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Dossier

« De pauvres bêtes harassées » : Les Bédouines selon Aline Réveillaud de Lens

“Poor exhausted beasts”: The Bedouin Women According to Aline Réveillaud de Lens
Małgorzata Sokołowicz

Résumés

L’article vise à présenter la figure de la Bédouine qui émerge du journal intime, d’une nouvelle et d’un tableau d’Aline Réveillaud de Lens (1881-1925), peintre et écrivaine française qui, depuis 1911, vécut avec son mari, fonctionnaire colonial, au Maghreb. En 1913, le couple part passer un peu de temps dans la région du Djérid. C’est là qu’Aline Réveillaud de Lens rencontre des Bédouines et découvre leur mode de vie qui fait penser à celui des êtres subalternes tels que définis par les Subaltern Studies. L’article est divisé en trois parties. La première analyse le regard de la voyageuse. La seconde montre dans quelle mesure les Bédouines présentées par Aline Réveillaud de Lens correspondent au concept d’êtres subalternes et la dernière partie investigue la façon dont les femmes du désert parlent dans l’œuvre lensienne.

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Texte intégral

  • 1 Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ?, trad. Jérôme Vidal, Paris, Édit (...)

1Dans son fameux essai Can the Subaltern Speak? (1985), traduit en français sous le titre Les Subalternes peuvent-elles parler ?, la philosophe féministe indienne Gayatri Chakravorty Spivak parle de la hiérarchie sociale dans les Indes coloniales : au sommet se trouvent les colonisateurs, ensuite ceux qui collaborent avec les colonisateurs, puis ceux qui jouissent pour une raison ou une autre d’un certain respect de la société et dominent « aux niveaux régional et local » ; en bas de l’échelle sociale, il y a des êtres qui ne jouissent d’aucun respect, des inférieurs, des dominés, des « classes subalternes », dont les femmes1. Les subalternes n’ont pas le droit de parler, de parler pour eux-mêmes ou même d’eux.

  • 2 Fatima Sadiqi, Moroccan Feminist Discourses, New York, Palgrave Macmillan, 2014, p. 85.
  • 3 Edward W. Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, trad. Catherine Malamoud, Paris, Seui (...)

2Fatima Sadiqi parle de la « double colonisation » de la femme musulmane qui est muette à cause du patriarcat traditionnel et à cause du colonialisme2. La colonisation s’attache en effet au silence des femmes. En analysant les notes de voyage en Orient de Gustave Flaubert, Edward Saïd souligne que Kuchuk Hanem « ne parle jamais d’elle-même, elle ne fait jamais montre de ses émotions, de sa présence ou de son histoire. C’est lui [Flaubert] qui parle pour elle et qui la représente3. »

  • 4 Voir Jean-Louis Tritter, Mythes de l’Orient en Occident, Paris, Ellipses, 2012, p. 191.
  • 5 Voir par exemple Małgorzata Sokołowicz, « “Les tigresses du désert” et “les nonnes coquettes”. Les (...)
  • 6 Voir par exemple « La Sultane favorite » de Victor Hugo (Les Orientales, 1829) ou Hérodias (1877) d (...)
  • 7 Contrairement au mythe de l’homme du désert : voir Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageur (...)

3Pourtant, la question se pose de savoir si Kuchuk Hanem, en tant que figure par excellence de « la femme orientale » du xixe siècle européen, correspond vraiment à la définition d’un être subalterne. Même si la belle Orientale sensuelle ne parle pas (ou en tout cas, ne parle pas beaucoup), elle se trouve d’habitude au centre du fantasme européen. On voyage en Orient pour la rencontrer4. Sa présence, son absence, sa visibilité ou son invisibilité due au voile et à la claustration deviennent le sujet important, voire principal, de plusieurs récits de voyage en Orient ou de textes qu’elles inspirent5. Cette femme d’Orient rêvée habite pourtant dans un harem luxueux, dans un riche palais. Identifiée souvent à la « femme fatale » elle est sans aucun doute opprimée, mais souvent – dans les représentations textuelles – aussi capable d’opprimer les hommes, devenant dépendants de sa beauté et/ou de son expertise sexuelle6. Mais qu’en est-il des femmes orientales qui n’ont rien à voir avec les odalisques, celles qui vivent dans des oasis cachées, souvent peu accessibles, situées au milieu du désert ? Les voyageurs et voyageuses européen·ne·s parlent rarement d’elles. Elles ne forment aucun mythe7, on ne les rencontre pas souvent, on prête rarement attention à elles. De ce fait, elles apparaissent peu dans les récits de voyage européens.

4L’œuvre d’Aline Réveillaud de Lens (1881-1925), qui se trouvera au centre de nos réflexions, n’est pas une exception. Elle est consacrée surtout aux citadines, riches habitantes de la Tunisie et du Maroc. Pourtant, les Bédouines y apparaissent au moment où l’écrivaine et peintre française fait un voyage dans le désert et les rencontre.

  • 8 L’importance de cette figure est visible dans la dédicace qui précède les « Mœurs tunisiennes » : « (...)
  • 9 Pour la biographie d’Aline Réveillaud de Lens, voir Ellen Amster, « The Harem Revealed and the Isla (...)
  • 10 Aline Réveillaud de Lens, « Le Harem entr’ouvert (1re partie) », La Revue de Paris, juillet-août 19 (...)
  • 11 Voir Małgorzata Sokołowicz, Orientalisme, colonialisme, interculturalité, op. cit, p. 52-76. Sur la (...)

5Fraîchement sortie de l’École des Beaux-Arts de Paris, Aline Réveillaud de Lens part en Tunisie en 1911 et y entame sa carrière d’écrivaine. Tout comme son mari, fonctionnaire colonial à Tunis, elle apprend l’arabe. Elle le fait surtout pour pouvoir communiquer avec les femmes autochtones qui la fascinent. À l’aide de Chedlia, sa domestique8, elle commence à découvrir leur monde et à le décrire, d’abord dans son journal intime et ensuite dans ses nouvelles dont la narratrice est facilement identifiable avec l’auteure et dont les histoires s’inspirent visiblement de sa vie9. Le cycle « Mœurs tunisiennes » du volume Le Harem entr’ouvert est publié d’abord en 1917, dans La Revue de Paris10, et ensuite, en 1919, chez Calmann-Lévy. L’écrivaine essaie de dévoiler devant ses lecteurs les secrets des femmes maghrébines, en retravaillant de façon intéressante le mythe de la belle odalisque lascive héritée du xixe siècle11.

6En mars 1913, Aline et son mari partent dans le sud désertique du pays, dans la région du Djérid où ils passent plus d’un mois, visitent des oasis et font des excursions dans le désert. C’est là qu’Aline Réveillaud de Lens, qui s’intéresse vivement à la condition féminine, rencontre des Bédouines, femmes du désert. Elle les décrit dans son journal et dans une nouvelle inspirée de ce voyage, « Les quatre femmes de Baba Youssef ». Elle peint aussi un tableau qui représente des Bédouines dans une oasis et l’intitule symptomatiquement Les Bêtes de somme.

  • 12 Pour la présentation du courant, voir Isabelle Merle, « Les Subaltern Studies : retour sur les prin (...)

7Ces trois ouvrages, le journal intime, la nouvelle et la toile, formeront notre corpus et nous permettront de montrer, par le prisme des Subaltern Studies, comment Aline Réveillaud de Lens représente les femmes du désert12. Les Bédouines décrites et peintes s’inscrivent, au moins partiellement, dans le concept de subalternes à qui Aline Réveillaud de Lens donne, pourtant, d’une certaine façon – nous le nuancerons – de la voix.

  • 13 Voir Meyda Jeğenoğlu, Colonial Fantasies : Towards a Feminist Reading of Orientalism, Cambridge, Ca (...)

8Nos analyses se dérouleront en trois mouvements. D’abord, nous nous concentrerons sur le regard d’Aline Réveillaud de Lens, en cherchant à répondre à la question de savoir si nous avons à faire à ce que Meyda Jeğenoğlu appelle le « Colonial I/Eye », un type de regard influencé par la position coloniale13. Ensuite, nous montrerons dans quelle mesure les Bédouines selon Aline Réveillaud de Lens correspondent au concept d’êtres subalternes. Pour finir, nous examinerons la façon dont les Bédouines parlent dans l’œuvre de l’écrivaine et peintre française.

Le « Colonial I/Eye » d’Aline Réveillaud de Lens ?

  • 14 Ibid.

9Le concept de « Colonial I/Eye » suppose que le colonisateur (ou le voyageur en situation coloniale) regarde l’Autre toujours à travers lui-même, ses habitudes, ses stéréotypes, ses besoins14. C’est le regard d’un être supérieur qui scrute l’Autre depuis sa position de maître. Est-ce le cas d’Aline Réveillaud de Lens ? Peu de temps avant son départ vers la région du Djérid, au sud-ouest de la Tunisie, la femme-peintre décrit une vieille Bédouine qui vient à Tunis pour le procès de son fils. De santé fragile, la Française ne peut peindre qu’à la maison. C’est sans doute son mari qui, profitant de son statut de fonctionnaire colonial, s’arrange pour lui trouver des modèles et les faire venir dans la maison :

  • 15 Aline Réveillaud de Lens, Journal 1902-1924. « L’amour, je le supplie de m’épargner… », texte revu (...)

Je fais en ce moment une extraordinaire vieille Bédouine du Sahel. [P]armi tant de types de costumes pittoresques, elle force l’attention par son énorme et bizarre coiffure. Le visage s’encadre de cheveux nattés et mélangés avec des laines de couleur. Un grand turban noir ceint le front. Il est surmonté d’un gros bourrelet rouge dont les pans descendent le long de la coiffure et s’étalent sur la poitrine. Avec cela des chaînes et des anneaux d’argent d’un goût sauvage et le grand voile bleu dont les Bédouines s’enveloppent d’habitude. Je m’énerve un peu de n’avoir pas rendu le caractère primitif et amusant de cette femme telle que je l’aurais voulu. Et puis cela m’ennuie de peindre toujours à l’intérieur […]. Il faut encore m’estimer heureuse d’avoir des modèles si pittoresques dans la maison15.

  • 16 Sur cet exotisme colonial, voir par exemple Pascal Blanchard et Armelle Chatelier (dir.), Images et (...)
  • 17 Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ?, op. cit., p. 54-55.

Le vocabulaire dont la femme-peintre se sert n’est pas anodin : « bizarre », « pittoresque », « sauvage », « primitif », « amusant » relèvent du champ lexical de l’exotisme colonial, montrent la fascination pour l’altérité et le regard très superficiel16. La Bédouine n’est qu’un modèle, une image à rendre, un objet. La description la déshumanise. On est dans le pur « Colonial I/Eye » où l’on pense à tirer un avantage facile de l’altérité, sans chercher à la comprendre. La Bédouine, muette et subordonnée au plaisir de l’artiste, correspond à la définition d’un être subalterne, « sujet de l’exploitation17 ».

  • 18 Pour l’importance et le développement de l’ethnographie à l’époque, voir par exemple Emmanuelle Sib (...)

10L’attitude d’Aline Réveillaud de Lens envers les Bédouines change pourtant quand elle passe un certain temps dans le Djérid. Après avoir vu les conditions dans lesquelles ces femmes vivent, elle les décrit différemment. La curiosité superficielle et la supériorité implicite disparaissent. L’écrivaine continue à portraiturer les femmes, mais elle le fait à l’instar d’une ethnographe respectueuse18 – de façon détaillée, mais sans excitation malsaine et déshumanisante. Les adjectifs de jugement sont beaucoup moins présents :

  • 19 Journal, p. 195, le 30 mars 1913.

Leur costume est joli : la robe bédouine si semblable aux tuniques grecques, drapée à la taille par des ceintures en gris cordon de soie à dessins verts, orange, bleus et argent. Chez les pauvres la robe est en toile bleue ou en grosse soie grenat à rayures noires, chez les riches en souple soie violette à franges jaunes. Les cheveux, souvent nattés avec de la laine aux deux côtés du visage, sont enfermés dans une sorte de turban plat noir, rayé d’or ou d’argent, qui descend en bandeau serré presque jusqu’aux sourcils. Les mariées et les femmes riches sont parées d’une incroyable quantité de bijoux en or rehaussés de corail et d’agate. Des chaînes, des diadèmes, des anneaux jusqu’à huit à chaque oreille mais soutenus par un cordon qui passe sur la tête, des colliers, des médailles, des croissants, des mains de Fatma… Elles portent ainsi sur elles toute leur fortune et n’en vivent pas moins dans la saleté19.

Aline Réveillaud de Lens ne parle que du « joli » costume et de l’« incroyable quantité de bijoux ». D’autres éléments de jugement sont absents. Même la dernière phrase où l’écrivaine souligne le contraste entre la richesse des parures des Bédouines et la saleté dans laquelle elles vivent est privée de commentaire. Il semble que l’écrivaine change sa façon de regarder l’Autre. Le « Colonial Eye/I » disparaît.

11Dans la nouvelle écrite au retour, « Les quatre femmes de Baba Youssef », texte qui se concentre surtout sur la condition des Bédouines dans le village de Nefta, le regard lensien se transforme de nouveau. La narratrice européenne continue à regarder les femmes du désert de l’extérieur (à l’instar d’une ethnographe, sans le sentiment de supériorité perceptible), mais son discours fait preuve d’une certaine instabilité énonciative. À un moment, la description des noces de Nefissa, la plus jeune parmi les femmes de Baba Youssef, lequel donne son titre à la nouvelle, fait penser au discours d’un·e autochtone, mais n’est pas présentée comme une citation :

  • 20 Aline Réveillaud de Lens, « Les quatre femmes de Baba Youssef », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit (...)

J’aperçus, au milieu des bédouines agitées et bruyantes, une immobile, silencieuse et exquise petite idole étincelante d’or, accroupie au centre d’un grand tapis de Tozeur. Des traits menus dans l’ovale allongé, des yeux enfantins agrandis de kohol, une bouche minuscule éclatante de far, une peau fine, mate et brune sous le rouge dont ses joues étaient peintes, une toute petite fille enfin, parée de soie et de bijoux. Elle semblait toute frêle et jeunette sous les chaînes et le lourd diadème dont sa tête était surchargée. Dix anneaux d’or énormes et fraîchement fondus pendaient de chaque côté de son visage, et les femmes énuméraient avec envie les innombrables bracelets ceignant les bras minces, les colliers de corail, d’agate et d’or, les mains de Fathma, les croissants, les pendeloques, les grands khelkhall d’argent enserrant les chevilles, et la souple meleh’fa de soie violette, à franges d’or, drapée à la taille par une ceinture en cordons de soie verts, orange, bleus et argent !
Nefissa ! Brebis nouveau-née : prunelle de mon œil ; petite précieuse aux yeux de gazelle ; petit corps frêle et parfumé, voici bientôt venir l’époux20

  • 21 Voir par exemple la nouvelle « Menu peuple », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 30.

La première partie du passage trahit l’étonnement de la narratrice européenne face à la délicatesse de la jeune fille, délicatesse mise en valeur encore par la lourdeur des parures. L’axe principal de la description se fonde d’ailleurs sur le contraste entre « une toute petite fille » « frêle et jeunette » aux « bras minces » et aux « yeux enfantins », et « les chaînes et le lourd diadème dont sa tête [est] surchargée », « dix anneaux d’or énormes » qui pendent de chaque côté de son visage et « les grands khelkhall d’argent enserrant [s]es chevilles ». Il apparaît en filigrane que le bijou opprime le corps fragile de la fillette, qu’elle est victime de la tradition des mariages précoces auxquels Aline Réveillaud de Lens s’oppose d’ailleurs ouvertement dans ses autres écrits21.

12Suit un paragraphe énigmatique qui fait penser au chant de mariage, dissimulé dans la narration. Les expressions « brebis nouveau-née », « gazelle » évoquent la culture maghrébine. Pourtant, « le petit corps frêle » reprend en quelque sorte l’image du paragraphe précédent. La narratrice qui imite les paroles de l’Autre sort de sa position extérieure pour devenir momentanément une partie du monde qu’elle observe. Ce procédé intéressant semble lutter contre le caractère subalterne des Bédouines : une Européenne, colonisatrice, se place pour un moment dans leur monde. En adoptant leur façon de parler, elle semble parler pour elles.

Les Bédouines en tant que subalternes

  • 22 La condition de la Bédouine, telle qu’elle est décrite par Aline Réveillaud de Lens, correspond aux (...)
  • 23 Voir Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ? op. cit., p. 53 et p. 56.

13Cela veut-il dire, pour autant, que les Bédouines d’Aline Réveillaud de Lens perdent leur caractère de subalternes ? L’analyse de notre corpus ne permet pas de répondre à cette question de manière univoque. Dans le journal intime d’Aline Réveillaud de Lens, les Bédouines n’apparaissent pas tout de suite. Les notes du séjour dans la région du Djérid s’ouvrent sur la description du paysage désertique. Ensuite, la voyageuse décrit les hommes qu’elle rencontre. La femme apparaît à la fin, ce qui reflète la place qu’elle occupe dans la société22. Elle reste (trop) longtemps dans l’ombre23.

14Les domestiques de l’écrivaine habitent à l’intérieur de la maison de leur hôte. La voyageuse raconte :

  • 24 Journal, p. 194 (le 30 mars 1913).

Moi, je pénètre souvent dans cette partie interdite à André [son mari], curieuse évidemment mais pas brillante. Autour d’une cour centrale où folâtrent les chèvres et les poules, quelques pièces dont on ne voudrait même pas en France comme étables logeant toute une population féminine : femmes, sœurs, nièces, mère, etc. du cheikh Mohieddine [leur hôte]24.

  • 25 C’est une société patriarcale où la femme est subordonnée à l’homme : voir Sarab Abu-Rabia Queder, (...)

Les femmes vivent avec des animaux. Elles habitent dans des conditions pires que le bétail en France. Même à son insu, peut-être, la voyageuse rapproche les femmes et les bêtes, en indiquant clairement la position que les premières occupent dans la société bédouine25.

15Le rapprochement entre la femme et la bête continue. Aline Réveillaud de Lens décrit les obligations des Bédouines :

  • 26 Journal, p. 194 (le 30 mars 1913).

Du matin au soir elles tissent de grands haïks en soie blanche ou des couvertures de laine. Dans le peuple elles ont en outre la charge d’aller à l’oued chercher l’eau dans de grandes cruches et on les voit le soir courbées en deux sous leur fardeau comme des bêtes de somme26.

Cette image des femmes « courbées en deux sous leur fardeau » revient dans le journal peu après :

  • 27 Ibid., p. 196 (le 18 avril 1913). L’extrait revient pratiquement inchangé dans la nouvelle « Les qu (...)

Et c’étaient surtout les heures du soir sur le bord des oueds, le long de l’oasis, quand les femmes venaient en procession puiser l’eau dans les grandes cruches qu’elles ne portaient pas sur l’épaule du geste antique et gracieux mais qu’elles chargeaient péniblement sur la tête, courbées en deux comme de pauvres bêtes harassées27.

  • 28 Voir Małgorzata Sokołowicz, Orientalisme, colonialisme, interculturalité, op. cit., p. 31.
  • 29 La reproduction se trouve dans son Journal, p. 25, et dans Małgorzata Sokołowicz, Orientalisme, col (...)

C’est sûrement cette vue qui a inspiré à Aline de Lens l’une de ses toiles. La plupart de ses peintures ont été perdues lors de la décolonisation28, mais il existe une photo de ce travail curieux29. La femme-peintre le décrit elle-même dans son journal :

  • 30 Journal, p. 198 (le 13 octobre 1913).

[J]’achève un tableau où j’ai essayé de fixer cette heure [le coucher de soleil] dans un paysage du Djérid, sur les dômes blancs et le minaret fauve d’une mosquée, La rentrée des bêtes.
Au premier plan un groupe de femmes peinant, marchant écrasées, courbées en deux, sous leurs énormes cruches pleines. Puis des chameaux rentrant au village et dont la caravane serpente jusqu’aux montagnes lointaines. Rarement encore je n’avais travaillé un tableau autant que celui-là : pochades, dessins, multiples études pour chaque silhouette. Et ensuite j’ai tout exécuté d’après ma composition primitive et mes documents30.

L’artiste s’efforce de rendre la scène de façon fidèle, travaille longtemps, ce qui suggère que le sujet lui importe. Le résultat surprend par son caractère expressionniste que la peintre ne reproduit sur aucune autre de ses toiles connues. Le titre joue sur une certaine ambiguïté. Les bêtes de somme renvoient-elles aux chameaux ou aux femmes elles-mêmes qui, sur la toile, perdent leurs traits humains ? On aperçoit à peine leurs visages et leurs yeux : on ne voit que l’effort, la souffrance, la subordination aux règles qui régissent leur vie. Ces formes courbées et peinant contrastent avec la figure masculine du second plan : l’homme qui mène son chameau se tient tout droit. Sa posture exprime la maîtrise de soi et la fierté, contrairement aux femmes qui semblent se perdre dans leur effort. Pourtant ce sont elles que le spectateur remarque au début : elles deviennent protagonistes principales du tableau.

16Aline Réveillaud de Lens parle de la condition difficile de la Bédouine dans son journal. Sa vie fait justement penser à un être subalterne, opprimé, dominé, subissant son sort difficile en silence. Sur les terres tunisiennes, les femmes du désert restent les plus défavorisées :

  • 31 Ibid., p. 194-195 (le 30 mars 1913).

La condition des femmes du Djérid est misérable à côté de celle de leurs sœurs tunisiennes. Mariées à 12 ans, accablées de besognes, mal vêtues, maltraitées, méprisées, répudiées à chaque instant, passant d’un mâle qui les exploite et les bat à un autre mâle qui les exploite et les bat ; elles vivent dans la crasse et l’ignorance la plus complète. « Mon ânesse le jour et mon épouse la nuit », dit le Bédouin. […]
« Ces femmes sont si bêtes, dit souvent Mohieddine, plus bêtes que des chèvres ! » Et le fait est que leur triste existence les a dégradées et abaissées au rang de femelles31.

  • 32 Elle n’est pas respectée, même par les autres Maghrébines. Dans le roman d’Aline Réveillaud de Lens (...)
  • 33 Voir Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme. Récits de voyage au féminin en langue française (xix(...)
  • 34 Voir Sarab Abu-Rabia Queder, « Permission to Rebel… », art. cit., p. 161-187.

Parmi les femmes maghrébines, la Bédouine est au plus bas de l’échelle sociale32. Aline Réveillaud de Lens change de ton. Elle prend en pitié ces femmes qui ne disposent pas d’elles-mêmes et qui sont tellement méprisées. Certes, on reproche souvent aux Européennes de l’époque coloniale de ne voir dans les colonisées que des victimes33. Mais chez Aline Réveillaud de Lens, cette réflexion semble venir d’une observation attentive et elle est confirmée par les travaux d’anthropologues34.

Donner une voix à celles qui restent silencieuses

  • 35 Voir Élise Huchet, « Faire entendre les subalternes. La fonction de la littérature chez Gayatri Cha (...)
  • 36 Il est difficile de parler d’un événement central autour duquel se concentre l’action, il n’y a pas (...)
  • 37 « Les quatre femmes de Baba Youssef », éd. cit., p. 73.

17L’image de la Bédouine d’après Aline Réveillaud de Lens s’inscrit-elle dans le processus de donner une voix à celles qui restent d’habitude silencieuses35 ? Dans la nouvelle écrite à son retour du Djérid, « Les quatre femmes de Baba Youssef », on retrouve facilement des extraits de son journal intime : le texte correspond plutôt à un souvenir littéraire du voyage qu’à une nouvelle selon sa définition générique36. Racontée à la première personne, l’histoire commence par l’évocation du couple français, facilement identifiable avec les Réveillaud, qui voyage à travers le désert et rencontre un Bédouin « derrière [qui] deux silhouettes courbées, écrasées sous de lourds fardeaux, se détach[ent] sur le sable fauve37 ». Le couple se met à parler avec l’homme, la narratrice raconte :

  • 38 Ibid., p. 73-74.

Nos bêtes, moins fatiguées que celles du Bédouin, l’entraînaient d’un pas plus alerte, et les formes bleues peinaient davantage, se hâtaient, couraient presque, sans parvenir à nous égaler. L’homme s’étant retourné, les gourmanda d’une voix rude :
– Halima ! Zoh’rah! Allons, chiennes, filles de chiennes !
Et le vent écartant les voiles, on apercevait deux visages bruns et luisants de sueur, l’un vieux, ridé comme celui du Bédouin, l’autre jeune et sans beauté, aux traits secs, découpés à l’emporte-pièce, dans l’encadrement des nattes noires et des grands anneaux d’oreille.
Nous avons compris que c’étaient ses femmes, mais, comme il sied, nous n’y fîmes point allusion, et même nous n’eûmes pas l’air de les regarder38.

Les femmes apparaissent dans le texte d’abord comme les « formes bleues », ensuite elles sont traitées de chiennes par leur mari, et ce n’est que dans un troisième temps qu’elles gagnent leur identité humaine. Leur statut de subalternes paraît confirmé : l’homme les traite de pire manière que ses chameaux. Les étrangers n’ont pas le droit de les regarder : elles vivent aux marges de la société dont elles semblent exclues.

  • 39 C’est aussi le prénom de la domestique d’Aline Réveillaud de Lens.

18Lors de la conversation décrite dans le texte, il s’avère que le Bédouin, c’est Baba Youssef, le voisin septuagénaire du cheikh chez qui le couple français est logé. La domestique de la narratrice, Chedlia39, rend régulièrement visite à ses femmes, et c’est à travers son discours que le lecteur découvre la vie des protagonistes de la nouvelle : elles sont régulièrement battues, doivent travailler de façon très dure et après quelques années sont répudiées et remplacées par de plus jeunes femmes. Elles habitent toutes dans la même chambre où Baba Youssef passe d’une épouse à l’autre « comme un coq ». La narratrice commente :

  • 40 « Les quatre femmes de Baba Youssef », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 76.

Chedlia la citadine s’étonne autant que moi des mœurs de ce pays où rien ne ressemble aux choses de Tunis.
– Ces gens-là vivent comme des animaux, – dit-elle avec mépris.
Elle se juge, non sans raison, infiniment supérieure à toutes ces bédouines ; mais étant femme et curieuse, elle n’a pas de plus grand plaisir que de bavarder avec elles des journées entières40.

Aline Réveillaud de Lens dresse une opposition visible entre les « citadines » et les Bédouines se trouvant en bas de la hiérarchie sociale tunisienne. Mais ce sont elles qui deviennent les héroïnes de la nouvelle, même si, dans le titre, elles sont décrites par rapport à leur mari, leur oppresseur, et – contrairement à lui – restent anonymes.

  • 41 Ibid., p. 77.
  • 42 Les Européens n’aimaient pas être regardés par les autochtones de peur d’être considérés comme ridi (...)

19La narratrice suit sa domestique pour faire la connaissance des quatre femmes de Baba Youssef et raconte : « Une troupe de bédouines s’est jetée sur moi et m’étourdit de salutations et bénédictions. Elles m’entourent, me pressent, me palpent, relèvent mes jupes, soupèsent mes cheveux, excitées et indiscrètes41. » La situation habituelle se renverse : c’est l’Européenne qui, par son altérité, devient fascinante pour les Bédouines. Contrairement à beaucoup d’autres voyageurs de son époque, Aline Réveillaud de Lens remarque que les autochtones regardent avec intérêt les étrangers qui viennent dans leur pays42.

20La narratrice de la nouvelle est alors regardée, mais elle regarde aussi et décrit les femmes qui se trouvent devant elle :

  • 43 « Les quatre femmes de Baba Youssef », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 77.

Je reconnais la vieille Zoh’rah, ainsi que Halima au visage sec et à la taille lourde. Meryem s’approche pesamment. C’est la dernière épousée et la plus jeune. Elle a peut-être quinze ans, et sa petite figure bronzée, que le travail et la vie dure commencent à marquer, garde encore quelque grâce. Ses cheveux, nattés avec des laines de couleur, sont enfermés dans une sorte de turban plat et soie noire rayée d’argent ; des chaînes et de grands anneaux d’or pendent de chaque côté de son visage. Elle se drape dans une meleh’fa de soie violette, salie et déchirée. Ses compagnes ont des bijoux d’argent et de grossières meleh’fa en toile bleue à bandes pourpres. Halima et la vieille Zoh’rah s’apprêtent à rejoindre Si Youssef qui travaille à sa palmeraie. Il les attelle à la charrue, côte à côte avec un âne.
Meryem reste au logis, car elle est moins robuste, elle tisse des haïks de soie, et Si Youssef les vend à ces marchands dont les caravanes emportent jusqu’aux villes lointaines les étoffes tramées par toutes les femmes du Djerid43.

Dans la nouvelle, Aline Révéillaud de Lens continue à dire ce qu’elle a déjà constaté dans son journal : les Bédouines s’usent vite, vivent dans des conditions dures et leur existence consiste surtout à travailler. Leur travail enrichit les hommes qui se servent d’elles comme de bêtes. Leur seule joie et richesse, ce sont leurs bijoux, qui contrastent fatalement avec leurs costumes de modeste qualité, salis et déchirés.

  • 44 Ibid.
  • 45 Ibid.

21« La curiosité tombée à mon égard, elles entament une conversation avec Chedlia44 », annonce la narratrice. Celle-ci les observe, « examine, écoute » et raconte ce qu’elle entend. D’abord, elle se sert surtout du discours indirect, parfois de l’indirect libre : « Les femmes parlent toutes à la fois. Meryem a été battue la vieille au soir, plus cruellement que de coutume, et elle exhibe ses bras et sa gorge meurtris45. » Parfois, pourtant, le discours se détache de celles qui parlent. On ne sait plus qui prononce les paroles :

  • 46 Ibid., p. 78

Meryem, de sa voix criarde, commente les événements de sa maison et de tout le voisinage. Derrière les grands murs sans fenêtres, les nouvelles courent de bouche en bouche, d’un bout à l’autre de Nefta :
Une caravane de trente chameaux, venant d’El Oued, s’est arrêtée ce matin sur la grand’place et repart demain pour Tozeur.
Si Chedli ben Sadok s’est cassé la jambe en tombant de sa mule.
Beurnia, femme de Salah, vient d’avoir un garçon. Que ses couches soient bénies46 !

L’écrivaine cherche à rendre une certaine ambiance plus que le discours des femmes. De ce fait, il est difficile de dire qu’elle fait parler les Bédouines. Elle se sert plutôt de ses personnages pour rendre l’atmosphère du village. Peut-être est-il même possible de dire qu’elle les exploite pour réaliser ses buts artistiques.

22Pourtant, cette situation évolue. Lorsqu’Aline Réveillaud de Lens parle du futur mariage de Baba Youssef avec Nefissa, fillette de 12 ans, elle fait dialoguer les Bédouines :

  • 47 Ibid., p. 78-79.

– Eh ! Eh ! la petite Nefissa ne sait pas ce que le mariage lui apportera, – ricane Mabrouka la trop fière.
– Baba Youssef est un vaillant, malgré son âge. Il donne bien ses preuves, – proteste aussitôt Meryem en tapant sur son ventre rebondi. – Eh, par la tête du Prophète ! Il est capable de nous accorder à toutes la « part de Dieu » après celle de la nouvelle épouse.
– Quand un homme chargé d’années prend une petite colombe fraîche éclose comme Nefissa, ce n’est pas pour l’atteler à la charrue.
– Par l’Élevé ! C’est lui-même qui labourera, dit Mabrouka de sa voix aigrelette.
Les rires fusèrent de tous les côtés, entremêlés de plaisanteries que je ne comprenais plus. Puis Meryem reprit :
– Nefissa ne restera pas longtemps prunelle de son œil, car Halima ne tardera pas à enfanter, et Si Youssef la répudiera aussitôt.
– Plaise à Dieu qu’elle ait un fils et demeure encore à la maison le temps de sa nourriture !
– Plaise à Dieu ! En attendant Si Youssef amasse déjà l’argent de sa remplaçante, – dit Meryem. – Hier il a vendu quarante francs le grand haïk que nous venions de terminer, Halima et moi. Elle lui a dit : « Donne-moi de quoi acheter un peu d’étoffe, ma meleh’fa est en lambeaux et j’ai froid la nuit. » Si Youssef lui a répondu : « Que ta langue soit nouée ! Crois-tu que j’ai de l’argent à dépenser pour une chienne comme toi ? Je veux avoir promptement de quoi payer celle qui te suivra. Ainsi travaille et ne m’importune plus ! »
– C’est la quatrième fois qu’Halima sera répudiée, elle n’a pas de chance, et quand on passe d’un mari à l’autre, c’est pour tomber du chameau à l’âne47.

  • 48 Voir Hans-Jürgen Lüsebrink et Sarga Moussa, « Introduction », dans Dialogues interculturels à l’épo (...)

La narratrice rapporte les paroles des femmes, ses interventions sont rares et l’aveu qu’elle ne comprend pas tout ne fait que contribuer à la véracité de la scène. L’attitude de la narratrice ressemble à celle d’une ethnographe. Les paroles des Bédouines permettent de les caractériser (les plaisanteries salées), de rendre quelques expressions typiques de la région (« plaise à Dieu », « tomber du chameau à l’âne »). Mais, en même temps, le sujet de leur conversation, ainsi que les paroles rapportées de Baba Youssef, disent beaucoup sur leur sort difficile. Un certain dialogue interculturel s’installe entre le texte et son lecteur48.

23À un certain moment, la narratrice intervient. Elle s’adresse aux Bédouines, veut s’informer directement sur leur vie :

  • 49 « Les quatre femmes de Baba Youssef », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 79.

– Pourquoi, – hasardai-je en me mêlant à la conversation – Baba Youssef garde-t-il la vieille Zoh’rah ?
– Parce qu’elle est forte et travailleuse ; elle tire la charrue mieux qu’un mulet. Voilà trente ans que Si Youssef l’a épousée et elle lui a donné trois fils, il ne la répudiera jamais.
– Et moi non plus, il ne me répudiera pas, – ajouta Meryem, – car je suis habile et vive à tisser la soie, je sais faire les tapis des dessins et des chameaux, et, plaise à Dieu ! c’est un fils que je porte49.

La narratrice ne répond rien, il est donc difficile de parler d’une « vraie » conversation entre elle et la Bédouine, mais la réponse permet aux lecteurs de découvrir la vie difficile des femmes du désert. Le texte entre de nouveau dans un dialogue interculturel avec le lecteur.

24La deuxième conversation entre la narratrice et une Bédouine apparaît un peu plus loin. Peu de temps avant le départ, la narratrice rencontre Meryem :

  • 50 Ibid., p. 84

– Sais-tu, – me dit-elle aussitôt – Halima vient d’avoir une fille, la pauvre ! Il n’y a pas une heure. Qu’il soit exalté !
– Comment ? Mais je l’ai aperçue à l’instant dans la palmeraie de Baba Youssef, en train de sarcler avec la vieille Zoh’rah.
– Oui, elle travaillait quand les douleurs l’ont prise. Elle a enfanté sous le gros jujubier, puis elle est venue montrer l’enfant et le laver à l’oued, maintenant elle l’a chargé sur son dos et s’est remise à l’ouvrage.
– Et c’est toujours ainsi chez vous ?
– Grâce à Dieu, nous ne sommes pas comme ces femmes de Tunis dont parle Chedlia, qui restent étendues huit jours après leurs couches. À présent, – ajouta-t-elle confidentiellement, – Halima va tout de suite être répudiée. Mais Si Youssef a le cœur tourné par cette petite Nefissa, et longtemps encore elle restera prunelle de son œil et fleur de son jardin. Il veut remplacer Halima par une femme d’âge et de force, une répudiée qu’il ne paiera pas cher, et pourra atteler à la charrue avec la vieille Zoh’rah50.

  • 51 Voir Hans-Jürgen Lüsebrink et Sarga Moussa, « Introduction », dans Dialogues interculturels à l’épo (...)

La conversation ressemble de nouveau à un entretien ethnographique où les questions de la narratrice ne visent qu’à présenter une culture étrangère et témoignent d’une relation asymétrique entre les interlocutrices51. Mais le passage montre aussi de façon inattendue la fierté des Bédouines qui sont heureuses d’être différentes des citadines, d’être fortes et résistantes. Les paroles de Meryem permettent de briser un peu l’image négative de la femme du désert et la font momentanément sortir de sa subalternité.

25La nouvelle se clôt sur le départ du couple français de Nefta. En passant près de la maison de Baba Youssef, la narratrice entend « une voix frêle » qui chante. C’est la voix de Nefissa :

  • 52 « Les quatre femmes de Baba Youssef », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 85.

Mes larmes coulent sur mes joues,
Que le Très-Haut ait pitié de moi !
Il est parti et m’a laissée dans ma demeure.
Pleurant et criant, hélas !
Les pleurs inondent mes joues.
Un feu intense brûle dans mes entrailles52

  • 53 Pour les détails, voir Moneera Al-Ghadeer, « Melancholic Loss: Reading Bedouin Women’s Elegiac Poet (...)

Aline Réveillaud de Lens voulait sans doute mettre dans la nouvelle une chanson originale de la région (elle le faisait régulièrement dans ses écrits). Mais en même temps, à son insu peut-être, elle montre que les Bédouines ont aussi leur voix, leur art, leur musique53. Elle les fait parler de la façon la plus naturelle : sans qu’on les incite, observe, questionne. Dans la nouvelle, Nefissa chante sans savoir que quelqu’un l’entend. Elle ne le fait que pour elle. Elle a une voix.

Conclusion

  • 54 Voir János Riesz, De la littérature coloniale à la littérature africaine. Prétextes – Contextes – I (...)
  • 55 Voir Elleke Boehmer, Colonial and Postcolonial Literature, Oxford, Oxford University Press, 2005, p (...)
  • 56 Roland Lebel, Histoire de la littérature coloniale en France, Paris, Librairie Larose, 1931, p. 82.
  • 57 Voir Catherine Coquery-Vidrovitch, « L’Anthropologie, ou la mort du Phénix ? », Le Débat, no 90, 19 (...)

26Dans son livre De la littérature coloniale à la littérature africaine. Prétextes – Contextes – Intertextes, János Riesz parle du malaise que la littérature de l’époque coloniale éveille chez les chercheurs54. Les écrits dits coloniaux évoquent précisément la période qu’on aurait envie d’oublier : le mythe du pouvoir, la classification des races, l’imaginaire de la subordination55. Et pourtant cette littérature n’est pas homogène. Elle ne vise pas toujours à la propagande politique et offre souvent un apport anthropologique intéressant. En définissant la « littérature coloniale » en 1931, Roland Lebel y voyait justement « une réaction contre le faux exotisme, contre le cliché, contre le préjugé et les sottes prétentions ». C’étaient pour lui « des œuvres exactes, des œuvres locales, […] des œuvres écrites non pas pour le divertissement mais pour l’instruction du public56. » Même si le contexte colonial reste prévalent, il arrive, en effet, que ces textes contiennent des descriptions précieuses des rites ou mœurs du passé disparus depuis longtemps et qu’ils soient, de nos jours, les seuls témoignages de leur existence57.

27Et c’est ainsi que l’œuvre d’Aline Réveillaud de Lens porte un témoignage sur la vie de la Bédouine dans le désert tunisien au début du xxe siècle, vie qui ressemble à l’existence des subalternes. Certes, au début de son séjour en Tunisie, l’écrivaine n’est pas entièrement dépourvue du « Colonial I/Eye », de ce regard marqué par une curiosité superficielle et un sentiment (peut-être inconscient) de supériorité. Mais ce regard se transforme. Au contact avec les Bédouines vivant dans le désert, Aline Réveillaud de Lens change de discours. Elle les décrit de façon ethnographique, mais les traite avec respect. Elle veut informer le public de leur sort difficile et le fait de façon originale pour ce début du xxe siècle : en les faisant parler. Dans la nouvelle qu’elle leur consacre, le lecteur entend la voix des femmes bédouines : ce sont elles qui lui parlent, au discours direct, de leur vie. En cela, Aline Réveillaud de Lens brise momentanément le silence des femmes du désert, les fait sortir de leur état subalterne.

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Notes

1 Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ?, trad. Jérôme Vidal, Paris, Éditions Amsterdam, 2020, p. 46.

2 Fatima Sadiqi, Moroccan Feminist Discourses, New York, Palgrave Macmillan, 2014, p. 85.

3 Edward W. Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, trad. Catherine Malamoud, Paris, Seuil, 2005, p. 36.

4 Voir Jean-Louis Tritter, Mythes de l’Orient en Occident, Paris, Ellipses, 2012, p. 191.

5 Voir par exemple Małgorzata Sokołowicz, « “Les tigresses du désert” et “les nonnes coquettes”. Les figures de la femme orientale dans quelques récits de voyage du xixe siècle », Romanica Cracoviensia, tome 17, no 3, 2017, p. 175-182 [En ligne] URL : https://www.ejournals.eu/Romanica-Cracoviensia/2017/Tom-17-Numer-3/art/10181/.

6 Voir par exemple « La Sultane favorite » de Victor Hugo (Les Orientales, 1829) ou Hérodias (1877) de Gustave Flaubert.

7 Contrairement au mythe de l’homme du désert : voir Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux xviiie et xixe siècles, Paris, PUPS, « Imago Mundi », 2016.

8 L’importance de cette figure est visible dans la dédicace qui précède les « Mœurs tunisiennes » : « À Chedlia meurlt Tahar ben Abd el Malek el Trabelsi, ma servante, humble et précieuse collaboratrice. Ce livre qu’elle ne lira pas » (Aline Réveillaud de Lens, Le Harem entr’ouvert [1919], Casablanca, Éditions Le Fennec, 2009, p. 15). La dernière phrase fait résonner un certain regret.

9 Pour la biographie d’Aline Réveillaud de Lens, voir Ellen Amster, « The Harem Revealed and the Islamic-French Family: Aline de Lens and a French Woman’s Orient in Lyautey’s Morocco », French Historical Studies¸ vol. 32 n2, 2009, p. 279-312  [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1215/00161071-2008-020 ; Guy Riegert, « Jeune couple avec ruines. Aline de Lens et André Réveillaud au Maroc » dans Le Désenchantement colonial, Jean-François Durand, Jean-Marie Seillan et Jean Sévry (dir.), Sète, Éditions Kailash, « Les Cahiers de la SIELEC », no 6, 2010, p. 238-249 ; Małgorzata Sokołowicz, Orientalisme, colonialisme, interculturalité. L’œuvre d’Aline Réveillaud de Lens, Varsovie, Wydawnictwa Uniwersytetu Warszawskiego, 2020, p. 9-21.

10 Aline Réveillaud de Lens, « Le Harem entr’ouvert (1re partie) », La Revue de Paris, juillet-août 1917, p. 295-382 ; « Le Harem entr’ouvert (fin) », La Revue de Paris, juillet-août 1917, p. 525-564.

11 Voir Małgorzata Sokołowicz, Orientalisme, colonialisme, interculturalité, op. cit, p. 52-76. Sur la belle Orientale lascive, voir la peinture orientaliste (Ingres, notamment) et les travaux de Christine Peltre, par exemple Les Orientalistes (Paris, Hazan, 1997).

12 Pour la présentation du courant, voir Isabelle Merle, « Les Subaltern Studies : retour sur les principes fondateurs d’un projet historiographique de l’Inde coloniale », Genèses, no 56, 2004, p. 131-147 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/gen.056.0131.

13 Voir Meyda Jeğenoğlu, Colonial Fantasies : Towards a Feminist Reading of Orientalism, Cambridge, Cambridge University Press, 2015. L’expression joue sur l’homophonie des mots anglais « Eye » [œil] et « I » [je].

14 Ibid.

15 Aline Réveillaud de Lens, Journal 1902-1924. « L’amour, je le supplie de m’épargner… », texte revu par Antoinette Weil, préface de Sapho, Paris, La Cause des Livres, 2007, p. 189 (le 16 décembre 1912) – ci-après Journal.

16 Sur cet exotisme colonial, voir par exemple Pascal Blanchard et Armelle Chatelier (dir.), Images et Colonies, Paris, ACHAC/SYROS, 1993 ; Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire (dir.), Culture coloniale 1871-1931. La France conquise par son Empire, Paris, Autrement, « Mémoires », 2003.

17 Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ?, op. cit., p. 54-55.

18 Pour l’importance et le développement de l’ethnographie à l’époque, voir par exemple Emmanuelle Sibeud, « La Naissance de l’ethnographie africaniste en France avant 1914 », Cahiers d’Études africaines, vol. 34, no 136, 1994, p. 636-658 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3406/cea.1994.1478.

19 Journal, p. 195, le 30 mars 1913.

20 Aline Réveillaud de Lens, « Les quatre femmes de Baba Youssef », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 83.

21 Voir par exemple la nouvelle « Menu peuple », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 30.

22 La condition de la Bédouine, telle qu’elle est décrite par Aline Réveillaud de Lens, correspond aux descriptions anthropologiques : voir par exemple Sarab Abu-Rabia Queder, « Permission to Rebel: Arab Bedouin Women’s Changing Negotiation of Social Roles », Feminist Studies, vol. 33, n1, 2007, p. 161-187 [En ligne] URL : http://0-www-jstor-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/stable/20459128.

23 Voir Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ? op. cit., p. 53 et p. 56.

24 Journal, p. 194 (le 30 mars 1913).

25 C’est une société patriarcale où la femme est subordonnée à l’homme : voir Sarab Abu-Rabia Queder, « Permission to Rebel », art. cit., p. 161-187.

26 Journal, p. 194 (le 30 mars 1913).

27 Ibid., p. 196 (le 18 avril 1913). L’extrait revient pratiquement inchangé dans la nouvelle « Les quatre femmes de Baba Youssef » dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 75.

28 Voir Małgorzata Sokołowicz, Orientalisme, colonialisme, interculturalité, op. cit., p. 31.

29 La reproduction se trouve dans son Journal, p. 25, et dans Małgorzata Sokołowicz, Orientalisme, colonialisme, interculturalité, op. cit., p. 324.

30 Journal, p. 198 (le 13 octobre 1913).

31 Ibid., p. 194-195 (le 30 mars 1913).

32 Elle n’est pas respectée, même par les autres Maghrébines. Dans le roman d’Aline Réveillaud de Lens Derrière les vieux murs en ruines. Roman marocain, la narratrice veut s’acheter un beau caftan orange pour des noces, son amie marocaine proteste : « Ô ma sœur ! Tu n’y songes pas ! Les gens se moqueraient de toi en disant : “La femme du hakem ne sait pas mieux s’habiller qu’une bédouine…” » (Paris, Calmann-Lévy Éditeurs, 1922, p. 34). Les habitantes de Meknès croient que le costume d’une Bédouine est le synonyme du mauvais goût.

33 Voir Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme. Récits de voyage au féminin en langue française (xixe-xxe siècles), trad. Kaja Antonowicz, Grenoble, UGA Éditions, « Vers l’Orient », 2020, p. 12.

34 Voir Sarab Abu-Rabia Queder, « Permission to Rebel… », art. cit., p. 161-187.

35 Voir Élise Huchet, « Faire entendre les subalternes. La fonction de la littérature chez Gayatri Chakravorty Spivak », Trajectoires, no 15, 2022 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/trajectoires.7901 [consulté le 13/12/2022].

36 Il est difficile de parler d’un événement central autour duquel se concentre l’action, il n’y a pas de chute à la fin.

37 « Les quatre femmes de Baba Youssef », éd. cit., p. 73.

38 Ibid., p. 73-74.

39 C’est aussi le prénom de la domestique d’Aline Réveillaud de Lens.

40 « Les quatre femmes de Baba Youssef », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 76.

41 Ibid., p. 77.

42 Les Européens n’aimaient pas être regardés par les autochtones de peur d’être considérés comme ridicules : voir Dominique Lanni, Quand l’Orient regarde l’Occident, Paris, Paulsen, 2018, p. 15-16.

43 « Les quatre femmes de Baba Youssef », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 77.

44 Ibid.

45 Ibid.

46 Ibid., p. 78

47 Ibid., p. 78-79.

48 Voir Hans-Jürgen Lüsebrink et Sarga Moussa, « Introduction », dans Dialogues interculturels à l’époque coloniale et postcoloniale. Représentations littéraires et culturelles. Orient, Maghreb et Afrique occidentale (de 1830 à nos jours), Hans-Jürgen Lüsebrink et Sarga Moussa (dir.), Paris, Éditions Kimé, 2019, p. 13 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/kime.luseb.2019.01.0007.

49 « Les quatre femmes de Baba Youssef », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 79.

50 Ibid., p. 84

51 Voir Hans-Jürgen Lüsebrink et Sarga Moussa, « Introduction », dans Dialogues interculturels à l’époque coloniale et postcoloniale. Représentations littéraires et culturelles. Orient, Maghreb et Afrique occidentale (de 1830 à nos jours), opcit., p. 17.

52 « Les quatre femmes de Baba Youssef », dans Le Harem entr’ouvert, éd. cit., p. 85.

53 Pour les détails, voir Moneera Al-Ghadeer, « Melancholic Loss: Reading Bedouin Women’s Elegiac Poetry », Symplokē, vol. 15, no 1/2, 2007, p. 287-311 [En ligne] URL : https://0-www-jstor-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/stable/40550773.

54 Voir János Riesz, De la littérature coloniale à la littérature africaine. Prétextes – Contextes – Intertextes, Paris, Éditions Karthala, 2007, p. 11-12.

55 Voir Elleke Boehmer, Colonial and Postcolonial Literature, Oxford, Oxford University Press, 2005, p. 3.

56 Roland Lebel, Histoire de la littérature coloniale en France, Paris, Librairie Larose, 1931, p. 82.

57 Voir Catherine Coquery-Vidrovitch, « L’Anthropologie, ou la mort du Phénix ? », Le Débat, no 90, 1996, p. 118 ; Emmanuelle Sibeud, « La Naissance de l’ethnographie », art. cit., p. 655.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Małgorzata Sokołowicz, « « De pauvres bêtes harassées » : Les Bédouines selon Aline Réveillaud de Lens »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 27 février 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3376 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3376

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Auteur

Małgorzata Sokołowicz

Université de Varsovie

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