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Dossier

Voix, corps et « amours nomades » : Les femmes du désert et les ambiguïtés du regard d’Isabelle Eberhardt

Voice, Body and “Nomadic Loves”: Women of the Desert and the Ambiguities of Isabelle Eberhardt’s Gaze
Vanezia Pârlea

Résumés

Consacré principalement à une analyse du dernier texte d’Isabelle Eberhardt, le volume de notes de route Sud Oranais, cet article examine une pluralité de regards que la voyageuse porte sur les « femmes du désert ». Suivant une progression allant d’une série de représentations assez stéréotypées et dépréciatives vers une perspective plus compatissante, voire empathique, cette étude s’attache ainsi à faire ressortir à la fois la complexité et les ambiguïtés du regard eberhardtien.

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Texte intégral

  • 1 Son œuvre est assez hétérogène et comprend de la correspondance, des journaux et des notes de rout (...)
  • 2 Elle périt sous les décombres de sa maison au cours d’une crue de l’oued à Aïn Sefra.
  • 3 Les deux volumes qu’Edmonde Charles-Roux lui consacre restent parmi les mieux documentés : Edmonde (...)
  • 4 Le suicide de son frère Vladimir, la mort de sa mère, Nathalie de Moerder, lors de leur premier vo (...)
  • 5 Isabelle Eberhardt, Écrits intimes : lettres aux trois hommes les plus aimés [1991], Paris, Payot (...)

1Les écrits d’Isabelle Eberhardt ont déjà fait couler beaucoup d’encre, surtout pendant ces dernières décennies, car, grâce aux efforts des éditeurs Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleu, chercheurs et lecteurs ont désormais accès à des versions restituées conformément aux manuscrits1. Mais le personnage fascine et intrigue depuis longtemps. En effet, à partir de sa mort prématurée, survenue en 1904 alors qu’elle avait à peine vingt-sept ans2, son parcours existentiel et viatique a fait l’objet de nombreuses tentatives de reconstitution et de décryptage, à commencer par les nombreuses biographies – plus ou moins romancées – qui lui ont été consacrées dans l’espoir de percer le mystère de cette destinée hors du commun3. Parmi les aspects les plus notables, rappelons le climat familial d’emblée déstabilisant pour cette jeune fille russe illégitime qui, née à Genève, n’en fera jamais un véritable chez-soi, les morts successives qui frappent cette famille étrange4, les longs voyages à travers le Maghreb sous une identité d’emprunt – celle de Mahmoud Saadi, le jeune taleb en quête d’instruction –, son mariage avec Slimane Ehnni, musulman d’Algérie de nationalité française et sous-officier de spahis, enfin son immersion culturelle prolongée ainsi que sa conversion religieuse à l’islam et son admission au sein de la confrérie soufie des Kadriya, suivant sa volonté exprimée ouvertement de « [s]’islamiser5 ».

  • 6 Comme ne manque pas de le remarquer à son tour Natascha Ueckmann dans son bel ouvrage Genre et ori (...)
  • 7 « […] her hybrid political and sartorial practices were all relied on as empowering strategies in h (...)
  • 8 Voir le chapitre « Allahou Akbar! He is a Woman: Colonialism, Transvestism, and the Orientalist Pa (...)
  • 9 Sur la question de son ambivalence, voir aussi mon article « “Où est la frontière ?ˮ Isabelle Eber (...)

2Cet itinéraire excentrique et spectaculaire pourrait expliquer un certain penchant à l’idéalisation de la part de ses biographes et même d’un certain nombre d’exégètes, ainsi que l’accent mis moins sur ses écrits que sur la vie de la voyageuse elle-même, les auteur(e)s s’étant plus d’une fois laissés séduire en tout premier lieu par « l’aspect émancipateur des voyages6 » qui, bien qu’indéniable, se doit d’être contrebalancé par une perspective plus nuancée. En effet, se penchant de plus en plus sur son œuvre, la critique récente, surtout anglo-saxonne, s’est employée à y déceler l’influence du discours masculin européen, dominant à l’époque, même dans nombre de récits de voyage au féminin, en pointant du doigt une certaine « complicité » avec le système colonial en place. Quoique pleinement justifié, ce regard critique devrait cependant, à mon sens, bien se garder de tomber dans l’autre extrême, à l’exemple de Lynda Chouiten, dont la thèse radicale7 risque d’apparaître pour le moins réductrice. Une perspective plus équilibrée avait d’ailleurs été proposée par Ali Behdad, dont l’hypothèse du « parasite orientaliste8 » me semble tout à la fois plus nuancée et plus susceptible de rendre compte de l’ambivalence9 des attitudes et de la complexité de la pensée d’Isabelle Eberhardt.

  • 10 Ce manuscrit ayant été retrouvé dans un piètre état sous les décombres de la maison de l’autrice qu (...)

3Dans ce qui suit, je me propose, pour ma part, de mettre en lumière les ambiguïtés du regard d’Isabelle Eberhardt concernant « les femmes du désert », en m’appuyant principalement sur le volume de notes de route intitulé Sud Oranais. Plusieurs raisons justifient le choix de ce corpus. S’agissant du dernier manuscrit rédigé par Isabelle Eberhardt en 1903-190410, celui-ci retrace l’expérience viatique de ses dernières années d’existence, qui la voient parcourir le Sahara algérien en tant que reporter de guerre ; elle était à l’époque envoyée spéciale du quotidien La Dépêche algérienne à la frontière marocaine où s’affrontaient l’armée coloniale et les tribus encore insoumises, d’où elle enverra régulièrement des chroniques, alors qu’elle partageait la vie des soldats et des Bédouins en se faisant passer la plupart du temps pour Mahmoud Saadi. Cet ultime texte – qui d’ailleurs, parmi tous les ouvrages d’Eberhardt, s’apparente le plus au genre du récit de voyage – est également porteur d’une dernière expression de ses « vues » sur bon nombre de questions.

  • 11 Pour une analyse de l’espace du désert comme lieu d’intimité chez Isabelle Eberhardt, voir mon art (...)
  • 12 Isabelle Eberhardt, Sud Oranais, Paris, Éditions Joëlle Losfeld, 2003, p. 57. Les références à cet (...)

4L’ouvrage se remarque en outre par la construction d’un imaginaire du désert particulièrement riche et puissant, dont l’originalité découle en tout premier lieu des connotations non seulement féminines, mais aussi maternelles11 que cet espace revêt parfois dans ce recueil, alors qu’il engendre d’habitude, au sein de « la littérature du désert », un topos plutôt masculin. Retenons à titre d’exemple ce passage très suggestif : « Ces soirs-là, pour chercher les aspects connus et aimés du vrai désert berceur, je m’enfuis vers Djenan ed dar…12 ». En effet, Isabelle Eberhardt propose une véritable poétique du désert, conçu tantôt comme un espace de solitude, vide, immense, infini, tantôt comme le royaume des nomades, sillonné en long et en large par les Bédouins, par les soldats, mais aussi, parfois, par les « femmes du désert ».

  • 13 Il faut toutefois préciser que sa misogynie concerne non seulement les femmes orientales, mais aus (...)
  • 14 Ses affres identitaires, impliquant la relation problématique qu’elle entretient avec sa propre fé (...)

5Car c’est enfin, entre tous les écrits d’Isabelle Eberhardt, celui qui s’intéresse le plus à la présence féminine, un sujet qui mobilise assez peu à l’ordinaire l’imagination et les pensées de la voyageuse, attirée la plupart du temps par la découverte d’un monde oriental éminemment masculin. Sur la question féminine, Isabelle Eberhardt semble être – il faut en convenir – moins en avance sur son temps, s’avérant tout aussi misogyne13 que bien d’autres femmes voyageuses de l’époque, ce qui va à l’encontre de l’image de féministe acharnée qu’on avait pu se faire d’elle par le passé. Cela s’explique aussi, entre autres choses, par la relation extrêmement tendue qu’elle avait avec sa propre féminité14.

  • 15 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme, op. cit., p. 305.

6Qui sont ces « femmes du désert » qui peuplent tant bien que mal l’univers textuel d’Eberhardt, malgré une dominante masculine indéniable ? La perspective – qui s’inscrit d’emblée dans le cadre d’un Maghreb vu comme une mosaïque ethnique –, s’avère, du moins à première vue, assez stéréotypée et racialisante, comme cela arrive aussi chez d’autres voyageuses de son époque, relevant d’une « classification stéréotypée basée sur la race (la Berbère, l’Arabe, la Kabyle, la Mozabite, la Juive, la Bédouine15) ». Ce type d’approche s’applique cependant dans une certaine mesure aussi bien aux femmes qu’aux hommes, y compris aux Européens – expression des généralisations spécifiques d’un certain rapport à l’altérité, où l’Autre, quel qu’il soit, est placé au rang de type, de catégorie.

  • 16 Cette notion renvoie à un type particulier de rapport à l’Autre, défini comme « spéculatif » par F (...)

7La femme apparaît ainsi dans un premier temps – et d’ailleurs de manière dominante – comme un objet de contemplation, d’évaluations, de jugements axiologiques. C’est pourquoi la question du regard s’avère, en outre, primordiale. Car la vue, et plus particulièrement l’observation, conduit à la représentation, à travers la situation d’extériorité qu’elle procure au sujet observant face à l’objet observé. Ainsi la voyageuse va-t-elle bénéficier en l’occurrence de ce que les philosophes de l’altérité appellent la posture du tiers observateur16, celle qui assure l’objectivation, voire la conceptualisation de l’Autre ; et ce n’est pas un hasard si le terme de « vision » revient si souvent sous la plume d’Isabelle Eberhardt.

8La question centrale sera ainsi de voir quels sont les types de regards et, partant, de représentations des femmes du désert que le texte d’Isabelle Eberhardt recèle. Car, au-delà des tendances globales mentionnées ci-dessus – où l’Autre féminin est contemplé et pensé dans le cadre d’un espace cognitif classifiant, propre à saisir les types et non les individualités –, on peut toutefois identifier également certaines saisies plus fines des particularités individuelles.

Le regard méprisant

  • 17 Voir Zygmunt Bauman, Postmodern Ethics, Londres, Blackwell Publishers, 1995.
  • 18 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme, op. cit., p. 150.

9Ce premier type de regard est également le plus terrible, la distance maximale par rapport à l’objet considéré entraînant le recul, le rejet, voire la répulsion ou carrément la fuite. Et ce n’est pas un hasard si ce sont des groupes de femmes qui en deviennent la cible, reléguées ainsi dans l’indifférenciation, et situées, comme dirait Zygmunt Bauman, au « pôle de l’anonymat17 ». C’est le cas de ces « [f]emmes loqueteuses, minables, roulées dans de vieux haïk de laine sale, traînant leurs savates dans la boue… » (SO, p. 137), qu’elle observe à peine dans les rues de la ville d’Oujda – image qui renvoie d’ailleurs au « stéréotype de la musulmane sale18 ».

10Au plus bas de l’échelle se situent, sans trop de surprise peut-être, celles qu’elle appelle les Négresses, traitées souvent comme un type féminin dominé par son « animalité caressante » (SO, p. 143), sans que les exemples plus individualisés en soient exclus pour autant, surtout dans des nouvelles comme Joies noires – dont il sera question un peu plus loin –, texte intéressant, mais qui confirme pleinement le portrait stéréotypé de « ces femmes de couleur » :

[…] toute la féminité noire s’abandonne à l’instinct, et ses querelles sont aussi futiles que ses amours. Parfois, dans les cours, éclatent des disputes criardes, qui précèdent des pugilats et des bondissements de nu au soleil (SO, p. 183).

  • 19 On en veut pour preuve la réflexion suivante, où l’on voit s’esquisser une certaine remise en ques (...)

S’il s’agit bien d’un regard racialisant, voire profondément contempteur et raciste, elle semble avoir conscience toute la première de ses préjugés de race, sans pouvoir toutefois s’en départir19.

11Un exemple saisissant est le portrait bien individualisé de Meriema, la vieille folle, dont on apprend la triste histoire : esclave chez les musulmans, cette femme mariée, « pieuse, tranquille, sensée », avait perdu son fils et, du coup, la raison. Chose intéressante, elle avait également cessé de parler arabe et s’était remise à parler « le kouri, vague langue nègre saharienne ou soudanaise » (SO, p. 49). La description suivante est on ne peut plus parlante :

Un corps nu, déjeté, déchu, des seins vides, pendants, une chair noire, affaissée, souillée d’ordures et de terre. Une tête crépue et rase de garçon, une face maigre, ridée, une bouche large et épaisse s’ouvrant sur de fortes dents jaunes, et des yeux à fleur de tête, de pauvres yeux de bête malade : un masque tristement simiesque de souffrance, de crainte et d’égarement (SO, p. 48).

  • 20 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme, op. cit., p. 12.

Le procédé de l’animalisation, censé induire un effet de déshumanisation, assez fréquent en tant que technique de dépréciation de l’Autre en général, sous-tend en l’occurrence le thème de la décrépitude, de la dégradation autant extérieure qu’intérieure. Il s’agit une fois de plus d’un cliché assez répandu dans les récits de voyages féminins du long xixe siècle, celui de la femme-victime, allant dans le sens d’une volonté de démythifier et de désexualiser l’Orient et, par là même, d’apporter « un correctif à l’imaginaire masculin de la femme fatale orientale20 ».

12Et pourtant, à la fin de ce petit texte intitulé Meriema, la représentation profondément répulsive de cette femme du désert prend des accents inattendus :

J’ai rencontré Meriema, pour la dernière fois, un soir de départ. Il était très tard ; la lune décroissante se levait, blafarde, comme furtive, sur la plaine bleue. Et Meriema dansait, toute nue et toute noire, seule, sur une dune basse (SO, p. 51).

Ainsi est-il loisible, dès cette première rubrique, de déceler une certaine ambiguïté du regard d’Eberhardt à travers cette transfiguration de la déchéance, à la lumière blafarde du décor désertique.

  • 21 J’emploie ici ce terme d’origine gnostique tel qu’il est repris et réinterprété par David Le Breto (...)

13Toujours est-il que nous avons affaire dans les exemples précédents à une ensomatose21, à une sorte de chute dans le corps de ces femmes qui semblent ainsi être complètement réduites soit à leurs instincts, soit à une chair affaissée et souffrante, et où la corporalité semble épuiser leur être tout entier.

Le regard érotisant

  • 22 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme, op. cit., p. 141.
  • 23 Bénédicte Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin. Voyageuses au xixe siècle, Amsterdam/Atla (...)

14Ce deuxième cas de figure, qui oscille entre la même réduction au corps et l’esthétisation, est généralement spécifique au regard colonial masculin. Même si l’on n’a pas affaire chez Isabelle Eberhardt à une désexualisation complète de la représentation de la femme orientale, comme chez d’autres femmes voyageuses, qui « déconstruisent les images reçues22 » masculines, on peut tout de même y déceler les spécificités d’un regard féminin, où c’est « l’Autre qui regarde l’Autre23 ». Donc, si l’image de la femme demeure sexualisée de temps à autre, cette charge érotique est délestée d’un quelconque fantasme de possession, traduisant plutôt une domination par le regard à travers la dévaluation axiologique que cette attitude implique.

15Une autre différence est, à mon sens, le fait que ce n’est pas la femme arabe qui fait l’objet de ce type d’approche, mais toujours la Négresse, qui apparaît comme un concentré explosif de sensualité :

Parmi ces femmes de couleur règne un grand relâchement de mœurs. Pour quelques sous, pour un chiffon, et même pour le plaisir, elles se donnent à n’importe qui, arabe ou Nègre. Elles font ouvertement des avances aux hôtes et s’offrent avec une impudence inconsciente, drôle souvent (SO, p. 183).

  • 24 Noirs, anciens esclaves.
  • 25 « Joies noires », dans Isabelle Eberhardt, Amours nomades, Paris, Éditions Joëlle Losfeld, 2003, p (...)

Il est aussi intéressant de voir que les bénéficiaires sont non pas les Européens, mais les autochtones. Il en va de même dans la nouvelle Joies noires où, autour des trois « Négresses » qui dansent, viennent s’assembler des Soudanais, des kharatine24 et des métis ; il n’y a qu’« [u]n seul Blanc parmi eux, un spahi, fine figure d’Arabe des Hauts Plateaux, l’amant de la belle Négresse25 » :

  • 26 Ibid., p. 155.

De ce taudis noir s’exhale une sensualité violente, exaspérée jusqu’à la folie et qui finit par devenir profondément troublante. […]
Il fait bon s’en aller au galop, par la brise fraîche de la mi-nuit, sur la route déserte, fuir la griserie sombre de cette terrible orgie noire26.

Au-delà d’une sorte de fascination teintée de la même répulsion, déjà identifiée précédemment, que les danseuses noires inspirent à la voyageuse, force est de remarquer sa réaction finale (c’est d’ailleurs la dernière phrase de la nouvelle) : fuir. C’est ainsi que, malgré l’ambivalence du vocabulaire employé pour décrire l’atmosphère de ce « taudis noir », dont la meilleure expression est l’oxymore « griserie sombre », le désert apparaît comme le refuge par excellence, espace de la solitude et de la libération de ces impressions contradictoires et, somme toute, pesantes – en l’occurrence, il faut bien le dire, le désert sans ses femmes.

Le regard contemplatif

  • 27 Denise Brahimi, Requiem pour Isabelle, Paris, Publisud, 1983, p. 84.

16Un troisième type de regard s’affirme à travers les notes de route du Sud Oranais : il s’agit d’un regard contemplatif qui, sans arracher la femme à son statut d’objet, introduit au niveau de la distance qui persiste entre le sujet observateur et son objet de contemplation une certaine neutralité axiologique. En effet, Isabelle Eberhardt « s’essaie à la description pittoresque, qui laisse toujours son objet à bonne distance, et hors de portée de toute sympathie27 ». Le petit texte intitulé, de manière suggestive, Vision de femmes rend compte de ce type d’esthétisation somme toute assez convenue : « Comme tous les soirs, les femmes venaient à la fontaine, et je regardais leur procession lente et la splendeur de leurs haillons dans la lumière. » (SO, p. 193) Au milieu de ce tableau d’ensemble, deux jeunes femmes se séparent du groupe et s’arrêtent sous une voûte, donnant lieu à des descriptions individualisées. Si les yeux de la « négresse soudanaise » conservent cette « douceur animale » déjà familière, la « mulâtresse […] était belle, et d’une étrange beauté, avec son sombre et fin profil aquilin, ses grands yeux tristes, ses lèvres voluptueuses et arquées découvrant des dents aiguës » (SO, p. 193).

  • 28 Robe des femmes du Sud.

17Le lecteur se retrouve devant un véritable tableau orientaliste dont la dimension picturale est manifeste, renforcée également à travers tout un jeu chromatique qui se reflète dans la description des vêtements et des éléments du décor. Ainsi « [u]ne mlahfa28 jaune citron » s’enroulait-elle autour du corps de la première femme, alors qu’« [u]ne mlahfa de laine rouge, d’une teinte de sang pâli, drapait souplement » les « formes pures » de la deuxième. La perspective orientalisante est renforcée non seulement à travers les couleurs vives dont la scène est rehaussée, mais aussi grâce à la synesthésie qui met encore mieux en valeur le symbole central du tableau, à savoir le voile :

Une brise légère agita leurs voiles qui répandirent leur odeur pénétrante de cannelle poivrée […]. Contre le fond gris rosé de la muraille, les deux femmes restèrent longtemps à bavarder dans la lueur violette du soir, qui s’assombrissait peu à peu sous l’arcade de la porte (SO, p. 194).

Malgré cette esthétisation dont les deux jeunes femmes en train de « bavarder » font l’objet, et dont la sobriété et la suavité n’ont plus rien à voir avec le ton dépréciatif et hautain des fragments antérieurs, l’impression qui s’en dégage est celle d’une distance infranchissable entre elles et la voyageuse, comme si un mur invisible devait les séparer à jamais. Ce n’est toutefois plus le corps matériel – sensuel et pulsionnel –, qui y est représenté, mais plutôt un corps-image. Qui plus est, cette insistance nouvelle sur le visage annonce déjà la possibilité d’un dernier type de regard.

Le regard empathique 

  • 29 Denise Brahimi, Requiem pour Isabelle, op. cit., p. 85.

18Comme le remarque aussi Denise Brahimi, parmi les « femmes qu’Isabelle mentionne avec quelque intérêt29 » figurent en bonne place les prostituées et les maraboutes. Ces deux profils féminins connaissent effectivement une certaine réhabilitation comme cas de figure extrêmes et également éloignés des normes de la « féminité » traditionnelle telle qu’elle était conçue dans les deux univers culturels qu’Isabelle Eberhardt connaissait en profondeur. Bien qu’antagoniques, l’une incarnant la sexualité orgiaque de la femme-corps et l’autre la spiritualité comme désincarnée de la femme-esprit, elles sont toutes deux l’expression d’une même féminité marginale et transgressive, à l’image de la sienne propre.

19Si la représentation de la prostituée peut relever également – comme nous venons de le voir – tout à la fois d’un regard érotisant et esthétisant, une autre hypostase la range plutôt du côté de la femme-victime, à même de susciter la compassion d’Isabelle Eberhardt, comme lorsqu’« une duègne hardie avait amené quelques vagues hétaïres, épaves des bouges de Saïda et Sidi bel Abbès » (SO, p. 31). L’image de l’hétaïre-épave, symbole de la décrépitude et d’une vie de misère et de dénuement, qui n’est pas sans rappeler celle de Meriema la folle, est assez fréquente sous la plume d’Isabelle Eberhardt et s’inscrit dans cette tendance déjà mentionnée et assez répandue parmi les femmes voyageuses de démythifier et de désexotiser l’imaginaire masculin d’un Orient fantasmé, ce rêve de luxe et de volupté auquel vient se substituer un regard compatissant, voire empathique.

  • 30 Soldat algérien.

20C’est aussi le cas, du moins dans une certaine mesure, du texte intitulé Coin d’amour, exemple extrêmement intéressant de l’efficacité du travestissement masculin de la voyageuse qui, en se faisant passer pour un « fils de grande tente » (SO, p. 96), réussit à s’introduire, grâce à son compagnon, le mokhazni30 Abdelkader, dans une « maison de joie » située à Zenaga, tout près de Figuig, « l’oasis reine » (SO, p. 88) :

  • 31 Corps supplétif de la gendarmerie ou de l’armée, composé de ressortissants algériens. Le terme dés (...)
  • 32 Prière du milieu de l’après-midi.
  • 33 Direction de la Mecque.

Comme toutes les prostituées arabes, quand elles n’ont pas été contaminées par le contact des soldats, ces trois femmes se tiennent bien, sans obscénité de gestes et de langage.
Elles sont gaies pourtant et nous prodiguent tantôt des (caresses) très réservées tantôt des agaceries enfantines et des allusions […], mais très voilées. […]
Marhnia, avec son petit accent gazouillant de Marocaine, me parle d’Oujda qu’elle voudrait bien revoir et où elle a pourtant souffert, avec les soldats du makhzen31 et les jeunes débauchés des écoles.
Elle me conte sa vie là-bas, dans un taudis de la casbah, au milieu des querelles et des rixes souvent sanglantes, passant, […] de l’un à l’autre, tiraillée, ballottée comme une pauvre chose […] tant bien que mal à travers les tourmentes. […]
C’est l’heure de l’asr32, la prière de l’après-midi. […] Marhnia elle aussi nous quitte […].
Quand elle revient, son visage, ses bras et ses pieds nus sont humides et des gouttes claires coulent encore sur le bronze doré de sa peau.
Très grave et très lointaine de ce qu’elle était tout à l’heure, l’insouciante amie des chameliers et des soldats marocains, elle se tourne vers la guebla33 et prie, à voix basse, se prosterne […] dans la poussière avec le cliquetis sonore de (ses bracelets) (SO, p. 97-100).

  • 34 Sur ce sujet, voir Alain Buisine, L’Orient voilé, Paris, Zulma/Calmann-Lévy, 1993.

Malgré la remarque généralisante du début – « comme toutes les prostituées arabes » –, le regard qu’Isabelle Eberhardt porte sur celles-ci est empreint de bienveillance, soucieuse qu’elle est de faire ressortir, à travers des expressions comme « sans obscénité de gestes et de langage », « caresses très réservées », « agaceries enfantines », « allusions […] voilées », non pas leur sensualité, mais paradoxalement leur pudeur presque enfantine. Le terme « voilées » me semble particulièrement significatif dans le contexte de ce « coin d’amour », comme si celle qui se cache elle-même sous un masque voulait recouvrir ces jeunes femmes d’un voile protecteur, en une sorte de geste symbolique d’envoilement34.

  • 35 Francis Affergan, Exotisme et altérité. Essai sur les fondements d’une critique de l’anthropologie(...)

21Et ce n’est peut-être pas un hasard si, au fil du texte, les trois jeunes femmes reçoivent toutes des noms, marque de leur individualisation aux yeux de l’observatrice : Reguia l’aînée, la très jeune « mulâtresse » Khedidja, « presque une enfant », enfin la belle Marhnia qui « fait les honneurs du logis ». L’élément-clé du fragment est toutefois le discours de cette dernière. Même si ce n’est que de manière indirecte, le texte nous fait entendre la voix de Marhnia avec, en plus, des modulations très caractéristiques ; ainsi, non seulement elle parle à l’autrice avec « son petit accent gazouillant de Marocaine », mais elle lui « conte » son histoire, preuve d’un rapport d’intimité et de confiance qui s’installe entre elle et son hôte de passage. Rendre la voix à cette sans-voix fait du même coup que Marhnia n’apparaît plus seulement comme cette « pauvre chose », comme un objet « tiraillé et ballotté […] de l’un à l’autre ». Car faire résonner la voix de l’Autre signifie, comme le remarque Francis Affergan, le/la représenter non seulement comme « sujet parlable, parlé », mais aussi comme sujet « parlant35 ».

22La fin du fragment est également très « parlante ». Ici, on n’entend plus Marhnia, à moins que ce ne soit « à voix basse ». Ici on (entre)voit son visage, un visage tout autre – car elle nous apparaît « [t]rès grave et très lointaine de ce qu’elle était tout à l’heure ». Le geste même de se prosterner en se tournant en direction de la Mecque est hautement symbolique : ce n’est plus l’observateur européen qui détourne son regard, c’est l’observée elle-même qui lui tourne le dos pour prier. C’est non seulement l’image d’une dignité humaine retrouvée, mais aussi d’une intimité personnelle et d’une spiritualité inaccessible et imprenable, propre à un sujet à part entière.

  • 36 Denise Brahimi souligne à son tour « [c]ette présence de la mère morte, à tous les moments d’une v (...)
  • 37 « La Derouicha », dans Isabelle Eberhardt, Amours nomades, op. cit., 2003, p. 93.
  • 38 Village du Sahara.
  • 39 Ancien État qui avait La Mecque pour capitale.
  • 40 Il s’agit du marabout de la zaouïa de Kenadsa où Isabelle Eberhardt sera accueillie pendant quelqu (...)

23C’est peut-être aussi cette spiritualité insolite, qui en fait un être à part, qui la rapproche – de manière paradoxale – de cette deuxième figure d’exception, la maraboute, qui connaît elle aussi des variations. Elle renvoie d’une part à l’idée de maternité, peut-être aussi en vertu d’une association que l’image de sa mère disparue lui inspirait, celle de la maternité et de la sainteté, symbolisée par l’appellation – fréquente dans ses écrits – l’Esprit Blanc36. Elle peut être aussi – comme dans la nouvelle La Derouicha – une femme victime des terribles amours nomades, brisée non seulement en tant que femme, mais en tant qu’être humain, dont l’« âme éteinte37 » ne brûle plus que pour Dieu. Ou alors elle fait figure de femme d’exception, à l’exemple de Lella Khaddoudja, la maraboute voyageuse, dont « l’âme un peu aventureuse » lui avait inspiré un beau jour le désir de « quitter pour toujours son ksar38 natal », « car elle désirait vivre et mourir sur le sol sacré du Hedjaz39 » (SO, p. 198-199). Enfin, celle qu’elle désigne tout simplement comme Lella (Madame), la mère de Sidi Brahim40, figure quasi invisible, mais dont « on sent partout [le] pouvoir ». Avec la maraboute voyageuse et « cette vieille reine mère musulmane », « crainte et vénérée de tous » (SO, p. 183), nous sommes déjà très loin, voire à l’opposé des épaves humaines évoquées au début.

24Finalement, ce qui s’avère particulièrement intéressant, c’est peut-être, au-delà de l’existence en soi de ces différents types de regards, parfois assez stéréotypés, qu’Isabelle Eberhardt porte sur « les femmes du désert », leur coexistence. Car ce qui apparaît ici comme une progression graduelle est plutôt une alternance, faite de variations, parfois assez fines, à même d’introduire de multiples nuances, renforçant ainsi l’ambiguïté de la « vision » d’ensemble.

  • 41 Sur la question des femmes comme « un groupe sans voix », voir Natascha Ueckmann, Genre et orienta (...)

25Voici un dernier exemple, qui non seulement redonne une fois de plus la voix aux sans-voix que sont souvent les femmes du désert41, mais qui met encore mieux en lumière la dimension intersubjective de ces rapports interculturels, exemple qu’on pourrait ranger sous la rubrique « amours nomades » – car « [p]as banales, ces amours nomades… » (SO, p. 127). Si, dans les nouvelles publiées sous ce titre, il est également question d’amours entre des jeunes hommes européens et des jeunes filles indigènes (comme dans Le Major ou Yasmina par exemple), dans le recueil Sud Oranais ces amours sont strictement intraculturelles, comme dans le passage ci-dessous, où Isabelle Eberhardt, alias Si Mahmoud, accompagne le Bédouin Taïeb, qui veut s’engager au makhzen, à la recherche d’une mule pour continuer leur voyage :

Taïeb a une idée : il veut aller à la recherche d’un certain Tidjani […] qui possède une mule.
Derrière la redoute, sous une petite tente en loques, nous trouvons la femme de Tidjani, flétrie, la peau tannée par le soleil, mais qui a dû être belle jadis. […]
Taïeb, qui croit fermement à la réalité de Si Mahmoud le Constantinois, me cligne de l’œil en souriant, quittant sa belle gravité de tout à l’heure.
Hassouna est du Djebel Amour, du pays des belles filles. Taïga s’accoude sur un vieux coussin en laine pour mieux regarder la bédouine à qui il dit, sur un ton d’une tendresse voulue :
– Tu te souviens, il y a deux ans, à Duveyrier ? Hassouna nie avec énergie, mais aussi avec un rire trouble qui la dément.
– Quoi, à Duveyrier ? Tu es fou, et tu mens. Entre toi et moi il n’y a que le bien…
– Bien sûr ! Y a-t-il un bien comparable à celui-là ? Parle, parle, comme l’oiseau menteur qui pond et qui s’envole en reniant ses œufs ! Si je ne te connais pas, moi, qui donc te connaît ?
– Mon père qui m’a engendrée ! […]
Tidjani arrive. Il ne semble nullement étonné de nous trouver sous la tente avec sa femme. […]
Pendant que son mari va chercher sa mule, l’hétaïre assagie nous questionne amicalement, et nous parle d’elle-même.
Elle vit là, où la poudre parle tous les jours, et elle garde la plus étonnante insouciance. […]
Elle dit en plaisantant que, parmi les Ouled Abdallah pillards, il y a de beaux et fiers garçons, et qu’elle les accueillerait bien volontiers si elle ne craignait pas le couteau de son mari.
Elle dit tout cela avec mille agaceries pour Taïeb. Parfois, pourtant, il y a comme une ombre de nostalgie qui passe sur son visage vieilli, quand elle parle des collines du Djebel Amour natal (SO, p. 24-26).

Bien qu’elle soit désignée à travers l’expression « hétaïre assagie » et faisant l’objet de propos dépréciatifs concernant le déclin de ses charmes, la Bédouine Hassouna s’affirme par sa forte personnalité. Elle n’a pas grand-chose d’une femme-objet, soumise et effacée, même plus la beauté, bien qu’elle se soit entre-temps mariée – c’est plutôt son mari Tidjani qui semble dupe des taquineries des anciens amants. D’ailleurs, dans cette tente de nomades règne plutôt une insouciance et une légèreté coquines, l’atmosphère n’ayant rien de ces histoires de passions et de jalousies terribles et meurtrières qu’on retrouve ailleurs sous la plume d’Isabelle Eberhardt. La coquetterie, voire l’effronterie de Hassouna contribuent à brouiller les catégories toutes faites, ce à quoi s’ajoute la profonde ambiguïté de son statut d’ancienne hétaïre et d’épouse.

26La dynamique de l’échange est, par ailleurs, particulièrement intéressante. Loin d’une quelconque « complicité » avec le discours colonial dominant, comme cela arrive souvent chez les femmes voyageuses, si complicité il y a, c’est bien celle entre Taïeb, l’ancien amant de Hassouna, et son compagnon Si Mahmoud, dont il ne met point en doute la réalité. Ainsi Isabelle Eberhardt a-t-elle accès à un type de sociabilité arabe intergenrée qu’elle n’altère aucunement, grâce à son travestissement à même d’effacer complètement son altérité potentiellement inconfortable. En effet, elle n’est pas un « corps étranger », mais un corps familier et, par là même, négligeable, qui ne fausse pas l’échange.

27C’est ce qui fait aussi qu’en l’occurrence Si Mahmoud n’est plus un « tiers observateur » qui se tient à distance, mais un tiers « observateur-participant » extrêmement proche. La différence entre les deux postures est immense ; il ne s’agit plus d’un regard dominateur, surplombant, mais d’une participation, bien qu’indirecte, à l’intimité de l’ancien couple d’amants. Car, si la voix de Hassouna ne résonne directement qu’à travers son dialogue avec Taïeb, une conversation amicale et enjouée a lieu également entre elle et « nous » – c’est-à-dire, à ses yeux, le couple d’amis, Taïeb et Si Mahmoud le Constantinois. Et l’on ne saurait ne pas déceler dans l’image de cette « ombre de nostalgie qui passe sur son visage vieilli » le regard ému et empathique de l’observatrice, sensible moins à la beauté fanée d’un visage qu’à l’expression d’une intériorité.

28Malgré un intérêt habituellement assez faible à l’égard des figures féminines, fussent-elles occidentales ou orientales, Isabelle Eberhardt témoigne dans son dernier recueil de notes de route, Sud Oranais, d’une certaine « curiosité d’artiste » (SO, p. 95) envers les femmes du désert croisées dans ses pérégrinations sahariennes. Et si elle est bien loin d’échapper aux stéréotypes dominants et à une tendance à la réification de ses objets de contemplation et d’évaluation, on peut aussi y déceler toutes les ambiguïtés de sa « vision ». Ainsi le dernier type de regard qu’on a pu identifier, parfois compatissant, mais surtout empathique, révèle-t-il une autre approche qui pointe également çà et là à travers le récit et grâce à laquelle quelques-unes des figures des femmes du désert acquièrent non seulement une certaine épaisseur anthropologique, mais aussi une individualité propre, une voix et un visage.

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Notes

1 Son œuvre est assez hétérogène et comprend de la correspondance, des journaux et des notes de route, des nouvelles et même un roman, dont uniquement une très petite partie a été publiée de son vivant.

2 Elle périt sous les décombres de sa maison au cours d’une crue de l’oued à Aïn Sefra.

3 Les deux volumes qu’Edmonde Charles-Roux lui consacre restent parmi les mieux documentés : Edmonde Charles-Roux, Un désir d’Orient. La jeunesse d’Isabelle Eberhardt, Paris, Grasset, 1988 ; Nomade j’étais. Les années africaines d’Isabelle Eberhardt (1899-1904), Paris, Grasset, 1995. Parmi les biographies plus récentes, voir aussi Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleu, Sables. Le roman de la vie d’Isabelle Eberhardt, Paris, Liana Levi, 1986 ; Annette Kobak, The Life of Isabelle Eberhardt, New York, Alfred A. Knopf Inc., 1988 ; Catherine Stoll-Simon, Si Mahmoud ou la renaissance d’Isabelle Eberhardt, Casablanca, Emina Soleil, 2006 ; Patricia Bourcillier, Isabelle Eberhardt. Une femme en route vers l’islam, Cologne, Flying Publisher & Kamps, 2012 ; Tiffany Tavernier, Isabelle Eberhardt. Un destin dans l’islam, Paris, Éditions Tallandier, 2016.

4 Le suicide de son frère Vladimir, la mort de sa mère, Nathalie de Moerder, lors de leur premier voyage en Algérie en 1897, qui ne cessera de la hanter, suivie de près de celle du père, Alexandre Trophimowsky, en 1899.

5 Isabelle Eberhardt, Écrits intimes : lettres aux trois hommes les plus aimés [1991], Paris, Payot & Rivages, « Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs », 2003, p. 169.

6 Comme ne manque pas de le remarquer à son tour Natascha Ueckmann dans son bel ouvrage Genre et orientalisme. Récits de voyage au féminin en langue française (xixe-xxe siècles), traduit de l’allemand par Kaja Antonowicz, Grenoble, UGA Éditions, « Vers l’Orient », 2020, p. 20.

7 « […] her hybrid political and sartorial practices were all relied on as empowering strategies in her attempt to reconcile her numerous markers of weakness with a no less marked quest for recognition and power » (Lynda Chouiten, Isabelle Eberhardt and North Africa: A Carnivalesque Mirage, Maryland, Lexington Books, 2015, Preface, p. vii).

8 Voir le chapitre « Allahou Akbar! He is a Woman: Colonialism, Transvestism, and the Orientalist Parasite », dans Belated Travelers. Orientalism in the Age of Colonial Dissolution, Ali Behdad, Durham et Londres, Duke University Press, 1994, p. 113-132 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1515/9780822382638-008.

9 Sur la question de son ambivalence, voir aussi mon article « “Où est la frontière ?ˮ Isabelle Eberhardt ou la sagesse de l’hybridité », TRANS-Revue de littérature générale et comparée, no  26, 2021 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/trans.5489 [consulté le 20 septembre 2023].

10 Ce manuscrit ayant été retrouvé dans un piètre état sous les décombres de la maison de l’autrice quelques jours après sa mort, certains passages avaient été réécrits par Victor Barrucan, son premier éditeur et ami ; certains d’entre eux, n’ayant pas pu être reconstitués par Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleu en raison du mauvais état des feuillets, sont indiqués en italiques dans la nouvelle édition.

11 Pour une analyse de l’espace du désert comme lieu d’intimité chez Isabelle Eberhardt, voir mon article « Errance(s) et intimité(s) chez Isabelle Eberhardt », dans Voyage et intimité, Philippe Antoine et Vanezia Pârlea (dir.), Paris, Lettres modernes Minard/Classiques Garnier, « Carrefour des lettres modernes », 2018, p. 179-194 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.15122/isbn.978-2-406-07198-3.p.0179.

12 Isabelle Eberhardt, Sud Oranais, Paris, Éditions Joëlle Losfeld, 2003, p. 57. Les références à cet ouvrage figureront désormais dans le corps du texte, précédées de l’abréviation SO.

13 Il faut toutefois préciser que sa misogynie concerne non seulement les femmes orientales, mais aussi les femmes européennes, ce dont témoignent d’autres écrits, comme ses lettres ou les Journaliers (son journal intime, 1900-1903).

14 Ses affres identitaires, impliquant la relation problématique qu’elle entretient avec sa propre féminité, constitue un sujet à part entière, qui a déjà été amplement traité. Voir par exemple Hedi Abdel-Jaouad, « Isabelle Eberhardt: Portrait of the Artist as a Young Nomad », Yale French Studies, no 83, 1993, p. 93-117 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.2307/2930089 ; Sidonie Smith, « Isabelle Eberhardt Travelling “Other”/wise: The “European” Subject in “Oriental” Identity », dans Encountering the Other(s): Studies in Literature, History and Culture, Gisela Brinker-Gabler (dir.), Albany, State University of New York, 1995, p. 295-314 ; Vanezia Pârlea, « Parcours oriental et quête identitaire chez Isabelle Eberhardt », dans Femmes d’extérieur. Les déplacements féminins dans la littérature et les relations de voyage, Vanezia Pârlea (dir.), Bucarest, Éditions de l’Université de Bucarest, « Heterotopos », n° 7, 2013, p. 37-51 ; Elisabetta Bevilacqua, « Isabelle Eberhardt entre déguisement, jeu d’identités et errance », dans « La grâce de montrer son âme dans le vêtement ». Scrivere di tessuti, abiti, accessori. Studi in onore di Liana Nissim, Marco Modenesi, Maria Benedetta Collini et Francesca Paraboschi (dir.), Milan, Ledizioni, 2015, vol. 2, p. 75-85 [En ligne] DOI :  https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.ledizioni.6427.

15 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme, op. cit., p. 305.

16 Cette notion renvoie à un type particulier de rapport à l’Autre, défini comme « spéculatif » par Françoise Mies dans le cadre d’une typologie inspirée principalement par la philosophie d’Emmanuel Levinas : « Cette situation où j’occupe la position du tiers est dite “spéculativeˮ. Speculari signifiait en latin “observerˮ, “être en observationˮ, et specula “lieu d’observation, hauteur”. Cette attitude de surplomb, en affirmant l’angle du point de vue, entérine le primat de la vision, de l’optique, et de la représentation » (Françoise Mies, De l’« Autre ». Essai de typologie, Namur, Presses universitaires de Namur, 1994, p. 28).

17 Voir Zygmunt Bauman, Postmodern Ethics, Londres, Blackwell Publishers, 1995.

18 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme, op. cit., p. 150.

19 On en veut pour preuve la réflexion suivante, où l’on voit s’esquisser une certaine remise en question de soi et de ses propres préjugés : « Ce serait une bien curieuse étude à écrire que celle des esclaves qui vivent ici. Il faudrait, pour la tenter, n’avoir ni préjugés de droite ni préjugés de gauche, faire de l’histoire naturelle autant que de l’histoire sociale. Il faudrait, je le sens, être guéri du préjugé des races supérieures et des superstitions des races inférieures » (SO, p. 182).

20 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme, op. cit., p. 12.

21 J’emploie ici ce terme d’origine gnostique tel qu’il est repris et réinterprété par David Le Breton dans Anthropologie du corps et modernité (Paris, PUF, 1990, p. 98).

22 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme, op. cit., p. 141.

23 Bénédicte Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin. Voyageuses au xixe siècle, Amsterdam/Atlanta, Rodopi, 1996, p. 5.

24 Noirs, anciens esclaves.

25 « Joies noires », dans Isabelle Eberhardt, Amours nomades, Paris, Éditions Joëlle Losfeld, 2003, p. 152.

26 Ibid., p. 155.

27 Denise Brahimi, Requiem pour Isabelle, Paris, Publisud, 1983, p. 84.

28 Robe des femmes du Sud.

29 Denise Brahimi, Requiem pour Isabelle, op. cit., p. 85.

30 Soldat algérien.

31 Corps supplétif de la gendarmerie ou de l’armée, composé de ressortissants algériens. Le terme désigne aussi la gendarmerie marocaine.

32 Prière du milieu de l’après-midi.

33 Direction de la Mecque.

34 Sur ce sujet, voir Alain Buisine, L’Orient voilé, Paris, Zulma/Calmann-Lévy, 1993.

35 Francis Affergan, Exotisme et altérité. Essai sur les fondements d’une critique de l’anthropologie, Paris, PUF, 1987, p. 277.

36 Denise Brahimi souligne à son tour « [c]ette présence de la mère morte, à tous les moments d’une vie et dans tous les aspects du monde », dans Requiem pour Isabelle (op. cit., p. 24).

37 « La Derouicha », dans Isabelle Eberhardt, Amours nomades, op. cit., 2003, p. 93.

38 Village du Sahara.

39 Ancien État qui avait La Mecque pour capitale.

40 Il s’agit du marabout de la zaouïa de Kenadsa où Isabelle Eberhardt sera accueillie pendant quelque temps en 1904.

41 Sur la question des femmes comme « un groupe sans voix », voir Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme, op. cit., p. 76-79.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Vanezia Pârlea, « Voix, corps et « amours nomades » : Les femmes du désert et les ambiguïtés du regard d’Isabelle Eberhardt »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 27 février 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3576 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3576

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Auteur

Vanezia Pârlea

Université de Bucarest

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