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Dossier

Un couple de voyageuses au Sahara à l’époque coloniale : Odette du Puigaudeau (1894-1991) et Marion Sénones (1886-1977)

A Couple of Women Travelers in the Sahara During the Colonial Period: Odette du Puigaudeau (1894-1991) and Marion Sénones (1886-1977)
Natascha Ueckmann

Résumés

Odette du Puigaudeau a entrepris entre les deux guerres, puis après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs grands voyages en Mauritanie (mais aussi au Sénégal, au Mali et au Maroc) avec sa compagne Marion Sénones. Fait inhabituel, il s’agit d’un couple de femmes qui voyageait à l’époque coloniale. L’article vise à dessiner les contours d’une littérature saharienne dans le contexte des questions féministes et écocritiques. D’une part, les écrits de Puigaudeau comportent une fonction mémorielle. D’autre part, dans ses premiers textes, on décèle une attitude favorable à la « pacification » coloniale. Ce n’est que dans ses écrits plus tardifs qu’elle s’engage contre l’exploitation du désert comme espace d’industrialisation et d’expérimentation nucléaire.

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Notes de l’auteur

Une partie de ces réflexions vient de mon étude Genre et orientalisme. Récits de voyage au féminin en langue française (xixe-xxe siècles), Grenoble, UGA Éditions, 2020. Je tiens à remercier chaleureusement Kaja Antonowicz pour la traduction de ma thèse Frauen und Orientalismus et Sarga Moussa de l’avoir publiée en français dans sa collection. Je tiens à remercier également l’association Rahla de m’avoir invitée dans ses archives à Paris.

Texte intégral

Au-delà d’une historiographie glorifiante des femmes

  • 1 Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, Paris, La Fabrique, 2019, p. 15.
  • 2 Ibid., p. 22.
  • 3 Ibid., p. 29.

1C’est précisément lorsque des Européennes partent à la découverte de nouveaux espaces que la dimension culturelle et la dimension de classe s’entrecroisent avec la dimension de genre. Les expériences de racisme, de sexisme, d’appartenance à une nationalité et à une classe spécifique ne peuvent pas être présentées séparément, mais doivent être considérées de manière intersectionnelle. Françoise Vergès invite dans son essai Un féminisme décolonial (2019) à une approche de l’histoire sous l’angle d’une discrimination multiple et de l’intersectionnalité, pour analyser les enchevêtrements du racisme, du sexisme et de l’appartenance à une classe et à une culture données. Elle plaide pour la nécessité de penser ensemble le féminisme, l’antiracisme et l’anticolonialisme. Vergès s’oppose à un « féminisme civilisationnel1 », c’est-à-dire à un féminisme bourgeois et blanc, car ce féminisme dominant est, selon elle, étroitement lié à une mission civilisatrice et vise avant tout l’égalité des sexes dans un ordre bourgeois et néolibéral, sans remettre véritablement en cause le colonialisme et le capitalisme. Vergès ne se limite pas à une participation à parts égales des femmes occidentales aux privilèges « accordés aux hommes blancs par la suprématie blanche2 ». Le féminisme décolonial, en revanche, vise à « [r]éécrire l’histoire du féminisme en partant de la colonie3 » et englobe la présence réelle des voix décoloniales des femmes du sud global. Faire entendre ces voix est sans doute un autre projet, qui constitue un défi urgent et surtout une question de justice historique.

  • 4 L’armée française a conquis la Mauritanie et y a proclamé en 1903 un protectorat français. En 1920, (...)

2Pour les deux Françaises de cette étude, voyageant pour la première fois en Mauritanie dans l’entre-deux-guerres, il convient de se demander dans quelle mesure elles ont participé au « féminisme civilisationnel » fort critiqué par Vergès. Ces questions s’imposent justement pour le duo féminin Puigaudeau/Sénones, dans la mesure où elles ont parcouru la Mauritanie à une époque où le pays faisait partie des périphéries de l’Empire colonial français, qui s’étendait, comme on le sait, jusqu’à l’Afrique centrale4. Bien qu’en Mauritanie, le territoire fût nettement moins colonisé qu’en Algérie, les deux femmes n’étaient pas complètement livrées à elles-mêmes lors de leurs périples. Le recours à l’administration coloniale était toujours possible, soit par des autorisations civiles et militaires indispensables, soit par des lettres de recommandation utiles sur place, soit par des patronages financiers ou par la mise à disposition de matériel photographique.

  • 5 Monique Vérité, « Odette du Puigaudeau et Marion Sénones dans l’Ouest saharien (1933-1960) », dans (...)
  • 6 Dans son mémoire d’étude en muséologie intitulé Odette du Puigaudeau et le Musée de l’Homme. Une re (...)
  • 7 Monique Vérité, « Odette du Puigaudeau et Marion Sénones dans l’Ouest saharien », art. cit., p. 112 (...)

3Monique Vérité demande ainsi à juste titre : « Que deux femmes se promènent à travers cette partie du Sahara de l’Ouest, n’est-ce pas la preuve qu’il a mené à bien la “pacification” […]5 ? » Elles étaient officiellement chargées de mission et financées tantôt par les ministères de l’Éducation nationale et des Colonies, tantôt par le Muséum national d’Histoire naturelle, le ministère de la France d’outre-mer, le musée de l’Homme6 ou bien par l’administration coloniale de l’Afrique-Occidentale Française7. C’est pourquoi Britta Frede résume :

  • 8 Nous traduisons : « Die Reise war in vielerlei Hinsicht ein voller Erfolg: Die Tatsache, dass es zw (...)

Le voyage fut une réussite totale à bien des égards : le fait que deux Européennes aient réussi, avec l’autorisation de l’administration coloniale française, à traverser seules le désert maure devait être compris comme une démonstration de force de la domination coloniale nouvellement établie en Mauritanie8.

Sans le cadre colonial, les voyages des deux femmes à travers le Sahara auraient été impensables, comme Léa Legouix l’explique :

  • 9 Léa Legouix, Odette du Puigaudeau et le Musée de l’Homme, op. cit., p. 22.

Voyager sans ordre de mission et sans financement de la part des institutions scientifiques leur est donc possible, mais pas sans la coopération des autorités militaires présentes sur le terrain. Les généraux et colonels sont nombreux à échanger une correspondance personnelle avec Odette du Puigaudeau, et ce, bien après les deux premiers voyages. Parmi eux, le général Gouraud (1867-1948), éminente figure de la conquête du territoire mauritanien, qui rédige un projet de préface pour Pieds nus à travers la Mauritanie (1936)9.

4Britta Frede critique le regard partial de la voyageuse qui ne parlait pas l’arabe et ne s’intéressait pas beaucoup à la culture écrite de la région, et qui avait des contacts dans les milieux coloniaux :

  • 10 Nous traduisons : « Die Gegner und Widerstandskämpfer, die es im ganzen Land gegeben hatte, sowie a (...)

Elle n’a pas tenu compte des opposants et des résistants qui existaient dans tout le pays, ni des communautés qui se tenaient le plus possible à l’écart de l’administration coloniale. […] Elle a ainsi décrit […] les grandes communautés d’érudits qui coopéraient bien avec le pouvoir colonial10.

Il faut donc s’interroger sur les processus de transmission de l’histoire coloniale : qui est représenté, et de quelle manière, dans les sources et les archives et – surtout – qui raconte quelle histoire ? Dans notre cas, l’historiographie du colonialisme se lit à travers le discours d’une Européenne, d’où cette interrogation déterminante : dans quelle mesure un discours colonial peut-il fournir une interprétation critique du colonialisme ?

  • 11 Paraska Tolan-Szkilnik « Puigaudeau & Sénones: a Graphic Novel on Mauritania circa 1933 », The Mark (...)
  • 12 Monique Vérité met en valeur leur rôle d’observatrices également dans le recueil Mémoire du Pays ma (...)
  • 13 Monique Vérité, « Odette du Puigaudeau et Marion Sénones dans l’Ouest saharien », art. cit., p. 121

5Le succès des voyages du duo Puigaudeau/Sénones se traduit d’abord dans les chiffres : le nombre de biens culturels rapportés, de fouilles préhistoriques et ethnographiques, est toujours mentionné. Au regard des débats actuels concernant le pillage des biens culturels pendant la colonisation, ces entreprises paraissent problématiques. Puigaudeau a rassemblé, catalogué et fixé des traces des cultures mauritaniennes pour que les Français·e·s puissent les contempler dans des musées et des magazines11 et pour financer leurs futurs déplacements. En même temps, il faut reconnaître que les écrits de Puigaudeau comme sa thèse Arts et Coutumes des Maures, illustrée de dessins, commencée en 1944, restée inachevée, mais finalement publiée en 2002 de façon posthume (par Monique Vérité et Théodore Monod), comportent une fonction mémorielle12. Ses écrits ont en effet sauvegardé des savoirs traditionnels et font aujourd’hui partie d’un héritage textuel et visuel que les Mauritanien·ne·s peuvent se réapproprier13.

6Les deux journalistes Catherine Faye et Marine Sanclemente, voyageant en 2019 sur les traces de Puigaudeau et Sénones, commentent l’apport du travail posthume de Puigaudeau :

  • 14 Marine Sanclemente et Catherine Faye, L’Année des deux dames, Paris, Éditions Paulsen, 2020, p. 67. (...)

Un beau livre de trois cent vingt pages répertoriant toutes les techniques de l’artisanat et de la vie matérielle des Maures. […] Grâce à Odette et Marion, les jeunes générations auront une trace de leurs coutumes et de leurs traditions perdues14.

  • 15 Voir Christel Mouchard, Aventurières en crinoline, Paris, Le Seuil 1989 ; Catherine Reverzy, Femmes (...)
  • 16 Les Maures ont gardé le souvenir de cette traversée en 1934 et l’ont appelé l’Année des deux dames, (...)
  • 17 Marine Sanclemente et Catherine Faye, L’Année des deux dames, op. cit., p. 32.
  • 18 Paraska Tolan-Szkilnik, « Puigaudeau & Sénones: a Graphic Novel on Mauritania circa 1933 », art. ci (...)

On peut donc retenir que ces deux voyageuses sont soumises à des forces contraires : d’un côté, leur positionnement atypique – et en particulier leur homosexualité – les conduit à s’affranchir des classifications sociales dominantes, de l’autre, elles restent les dépositaires d’une pensée coloniale construite à partir des privilèges de la culture impérialiste. Cependant, la littérature critique consacrée aux voyageuses propose trop souvent un discours d’émancipation simplificateur. Il y est question de libération, de nouveau départ, d’autonomie, d’aventure ou de réalisation de soi15. Même le récit de voyage L’Année des deux dames (2020) de Catherine Faye et Marine Sanclemente enjolive la réalité16. Les deux journalistes ne parlent que de leurs « héroïnes17 » et traquent leurs traces, dans une sorte d’enquête mémorielle, près de 80 ans après le voyage du duo. Ce livre est une célébration de ce couple en tant qu’icônes queer et féministe. Toutes leurs contradictions sont présentées comme les facettes excentriques de ces deux lesbiennes amoureuses du désert, plutôt que l’expression de leur esprit partiellement colonial et racialiste18.

  • 19 Voir Viktoria Schmidt-Linsenhoff, Karl Hölz et Herbert Uerlings, Weiße Blicke. Geschlechtermythen d (...)

7L’ambition de rendre visible l’histoire de ces « voyageuses intrépides » aboutit souvent à une historiographie féministe embellissant les faits pour produire des modèles identificatoires. On a tendance à excuser l’adhésion des femmes aux systèmes d’oppression racistes, à l’éloge de l’hégémonie occidentale ou à l’affirmation de la supériorité culturelle de l’Occident, en rappelant l’esprit colonial de l’époque. Or, si l’on ne veut pas voir uniquement les femmes comme des victimes et des parias par rapport à leur propre culture, mais bien comme des actrices de l’histoire, on ne peut pas éviter de poser la question de leur complicité et de leur participation au colonialisme19. La notion de complicité est une façon différente, plus différenciée, de décrire la position de la femme – au-delà des constructions simplificatrices d’héroïnes ou de victimes. Au lieu d’interpréter les récits de voyage au féminin principalement dans une optique d’émancipation, voire de libertinage, l’objectif de cette étude est de révéler également la collaboration des femmes, si souvent occultée, avec toutes ses contradictions, ses errements et ses compromissions, dans les aspirations hégémoniques européennes. On ne peut pas placer les voyageuses à un niveau moralement supérieur ; une telle façon de procéder serait, bien entendu, elle aussi idéologique.

  • 20 Monique Vérité, Odette du Puigaudeau. Une Bretonne au désert, Paris, Picollec, 1992, p. 202.
  • 21 Britta Frede, Nur ein Nomade kann ein Held sein…, op. cit., p. 138.

8L’intégration des voyageuses illustre donc une plus grande hétérogénéité, car leurs textes révèlent des différences graduelles en termes d’implication coloniale. Les journaux d’Isabelle Eberhardt ou les récits de voyage de Puigaudeau sont en effet bien trop complexes pour que l’on puisse réduire leurs propos à une image stéréotypée du pays colonisé. Chez les deux voyageuses, ce n’est pas l’étranger, mais au contraire le propre qui est souvent considéré sous l’angle d’un manque, car l’Afrique coloniale et surtout le désert permettent au couple une vie peu orthodoxe et anti-bourgeoise. Sa biographe Monique Vérité caractérise Puigaudeau ainsi : « Elle rentre chez elle lorsqu’elle débarque en Afrique. […] C’est en Europe qu’elle est dépaysée20 ». Selon Britta Frede, une des questions centrales est de savoir dans quelle mesure Puigaudeau perçoit le désert et ses habitant·e·s comme un espace à part entière. On pourrait ajouter le corollaire suivant : le désert devient-il un décor déshistoricisé servant à interroger, en miroir, la société française21 ?

9Puigaudeau et Sénones avaient en commun le désir d’une vie déterminée par elles-mêmes, au-delà de l’ordre hétérosexuel dominant, du mariage et de la maternité. Le désert devient ainsi un espace où les restrictions patriarcales de la France semblent abolies et sert d’antidote à la marginalisation vécue dans leur propre pays. Paraska Tolan-Szkilnik résume cette idée ainsi :

  • 22 « La vie à Paris n’a pas toujours été facile pour ces deux femmes homosexuelles et elles ont imagin (...)

Life in Paris was not always easy for these two queer women and they imagined the Sahara as a large austere expanse in which to reinvent themselves – a space in which to finally find their life purpose22.

Katherine Roussos parvient à la même conclusion :

  • 23 Katherine Roussos, « Odette du Puigaudeau : entre idéalisme et désenchantement », Cahiers de la SIE (...)

Cette grande liberté, paradoxalement facilitée par le colonialisme, était peu envisageable en Europe, surtout pour des femmes. […] Étant du sexe défavorisé, elles sont tout de même de la nationalité dominante, une compensation qui leur accorde plus de liberté qu’en Europe23.

La vie dans le désert, à l’étranger, leur a renvoyé l’image de leur propre civilisation et les a transformées en fugitives de leur propre culture. Mais Puigaudeau a-t-elle perçu le désert et ses habitant·e·s comme un espace à part entière ? Ou le désert sert-il plutôt de territoire à ses propres désirs ? Paraska Tolan-Szkilnik a annoncé qu’elle était en train d’écrire une BD sur le duo Puigaudeau/Sénones en faisant parler les silences des archives. Le récit sera exclusivement basé en Mauritanie et sera écrit du point de vue d’un des guides du duo, pour décoloniser les sources et pour retrouver les voix mauritaniennes des années 1930 et 1940.

Leurs grands voyages de l’ère coloniale (1933-1960)

  • 24 Odette du Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie, 1933-1934 [1936], Paris, Phébus, 1992, p.  (...)
  • 25 Après l’invention de la similigravure, on pouvait dès la fin du xixe siècle reproduire sur la même (...)
  • 26 Odette du Puigaudeau, « Trouvailles archéologiques en Mauritanie », L’Anthropologie, vol. 45, 1935, (...)
  • 27 Odette du Puigaudeau, « L’ère atomique se lève sur les oasis », Droit et liberté, octobre 1959.
  • 28 Odette du Puigaudeau, « Puissances de la famille chez les nomades du Sahara occidental », Sciences (...)

10En 1933, Odette du Puigaudeau et Marion Sénones embarquent pour la Mauritanie pour la première fois. « L’hospitalité coloniale24 », si souvent louée, est un avantage important pour mener à bien leurs entreprises. Elles utilisent de manière habile les possibilités existantes pour financer leurs voyages d’études. Elles concluent un accord avec plusieurs journaux quotidiens et hebdomadaires pour rendre compte de leur voyage et pour toucher un large public. J’en mentionne seulement quelques-uns : Miroir du Monde, L’Illustration, Vu, L’Intransigeant, Le Monde colonial illustré, Marianne, Femme de France, Familles de France, Journal de la Femme, Paris-Midi, Le Matin, Le Journal, Ouest-Éclair, Minerva, Ève, La Géographie, Archeologia, Journal de la Société des Africanistes… Dans ce cadre, elles ont publié ensemble de nombreux photoreportages et reportages illustrés même s’il est impossible de déterminer précisément le degré de collaboration de Sénones aux articles25. Entre 1934 et 1980, elles ont rédigé plus de deux cents articles uniquement sur l’Afrique de l’Ouest pour rentabiliser leur travail et autofinancer d’autres voyages. Le spectre de leurs publications démontre leurs connaissances solides des réalités sociales de la Mauritanie et de l’Afrique du Nord. Les thèmes vont des « [t]rouvailles archéologiques en Mauritanie26 » à « L’ère atomique se lève sur les oasis27 » en passant par les « [p]uissances de la famille chez les Nomades du Sahara occidental28 ». Ce qui est remarquable, c’est aussi la variété des périodiques dans lesquels elles ont publié : il ne s’agit pas seulement de revues savantes, mais aussi de quotidiens, de revues pour femmes et de revues littéraires. En ce qui concerne leurs activités journalistiques, il existait une division du travail bien claire : Odette écrivait les textes et Marion les illustrait. La combinaison du reportage et de la photographie était, dans les années 1920 et 1930, un domaine encore très jeune, où même les autodidactes, sans formation universitaire, pouvaient faire leurs preuves. Faye et Sanclemente résument cela clairement :

  • 29 Marine Sanclemente, Catherine Faye, L’Année des deux dames, op. cit., p. 152.

Au retour de leur premier voyage, en octobre 1934, les deux aventurières se revendiquent comme spécialistes du monde maure. Elles multiplient les conférences, accumulent les publications […]. Pourtant elles ne sont ni ethnographes, ni géologues, ni archéologues29.

1er voyage 1933-1934 et 2e voyage 1936-1938

  • 30 Odette du Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie, op. cit., p. 28.
  • 31 Ibid.

11Les deux récits de voyage de Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie (1936) et La Grande Foire des dattes (1937), parlent de leur premier grand voyage de décembre 1933 à octobre 1934. Dans le titre du premier ouvrage, l’expression « pieds nus », souligne leur faible budget et la proximité qui en résulte avec le pays étranger. Elles se mettent ainsi en scène comme des nomades qui étaient pour elles l’incarnation du voyageur par excellence. Pour des raisons financières, elles ont choisi la « vieille route négrière30 » à bord d’un bateau de pêche breton pour voyager à moindres frais en Mauritanie ; un moyen de transport beaucoup plus économique que les compagnies maritimes ou même Air France. Britta Frede interprète le manque de moyens pour « monter une caravane de prestige avec boys et perfectionnements de camping moderne31 » comme une forme de discrimination sexuelle :

  • 32 Nous traduisons : « Die Hindernisse, die ihr als Frau in ihrer eigenen Gesellschaft in den Weg gest (...)

Elle a fini par détourner les obstacles qu’elle a rencontrés en tant que femme dans sa propre société, qui lui refusait l’accès à une expédition professionnelle dotée d’un équipement technique et financier important. Finalement, c’est précisément ce manque de bagages qui est devenu la clé lui permettant d’accéder à la société maure. Elle a ainsi transformé l’avantage de ses collègues établis, généralement des hommes, en un manque et son propre manque en un label de qualité pour l’authenticité de son récit32.

  • 33 Monique Vérité, Odette du Puigaudeau. Une Bretonne au désert, op. cit., p. 278.

Le Sel du désert (1940), La Route de l’Ouest. Maroc – Mauritanie (1945) et Tagant (1949) sont le résultat de leur deuxième voyage, de décembre 1936 à janvier 1938. Ce voyage était avant tout consacré aux relations économiques transsahariennes c’est-à-dire au commerce du sel. À cause du déclenchement de la guerre, deux expéditions prévues, en 1939 et en 1942, n’ont pas lieu. Pendant toutes les années de la guerre, elles ne parviennent pas à fuir l’Europe et se consacrent à des activités caritatives. En août 1940, elles créent le Service féminin français (SFF) avec l’objectif « de servir la patrie dans un esprit d’entraide et de dévouement33 ». Cette institution, soutenue financièrement par la Croix-Rouge et le Club des explorateurs, s’occupait surtout de la prise en charge et des soins médicaux pour les prisonniers de guerre originaires des colonies.

12À la Libération, elles essayent de trouver de nouveaux bailleurs de fonds pour le grand voyage qu’elles avaient déjà dû repousser deux fois. Finalement, l’Institut français d’Afrique noire, le Muséum national d’histoire naturelle, le lieutenant-gouverneur de la Mauritanie, parmi d’autres, leur fournissent un soutien financier et logistique. En outre, elles conviennent avec divers journaux et maisons d’édition de valoriser les résultats de leurs recherches de différentes façons après leur retour en France.

3e voyage (1949-1951) et 4voyage (1960)

  • 34 Monique Vérité, « Odette du Puigaudeau et Marion Sénones dans l’Ouest saharien », art. cit., p. 117
  • 35 Katherine Roussos, « Odette du Puigaudeau : entre idéalisme et désenchantement », art. cit., p. 25.

13Leur troisième grand voyage les conduit en Mauritanie et au Sénégal. Après ce voyage paraît le récit de Puigaudeau, La Piste Maroc-Sénégal (1954) qui décrit la construction de cette route impériale/intercoloniale d’Agadir à Saint-Louis à travers le désert mauritanien, reliant le Maroc au Sénégal en évitant le Sahara espagnol. Cette route fut construite par « [p]lus de cinq cents travailleurs africains et maures sous commandement d’une dizaine d’officiers français34 ». Puigaudeau prend la piste coloniale comme point de départ pour analyser l’histoire impériale de la France en Mauritanie et les effets destructeurs de la « civilisation » (les technologies, les valeurs matérialistes européennes et le travail salarié) sur la vie des nomades. Katherine Roussos constate ainsi que « la construction de la piste transmauritanienne, qui exige d’énormes efforts humains sans bénéficier à la population, devient le symbole suprême pour exprimer sa désillusion35. »

14En 1960, l’année de l’indépendance de la République islamique de Mauritanie, Odette du Puigaudeau accomplit seule un voyage de cinq semaines. C’est son dernier grand projet archéologique. Elle était chargée de rapporter des pièces d’artisanat pour compléter les collections du musée de l’Homme. En 1961, année où la Mauritanie rejoint les Nations Unies, Puigaudeau et Sénones s’établissent à Rabat pour y passer une retraite active.

« Débarquer en Mauritanie, […] c’est retourner aux temps bibliques36 »

  • 36 Odette du Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie, op. cit., p. 41.
  • 37 Monique Vérité, Odette du Puigaudeau. Une Bretonne au désert, op. cit., p. 134.
  • 38 Odette du Puigaudeau et Marion Sénones, « Nomadisation en Mauritanie », La Géographie, vol. 73, n°  (...)
  • 39 Odette du Puigaudeau, Tagant. Au Cœur du pays maure 1936-1938 [1949], Paris, Phébus, 1993, p. 93.
  • 40 Odette du Puigaudeau et Marion Sénones, « Nomadisation en Mauritanie », art. cit., p. 196.
  • 41 Odette du Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie, op. cit., p. 186.
  • 42 Odette du Puigaudeau, Tagant, op. cit., p. 104.

15La Mauritanie, but du voyage hors des sentiers battus du duo Puigaudeau/Sénones, était à l’époque « une contrée encore mal connue dont la cartographie était à peine ébauchée37 ». La Mauritanie est pour elles une région encore intouchée par la civilisation, elle symbolise « un pays encore neuf au point de vue journalistique38 ». Ce voyage ressemble à un voyage dans le passé biblique : « C’est un pays pur. […] Cette brousse ignore le morcellement, la clôture, la balafre des routes. Elle est sans couture, comme la tunique du Christ39. » Les textes plus anciens de Puigaudeau sont parsemés de références bibliques. Il y est souvent question de l’impression d’être transportée « au temps d’Abraham40 ». Le sentiment d’être hors du temps, dans un temps arrêté, où règne le silence, est suggéré aussi au niveau formel : « Paix africaine, biblique et simple41. » Le désert est pour elles un refuge qui devient une métaphore du jardin d’Éden : « La brousse était comme un jardin sauvage et sans limites qui nous était donné […] pour y éprouver nos forces, dépouiller l’artificiel, libérer le vieil instinct42 ». Le désert comme espace biblique de la pureté devient pour le duo féminin un espace de nouvelles libertés.

16Le 1er septembre 1934, elles arrivent à Port-Étienne, leur point de départ. Après 2500 kilomètres à dos de chameau et 2000 kilomètres en voiture, elles se retrouvent un mois plus tard de nouveau à Paris. Outre de nombreux films et des centaines de photos, elles remettent des objets maures et une collection de pierres taillées au musée d’Ethnographie à Paris. Une mise en valeur habile des matériaux photographiques et textuels publiés dans la presse contribue non seulement à une sécurité financière retrouvée, mais aussi à leur assurer une certaine notoriété dans le domaine du récit de voyage. Elles organisent des expositions et donnent des conférences.

  • 43 Odette du Puigaudeau, Le Sel du désert [1940], Paris, Phébus, 2001, p. 16.

17« Chargées de missions de préhistoire et d’ethnographie par les ministères de l’Éducation nationale et des Colonies, par le Muséum national d’Histoire naturelle et la Société de Géographie commerciale et d’Études coloniales43 », le couple se met de nouveau en route en décembre 1936 pour la Mauritanie. À la différence du voyage précédent, elles se sont préparées à ce voyage de manière ciblée et ont prévu bien à l’avance une route détaillée. Elles partent du Maroc par la route caravanière sur l’axe nord-sud pour se rendre en Mauritanie, un trajet de 1200 kilomètres à travers un territoire désertique. De là, le voyage se poursuit vers l’est jusqu’à Tombouctou. Le chemin de retour les mène avec la caravane du sel à travers le Sahara jusqu’à Taoudeni, puis au Maroc en passant par Tindouf. Le voyage dure en somme quinze mois, pendant lesquels il faut parcourir 6500 kilomètres. Le butin de ce voyage est constitué de nombreux dessins, esquisses, aquarelles, notes de voyage, photographies, fossiles, herbiers et, bien évidemment, des objets ethnographiques comme des outillages préhistoriques.

18La domination coloniale n’est pas connotée négativement pour Puigaudeau. Elle n’est pas opposée aux conquêtes coloniales, mais à condition que la colonisation apporte aux « indigènes » de meilleures conditions de vie. Elle perçoit les Français en général comme civilisateurs et pacificateurs :

  • 44 Odette du Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie, op. cit., p. 91.

[…] la pacification de la Mauritanie, cette entreprise qui, depuis le traité de Paris de 1814, oppose la diplomatie la plus patiente aux calculs sournois des Maures, la bravoure de nos soldats à leur fanatisme cruel, est une œuvre que même les esprits hostiles par principe à la colonisation peuvent approuver. […] En 1900, sur toute la Mauritanie, pesait encore la loi cruelle du plus fort44.

Elle ne remet pas en cause le droit des colonisateurs d’être en Afrique. Un « colonialisme doux » semble pour elle acceptable :

  • 45 Monique Vérité, Odette du Puigaudeau. Une Bretonne au désert, op. cit., p. 183.

Odette regrette les temps héroïques de ces figures coloniales que furent Xavier Coppolani, Henri Eugène Gouraud et Lyautey ; […] elle apprécie l’œuvre de Lyautey qui a voulu préserver les structures anciennes et maintenir le peuple marocain dans ses traditions. La colonisation est bonne si elle aide les peuples soumis à entrer dans la vie moderne tout en respectant leur identité, leurs coutumes, leurs arts, c’est-à-dire leur génie propre45.

Lyautey, mentionné ici par sa biographe, fut général dans l’un des nombreux Bureaux arabes en Algérie, puis résident général au Maroc et administrateur de la politique coloniale française entre 1912 et 1916. Il se distingue de la majorité des militaires par son intérêt pour la langue arabe, pour le Coran et pour la vie musulmane. Selon lui, le protectorat était un moyen plus efficace de réaliser la pénétration pacifique que l’administration directe.

  • 46 Ibid., p. 184.
  • 47 Ibid., p. 174.

19Puigaudeau ne se laisse classer ni comme profrançaise ni comme anticolonialiste. Elle dépend, pour le côté logistique de son entreprise, de l’aide des autorités militaires françaises en Mauritanie, du soutien des ministères coloniaux ou des musées ethnographiques de son pays, mais cela ne l’empêche pas de critiquer le système colonial en place ni de nous transmettre une image nuancée de la vie maure. C’est la conclusion à laquelle arrive aussi sa biographe Monique Vérité : « Inclassable Odette ! Il sera toujours difficile de la situer sur la carte des idéologies46. » Ses récits de voyage oscillent entre un « nationalisme exacerbé exaltant la mission civilisatrice de la France et l’intérêt porté à cette culture maure et à ses valeurs étrangères47 ».

Le désert comme lieu de l’industrialisation et d’expérimentation nucléaire

20C’est surtout dans ses premiers textes que l’on peut déceler chez Puigaudeau une attitude encore favorable à la colonisation. Dans ses écrits plus tardifs, elle prend de plus en plus souvent parti pour les combats des colonisé·e·s et se met au service de la défense des cultures autochtones, au nom du droit à la différence culturelle. Les effets délétères du colonialisme la font douter au cours de sa vie de la légitimité du pouvoir étranger. Après avoir été absente de Mauritanie pendant douze ans à cause de la guerre, elle arrive, à l’occasion de son troisième voyage, à cette amère conclusion :

  • 48 Odette du Puigaudeau, « Il y a aussi des hommes au Sahara », Esprit, n° 7-8, août 1959, p. 51.

La tragédie c’est de faire sauter deux ou trois millions de pasteurs nomades et de paysans des temps bibliques où ils vivaient heureux à la fine pointe du progrès matérialiste où ils le seront beaucoup moins. Ils n’ont pas besoin de pétrole, eux, mais l’industrie a besoin de quelques milliers de travailleurs indigènes. Il faut donc les capter, les adapter et les retenir48.

La guerre a laissé aussi des traces dans le Sahara lui-même. Puigaudeau décrit dans La Piste Maroc-Sénégal (1954) le deuil d’un paysage qui, à cause de ses nombreuses ressources naturelles, ne sera plus jamais vierge de l’intervention humaine :

  • 49 Odette du Puigaudeau, La Piste Maroc-Sénégal, Paris, Plon, 1954, p. 300-302.

Des matériaux roulent, sur toi, la Piste ! On construit, on bâtit ; les riches s’enrichissent, les pauvres s’appauvrissent, la vie augmente ; à chacun son rôle, comme partout ; et on dit : c’est le Progrès ! […] À raison de 3 000 tonnes de minerai extraites chaque jour par 700 ouvriers, l’exploitation durera 20 ans. Et après ? Eh bien, il n’y aura plus de mines ! Le cuivre, ça ne repousse pas comme le mil des champs, et ça ne se multiplie pas comme les chameaux. Quand c’est déménagé, il n’y a plus rien, les ouvriers sont licenciés et les actions baissent à la Bourse. […] C’est le Progrès49 !

  • 50 Odette du Puigaudeau, Tagant, op. cit., p. 94.
  • 51 Monique Vérité, Odette du Puigaudeau. Une Bretonne au désert, op. cit., p. 336.

Dans les années 1930, Puigaudeau a encore espéré que le désert pourrait, à cause de son aridité, se soustraire aux interventions du monde industriel : « Lui, le désert, n’a d’autre défense que sa pauvreté50. » Mais après la guerre, elle doit se rendre compte de son erreur : « […] on découvre un Sahara “utile” […] 600 000 tonnes de cuivre à Akjoujt et une montagne de fer à exploiter à Fort-Gouraud d’Idjil51 ! » Entre-temps, le désert est parsemé de restes de matériel militaire et les puits d’eau ont cédé la place aux tours de forage de pétrole. Pessimiste et sensible à la cause environnementale, Puigaudeau jette un regard extrêmement critique sur le pillage des ressources et la prolétarisation des populations accompagnant l’exploitation des ressources naturelles et l’industrialisation :

  • 52 Odette du Puigaudeau, « Il y a aussi des hommes au Sahara », art. cit., p. 54-58.

On va les repétrir, les prolétariser, modifier leur alimentation, bien que la leur (lait, mil, orge, viande, dattes) soit infiniment plus riche en vitamines que celle qu’on leur donnera, modifier leurs vêtements, bouleverser leurs coutumes religieuses, sociales, familiales. […] Lorsque les terrassements, les routes, les forages, les pipe-lines, tous les gros travaux préparatoires seront terminés, quand la machinerie mise en place réduira la main-d’œuvre, que deviendront ces hommes transplantés, déracinés, membres épars d’une société détruite52 ?

  • 53 Stéphanie Posthumus, French Ecocritique: Reading Contemporary French Theory and Fiction Ecologicall (...)
  • 54 Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris, Seui (...)

C’est pendant le quatrième et dernier voyage de Puigaudeau que l’utilisation du désert pour les essais nucléaires atteint son triste sommet : le 13 février 1960, la première bombe atomique explose à Reggane dans le Sahara algérien pendant la guerre d’Algérie. Avec la « Gerboise bleue », la France devient la quatrième puissance nucléaire, derrière les États-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne. Du point de vue de l’écocritique, qui nous invite non seulement à explorer la relation de l’homme à la nature et à l’environnement dans la littérature, mais encore les relations qu’entretiennent le biotope et les créations culturelles, nous avons ici une destruction illégitime du territoire53. L’expérimentation nucléaire est une intervention fort toxique dans les droits d’autres peuples et dans un autre écosystème. Le désert sert d’espace d’expérimentation de technologies occidentales dangereuses. Les essais nucléaires militaires et civils dans un territoire colonial montrent l’asymétrie radicale de pouvoir entre la France et le Sahara, ainsi que le lien entre les inégalités sociales et les dégradations environnementales. La destruction de la nature et l’oppression coloniale sont liées. Malcom Ferdinand utilise l’expression d’habiter colonial54 pour qualifier cette manière violente et destructrice d’habiter la terre.

  • 55 Odette du Puigaudeau, « Il y a aussi des hommes au Sahara », art. cit., p. 47.

21Le désert, vu par Puigaudeau comme un paradis biblique, était menacé par l’industrialisation. D’autre part, les essais nucléaires, auxquels s’opposa la voyageuse en tant qu’écologiste avant la lettre, furent le résultat d’une politique reposant sur l’idée d’un « désert totalement vide55 ». Moktar Ould Daddah, qui devint plus tard le premier président de Mauritanie, critiqua son opposition radicale à l’utilisation nucléaire du désert. Puigaudeau avait en effet appelé la population mauritanienne à quitter le pays pour échapper à la menace nucléaire et à chercher refuge au Maroc, ce qui l’obligea à prendre clairement position sur le projet d’appartenance de la Mauritanie au Maroc :

  • 56 Puigaudeau dans une lettre à Georges Montaron datée d’octobre 1960, citée par Monique Vérité, Odett (...)

Mon opinion personnelle est que la Mauritanie aurait intérêt à se rallier au Maroc, pays frère, qu’elle le ferait si elle était gouvernée par des hommes libres […]. Pour la Mauritanie, il vaut mieux être la province d’une nation parente aux ressources variées qu’un petit État sans force aux mains d’exploitants étrangers56.

  • 57 Ibid., p. 380.

Odette du Puigaudeau avait une position critique par rapport à l’indépendance de la Mauritanie : pour elle, Moktar Ould Daddah était devenu une marionnette de la France. La rupture avec le président l’obligea à l’avenir à renoncer à d’autres voyages en Mauritanie. Puigaudeau et Sénones s’établirent en 1961 à Rabat, la capitale du Maroc. Odette du Puigaudeau avait déjà presque 67 ans et Marion Sénones, 75. Malgré cela, il n’était absolument pas question de retraite. Dans les années 1950 et 1960, le couple se consacra entièrement, sur fond de décolonisation et de guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie, à la rédaction et à la publication de ses productions littéraires, ethnographiques et archéologiques. Puigaudeau travailla comme journaliste et réalisatrice, elle documenta de différentes façons la Mauritanie et l’Afrique noire. Elle s’engagea aussi plus fortement pour un rattachement politique de la Mauritanie au Maroc. Marion Sénones organisa régulièrement des expositions d’art maure à Rabat, Fès, Tanger et Marrakech et parvint même à ouvrir un musée du Sahara57. Le 3 octobre 1977, Marion Sénones décéda à Rabat à l’âge de 91 ans. Avec sa mort disparaît une amitié qui était pour toutes les deux une communauté de vie et de travail et qui dura un demi-siècle. Odette décéda à son tour le 18 juillet 1991.

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Notes

1 Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, Paris, La Fabrique, 2019, p. 15.

2 Ibid., p. 22.

3 Ibid., p. 29.

4 L’armée française a conquis la Mauritanie et y a proclamé en 1903 un protectorat français. En 1920, la Mauritanie est devenue une colonie française faisant partie de l’Afrique occidentale française. En 1946, le pays a obtenu le statut de Territoire d’outre-mer. Le 28 novembre 1958 est proclamée la République de Mauritanie, deux ans plus tard, le pays est devenu indépendant. En 1961, il est admis aux Nations Unies, la même année Moktar Ould Daddah devient le premier président de l’État ; il est réélu en 1966, en 1971 et en 1976. Du point de vue géographique, il faut retenir que l’Algérie, la Tunisie et le Maroc forment le Petit Maghreb ; le Grand Maghreb inclut pour sa part la Libye et la Mauritanie.

5 Monique Vérité, « Odette du Puigaudeau et Marion Sénones dans l’Ouest saharien (1933-1960) », dans Des Européennes au Sahara du xixe siècle aux Indépendances, Monique Vérité et Patrick Hervé (dir.), Paris, La Rahla – Les Sahariens, 2019, p. 106. Le « il » fait référence au général Gouraud (ancien commissaire du Gouvernement général de Mauritanie).

6 Dans son mémoire d’étude en muséologie intitulé Odette du Puigaudeau et le Musée de l’Homme. Une relation lue au travers de l’histoire du fonds photographique conservé au Musée du quai Branly-Jacques Chirac (2019), Léa Legouix analyse l’affiliation de Puigaudeau aux différentes institutions et associations de chercheurs (voir [En ligne] URL : http://archives.quaibranly.fr:8990/accounts/mnesys_quaibranly/datas/medias/Pole_archives/693AA/693AA43-b.pdf [consulté le 28/12/2022]).

7 Monique Vérité, « Odette du Puigaudeau et Marion Sénones dans l’Ouest saharien », art. cit., p. 112. La Mauritanie, le Mali, le Sénégal, la Guinée, la Côte d’Ivoire, la Haute-Volta et le Niger appartenaient à l’Afrique-Occidentale Française et le Tchad à l’Afrique-Équatoriale Française. La plupart de ces pays sont devenus indépendants autour de 1960.

8 Nous traduisons : « Die Reise war in vielerlei Hinsicht ein voller Erfolg: Die Tatsache, dass es zwei Europäerinnen mit Genehmigung der französischen Kolonialadministration gelungen war, die maurische Wüste allein zu durchqueren, musste als Machtdemonstration der neu etablierten Kolonialherrschaft in Mauretanien verstanden werden. » (Britta Frede, « Alleinreisende Frauen in der Kolonie: Reiseberichte als Medium zur Popularisierung kolonialer Machtpolitik », dans Der weibliche Blick auf den Orient: Reisebeschreibungen europäischer Frauen im Vergleich, Mirosława Czarnecka, Christa Ebert et Grazyna Barbara Szewczyk (dir.), Berne, Peter Lang, 2011, p. 150).

9 Léa Legouix, Odette du Puigaudeau et le Musée de l’Homme, op. cit., p. 22.

10 Nous traduisons : « Die Gegner und Widerstandskämpfer, die es im ganzen Land gegeben hatte, sowie auch die Gemeinschaften, die sich von der Kolonialverwaltung möglichst fern hielten, blieben von ihr unbeachtet. […] So beschrieb sie […] die großen wichtigen Gelehrtengemeinschaften, die gut mit der Kolonialmacht kooperierten. » (Britta Frede, « Nur ein Nomade kann ein Held sein – drei gemeinsame Saharareisen von Odette de Puigaudeau (1894-1991) und Marion Sénones (alias Marcel Born-Kreuzberger, 1886-1977) », dans Orientalische Reisende in Europa - Europäische Reisende im Nahen Osten. Bilder vom Selbst und Imaginationen des Anderen, Bekim Agai et Zita Ágota Pataki (dir.), Berlin, EB-Verlag, 2010, p. 145.

11 Paraska Tolan-Szkilnik « Puigaudeau & Sénones: a Graphic Novel on Mauritania circa 1933 », The Markaz Review, 15 août 2021 [En ligne] URL : https://themarkaz.org/puigaudeau-senones-graphic-novel-on-mauritania-circa-1933/ [consulté le 27/12/2022].

12 Monique Vérité met en valeur leur rôle d’observatrices également dans le recueil Mémoire du Pays maure 1934-1960 qu’elle a réuni et édité en 2000 (Paris, Ibis Press). Ce recueil présente des extraits essentiels, écrits et iconographiques, de leurs carnets de voyage.

13 Monique Vérité, « Odette du Puigaudeau et Marion Sénones dans l’Ouest saharien », art. cit., p. 121.

14 Marine Sanclemente et Catherine Faye, L’Année des deux dames, Paris, Éditions Paulsen, 2020, p. 67. Je renvoie également à un hommage posthume rendu à Odette du Puigaudeau, organisé à Rabat il y a quelques années par le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) et le Centre des études sahariennes (CES) : https://www.youtube.com/watch?v=S83tVOF29Xw.

15 Voir Christel Mouchard, Aventurières en crinoline, Paris, Le Seuil 1989 ; Catherine Reverzy, Femmes d’aventure. Du rêve à la réalisation de soi, Paris, Odile Jacob, 2001 ; Barbara Hodgson, No Place for a Lady: Tales of Adventurous Women Travelers, Vancouver, Greystone Books, 2002 ; Armin Strohmeyr, Abenteuer reisender Frauen. 15 Porträts, Munich, Malik, 2014 ; Amanda Adams, Ladies of the Field. Early Women Archaeologists and Their Search for Adventure, Nanoose Bay, Greystone Books, 2014 ; Alexandra Lapierre et Christel Mouchard (dir.), Elles ont conquis le monde. 1850-1950 : les grandes aventurières, Paris, Arthaud, 2007.

16 Les Maures ont gardé le souvenir de cette traversée en 1934 et l’ont appelé l’Année des deux dames, indiquant ainsi que le couple a réussi à entrer dans la chronologie locale.

17 Marine Sanclemente et Catherine Faye, L’Année des deux dames, op. cit., p. 32.

18 Paraska Tolan-Szkilnik, « Puigaudeau & Sénones: a Graphic Novel on Mauritania circa 1933 », art. cit..

19 Voir Viktoria Schmidt-Linsenhoff, Karl Hölz et Herbert Uerlings, Weiße Blicke. Geschlechtermythen des Kolonialismus, Marbourg, Jonas-Verlag, 2004 ; Sara Mills, Gender and Colonial Space, Manchester, Manchester University Press, 2005 ; Billie Melman, « Orientations historiographiques. Voyage, genre et colonisation », Clio. Femmes‚ Genre, Histoire, no 28, 2008, p. 159-184 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/clio.8512 ; Gabriele Dietze, Claudia Brunner et Edith Wenzel, Kritik des Okzidentalismus. Transdisziplinäre Beiträge zu (Neo-)Orientalismus und Geschlecht, Bielefeld, transcript, 2009 ; Isabelle Ernot, « Voyageuses occidentales et impérialisme : l’Orient à la croisée des représentations (xixe siècle) », Genre & Histoire, n° 8, 2011[En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/genrehistoire.1272 [consulté le 28/12/2022].

20 Monique Vérité, Odette du Puigaudeau. Une Bretonne au désert, Paris, Picollec, 1992, p. 202.

21 Britta Frede, Nur ein Nomade kann ein Held sein…, op. cit., p. 138.

22 « La vie à Paris n’a pas toujours été facile pour ces deux femmes homosexuelles et elles ont imaginé le Sahara comme une grande étendue austère dans laquelle elles pourraient se réinventer – un espace dans lequel elles pourraient enfin trouver le but de leur vie » (Paraska Tolan-Szkilnik, « Puigaudeau & Sénones: a Graphic Novel on Mauritania circa 1933 », art. cit.). Nous traduisons.

23 Katherine Roussos, « Odette du Puigaudeau : entre idéalisme et désenchantement », Cahiers de la SIELEC : « Le désenchantement colonial, n° 6, 2010, p. 1 et p. 6 [En ligne] URL : http://www.sielec.net/pages_site/FIGURES/roussos_puigaudeau/puigaudeau_1.html [consulté le 28/12/2022].

24 Odette du Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie, 1933-1934 [1936], Paris, Phébus, 1992, p. 150.

25 Après l’invention de la similigravure, on pouvait dès la fin du xixe siècle reproduire sur la même page des photographies et des textes. Ainsi apparut un nouveau genre de publication : la revue illustrée. La caractéristique de ces reportages illustrés était que les illustrations provoquaient chez les lecteurs/lectrices un investissement plus fort dans le texte. Dans le reportage illustré, les photographies représentent la source d’information principale, alors que le texte se limite à un commentaire succinct de l’image.

26 Odette du Puigaudeau, « Trouvailles archéologiques en Mauritanie », L’Anthropologie, vol. 45, 1935, p. 514-515.

27 Odette du Puigaudeau, « L’ère atomique se lève sur les oasis », Droit et liberté, octobre 1959.

28 Odette du Puigaudeau, « Puissances de la famille chez les nomades du Sahara occidental », Sciences et voyages, n° 70, novembre 1941, p. 139.

29 Marine Sanclemente, Catherine Faye, L’Année des deux dames, op. cit., p. 152.

30 Odette du Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie, op. cit., p. 28.

31 Ibid.

32 Nous traduisons : « Die Hindernisse, die ihr als Frau in ihrer eigenen Gesellschaft in den Weg gestellt wurden, indem ihr der Zugang zu einer professionellen Expedition mit umfangreicher, technischer und finanziell abgesicherter Ausstattung verweigert wurde, deutete sie am Ende so um, dass gerade der Mangel ihres Reisegepäcks zum Schlüssel wurde, der ihr den Zugang zur maurischen Gesellschaft ermöglichte. So machte sie aus dem Vorteil der etablierten, meist männlichen Kollegen einen Mangel und aus ihrem eigenen Mangel ein Gütesiegel für die Authentizität ihres Berichts. » (Britta Frede, Nur ein Nomade kann ein Held sein…, op. cit., p. 144).

33 Monique Vérité, Odette du Puigaudeau. Une Bretonne au désert, op. cit., p. 278.

34 Monique Vérité, « Odette du Puigaudeau et Marion Sénones dans l’Ouest saharien », art. cit., p. 117.

35 Katherine Roussos, « Odette du Puigaudeau : entre idéalisme et désenchantement », art. cit., p. 25.

36 Odette du Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie, op. cit., p. 41.

37 Monique Vérité, Odette du Puigaudeau. Une Bretonne au désert, op. cit., p. 134.

38 Odette du Puigaudeau et Marion Sénones, « Nomadisation en Mauritanie », La Géographie, vol. 73, n° 3, mars 1935, p. 193.

39 Odette du Puigaudeau, Tagant. Au Cœur du pays maure 1936-1938 [1949], Paris, Phébus, 1993, p. 93.

40 Odette du Puigaudeau et Marion Sénones, « Nomadisation en Mauritanie », art. cit., p. 196.

41 Odette du Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie, op. cit., p. 186.

42 Odette du Puigaudeau, Tagant, op. cit., p. 104.

43 Odette du Puigaudeau, Le Sel du désert [1940], Paris, Phébus, 2001, p. 16.

44 Odette du Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie, op. cit., p. 91.

45 Monique Vérité, Odette du Puigaudeau. Une Bretonne au désert, op. cit., p. 183.

46 Ibid., p. 184.

47 Ibid., p. 174.

48 Odette du Puigaudeau, « Il y a aussi des hommes au Sahara », Esprit, n° 7-8, août 1959, p. 51.

49 Odette du Puigaudeau, La Piste Maroc-Sénégal, Paris, Plon, 1954, p. 300-302.

50 Odette du Puigaudeau, Tagant, op. cit., p. 94.

51 Monique Vérité, Odette du Puigaudeau. Une Bretonne au désert, op. cit., p. 336.

52 Odette du Puigaudeau, « Il y a aussi des hommes au Sahara », art. cit., p. 54-58.

53 Stéphanie Posthumus, French Ecocritique: Reading Contemporary French Theory and Fiction Ecologically, Toronto, University of Toronto Press, 2017.

54 Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris, Seuil, 2019.

55 Odette du Puigaudeau, « Il y a aussi des hommes au Sahara », art. cit., p. 47.

56 Puigaudeau dans une lettre à Georges Montaron datée d’octobre 1960, citée par Monique Vérité, Odette du Puigaudeau. Une Bretonne au désert, op. cit., p. 375.

57 Ibid., p. 380.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Natascha Ueckmann, « Un couple de voyageuses au Sahara à l’époque coloniale : Odette du Puigaudeau (1894-1991) et Marion Sénones (1886-1977) »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 06 février 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3436 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3436

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Auteur

Natascha Ueckmann

Université Martin-Luther Halle-Wittenberg

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