la qualité de différentes productions de sucre à travers le monde. Ainsi, si les pays sont rapprochés par les qualités et les richesses naturelles – nous l’avons vu aussi dans le cas du gingembre –, ils le sont également par la valeur commerciale des biens qui s’y vendent. Dans les Lettres Édifiantes et Curieuses des jésuites, une lettre envoyée par le père Claude Jacquemin (1669-?) en 1712 depuis Nankin, contient une comparaison d’animaux fort peu exotiques qui joue un rôle d’étalon, de point de repère pour évaluer la différence de prix entre l’Espagne, la France, le Brésil et la Chine :

  • 38 Lettres Édifiantes et Curieuses…, t. 11, Paris, Nicolas Le Clerc, 1715, p. 247.

Il y a [en Chine] un grand nombre de grosses oies, de canards domestiques et encore plus de poules, qui ne laissent pas d’être aussi chères qu’en France, mais à bien meilleur marché qu’en Espagne et dans le Brésil38.

  • 39 Louis Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du roi la Boudeuse et la Flûte(...)
  • 40 Guy Le Gentil de La Barbinais, Nouveau voyage autour du monde…, t. 2, Amsterdam, Pierre Mortier, 17 (...)
  • 41 Guy Le Gentil de La Barbinais, Nouveau voyage autour du monde…, t. 1, Amsterdam, Pierre Mortier, 17 (...)
  • 42 Ibid., p. 14.
  • 43 Ibid.

La valeur de l’or occupe une fonction similaire dans d’autres récits de voyages. « En 1714, un François nommé la Barbinais le Gentil, était parti sur un vaisseau particulier […] et revint en Europe, ayant à la vérité fait de sa personne le tour du Monde39 », écrivait Louis-Antoine de Bougainville (1729-1811) au sujet du voyage que Guy Le Gentil de La Barbinais (1692-1731) réalisa entre 1714 et 1717. Le récit de ce voyage fut publié en 1728 sous la forme de lettres adressées au Comte de Morville (1686-1732), devenu secrétaire d’État à la Marine puis aux Affaires étrangères. Dans l’une d’elles – écrite à Emouy (Xiamen) le 25 novembre 1716 –, Le Gentil indique que « l’or de la Chine est moins pur que celui du Brésil, mais aussi [que] toute proportion gardée on l’achète bien mois chèrement, et il y a 70 pour cent à gagner quand on l’apporte en Europe40 ». Avant de se rendre en Chine, Le Gentil a fait escale sur la côte du Brésil le 12 décembre 1714, mais n’a pas osé se rendre à Rio41, car depuis l’expédition et le siège que René Duguay-Trouin (1673-1736) avait réalisés dans cette ville pour permettre à la France de mettre la main sur l’or du Brésil en 1711, les Portugais y étaient hostiles aux Français. Il avait tout de même obtenu des informations sur les mines brésiliennes grâce à un chirurgien français installé à Parati42. C’est sans doute là, dans les environs de cette « petite ville où descend une grande partie de l’or qui vient des mines, et qu’on transporte de là à Rio43 », que Le Gentil avait obtenu les informations nécessaires à cette comparaison qui, comme celles au sujet des épices, indique aux marchands comment faire les plus larges profits.

12Si la mesure et l’évaluation comptent parmi les outils du relateur, d’autres procédures plus étroitement liées aux modalités énonciatives du discours viennent la compléter. L’emploi du « on » par Le Gentil mérite d’être souligné ici (« on l’apporte », « on l’achète ») car il inscrit l’information rapportée dans un espace de savoirs partagé. Mais surtout, ce « on » distingue un lieu d’énonciation collectif s’appuyant sur des expériences pratiques qui complète l’approche quantitative. C’est le cas dans les exemples précédemment cités, chez Davity (« on le cueille », « on en porte », « on en confit ») comme chez Nieuhof (« on cultive »). Le « on » désigne des usages et invite à perpétuer les opérations décrites. De même, la formule « il y a » employée par le père Jacquemin au sujet des oies, des canards et des poules, introduit des informations sur un mode objectif. Elle permet au relateur d’inscrire géographiquement ses observations de terrain tout en rendant difficile la contestation.

13Nous ne savons pas si le père Jacquemin est passé par le Brésil avant d’arriver en Chine en 1703. Mais Nieuhof et Le Gentil ont fréquenté les deux espaces. Nous pouvons donc supposer que Nieuhof – comme Le Gentil – s’appuient sur son expérience, sur ses observations de terrain. En effet, avant de participer à l’ambassade hollandaise qui traversa la Chine en 1656, Nieuhof a passé neuf ans au Brésil, de 1640 à 1649. Dans ces exemples, les auteurs mesurent les cannes à sucre et soulignent les coûts avantageux des volailles et de l’or en Chine par l’utilisation de la « métrologie », ce pouvoir issu de « l’arpentage » – pour reprendre les mots d’Hartog – qui fait partie de la grammaire comparatiste et permet l’établissement de correspondances entre des régions éloignées. La valeur marchande – observée depuis l’Europe – permet de rendre commensurables le Brésil et la Chine, elle agit comme une preuve pour étayer la réalité du voyage. Nous allons voir que l’emploi de termes étrangers permet également de remplir cet objectif.

La couleur locale : les mots des fruits et des paysages

  • 44 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 155.
  • 45 François Hartog, Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, op. cit., p. 249.
  • 46 Sur Jean de Léry on pourra lire les articles du dossier « Les vies de Jean de Léry », Viatica, H. S (...)

14Décrire l’altérité nécessite parfois de recourir à des figures de similarité ou de procéder à « l’augmentation du lexique44 ». Dans ce second cas, le relateur peut créer des néologismes ou emprunter le vocable étranger. Dès lors on peut se demander si les auteurs ont croisé les vocables chinois et brésiliens, et dans quel but. Dans un texte consacré à la traduction dans la rhétorique de l’altérité45, Hartog évoque l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil de Jean de Léry (1534-1613) paru en 157846.

  • 47 François Hartog, Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, op. cit., p. 250.

Léry lui-même emploie fréquemment des mots tupi, le plus souvent des noms dont il donne ensuite la traduction et l’explication ; cette manière de faire produit assurément un effet d’exotisme, mais aussi un effet de sérieux47.

  • 48 Michał Boym, « Flora sinensis ou traité des fleurs, des fruits, des plantes et des animaux particul (...)
  • 49 Ibid.
  • 50 « Au Brésil ils l’appellent Bananas en Sirie et à Damas ils l’appellent Musa, c’est plutôt un arbus (...)

Les noms des plantes et animaux chinois qui structurent la Flora Sinensis de Boym produisent des effets similaires. Lorsqu’il décrit les fruits de Chine, Boym ne se contente pas seulement d’indiquer les noms chinois. Parfois, il livre des traductions qui mettent les caractères et translittérations du chinois en relation avec les mots que les Portugais emploient et qu’ils ont eux-mêmes puisés dans les langues des populations rencontrées là où ils se sont implantés. Ainsi, Boym indique que le fruit nommé « Fan-po-lo-mie48 » en Chine correspond à l’« ananas49 » du Brésil, et que les « Pa-Cyao [en chinois], ou Figues des Indes et de la Chine » sont appelées « bananas50 » au Brésil. Le geste de la traduction lui permet ainsi d’éclairer les termes chinois supposément inconnus de ses lecteurs par ceux déjà en circulation dans les livres de botanique européens, fussent-ils des termes issus d’espaces extra-européens comme le Brésil.

  • 51 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 170.
  • 52 Ibid.
  • 53 Auguste de Saint-Hilaire, Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes, t. 2, Par (...)
  • 54 Ibid., p. 279, note 1.
  • 55 Carl von Linné, Systema naturæ per regna tria naturæ…, Stockholm, Salvius, 1758.

15Par l’utilisation de ces noms de plantes qui agissent comme des « opérateurs d’authenticité51 », Boym introduit une « couleur locale52 ». Le même procédé apparaît dans les récits de voyages en Amérique. Pour donner un exemple, évoquons Auguste de Saint-Hilaire (1779-1853) qui, en 1830, dans son récit de Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes, fait « mention de la variété d’oranger la plus commune, qui porte le nom de laranjeira da China, et se plante depuis Bahia et sans doute depuis la rivière des Amazones jusqu’à Rio Grande do Sul inclusivement53 ». Outre le fait que l’on retrouve la question de la distribution et de la circulation des plantes, il faut souligner qu’en note de bas de page, Saint-Hilaire procède à la traduction des noms des multiples variétés de « tangerinas54 ». Pour traduire ces noms vernaculaires, il utilise notamment la forme latine et binominale des noms d’espèces (Citrus aurantium) généralisée par Carl von Linné (1707-1778) en 1758 dans la dixième édition du Systema Naturæ55. Comme Boym – mais à l’aune des avancées de la botanique –, Saint-Hilaire cartographie les plantes et les savoirs botaniques pour permettre au lecteur de se repérer dans le monde des livres et des connaissances sur la nature. Tous deux traduisent le lointain en établissant des équivalences entre les mots et en mobilisant un langage commun, celui des Portugais, puis la nomenclature de Linné. Comme les mesures évoquées précédemment, ces traductions permettent de rendre intelligibles les plantes et de décrire les espaces.

  • 56 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 170.
  • 57 Ibid., p. 176-177.
  • 58 Ibid., p. 177.
  • 59 Henry Ellis, Voyage en Chine ou, Journal de la dernière ambassade anglaise à la cour de Pékin…, vol (...)
  • 60 François Hartog, Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, op. cit., p. 237.

16Le vocable étranger véhicule une « couleur locale56 » qui peut aussi être introduite par la description des paysages. Mais faire voyager le lecteur par la mise en mots de ces derniers peut présenter, pour le relateur, une double difficulté face à l’« indicible exotique et indicible visuel57 » de l’objet. La comparaison – qui « consiste très simplement à proposer un équivalent de l’objet inédit, en puisant dans le stock des objets qui appartiennent aux réalités familières du lecteur58 » – est un outil permettant de résoudre cette difficulté. Les montagnes embrumées de la Chine et les monts de la baie de Rio ont ainsi été comparés par Henry Ellis (1788-1855), dans son récit du voyage de l’ambassade britannique menée en Chine en 1816 par Lord William Amherst (1773-1857). Au sujet des montagnes qu’il aperçoit le 3 novembre 1816 près d’un village nommé « Ta-tung » – alors que l’ambassade naviguait sur le Yangzi Jiang pour retourner à Canton, Ellis écrit : « nous avons donné le nom de tuyaux d’orgues aux hautes montagnes dont j’ai parlé, d’après leur ressemblance avec celles de Rio-Janeiro59. » Pour donner plus de corps à la description visuelle de ce paysage, Ellis étaye sa comparaison par l’emploi d’une métaphore qui permet « de réunir le monde que l’on raconte et le monde où l’on raconte60 ». Pour déjouer les indicibles exotiques et visuels, le paysage chinois n’est donc pas seulement comparé à celui de la baie de Rio, il est aussi comparé à un instrument de musique, l’orgue, omniprésent dans les églises européennes. Le relateur établit cette analogie sur la base d’éléments appartenant à des secteurs de réalité différents, ainsi qu’à des champs lexicaux différents, ceux de la musique et de la nature. Cette impression fut récurrente puisque deux mois plus tard, le 30 décembre, alors que l’ambassade approchait de Canton, Ellis mobilise à nouveau la baie de Rio pour décrire les montagnes chinoises :

  • 61 Henry Ellis, Voyage en Chine ou, Journal de la dernière ambassade anglaise à la cour de Pékin…, op. (...)

Nous jouîmes de la plus belle perspective que j’eusse encore rencontrée. Les collines, dans cet endroit, sont boisées jusqu’à leur sommet avec autant de profusion que de variété ; et l’œil fixé sur les ravins se perd dans l’épaisseur d’un feuillage qui donne à ce site plus de ressemblance à Rio-Janeiro qu’à la Chine61.

  • 62 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 177.
  • 63 La baie de Rio a aussi été comparée à celle de Manille par Charles-Hubert Lavollée (1823-1913) : «  (...)
  • 64 Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, op. cit (...)

Dans ces deux exemples tirés du récit de voyage d’Henry Ellis, l’altérité des montagnes chinoises est « résorbée62 » par la référence aux montagnes de Rio de Janeiro, car comme les mots « ananas » et « bananas » évoqués par Boym, l’aspect visuel de la baie de Rio doit aider le lecteur à se représenter le paysage chinois qui est a priori moins bien connu des lecteurs européens63. En d’autres termes, ils constituent des « lieux communs64 » tels que ceux évoqués par Daniel Roche. Mais du point de vue du lecteur européen, il est possible de supposer que si ce rapprochement résorbe l’altérité chinoise, il participe en même temps – par l’ajout d’une touche brésilienne à la « couleur locale » chinoise – au renforcement de la représentation exotique de cette dernière.

Les Chinois et les Tapuys du Brésil

17Nous avons vu que les relateurs ont rapproché le Brésil et la Chine pour dépeindre la nature. Mais ces auteurs ont-ils comparé les populations de ces deux régions, leurs mœurs, leurs croyances ou encore leurs pratiques ? La littérature viatique contient peu de tels rapprochements, et c’est plutôt dans les textes des philosophes des Lumières qu’il est possible d’en trouver.

  • 65 Nous donnons ici deux exemples. Dans une lettre envoyée de Pékin en 1715, le père Dominique Parreni (...)
  • 66 Louis Pfister, Notices biographiques et bibliographiques sur les Jésuites de l’ancienne Mission de (...)
  • 67 Álvaro Semedo, Histoire universelle de la Chine, Paris, Sébastien Marbre-Cramoisy, 1645, réédition (...)

18Si certains missionnaires – notamment dans les Lettres Édifiantes et Curieuses – se sont contentés de mentionner une escale brésilienne sur la route de la Chine65, le père portugais Álvaro Semedo (1585-1658) évoque certains habitants du Brésil dans son livre sur la Chine à des fins rhétoriques et argumentatives. Parti pour les Indes en 1608 et envoyé à Nankin en 161366, il a publié en 1642 une Relação da propagação de fé no reyno da China dans laquelle il met en valeur les Chinois face à des peuples qui lui paraissent très différents67. Faisant référence à des relations « de voyages et de navigations » pour étayer son jugement, Semedo établit plus exactement une distinction entre les Chinois et des peuples qu’il qualifie de « barbares ».

  • 68 Ibid.

Il se trouve encore des personnes si aveuglées de passion, que de prendre les Chinois pour des barbares, et d’en parler, comme ils seraient des Nègres de la Guinée, ou des Tapuys du Brésil. Ils devraient rougir de honte d’avoir ces sentiments après tant de voyages & de navigations capables de les désabuser68.

  • 69 Marcos Galindo, O governo das almas: a expansão colonial no país dos tapuias (1651-1798), São Paulo (...)
  • 70 Ibid., p. 35.

À l’époque où Semedo était en Chine, le Brésil connu correspondait à « l’étroite bande côtière couverte par la forêt tropicale, ancien domaine des peuples de langue tupi, où l’on exploitait la canne à sucre et le bois-brésil69 ». Dans ce contexte, le terme « Tapuys » employé par Semedo faisait référence à des Indiens du Nord-Est du Brésil qui ne parlaient pas une langue tupi, qui étaient principalement présents dans « la région du cours moyen du fleuve São Francisco : la Sertão de Rodellas70 » et avec lesquels les Européens ont été en contact lors de l’expansion coloniale dirigée depuis Bahia vers l’intérieur des terres.

  • 71 Michiel van Groesen, The Legacy of Dutch Brazil, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, p. 60 (...)
  • 72 Charlotte de Castelnau-l’Estoile, Marie-Lucie Copete, Aliocha Maldavsky et Ines G. Županov (dir.), (...)
  • 73 Marcos Galindo, O governo das almas: a expansão colonial no país dos tapuias (1651-1798), op. cit., (...)
  • 74 Rebecca Parker Brienen, Visions of Savage Paradise. Albert Eckhout, Court Painter in Colonial Dutch (...)
  • 75 Albert Eckhout, Femme Tapuia, 1641, huile sur toile, 272 x 165 cm [En ligne] URL : https://upload.w (...)
  • 76 Elias Herckmans, « Journaal. Algemene Beschrijvinghe van Paraíba (1639) », Bijdragen en Mededeeling (...)
  • 77 Marcos Galindo, O governo das almas: a expansão colonial no país dos tapuias (1651-1798), op. cit., (...)
  • 78 José de Acosta, De procuranda indorum salute, Salamanque, Guillermo Foquel, 1589. Voir également Jé (...)

19Mais pourquoi Semedo compare-t-il les Chinois avec les « Tapuys » plutôt qu’un autre peuple du Brésil ? Le terme Tapuia comportait une connotation négative dans le vocabulaire des Portugais71 dont Semedo fait partie : ils distinguaient les « Indiens dociles » (Indios mansos, les Tupis), et les « Indiens sauvages » (Indios bravos, les Tapuias72, par ailleurs ennemis traditionnels des Tupis73). Les Hollandais ont aussi véhiculé une image négative des Tapuias, comme dans le tableau d’Albert Eckhout (ca. 1610–1665)74, où la femme Tapuia est représentée comme une cannibale75. Pour Elias Herckmans (1596-1644) – qui fut l’un des directeurs de la capitania da Paraíba durant la présence hollandaise au Brésil (1630–1654) – les Tapuias sont « ignorants » et « sans instruction76 ». L’usage du terme « barbare » pour qualifier ces Indiens s’inscrit aussi dans un discours spécifique des missionnaires en Amérique, visant à justifier leur action en insistant sur l’incapacidade natural77 des Indiens. Dans le prologue de son traité sur les missions publié à Salamanque en 1588, le père José de Acosta (ca. 1540-1640) – jésuite en Amérique espagnole – a détaillé une hiérarchie des barbares78 qui a pu inspirer la distinction opérée par Semedo, ainsi que son choix de mentionner parmi ceux du Brésil, les Tapuias plutôt que les Tupis.

  • 79 Michał Boym, « Flora sinensis ou traité des fleurs, des fruits, des plantes et des animaux particul (...)

20Cette distinction entre les Chinois et les Tapuias visait aussi à justifier l’action des missionnaires en Chine. Si en 1656, Boym intitulait une section de la Flora Sinensis « Des Provinces de la Chine et de l’excellence de ce pays par-dessus tous les autres79 », en 1642 Semedo argumentait sur l’avancement et la sophistication de la société chinoise. Préoccupé par les enjeux politiques de la mission chinoise, Semedo dresse dans sa relation un éloge de l’activité de la Compagnie de Jésus en Chine. Son discours vise à démontrer qu’il existait à l’époque une singularité du travail d’érudition mené par les jésuites de Chine, par rapport aux activités d’autres missions présentées comme inférieures :

  • 80 Álvaro Semedo, Histoire universelle de la Chine, op. cit., p. 252.

Il faut ajouter à l’étude de la langue [chinoise], l’étude des lettres & des caractères, qui est d’une peine incroyable, à cause de leur grand nombre & de leur diversité ; […] non seulement ils [les pères] les ont apprises parfaitement, les écrivent nettement, les lisent distinctement ; mais encore composent eux-mêmes des livres, & en ont déjà mis plusieurs en lumière, au profit des chrétiens, & à l’avancement de la religion. Et en vérité les Pères, qui s’emploient à la conversion des Chinois, méritent cette louange, que la langue étant si fâcheuse, & les lettres qui ont leur difficulté, qui n’est pas petite, demandant une étude particulière, ils parlent beaucoup mieux que ceux des autres missions, n’ayant besoin ni d’aide ni d’interprète, pour catéchiser, prêcher, converser avec les plus grands mandarins du royaume, & pour porter même une parole au roi, s’il en était besoin80.

  • 81 Charlotte de Castelnau-L’Estoile, « Les frontières religieuses dans le Brésil du xvie siècle : le c (...)
  • 82 Jacques Gernet, Chine et christianisme, action et réaction, Paris, Gallimard, 1982, p. 58, cité par (...)
  • 83 Ibid.
  • 84 On pourra lire aussi Charlotte de Castelnau-L’Estoile, « Entre curiosité et édification. Le savoir (...)

Face à ce monde chinois « culturellement prestigieux81 », il est possible de penser, comme Jacques Gernet – et comme le laisse entendre Semedo – que « la Chine et l’Inde furent, au moment de l’expansion maritime de l’Europe, les seuls pays du monde où fut tenté un réel effort d’adaptation des missionnaires à des civilisations étrangères82 » et que « la situation était toute différente là où Portugais et Espagnols s’étaient imposés par la conquête : l’évangélisation pouvait y être menée de façon plus autoritaire83 ». Depuis Gernet, les travaux menés notamment par Charlotte de Castelnau-L’Estoile du point de vue brésilien ont permis de « remettre en question ce dualisme entre les méthodes de conversion à l’égard des mondes des “barbares civilisés” [en l’occurrence les Chinois] et celui des “barbares sauvages” [en l’occurrence les Tupis]84 ». Elle montre ainsi que la méthode de l’adaptation-accommodation n’a pas été employée qu’en Asie. Dans la Relação de Semedo, de même que dans d’autres textes que nous avons cités tels que le récit de Le Gentil, nous constatons que les rapports de domination et les enjeux de pouvoir (entre les empires, comme au sein de la Compagnie de Jésus) affleurent dans les livres imprimés.

  • 85 James E. McClellan III, François Regourd, The Colonial Machine: French Science and Overseas Expansi (...)
  • 86 Guillaume-Thomas Raynal, Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des E (...)
  • 87 Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle. Essai philosophique, trad. anonyme, Königsberg, Frédéric (...)
  • 88 Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, op. cit., p. 46.

21Au xviiie siècle, en s’appuyant notamment sur la littérature viatique disponible, les philosophes des Lumières ont discouru sur les méfaits de la projection, par-delà les océans, des empires européens et de leurs « machines coloniales85 ». Dans l’édition de 1774 de l’Histoire des deux Indes, Raynal cible tout particulièrement les empires ibériques : « que saurait-on de la Chine, si les Portugais avaient pu l’incendier, la bouleverser, ou la détruire comme le Brésil ? Parlerait-on aujourd’hui de l’antiquité de ses livres, de ses lois & de ses mœurs ?86 ». De même Emmanuel Kant (1724-1804) interpelle son lecteur : « à quel excès d’injustice ne […] voit-on pas [les nations européennes] se porter, quand elles vont découvrir des pays et des peuples étrangers ! (ce qui signifie chez elles les conquérir). L’Amérique, les pays habités par les Nègres, les îles des épiceries, le Cap etc., furent pour eux des pays sans propriétaires, parce qu’ils comptaient les habitants pour rien87 », avant de souligner que « la Chine et le Japon, ayant appris à connaître par expériences les Européens, leur refusèrent sagement, sinon l’accès, du moins l’entrée de leur pays88 ». Dans la littérature de voyage, les peuples du Brésil et de Chine n’ont pas été rapprochés aussi systématiquement par les auteurs de l’époque moderne que l’ont été les Européens avec les Chinois. Certes le père Semedo compare les Chinois et les Tapuias du Brésil, mais plus que chez les auteurs qui ont voyagé en Chine, c’est dans les écrits des philosophes des Lumières que sont mises en regard l’histoire et les sociétés d’Amérique et d’Asie.

Conclusion

  • 89 François Hartog, Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, op. cit., p. 239.
  • 90 Ibid.

22Dans les écrits viatiques sur la Chine, au regard des traces de comparaisons-connexions qui convoquent le Brésil, il est possible de constater que la commensurabilité de ces parties du monde reposait moins sur les temps et les peuples que sur la nature et ses ressources. Nous constatons également que les rapprochements entre le Brésil et la Chine au sein d’un même discours ne sont pas exclusivement fondés sur l’emploi des figures de similarité telles que la comparaison et la métaphore. Les relateurs opèrent des rapprochements par l’utilisation d’unités de mesure communes qui permettent de questionner la commensurabilité des différentes parties du monde, ainsi que par la traduction et l’emploi de vocables étrangers qui introduisent une « couleur locale » en même temps qu’ils servent de preuve. Malgré la mise en évidence de quelques similarités, il apparaît enfin que les écrits sur la Chine sont globalement plus favorables à cette dernière qu’au Brésil. Dans ce contexte, les objets du comparatisme sont principalement les plantes, la répartition et la qualité de ces dernières (alimentaires et médicinales comme celles du sucre et du gingembre), le prix et l’origine des animaux (poules, canards), les richesses géologiques et minières telles que l’or, ou encore les paysages. Il apparaît que la construction des savoirs sur un espace comme la Chine fonctionne parfois par transposition d’objets et d’informations issues de contrées différentes – comme le Brésil – et que le rapprochement de l’une, « ne serait-ce qu’un instant89 », « peut aider à mieux faire voir l’autre90 ».

  • 91 « Les Provinces-Unies se constituent en opérateur de diffusion de savoirs, d’images et d’informatio (...)
  • 92 Par exemple, Vitorino Magalhaes Godinho, « Création et dynamisme économique du monde atlantique (14 (...)
  • 93 J. Lúcio de Azevedo, Épocas de Portugal económico, esboços de história, Lisbonne, A. M. Teixeira, 1 (...)

23Opérées par quelques relateurs qui ont voyagé dans le cadre de missions jésuites (Semedo, Boym et Jacquemin), d’ambassades (hollandaise en 1656 avec Nieuhof, anglaise en 1816 avec Ellis) ou de voyages marchands et d’exploration (Le Gentil), les comparaisons-connexions avec le Brésil sont des sources de premier plan pour cette enquête. Ces écrits viatiques s’inscrivent dans des intérêts multiples où les enjeux savants, marchands, politiques, et religieux s’entremêlent et se co-construisent. Ils rappellent aussi que les richesses décrites ont fait l’objet de convoitises, de conflits, et d’entreprises qui visaient à développer le commerce entre l’Europe et le reste du monde. Les sources que nous avons identifiées correspondent donc à différents moments de l’essor des puissances européennes : portugaise, hollandaise91, française puis britannique. De même, les marchandises du Brésil que nous avons trouvées dans les textes sur la Chine peuvent être classées dans la succession de cycles économiques décrits et discutés par les historiens92 depuis que Lúcio de Azevedo a écrit ses Épocas de Portugal económico, esboços de história93. Cette vision – que nous avons évoquée plus haut avec Braudel – est schématique, mais nous voyons surgir, au prisme des écrits sur la Chine, les objets de ces cycles brésiliens : le bois-brésil au xvie siècle, le sucre au xviie siècle, ainsi que l’or et les pierres précieuses ensuite.

  • 94 Rahul Markovits, « Connexions : comparaison, connexions et histoire globale », dans Dictionnaire hi (...)
  • 95 Ibid.

24Enfin, si Rahul Markovitz invitait ses lecteurs à faire de la comparaison « l’objet d’une histoire comparée au carré94 », nous n’avons parcouru qu’une partie du chemin, à partir des comparaisons et connexions opérées dans leurs livres par les acteurs eux-mêmes, entre le Brésil et la Chine95. L’exploration des récits de voyages en Amérique permettrait assurément d’aller plus loin et, peut-être, de confirmer le constat qui transparaît ici à partir des fragments rassemblés : dans la littérature de voyage, la commensurabilité entre le Brésil et la Chine reposait avant tout sur la nature, qui est à la fois l’espace dans lequel s’inscrit la mobilité mise en récit et l’origine de multiples ressources décrites et comparées en raison de leur importance pour les techniques ou le commerce.

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Notes

1 Guillaume-Thomas Raynal, Histoire philosophique et politique, des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, t. 1, Amsterdam, 1770, p. 310. Ce paragraphe ne figure pas dans les éditions de 1774 et 1780. On pourra lire notamment le dossier thématique « Raynal, les colonies, la Révolution française et l’esclavage », dans Outre-mers, t. 102, no386-387, 2015, p. 5-112. On pourra également consulter l’édition numérique ([En ligne] URL : https://0-artfl--project-uchicago-edu.catalogue.libraries.london.ac.uk/raynal-search) et les visualisations (https://cdhr-projects.anu.edu.au/raynal/) réalisées dans le cadre du projet Digitizing Raynal dirigé par Glenn Roe.

2 Domingo Francisco de San Antón Muñón Chimalpahin Cuauhtlehuanitzin, Las ochos Relaciones y el Memorial de Colhuacan, vol. I, texte établi et traduit par Rafael Tena, Mexico, Conaculta, 1998, p. 65, cité par Serge Gruzinski, Les quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Paris, Points, 2006 [2004], p. 27.

3 Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, Paris, Fayard, 2003, p. 19. Voir plus largement le « Chapitre premier. La production des récits de voyage ».

4 Céline Borello, « Les missionnaires européens des Mers du Sud (fin xvi-début xixe siècle) : de la foi dans le voyage au voyage pour la foi », dans Les Formes du voyage : Approches interdisciplinaires, Dominique Dinet, Jean-Noël Grandhomme et Isabelle Laboulais (dir.), Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2010, p. 25 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.pus.8168. Sur les missions religieuses entre l’Asie et l’Amérique, voir Elisabetta Corsi (dir.), Órdenes religiosas entre América y Asia. Ideas para una historia misionera de los espacios coloniales, Mexico, El Colegio de México, 2008 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.2307/j.ctv3f8q2w.

5 Rahul Markovits, « Connexions : comparaison, connexions et histoire globale », dans Dictionnaire historique de la comparaison, Nicolas Delalande (dir.), Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020, p. 26-28.

6 Comme Alain Guyot, « on utilisera ici le terme pour désigner indifféremment tout narrateur viatique, qu’il ait ou non participé au voyage ». Alain Guyot, Analogie et récit de voyage. Voir, mesurer, interpréter le monde, Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 29, note 3.

7 Ibid., p. 28.

8 Ibid., p. 35-45.

9 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, Presses universitaires de France, 1997, p. 177.

10 Daniela Bleichmar indique que la précision « réelle ou souhaitée » est une caractéristique de la cartographie et de la littérature viatique. Daniela Bleichmar, « The cabinet and the world: non-European objects in early modern European collections », Journal of the History of Collections, vol. 33, no3, 2021, p. 435-445, conclusion [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1093/jhc/fhaa059.

11 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 182.

12 Antonella Romano, Impressions de Chine. L’Europe et l’englobement du monde (xvie-xviie siècle), Paris, Fayard, « L’épreuve de l’histoire », 2016, p. 231.

13 Ibid., p. 245.

14 Ibid., p. 249.

15 Voir par exemple les noms énumérés dans l’article « Bois de Bresil » de Denis Diderot dans Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, t. 2, Paris, Briasson, 1752, p. 308, ENCCRE [En ligne] URL : http://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/article/v2-1609-73 ; Alexander von Humboldt, Examen critique de l'histoire de la géographie du Nouveau Continent et des progrès de l'astronomie nautique au xve et xvie siècles, Paris, Librairie de Gide, 1836, p. 324-325.

16 Fernão Mendes Pinto, Figuier Bernard (trad.), Les Voyages advantureux de Fernand Mendez Pinto, Paris, Arnould Cotinet et Jean Roger, 1645, p. 126 ; « Relation des Philippines faite par un religieux qui y a passé 18 ans » (p. 11-12) et « Relation de l’Empire du Japon » (p. 26) publiées dans Melchisédech Thévenot, Relation de divers voyages curieux qui n’ont point esté publiées ou qui ont esté traduites d’Hacluyt, de Purchas et d’autres voyageurs anglois, hollandois, portugais, allemands, espagnols et de quelques persans, arabes et autres auteurs orientaux, t. 2, Paris, Cramoisy, 1664 ; Martino Martini, « Description géographique de l’empire de la Chine », dans Melchisédech Thévenot, Relation de divers voyages curieux qui n’ont point esté publiées ou qui ont esté traduites d’Hacluyt, de Purchas et d’autres voyageurs anglois, hollandois, portugais, allemands, espagnols et de quelques persans, arabes et autres auteurs orientaux, t. 3, Paris, Cramoisy, 1666, p. 175 ; Eusèbe Renaudot (trad.), Anciennes relations des Indes et de la Chine, de deux voyageurs Mahométans, qui y allèrent dans le neuvième siècle, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1718, p. 4-5 ; Jean-Baptiste Du Halde, Description géographique, historique, chronologique, politique, et physique de l’empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, enrichie des cartes generales et particulieres de ces pays…, t. 3, Paris, Le Mercier, 1735, p. 468 ; Lettres Édifiantes et Curieuses, écrites des missions étrangères par quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus, t. 24, Paris, Nicolas Le Clerc, 1739, p. 379 ; Pierre Nicolas Le Chéron d’Incarville, « Catalogue alphabétique des plantes et autres objets d’histoire naturelle en usage en Chine… », dans Mémoires de la Société des naturalistes de Moscou, vol. 3, Moscou, Imprimerie de l’Université Impériale, 1812, p. 118.

17 Pierre Davity, Les Estats, empires, royaumes, seigneuries, duchez, et principautez du monde…, vol. 1, Saint-Omer, Charles Boscard, 1614.

18 Ibid., p. 568-625.

19 Pierre Davity, Le Monde ou la description générale de ses quatre parties…, Nouvelle edition, reveu, corrigé & augmenté… Par Jean Baptiste de Rocoles, Paris, Bechet et Billaine, 1660, p. 583.

20 Michał Boym, Flora Sinensis, Vienne, Matthaeus Rictius, 1656, f. Kr.

21 Michał Boym, « Flora Sinensis ou Traité des fleurs, des fruits, des plantes et des animaux particuliers à la Chine » dans Melchisédech Thévénot, Relations de divers voyages curieux…, Paris, Jacques Langlois, 1664, p. 26.

22 Ibid., p. 21.

23 Ibid.

24 Michał Boym, Flora Sinensis, op. cit., f. Dr.

25 Frédéric Tinguely, « Poétique de l’ananas », Viatica, H.S. no 5, 2022, [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.52497/viatica2407 § 3.

26 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 182.

27 Ibid., p. 196.

28 Nous n’avons pas trouvé, dans les textes sur la Chine que nous avons consultés, de démonstration concluant à la « supériorité » – pour reprendre le mot de Boym – de la nature brésilienne.

29 Jan Nieuhof, L’Ambassade de la Compagnie Orientale des Provinces Unies vers l’Empereur de la Chine…, t. 1, première édition française, Leyde, Jacob de Meurs, 1665, p. 78.

30 L’histoire du transport et de l’acclimatation des plantes à travers le monde a fait l’objet de plusieurs travaux. Deux thèses françaises peuvent-être citées en exemple : celle de Marie-Pierre Dumoulin-Genest, L’Introduction et l’acclimatation des plantes chinoises en France au dix-huitième siècle, Thèse de doctorat en histoire, sous la direction de Michel Cartier, Paris, École des hautes études en sciences sociales, 1994 et celle de Dora de Lima, Saveurs et savoirs du monde : circulations et appropriations de fruits tropicaux dans l’empire portugais atlantique (v.1550-v.1650), Thèse de doctorat en histoire sous la direction de Wolfgang Kaiser et Pedro Almeida Cardim, Paris, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2014.

31 Jean-Baptiste Labat, Nouveau voyage aux isles de l’Amerique contenant l’histoire naturelle de ces pays, l’origine, les moeurs, la religion & le gouvernement des habitans anciens & modernes…, t. 3, Paris, Guillaume Cavelier, 1722, p. 478.

32 Les notes de Bachelier constituent « le fond de cette relation », voir Pierre-Claude Durret, Voyage de Marseille à Lima : et dans les autres lieux des Indes Occidentales…, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1720, p. IX. Sur le sucre en Chine on pourra lire Françoise Sabban, « Sucre candi et confiseries de Quinsai : l'essor du sucre de canne dans la Chine des Song, xie-xiiie siècle », Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée, 35 ᵉ année, 1988, p. 195-214 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3406/jatba.1988.6686.

33 Jean-Baptiste Labat, Nouveau voyage aux isles de l’Amerique…, t. 1, Paris, Guillaume Cavelier, 1722, p. XXIV.

34 François Crouzet, « Le Brésil dans l’économie internationale (xvie-xxe siècles) », dans Le Brésil, l’Europe et les équilibres internationaux (xvie-xxe siècles), Katia de Keirós Mattoso, Idelette Muzard Fonseca dos Santos et Denis Rolland (dir.), Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 1999, p. 10

35 Fernand Braudel, Civilisation matérielle, Économie et Capitalisme, xvie-xviiie siècle, t. 2, Les Jeux de l’échange, Paris, Armand Colin, 1979, p. 181.

36 François Hartog, Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, Paris, Gallimard, 1980, p. 347.

37 Jan Nieuhof, L’Ambassade de la Compagnie Orientale des Provinces Unies vers l’Empereur de la Chine…, op. cit., t. 1, p. 78.

38 Lettres Édifiantes et Curieuses…, t. 11, Paris, Nicolas Le Clerc, 1715, p. 247.

39 Louis Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du roi la Boudeuse et la Flûte l’Étoile ; en 1766, 1767, 1768 & 1769, Paris, Saillant et Nyon, 1771, p. 8.

40 Guy Le Gentil de La Barbinais, Nouveau voyage autour du monde…, t. 2, Amsterdam, Pierre Mortier, 1728, p. 12.

41 Guy Le Gentil de La Barbinais, Nouveau voyage autour du monde…, t. 1, Amsterdam, Pierre Mortier, 1728, p. 8.

42 Ibid., p. 14.

43 Ibid.

44 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 155.

45 François Hartog, Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, op. cit., p. 249.

46 Sur Jean de Léry on pourra lire les articles du dossier « Les vies de Jean de Léry », Viatica, H. S. no 5, 2022 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.52497/viaticaHS5.

47 François Hartog, Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, op. cit., p. 250.

48 Michał Boym, « Flora sinensis ou traité des fleurs, des fruits, des plantes et des animaux particuliers à la Chine », dans Melchisédech Thévenot, Relations de divers voyages curieux…, op. cit., p. 21.

49 Ibid.

50 « Au Brésil ils l’appellent Bananas en Sirie et à Damas ils l’appellent Musa, c’est plutôt un arbuste qu’un arbre, et on la donne ordinairement aux éléphants : quoiqu’en six moi de temps la plante produise son fruit et qu’il murisse, il y en a toujours de meurs en toute saison dans les Indes, à cause qu’ils se succèdent les uns autres », ibid., p. 20.

51 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 170.

52 Ibid.

53 Auguste de Saint-Hilaire, Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes, t. 2, Paris, Grimbert et Dorez, 1830, p. 278-279. On pourra lire notamment Lorelai Kury, « Auguste de Saint-Hilaire : la botanique et l’expérience du voyage » dans Le Moment 1816 des sciences et des arts. Auguste de Saint-Hilaire, Ferdinand Denis et le Brésil, Claudia Damasceno Fonseca, Laura de Mello e Souza, Michel Riaudel et Antonella Romano (dir.), Paris, Sorbonne Université Presses, 2022, p. 221-244.

54 Ibid., p. 279, note 1.

55 Carl von Linné, Systema naturæ per regna tria naturæ…, Stockholm, Salvius, 1758.

56 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 170.

57 Ibid., p. 176-177.

58 Ibid., p. 177.

59 Henry Ellis, Voyage en Chine ou, Journal de la dernière ambassade anglaise à la cour de Pékin…, vol. 2, Paris, Delaunay et Mongie, 1818, p. 118.

60 François Hartog, Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, op. cit., p. 237.

61 Henry Ellis, Voyage en Chine ou, Journal de la dernière ambassade anglaise à la cour de Pékin…, op. cit., p. 239.

62 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 177.

63 La baie de Rio a aussi été comparée à celle de Manille par Charles-Hubert Lavollée (1823-1913) : « C’est, en effet, un grand et beau spectacle que la baie de Manille ! On peut la comparer à la baie de Rio-Janeiro. Elle forme un cercle presque parfait, garni d’une verte ceinture de forêts qui s’élèvent ou s’abaissent avec le niveau des montagnes », Charles-Hubert Lavollée, Voyage en Chine : Ténériffe, Rio-Janeiro, Le Cap, Ile Bourbon, Malacca, Singapore, Manille, Macao…, Paris, Rouvier et Ledoyen, 1852, p. 170. Lavollée compare aussi le Brésil et la Chine au sujet des processions chinoises qui lui rappellent celles qu’il avait vues plus tôt à Rio de Janeiro (p. 284).

64 Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, op. cit., p. 19.

65 Nous donnons ici deux exemples. Dans une lettre envoyée de Pékin en 1715, le père Dominique Parrenin (1665-1741) retrace la vie du frère Bernard Rhodes (1645-1715), qui avait voyagé avec le père Jean-François Pélisson (1657- après 1736 ?), sur un navire nommé le Petit Saint-Jean, passé au Brésil avant d’arriver en Chine en 1699. Lettres Édifiantes et Curieuses, écrites des missions étrangères par quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus, t. 14, Paris, Nicolas Le Clerc, 1720, p. 433 ; dans une lettre de 1780, le père Jacques-François-Marie-Dieudonné D’Ollières (1722-1780) s’interroge sur le sort de lettres qu’il avait expédiées à Rio de Janeiro et qu’il croyait perdues. Lettres Édifiantes et Curieuses, écrites des missions étrangères. Nouvelle édition. Mémoires des Indes et de la Chine, t. 26, Paris, J. G. Mérigot, 1783, p. 456. Wu Huiyi évoque deux autres missionnaires : Jean Testard (1663-1718) qui a passé six mois au Brésil en 1702 avant d’atteindre la Chine, et Jean-François Foucquet (1665-1741) qui a passé deux semaines au Brésil en rentrant de Chine vers 1721. Wu Huiyi, « “The Observations We Made in the Indies and in China”: The Shaping of the Jesuit’s Knowledge of China by Other Parts of the Non-Western World », East Asian Science, Technology, And Medecine, vol. 46, no1, 2017, p. 56 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1163/26669323-04601006. Sur les routes empruntées pour se rendre aux Indes Orientales, voir Philippe Haudrère, « Heurs et malheurs des voyages maritimes sur la route des Indes orientales au xviiie siècle », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, n121-3, 2014, p. 166 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/abpo.2853.

66 Louis Pfister, Notices biographiques et bibliographiques sur les Jésuites de l’ancienne Mission de Chine : 1552-1773, t. 1, Shanghai, Imprimerie de la Mission catholique, 1932, p. 144.

67 Álvaro Semedo, Histoire universelle de la Chine, Paris, Sébastien Marbre-Cramoisy, 1645, réédition de 1667, p. 42-43.

68 Ibid.

69 Marcos Galindo, O governo das almas: a expansão colonial no país dos tapuias (1651-1798), São Paulo, Hucitec, 2017, p. 19. Pendant l’époque moderne, le Brésil n’était pas un territoire homogène et unifié et plusieurs administrations coloniales ont existé.

70 Ibid., p. 35.

71 Michiel van Groesen, The Legacy of Dutch Brazil, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, p. 60 ; Carla Mary S. Oliveira, « Territory, Power, and Identities in the Captaincies of Northern Brazil (16th-18th centuries) », Portuguese studies review, vol. 14, n1, 2006, 2007, p. 258 ; Otto Zwartjes, Portuguese Missionary Grammars in Asia, Africa and Brazil, 1550-1800, Amsterdam, John Benjamins Publishing Company, 2011, p. 150.

72 Charlotte de Castelnau-l’Estoile, Marie-Lucie Copete, Aliocha Maldavsky et Ines G. Županov (dir.), Missions d'évangélisation et circulation des savoirs, xvie-xviiie siècle, Madrid, Casa de Velázquez, 2011, p. 389-390 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.cvz.7772.

73 Marcos Galindo, O governo das almas: a expansão colonial no país dos tapuias (1651-1798), op. cit., p. 41.

74 Rebecca Parker Brienen, Visions of Savage Paradise. Albert Eckhout, Court Painter in Colonial Dutch Brazil, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2006.

75 Albert Eckhout, Femme Tapuia, 1641, huile sur toile, 272 x 165 cm [En ligne] URL : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9d/Albert_Eckhout_Tapuia_woman_1641.jpg. Eckhout représente également une femme Tupinamba avec Enfant, 1641, huile sur toile, 274 x 163 cm [En ligne] URL : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/56/India_tupi.jpg.

76 Elias Herckmans, « Journaal. Algemene Beschrijvinghe van Paraíba (1639) », Bijdragen en Mededeelingen van het Historisch Genootschap, Utrecht, 1879, p. 360, cité par Britt Dams, « A poet at the borders of Dutch Brazil », dans The Dutch Trading Companies as Knowledge Networks, Siegfried Huigen, Jan L. De Jong et Elmer Kolfin (dir.), Leyde, Brill, 2010, p. 27.

77 Marcos Galindo, O governo das almas: a expansão colonial no país dos tapuias (1651-1798), op. cit., p. 42.

78 José de Acosta, De procuranda indorum salute, Salamanque, Guillermo Foquel, 1589. Voir également Jérome Thomas, « L’évangélisation des Indiens selon le jésuite Acosta dans le De procuranda indorum salute (1588) », Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires, n10, 2012 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cerri.942.

79 Michał Boym, « Flora sinensis ou traité des fleurs, des fruits, des plantes et des animaux particuliers à la Chine », dans Melchisédech Thévenot, Relations de divers voyages curieux…, op. cit., p. 16.

80 Álvaro Semedo, Histoire universelle de la Chine, op. cit., p. 252.

81 Charlotte de Castelnau-L’Estoile, « Les frontières religieuses dans le Brésil du xvie siècle : le chamanisme colonial des missionnaires jésuites et des Indiens tupinamba », Cahiers des Amériques latines, n67, 2011, [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cal.273 § 28.

82 Jacques Gernet, Chine et christianisme, action et réaction, Paris, Gallimard, 1982, p. 58, cité par Charlotte de Castelnau-L’Estoile, ibid., § 4.

83 Ibid.

84 On pourra lire aussi Charlotte de Castelnau-L’Estoile, « Entre curiosité et édification. Le savoir des missionnaires jésuites du Brésil », dans Sciences et religions. De Copernic à Galilée (1540-1610). Actes du colloque international. Rome 12-14 décembre 1996, Rome, École française de Rome, 1999, p. 131-157 [En ligne] URL : https://www.persee.fr/doc/efr_0223-5099_1999_act_260_1_5523.

85 James E. McClellan III, François Regourd, The Colonial Machine: French Science and Overseas Expansion in the Old Regime, Turnhout, Brepols, 2011.

86 Guillaume-Thomas Raynal, Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes, t. 3, La Haye, Gosse, 1774, p. 35. Voir aussi Guillaume-Thomas Raynal, Histoire philosophique et politique…, t. 1, La Haye, Gosse, 1774, p. 186.

87 Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle. Essai philosophique, trad. anonyme, Königsberg, Frédéric Nicolovius, 1796, p. 45. Voir aussi Cornelius de Pauw, « Discours préliminaire »,dans Recherches philosophiques sur les Américains ou Mémoires intéressants pour servir à l’histoire de l’espèce humaine, t. 1, Berlin, George Jacques Decker, 1768, et Michèle Duchet, Anthropologie et histoire au siècle des Lumières : Buffon, Voltaire, Rousseau, Helvétius, Diderot, Paris, François Maspero, 1971, p. 189.

88 Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, op. cit., p. 46.

89 François Hartog, Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, op. cit., p. 239.

90 Ibid.

91 « Les Provinces-Unies se constituent en opérateur de diffusion de savoirs, d’images et d’informations qui ne sont pas nécessairement produits par les Hollandais, mais que ces derniers parviennent à capitaliser dans des entreprises éditoriales dont la circulation européenne est sans équivalent » ; voir Claudia Damasceno Fonseca, Laura de Mello e Souza, Michel Riaudel et Antonella Romano (dir.), Le Moment 1816 des sciences et des arts. Auguste de Saint-Hilaire, Ferdinand Denis et le Brésil, op. cit., p. 29. Sur les Provinces-Unies, voir aussi Harold J. Cook, Matters of Exchange : Commerce, Medecine, and Science in the Dutch Golden Age, Yale, Yale University Press, 2007 ; Iris Kantor, Werner Thomas, Eddy Stols, Júnia Furtado (dir.), Um Mundo Sobre Papel: livros, gravuras e impressos flamengos nos impérios português e espanhol, São Paulo, EDUSP/UFMG, 2014 ; Benjamin Schmidt, Innocence Abroad. The Dutch Imagination and the New World, 1570-1670, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.

92 Par exemple, Vitorino Magalhaes Godinho, « Création et dynamisme économique du monde atlantique (1420-1670) », Annales. Économies, sociétés, civilisations, n5-1, 1950, p. 32-36 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3406/ahess.1950.1786.

93 J. Lúcio de Azevedo, Épocas de Portugal económico, esboços de história, Lisbonne, A. M. Teixeira, 1929.

94 Rahul Markovits, « Connexions : comparaison, connexions et histoire globale », dans Dictionnaire historique de la comparaison, Nicolas Delalande (dir.), op. cit.

95 Ibid.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Axel Le Roy, « Le Brésil dans les récits de voyages en Chine (xviie-début xixe siècle) : Analogies, connexions, commensurabilité »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 23 février 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3675 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3675

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Auteur

Axel Le Roy

CELLF, Sorbonne Université

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