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Dossier

Un regard « arabe » sur les femmes touarègues : Le « Voyage à R’at » d’Ismaël Bouderba

An "Arab" Perspective on Tuareg Women: TheJourney to R’at” by Ismaël Bouderba
Adrien Bodiot

Résumés

Explorateur de Ghat, dans l’actuelle Libye, en 1858, Ismaël Bouderba (1823-1878), fils d’une mère marseillaise et d’un père algérois, publie le récit de son voyage dans la Revue algérienne et coloniale, sous le titre de « Voyage à R’at » (1859). Cette voix atypique de la littérature de voyage en français préfigure les travaux d’Henri Duveyrier sur les Touaregs. Mais, là où ce dernier élabore un stéréotype mélioratif, louant les Touaregs pour mieux décrier les Arabes, Bouderba propose la relation strictement inverse. Ce faisant, les rencontres avec les Touaregs lui permettent de faire émerger son propre point de vue de voyageur « arabe ». L’émergence de ce point de vue n’est rendue possible, dans le récit, qu’au prisme de rencontres avec des femmes, qui permettent à l’explorateur de se révéler.

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Texte intégral

  • 1 Sur Léopold Panet, voir János Riesz, Les Débuts de la littérature sénégalaise de langue française : (...)
  • 2 Léopold Panet, Première Exploration du Sahara occidental. Relation d’un voyage du Sénégal au Maroc (...)
  • 3 À son sujet, voir Numa Broc, Dictionnaire illustré des explorateurs et grands voyageurs français du (...)
  • 4 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », Revue algérienne et coloniale, décembre 1859, p. 241-308.

1Désireux de poursuivre une série d’explorations du Sahara entamées dans les années 1840, les Français mettent sur pied la décennie suivante, face à la défiance des populations locales, des expéditions dirigées par des autochtones, censés par leur maîtrise de la langue arabe et, disons-le franchement, par leurs traits, mieux se fondre dans l’environnement. Au sud, depuis le Sénégal, le Goréen Léopold Panet1 traverse le désert, en passant par l’actuel Adrar mauritanien et achève son voyage au Maroc le 25 mai 1850. Il livre la relation de son voyage, en français, sous le titre de Relation d’un voyage du Sénégal au Maroc2 (1850). En 1860, deux nouveaux voyages sont programmés : celui de Bou-el-Moghdad3, qui reprend une partie de l’itinéraire de son prédécesseur, et celui d’Alioun Sal, qui projette de se rendre en Algérie en passant par Tombouctou, mais qui est arrêté avant. Au nord, depuis l’Algérie, Ismaël Bouderba parvient à l’oasis de Ghat, dans l’actuelle Libye, et publie en 1859 le récit de son exploration sous le titre de « Voyage à R’at4 », texte que nous soumettons à l’étude.

  • 5 Les principales informations que l’on possède sur Bouderba proviennent des ouvrages suivants : Numa (...)

2Aucun travail de grande ampleur n’a été consacré à Bouderba. Ce que l’on sait5, c’est qu’il naît en 1823 et qu’il est le fils d’un important notable algérois, Hamid Bouderba, et d’une Française originaire de Marseille, Célestine Durand. Ismaël fait ses études en France, à Paris, au collège Louis-le-Grand, mais cette éducation française ne le conduit pas à renier ses origines paternelles, puisqu’il reste fidèle à la religion musulmane de son père. En 1853, il embrasse la carrière d’interprète militaire et se fait affecter à Laghouat dans le sud de l’Algérie. Là, il accompagne plusieurs colonnes expéditionnaires qui explorent méthodiquement les oasis alentour. Fort de ces expériences, Bouderba est chargé en 1858 par le maréchal Randon d’une mission d’exploration au-delà de Ghadamès afin de tisser des liens commerciaux avec les Touaregs Ajjer. Son voyage, débuté le 1er août 1858, s’achève le 1er décembre de la même année. L’année suivante, en 1859, il publie le récit de son périple dans la Revue algérienne et coloniale. Ce voyage est facilité par la présence de Si-Othman, célèbre Touareg qui aidera Duveyrier lors de ses voyages. À l’image de ce lien, les rencontres avec les Touaregs sont monnaie courante dans le récit de Bouderba : celui-ci ne cesse d’en croiser, et parmi eux, interagit parfois avec des femmes. Ces rencontres nous intéresseront avant tout : nous ferons l’hypothèse que le voyageur, dans un contexte orientaliste parfois violent, entreprend de légitimer un point de vue « arabe ». Pour ce faire, Bouderba procède à l’inversion des représentations les plus courantes et normalise son « arabité » par la critique des Touaregs. Dans ce schéma, la Touarègue apparaît comme un révélateur de point de vue.

Représentations des Touaregs

  • 6 Jean-Robert Henry, « Les Touaregs des Français », dans Touaregs et autres Sahariens entre plusieurs (...)
  • 7 Ibid., p. 250.

3Premier élément notable et qu’a d’abord mis en lumière Jean-Robert Henry : « les Touaregs des Français6 » sont d’abord des « figures de l’étrange7 ». Jusqu’au xixe siècle, ils n’apparaissent pratiquement pas dans les textes et commencent seulement à être convoqués après la prise d’Alger. Ils le sont alors toujours sur le mode de l’étrangeté. Cette étrangeté est double : d’abord, les Touaregs détonneraient par rapport aux autres peuples rencontrés, par leurs mœurs, leur physique, ainsi que par leur caractère parfois inquiétant, mais simultanément, les auteurs de la deuxième partie du xixe siècle et du début du xxe sont presque unanimes pour dire que leurs structures sociales, fortement hiérarchisées, donnent à penser que leur mode de vie ressemblerait peu ou prou à celui du Moyen Âge européen. Jean-Robert Henry pointe ainsi une forme de proximité étrange, comme si les Touaregs étaient les dépositaires d’un ordre ancien. De là, le critique souligne des descriptions contrastées, en montrant qu’ils étaient soit représentés comme des pillards avares et avides de sang, soit comme de valeureux chevaliers des temps anciens.

  • 8 Paul Pandolfi, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire ? », Ethnologies comparées,  2, (...)
  • 9 Paul Pandolfi, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire ? », art. cit.
  • 10 Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux xviiie et xixe siècles, Paris, PUPS, « Imago (...)

4Paul Pandolfi, dans une série d’articles publiés entre 2001 et 20118, parle pour sa part du Touareg comme d’un « autre proche » et d’un « autre lointain », reprenant à grands traits l’analyse de Jean-Robert Henry. Mais il la dépasse en mettant en évidence la construction d’un « stéréotype touareg9 » construit et alimenté dans le sillage de la prise d’Alger. Pour lui, contrairement aux stéréotypes négatifs et dévalorisants associés à la plupart des peuples colonisés, les Touaregs échappent à la règle : la plupart des représentations sont mélioratives, que ce soit dans la production scientifique ou littéraire. On peut ici rapprocher le « stéréotype touareg » du « mythe bédouin10 » qu’a longuement analysé Sarga Moussa et qui lui aussi était majoritairement positif au xixe siècle ; un mythe qui a sans doute largement influencé les auteurs francophones du xixe siècle en matière de Touaregs.

  • 11 Paul Pandolfi, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire ? », art. cit.
  • 12 Ibid.
  • 13 Paul Pandolfi, « L’imagerie touarègue entre littérature savante et littérature populaire », art. ci (...)

5Ce stéréotype mélioratif a toutefois des propriétés qui lui sont propres. Pour Pandolfi, il est inséparable d’une « relation triangulaire11 », à savoir la présence dans les descriptions, entre le Français qui écrit et les Touaregs représentés, d’un « second “autre”12 » qui serait les populations arabes ou les populations noires du Sahel. Pour Pandolfi, cette spécificité s’explique d’abord par des raisons géographiques : pour atteindre les Touaregs, la traversée de territoires habités par d’autres peuples est obligatoire. Celui-ci ajoute que cette relation triangulaire fonctionne selon un système de contraste : la valorisation des Touaregs s’est construite parallèlement à une dévalorisation de ce « second “autre” ». Pour le dire autrement, les voyageurs élaborent un système de comparaison où les Touaregs sont rapprochés des Français pour mieux dénigrer les Arabes ou les populations noires du Sahel. La place des femmes dans ce modèle est centrale13. Pour une majorité d’auteurs, la société touarègue est en effet construite sur la puissance matriarcale. Contrairement à la femme arabe qui subirait le joug d’un islam rigoureux, la Touarègue se rapprocherait davantage de la femme européenne telle que se la représentent les auteurs. En témoignent par exemple ces mots de Duveyrier :

  • 14 Henri Duveyrier, « Note sur les Touareg et leur pays », Bulletin de la Société de géographie, vol.  (...)

Quand, en deçà de la région des dunes de l’Erg, on voit la femme arabe telle que l’islamisme l’a faite, et, au-delà de cette simple barrière de sables, la femme touareg telle qu’elle a voulu rester, on reconnaît dans cette dernière la femme du christianisme14.

  • 15 Paul Pandolfi, « L’imagerie touarègue entre littérature savante et littérature populaire », art. ci (...)

La femme touarègue serait noble et importante, très puissante – parfois davantage que les hommes –, ce que les représentations littéraires et picturales ont très souvent attesté. Pandolfi a ainsi analysé la manière dont Jules Verne, dans un roman intitulé L’Invasion de la mer, a mis en exergue le rôle des femmes15, une étude qui pourrait faire écho à certains tableaux de l’entre-deux-guerres du peintre Paul Élie Dubois, dans lesquels la Touarègue a une place centrale.

6Le modèle de Pandolfi vaut lorsque les identités sont bien fixées, l’inverse, sans doute, d’un explorateur métis, élevé en France, mais arabophone et musulman. Disons d’emblée que le modèle de Bouderba est tout autre. Dans le « Voyage à R’at », les Touaregs sont décrits la plupart du temps de manière péjorative. Ils sont les compagnons gênants et intéressés du voyageur qui ne cesse de se plaindre de leur convoitise. Dès le début du voyage, Bouderba manifeste une défiance à l’égard des Touaregs rencontrés :

  • 16 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », op. cit., p. 266.

La rencontre de ces malheureux fut pour moi une vraie calamité ; presque tous étaient parents de Si-Othman et, à ce titre, hommes, femmes ou enfants se mirent à battre mes provisions en brèche : c’était à qui parviendrait à m’extorquer quelques présents. Du reste, ainsi que j’ai pu le remarquer, l’orgueil, la paresse et la cupidité forment la base du caractère des Touareg. Chez eux, si le travail est une honte, la mendicité est en honneur : c’est une rançon prélevée sur le voyageur16.

  • 17 Ibid., p. 281.
  • 18 Edward Saïd, L’Orientalisme : L’Orient créé par l’Occident [Orientalism, 1978], trad. fr. par Cathe (...)

Ce jugement particulièrement négatif est un lieu commun du texte. Bouderba n’apprécie guère la compagnie des Touaregs et le fait largement savoir. L’apparence même de ses interlocuteurs pose souvent problème, comme lorsqu’il rencontre « un petit borgne, d’une laideur épouvantable17 ». Notons que les critiques du voyageur à l’égard des Touaregs sont celles qui sont traditionnellement adressées par les Occidentaux aux Arabes. Ces derniers sont décrits comme grossiers, orgueilleux, paresseux, cupides, des termes qui se rapportent aux poncifs d’une tradition orientaliste dont Edward Saïd a bien montré le fonctionnement18.

La construction d’une altérité radicale

7Une description similaire, mais plus longue, concerne une femme touarègue :

  • 19 Le drine (le plus souvent orthographié « drinn ») est une graminée abondante des régions désertique (...)
  • 20 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », op. cit., p. 273-274.

Comme je regagnais ma tente, et au moment où je m’y attendais le moins, je fus abordé par une vieille femme, sortie de derrière un tamaris, qui me demanda du tabac. Je ne lui en eus pas plutôt donné, que, retirant de dessous son haïk une grosse pipe en bois, elle se mit à la bourrer, et l’eut promptement allumée en battant le briquet à l’aide d’une matière cotonneuse semblable à celle que produit le chih, en guise d’amadou. La manière inopinée dont j’avais été abordé par cette femme, dans un pays pour moi inhabité, son affreux visage et son sans-façon me firent un moment croire que j’étais le jouet d’un rêve. Cette malheureuse et quelques autres qui bientôt après vinrent me faire la même demande, me dirent qu’elles étaient restées dans le pays, vivant de graines de drine19 et autres plantes semblables, pendant que leurs maris étaient allés à R’adamès pour en rapporter quelques provisions. Je pus, du reste, me convaincre pendant le restant de mon voyage que l’usage du tabac est très commun parmi les femmes touaregs20.

  • 21 Gérard Nauroy, Pierre Halen et Anne-Élisabeth Spica (dir.), Le Désert, un espace paradoxal, Berne, (...)
  • 22 Charlotte de Montigny, « Explorateurs et conquérants » dans Le Livre des déserts, Bruno Doucey (dir (...)
  • 23 Nom arabe de l’« armoise herbe blanche ».

Cette rencontre étrange et inquiétante surprend dans l’économie du texte. La majorité du récit de Bouderba se caractérise en effet par une certaine concision : c’est un récit destiné à un public militaire ou savant et les longues descriptions pittoresques ou les sentiments personnels y sont secondaires. Il s’agit sans conteste d’un cas-limite : l’auteur ne cache pas son malaise, pensant même être le « jouet d’un rêve ». Le surgissement de la femme touarègue ressemble en effet à un mirage, un instant insaisissable et incompréhensible. Dans l’extrait, est soulignée d’abord l’extrême indéfinition de la femme : Bouderba nous parle d’une « vieille femme » sortie de derrière « un tamaris », double indéfinition donc, et de la femme et de l’environnement, qui crée un brouillage liminaire, une forme de surgissement fantastique. Cette homologie entre la vieille Touarègue et le désert participe du sentiment d’étrangeté soulevé par Jean-Robert Henry : à l’image du désert, espace paradoxal21 aussi effrayant qu’attirant, la femme rencontrée joue avec les émotions du voyageur qui ne parvient pas, dans un premier temps en tout cas, à intellectualiser son arrivée. Difficile en effet de concevoir qu’une femme puisse tout à coup apparaître dans un espace jugé vide et essentiellement représenté comme masculin22 dans la littérature contemporaine. D’autres éléments concourent assurément à son malaise : l’apparence de la femme et ses manières, son âge avancé, mais aussi son usage du tabac. La démocratisation de la cigarette en Europe à la même époque semble bien lointaine ; la Touarègue fume la pipe d’une façon qui s’apparente davantage à un imaginaire « masculin » : elle la bourre, bat son briquet, bref s’éloigne fortement des codes d’une « féminité » élégante et raffinée, le voyageur nous la présentant même comme « sans-façon ». Passé ces questions de genre, la femme manifeste une pratique saharienne du tabac différente de la vision de Bouderba : c’est là le sens de la série de précisions, « à l’aide d’une matière cotonneuse semblable à celle que produit le chih23, en guise d’amadou » qui colore le texte d’un nouveau sentiment d’étrangeté. Un certain temps est indispensable au voyageur pour rationaliser la scène et pour en faire une règle ethnographique, qu’il précise à la fin de l’extrait. Enfin, la femme touarègue est presque déshumanisée, condamnée à manger quelques graines trouvées dans les environs. Le voyageur nous avait déjà préparé à cette scène, quelques pages auparavant il écrivait :

  • 24 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », op. cit., p. 272.

Je fus à même de constater par mes propres yeux un fait qui paraîtra incroyable et donnera une idée du degré de misère auquel sont tombés les malheureux qui habitent ce pays. Ils disputent aux insectes leur nourriture ; j’ai vu des femmes creuser la terre pour en retirer les graines de drine que les fourmis y avaient amassées, en ayant soin toutefois de leur en laisser la quantité nécessaire pour ne pas mourir de faim24.

  • 25 Marceau Gast, Moissons du désert : utilisation des ressources naturelles au Sahara central, Paris, (...)

Non seulement une déshumanisation est à l’œuvre, mais même une animalisation : les femmes sont ramenées à l’échelle des fourmis, et d’une certaine manière en dessous d’elles, étant obligées de leur subtiliser une partie des graines qu’elles avaient amassées. Et pour cause, le voyage de Bouderba se déroule en un temps de famine importante. Comme l’a montré Marceau Gast, pour faire face à ces crises alimentaires, les Sahariens ont développé plusieurs techniques, et notamment l’extraction de certaines ressources des fourmilières25. L’intérêt de ce passage réside dans la manière dont Bouderba traite ces techniques ; dans cet extrait et à la fin du précédent, le texte glisse de la négativité au pathétique : les Touaregs sont décrits comme des « malheureux », un terme commun aux deux extraits, et sont présentés comme profondément démunis. De ce fait, ils apparaissent pareillement en profond décalage avec le voyageur, dont l’aisance tranche avec ces descriptions. Bouderba construit par conséquent une forme d’altérité radicale : loin de mettre en avant des similitudes entre lui et la société touarègue dans son ensemble comme le fera Duveyrier quelques années plus tard, l’explorateur met au contraire en relief la grande fracture qui le sépare de la femme rencontrée.

Les Touarègues, figures révélatrices

8Quelques jours après cette première rencontre surprenante, Bouderba arrive à Ghat. Il est contraint de camper aux abords de la ville, car on lui en refuse l’accès. Il reçoit alors la visite de nombreuses personnes et en particulier de femmes touarègues :

  • 26 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », op. cit., p. 287.

Détail de mœurs. – Le matin mon garçon m’annonça la visite de plusieurs dames ou plutôt femmes touaregs, car dans leur langage nos mots sieur et dame n’ont aucun équivalent. […] Je me levai immédiatement et priai ces dames, dont trois jeunes et une vieille, d’entrer dans ma tente, pour me donner le temps de les examiner en détail ; je leur offris du café, auquel elles firent un accueil très empressé. En un instant, tout mon sucre disparut. Comme elles ignoraient l’arabe j’étais fort embarrassé de lier conversation avec elles, lorsqu’un de mes compagnons, alléché, je puis le dire, par l’odeur du café, vint nous tirer d’embarras.
« Êtes-vous marié ? Les musulmans préfèrent-ils les Françaises ? Celles-ci sont-elles jolies ? possèdent-elles beaucoup de bijoux ? Comment est leur costume ? » et une foule d’autres questions auxquelles il me fallut toujours répondre avec le plus grand détail ; puis elles en vinrent à la conclusion inévitable de toute conversation avec un Targui ou une Targuia.
« As-tu quelque chose à me donner ? »
En les congédiant, je fis cadeau à chacune d’elle d’un petit miroir et d’un mouchoir26

  • 27 Ibid.

Une nouvelle fois, le voyageur révèle la cupidité présumée des Touarègues qui subtilisent en un tour de main tout son sucre. Bouderba y expose d’abord une situation d’incommunicabilité : alors même qu’il était envoyé en mission pour sa maîtrise de l’arabe, il ne peut interagir avec les femmes de Ghat qui parlent un dialecte berbère. C’est donc par l’intermédiaire d’un traducteur – lui-même représenté comme intéressé – que l’explorateur finit par dialoguer avec ses invitées. Dans cette relation, Bouderba rejoue la fébrilité qu’il avait éprouvée lors de la description précédente en matérialisant un déséquilibre manifeste entre les énonciateurs. D’un côté, le recours au discours direct et la multiplication des interrogations marquent la curiosité exacerbée des invitées, de l’autre, le propos synthétique de Bouderba semble indiquer un retrait de l’explorateur. Le déséquilibre montre que ce dernier, à l’instar de la plupart des écrivains occidentaux, n’hésite pas à souligner la puissance de la femme touarègue. D’ailleurs quelques lignes plus loin, il écrira : « La femme touareg jouit d’une grande liberté et d’une certaine influence27. »

9Le véritable intérêt de l’extrait demeure toutefois ailleurs : en explicitant clairement les questions posées par ses interlocutrices, le voyageur met en scène sa double origine ; d’une part celui-ci est renvoyé à sa religion musulmane – donc au xixe siècle à son arabité –, mais en même temps, on le taraude sur sa connaissance des femmes françaises, ce qui suggère de facto sa familiarité avec la France. La suite du récit nous en apprend davantage :

  • 28 Ibid.

Les femmes touaregs ont les traits moins fins que les hommes. Leur costume est une gandoura (tunique) qu’elles portent par-dessus une chemise ample nommée souria : le tout est recouvert d’une pièce d’étoffe de six mètres environ, dans laquelle elles se drapent comme les Arabes dans leur haïk. Leur tête est presque toujours recouverte, parfois elles portent un foulard ; leurs cheveux, partagés par le milieu, se relèvent sur les tempes, soit en bandeaux, soit en tresses plates ; des sandales chaussent leurs pieds. Leurs bijoux ressemblent assez à ceux de nos femmes arabes. Contrairement à l’usage de ces dernières, jamais elles ne se voilent, tandis qu’un homme se croirait déshonoré s’il venait à perdre son voile devant les femmes28.

  • 29 S’il fallait s’en convaincre, nous suggérons de se reporter aux lignes célèbres de Fromentin dans U (...)

Comme souvent chez Bouderba – et on l’a d’ailleurs déjà observé avec l’épisode du tabac –, les rencontres servent un propos plus généralisant à portée ethnographique. Ici, le voyageur s’intéresse à la tenue des femmes qu’il évoque avec de nombreux détails. Dans ce paragraphe, on ne retrouve plus de trace des femmes françaises. Au contraire, on assiste à la présence accrue des Arabes. La comparaison avec ces derniers est double : d’abord, Bouderba nous dit que les femmes touarègues « se drapent comme les Arabes dans leur haïk », puis que « leurs bijoux ressemblent assez à ceux de nos femmes arabes ». Les Arabes, et en particulier les femmes arabes, deviennent dans le propos de Bouderba un modèle de référence. Contrairement au « stéréotype touareg » identifié par Pandolfi, la comparaison ne sert pas à dénigrer les Arabes, mais plutôt à les normaliser. Simultanément, Bouderba, pour la première fois du récit, met en scène son identité arabe. Il parle en effet de « nos femmes arabes », martèle son arabité avec le déterminant possessif et délaisse ainsi complètement sa filiation maternelle. Toutefois, le rapprochement entre les femmes touarègues et les femmes arabes est problématique. Le voyageur insiste en effet sur le renversement signalé par d’autres auteurs francophones : chez les Touaregs, à l’inverse des Arabes, le voile est l’apanage des hommes et les femmes ne le portent pas. Pire, ils se croiraient déshonorés s’ils venaient à le perdre, nous dit-il ! L’inversion des vêtements traditionnels et la précision du début du texte concernant les traits des visages, plus fins chez les hommes que chez les femmes, semblent montrer que Bouderba intervertit ce qui relèverait pour lui de la masculinité et de la féminité. Le travestissement est aussi à mettre sur le compte d’un jugement négatif, le voyageur sous-entendant la confusion possible entre femme arabe et homme touareg. Ce faisant, il transfère là aussi un poncif typique des descriptions orientalistes, celui de l’arabe efféminé29.

  • 30 Judith Butler, Gender Trouble, Londres, Routledge, 1990.

10Pour synthétiser, si l’on reprend les deux rencontres de Bouderba, plusieurs éléments transparaissent : dans la première, le voyageur met en scène une altérité radicale. Le mode de vie de la vieille Touarègue, sa pratique du tabac et ses traits grossiers contreviennent aux représentations que se fait Bouderba d’une femme : elle semble très éloignée de lui et présente des attributs plus « masculins » que « féminins ». Dans la deuxième rencontre, Bouderba, plus habitué aux Touaregs, met au contraire en relief une proximité culturelle entre les Touarègues et les Arabes, car ils partagent avec elles une religion et certains traits vestimentaires. Ce faisant, Bouderba met en avant son arabité. Toutefois, il inverse de nouveau les stéréotypes de genre : les hommes y paraissent plus efféminés que les femmes et contreviennent à son modèle « arabe ». Bouderba restitue ainsi tout un imaginaire orientaliste, mais plutôt que le faire porter sur les Arabes, comme c’est le cas dans la plupart des textes contemporains, il le transfère aux Touaregs. Son rapport à eux peut par conséquent se lire, non pas à l’aune de la relation triangulaire telle que l’a formulée Pandolfi, mais au prisme d’une relation triangulaire inverse. Bouderba ne dévalorise pas les Arabes au profit des Touaregs, il fait tout le contraire. Son entreprise est celle d’une tentative de légitimation du point de vue arabe : pour gagner en légitimité, il surjoue la distance qui existe entre lui et les Touaregs. Ceux-ci seraient donc cupides, orgueilleux, efféminés, misérables, en bref le négatif du voyageur lui-même, qui se montre généreux, qui maîtrise les codes et les pratiques bienséantes. Même lorsqu’une proximité est perceptible entre les femmes touarègues et les femmes arabes, Bouderba désamorce le rapprochement en montrant qu’il y a « trouble dans le genre30 ».

  • 31 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », op. cit., p. 301.

11En somme, les rencontres du voyageur avec les femmes touarègues peuvent se lire à deux niveaux : d’abord comme des altérités radicales avec lesquelles Bouderba a bien du mal à cacher son malaise soulignant ainsi leur puissance symbolique et inquiétante. Ensuite, comme des moyens de révélation de soi. Leur contact lui permet à la fois d’exposer ses émotions (la première rencontre), mais aussi un point de vue original (la deuxième rencontre). Bouderba prend ainsi progressivement position en faveur de son « identité arabe » ; il la normalise et surtout la revendique. Dans ces extraits très construits qui détonnent dans l’économie du texte, Bouderba met en évidence un point de vue étonnant dans les textes en français du xixe siècle – et a fortiori du milieu du siècle. C’est non seulement un point de vue « arabe », mais un point de vue « algérien » que revendique le voyageur, ce qui lui fera dire, et c’est une première dans un texte en français à notre connaissance : « Je suis Algérien31 ». Autrement dit, alors même que Bouderba reprend les grandes lignes du discours orientaliste identifié par Saïd, il saborde en même temps l’hégémonie du regard dominant en montrant qu’on peut écrire en français avec un point de vue autre. Ce processus n’a été rendu possible qu’au travers des rencontres avec des Touarègues dans le désert.

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Notes

1 Sur Léopold Panet, voir János Riesz, Les Débuts de la littérature sénégalaise de langue française : Relation d’un voyage du Sénégal à Soueira (Mogador) de Léopold Panet (1819-1859), Esquisses sénégalaises de David Boilat (1814-1901), Talence, Centre d’étude d’Afrique noire, « Travaux et documents/Centre d’étude d’Afrique noire », 1998.

2 Léopold Panet, Première Exploration du Sahara occidental. Relation d’un voyage du Sénégal au Maroc 6 janvier – 25 mai 1850 [1850], éd. Robert Cornevin, Paris, Le Livre africain, 1968.

3 À son sujet, voir Numa Broc, Dictionnaire illustré des explorateurs et grands voyageurs français du xixe siècle : Afrique, Paris, Éditions du CTHS, 1988, p. 43 ; Tamba M’bayo, Muslim Interpreters in Colonial Senegal, 1850-1920: Mediations of Knowledge and Power in the Lower and Middle Senegal River Valley, Lanham, Lexington Books, 2016, p. 39‑46.

4 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », Revue algérienne et coloniale, décembre 1859, p. 241-308.

5 Les principales informations que l’on possède sur Bouderba proviennent des ouvrages suivants : Numa Broc, Dictionnaire illustré des explorateurs et grands voyageurs français du xixe siècle : Afrique, op. cit., p. 42‑43 ; François Pouillon (dir.), Dictionnaire des orientalistes de langue française, Paris, IISMM - Karthala, 2008, p. 132‑133 ; Alain Messaoudi, « 1. Notices biographiques », dans Les Arabisants et la France coloniale. Annexes, Lyon, ENS Éditions, « Sociétés, Espaces, Temps », 2015 [En ligne] DOI :  https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.enseditions.3730.

6 Jean-Robert Henry, « Les Touaregs des Français », dans Touaregs et autres Sahariens entre plusieurs mondes : définitions et redéfinitions de soi et des autres, Hélène Claudot-Hawad (dir.), Aix-en-Provence, Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans, 1996, p. 248-268 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.iremam.2862.

7 Ibid., p. 250.

8 Paul Pandolfi, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire ? », Ethnologies comparées,  2, 2001 ; « Imaginaire colonial et littérature : Jules Verne chez les Touaregs », Ethnologies comparées,  5, 2002 ; « La construction du mythe touareg : quelques remarques et hypothèses », Ethnologies comparées, n° 7, 2004 ; « L’imagerie touarègue entre littérature savante et littérature populaire », L’Année du Maghreb, VII, 2011, p. 101-113.

9 Paul Pandolfi, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire ? », art. cit.

10 Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux xviiie et xixe siècles, Paris, PUPS, « Imago Mundi », 2016.

11 Paul Pandolfi, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire ? », art. cit.

12 Ibid.

13 Paul Pandolfi, « L’imagerie touarègue entre littérature savante et littérature populaire », art. cit.

14 Henri Duveyrier, « Note sur les Touareg et leur pays », Bulletin de la Société de géographie, vol. V, 1863, p. 124.

15 Paul Pandolfi, « L’imagerie touarègue entre littérature savante et littérature populaire », art. cit.

16 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », op. cit., p. 266.

17 Ibid., p. 281.

18 Edward Saïd, L’Orientalisme : L’Orient créé par l’Occident [Orientalism, 1978], trad. fr. par Catherine Malamoud, Paris, Seuil, « Points », 2005.

19 Le drine (le plus souvent orthographié « drinn ») est une graminée abondante des régions désertiques du Sahara et du Moyen-Orient.

20 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », op. cit., p. 273-274.

21 Gérard Nauroy, Pierre Halen et Anne-Élisabeth Spica (dir.), Le Désert, un espace paradoxal, Berne, Peter Lang, 2003.

22 Charlotte de Montigny, « Explorateurs et conquérants » dans Le Livre des déserts, Bruno Doucey (dir.), Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2005, p. 645.

23 Nom arabe de l’« armoise herbe blanche ».

24 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », op. cit., p. 272.

25 Marceau Gast, Moissons du désert : utilisation des ressources naturelles au Sahara central, Paris, Ibis Press, 2000, p. 63-67.

26 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », op. cit., p. 287.

27 Ibid.

28 Ibid.

29 S’il fallait s’en convaincre, nous suggérons de se reporter aux lignes célèbres de Fromentin dans Une année dans le Sahel (1858) : « Efféminé, voilà, je crois, le mot qui convient, car il définit leurs caractères, s’adapte à leurs goûts, précise exactement leurs aptitudes, les résume au physique comme au moral, et les juge. » (Eugène Fromentin, Une année dans le Sahel [1859], dans Œuvres complètes, éd. Guy Sagnes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1984, p. 240-241.

30 Judith Butler, Gender Trouble, Londres, Routledge, 1990.

31 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », op. cit., p. 301.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Adrien Bodiot, « Un regard « arabe » sur les femmes touarègues : Le « Voyage à R’at » d’Ismaël Bouderba »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 21 février 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3511 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3511

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Auteur

Adrien Bodiot

Université Sorbonne Nouvelle, UMR THALIM

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