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Dossier

Les femmes du Sahara algérien : rencontres, représentations et discours dans les récits viatiques et de séjour féminins français (1860-1900)

Women of the Algerian Sahara: Encounters, Representations and Discourses in French Women’s Travel and Residence Narratives (1860-1900)
Daniel Lançon

Résumés

L’étude porte sur cinq récits féminins de voyage au Sahara algérien entre 1860 et 1900, époque pionnière. Les femmes sédentaires des oasis et nomades des tentes, arabes, berbères, africaines, y sont présentées dans leurs espaces réservés en des portraits individualisés, les dialogues restitués attestant de la difficulté de la communication interculturelle, ou au sein d’un discours ethnographique orientaliste voire féministe. Les voyageuses révèlent l’oppression subie par les femmes ; l’euphémisation des très nombreuses servitudes notamment de l’esclavage persistant ; les présupposés et les rêveries sur les « races » ; un certain trouble devant le phénomène Ouled Naïl ; la supériorité des modes de vie des femmes occidentales et de la colonisation.

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Texte intégral

  • 1 Sur le parcours atypique de Lucie Guénot (1859-1921), romancière, membre de la Société des Gens de (...)
  • 2 Les occupants français distinguaient le « Petit Sahara » (hauts plateaux, oasis de Biskra, Atlas di (...)
  • 3 Louise Boullay publie sous le nom de sa mère Louise Vallory, Louis Régis est le pseudonyme d’une au (...)

1La présente étude s’appuie sur cinq récits, respectivement publiés par Louise Vallory (1863), Mme Régis (1880), Isabelle Eberhardt (écrits de 1899 à 1903), Mme Pommerol (Lucie Guénot, 1900)1 et Hubertine Auclert (1900), suivant la progression de la colonisation française vers le sud, ouvrant la possibilité de voyages individuels civils2 ; récits viatiques au sens classique (itinéraire du séjour court, journal de bord, notes de voyage) et récits de résidence adoptant parfois l’énonciation du voyage d’études ; séjours allant de quelques semaines à de nombreux mois (Vallory, Pommerol, Eberhardt), voire plusieurs années (Auclert)3.

  • 4 Une comparaison de ces voyages féminins pourrait être établie avec les récits masculins publiés par (...)

2Dans ces récits, les femmes sont présentées dans leurs espaces (intérieurs des maisons et des tentes, fontaines, lavoirs4), parfois d’un point de vue ethnographique (discours), souvent sous la forme de portraits individualisés, à partir de la rencontre des femmes de notables algériens ou à l’occasion de spectacles donnés par les danseuses Ouled Naïl.

3À partir de 1888, le train amène les touristes en voyage d’agrément à Biskra depuis les grandes villes du Nord. Les voyageuses qui se rendent dans ce « Petit-Sahara » à la mode, rédigent des pages bien différentes de celles des voyageuses-résidentes Pommerol et Auclert au tournant du siècle, et encore plus d’Eberhardt qui cherche se défaire de sa culture.

4À l’évocation des femmes sédentaires des oasis, des femmes nomades des tentes, dites de « race arabe » ou de « race berbère », musulmanes et juives, s’ajoute celle des femmes africaines qui habitent dans les oasis. Isabelle Eberhardt parle d’un « petit monde de femmes » :

  • 5 Isabelle Eberhardt, « Petit monde de femmes », dans Œuvres complètes. Écrits sur le sable, I, Récit (...)

[La] vieille reine-mère musulmane vit ici presque cloîtrée, ne sortant que rarement et haut voilée […].
Autour d’elle gravite tout un petit monde de femmes pâles, qui sont les épouses des marabouts. Plus bas, c’est le peuple des négresses, vierges, mariées, veuves ou divorcées5.

  • 6 Lors de la première visite de Napoléon III en septembre 1860, des femmes de Laghouat et même des fe (...)

Les femmes nomades du sud ont également pu être croisées alors qu’elles pérégrinaient loin vers le nord, accompagnant les transhumances commerciales jusqu’aux hauts plateaux, voire à Alger même en quelque occasion solennelle6, ces femmes « des tentes » représentant une altérité radicale pour des citadines aristocrates ou bourgeoises en voyage ou en résidence.

De la scène pittoresque à la visite intrusive, parfois à la rencontre

5Les voyageuses souscrivent aux thématiques attendues des éditeurs : essentiellement des scènes d’observation dans les rues des villes et sur les routes du Sud ainsi que la description des espaces réservés aux femmes.

  • 7 Soldats algériens supplétifs au service de la France.

6Louise Vallory parle en 1860 de femmes nomades de Laghouat croisées très loin au nord, « au campement des goums7, sur le champ de manœuvres de Blidah » (près d’Alger), écrivant avoir partagé une certaine complicité avec elles :

  • 8 Allusion au fait que la reine espagnole Isabelle de Castille avait fait le serment, lors du long si (...)
  • 9 Le khôl, fard de couleur noire utilisé pour le maquillage des yeux.
  • 10 Louise Vallory, À l’aventure en Algérie, Paris, J. Hetzel, 1863, p. 129. L’autrice (1824-1879) a éd (...)

Les femmes, quelque fatiguées qu’elles fussent par le voyage, installaient la maison de poil ; les hommes regardaient, fumaient, ou se groupaient autour des musiciens. Ces femmes, drapées dans des pièces de calicot de la couleur douteuse de la chemise de la reine Isabelle8 avec leurs bottes rouges, leurs yeux de flamme cernés par le coheul9, leurs dents d’ivoire, les tresses de leurs cheveux, mêlés de laine rouge et tout enfarinés par la poussière de la route, criant, travaillant, comme des hommes, avaient quelque chose de sauvage et de fantastique pour des yeux d’Européenne. Ayant remarqué un petit sachet en cuir attaché à l’épaule de l’une des plus pauvres, et non des plus jeunes, je la priai de me le laisser voir, croyant que c’était quelque amulette du désert ; dent de lion, peau de serpent ou de rhinocéros ; c’était tout simplement un petit miroir enchâssé dans du plomb. Mon étonnement nous fit rire toutes deux ; la coquetterie féminine se retrouve partout, même au fond du Sahara10.

  • 11 Louise Vallory, À l’aventure en Algérie, op. cit., p. 320.

La leçon de cette découverte inattendue est que le stéréotype primitiviste plus ou moins africaniste peut être dépassé par le rire partagé, signe d’interaction réussie. Croisant des femmes de Laghouat, sur la route de Boghar à Teniet, nomades pauvres venant commercer, la même voyageuse affirme que ces « femmes hâves, maigres, vieilles, sèches, ridées, […] souffrant du chaud, du froid, de la faim, aiment la vie et s’y cramponnent, comme nous autres qui y avons nos aises11 ». S’arrêtant sur les affres de la vieillesse et les conditions de vie de ces femmes, la voyageuse en vient à une comparaison dont il est difficile de savoir si elle relève de la gêne vis-à-vis de sa situation privilégiée.

7L’évocation de la beauté est bien plutôt récurrente sous la plume des voyageuses, quelle que soit la « race » des femmes croisées et rencontrées :

  • 12 Vêtement traditionnel composé d’un grand morceau d’étoffe rectangulaire dans lequel les femmes se d (...)
  • 13 Habitantes de Ghadamès, oasis à la frontière libyenne.
  • 14 Hubertine Auclert, Les Femmes arabes en Algérie, Paris, Société d’éditions littéraires, 1900, p. 15 (...)

Les Sahariennes, toutes jolies, ont des vêtements blancs, bleus ou rouges ; elles portent la melhafa12 et mettent pour sortir un manteau appelé ghansa. Pour toute parure, elles ont un collier de pièces de monnaie, de grains de corail et de clous de girofle. Leurs boucles d’oreilles tombent jusque sur leurs épaules. Les belles Ghadamésiennes13, au type grec, s’enveloppent dans une pièce d’étoffe qui passe sous le bras droit pour s’attacher sur l’épaule gauche, laissant le sein à découvert, cette robe est fixée au corps par une ceinture rouge. Une écharpe blanche flotte autour d’elles et leur donne quelque chose de vaporeux et d’éthéré. Leur diadème en or ou cuivré soutient un gros pompon rouge qui leur pend au milieu du front, ce pompon, symbole de liberté est interdit aux esclaves. Elles sont chaussées de souliers en cuir rouge, richement brodés14.

  • 15 Une des origines fantasmées de ces populations.

Ne s’étant, semble-t-il, jamais rendue à Ghadamès, très lointaine oasis à la frontière libyenne, l’autrice écrit de seconde main. Des dessins circulaient dans les revues dès les années 1880, inspirés des ouvrages des explorateurs et reproduisaient en effet des traits altiers « de type grec15 » et des vêtements tels que décrits ici avec une admiration que l’autrice déplace vers « toutes » les Sahariennes. Parfois très détaillées, les descriptions des vêtements répondent à une demande des lectrices et lecteurs, marques également très présentes dans certains récits masculins, pour les mêmes raisons de curiosité.

8Concernant les danseuses Ouled Naïl, Mme Régis est frappée par la

  • 16 Mme Régis, Constantine : voyages et séjours, Paris, Calmann Lévy, 1880, p. 259.

quantité innombrable de bijoux d’argent et de corail [qui] ornait leur personne. Des chaînes pendantes étaient accrochées au turban au moyen de grandes épingles en forme de main au cou, plusieurs plaques et plusieurs colliers étaient superposés les uns sur les autres sur les épaules, des broches retenaient le peplum à la ceinture, également en métal ciselé, de longues chaînes soutenaient des cassolettes grandes comme des tabatières et des étuis à couteaux, d’un travail curieux, qui retombaient jusqu’à leurs genoux. C’est une véritable gloire pour ces femmes d’être chargées de bijoux qui attestent leur succès16.

La description de l’abondance des bijoux est un lieu commun de tout récit de voyage en Algérie au xixsiècle, relevant d’une esthétique folklorisante.

9En excursion à Biskra à l’automne 1878, elle esquisse le portrait physique d’une jeune vendeuse noire en se référant, cette fois-ci, aux seuls codes de la peinture de genre :

  • 17 Mme Régis : « Une Excursion à Biskra », Revue des deux mondes, t. 32, 1879, repris dans Constantine (...)

Pendant que je me promenais sous la treille, une belle négresse, grande et svelte, revint du marché apportant les provisions ; elle déposa à terre un dindon, d’autres volailles et une de ces exquises pastèques qui dans ces contrées chaudes peuvent rivaliser avec les melons. Elle aurait fait, ainsi encadrée, un sujet plein de pittoresque pour un peintre, avec son petit voile de mousseline blanche posé négligemment autour de sa tête, un bout rejeté sur une épaule et couvrant le bas de son visage, ses bras nus couverts de cercles d’argent et de corail qui ressortaient avantageusement sur sa tunique de toile bleue17.

Les préjugés orientalistes et africanistes, conscients ou inconscients, sont très présents dans ce tableau de genre, sans que soit évoquée – ce sera le cas dans une autre page de l’ouvrage, nous y reviendrons – la condition de cette « négresse » africaine (d’origine malienne, nigérienne ou tchadienne) devenue saharienne algérienne par la traite.

10Concernant les femmes juives des oasis, figures des plus marginales, Isabelle Eberhardt écrit à propos de celles du « Mellah de Zenaga » (Sud-Oranais) :

  • 18 Habitantes des villages fortifiés (ksour, pluriel de ksar), dans les oasis.
  • 19 Isabelle Eberhardt, Écrits sur le sable, I, op. cit., p. 191-192.

Elles portaient la « melhafa » des Bédouines, mais en coton blanc sale, très ample, traînante, ceinturée très bas. Sur leur front, couvrant à demi les bandeaux noirs, un foulard de soie sombre étroitement serré supportait des chaînettes d’argent qui allaient rejoindre les lourds anneaux d’or des oreilles. Encore plus que les ksouriennes18 musulmanes, celles-là étaient languissantes et étiolées, d’une pâleur de cire. Quelques-unes pourtant étaient belles, la figure ronde, l’œil très grand et très noir, aux paupières lourdes. Seul, l’éclat mobile des bijoux donnait un peu de vie, de gaîté, à ces masques troublants de mortes. La plus belle avec de magnifiques yeux rougis de larmes dans un visage de volupté et d’amertume, s’isolait dans un coin, farouche. Elle nous jeta un regard noir. Près d’elle, une vieille momifiée, aïeule aveugle, se lamentait à voix haute, tordant ses pauvres mains gourdes19.

Dépassant la description attendue des vêtements, la voyageuse est ici sensible au malheur féminin (« la plus belle » a failli être violée par des nomades musulmans) comme l’atteste également la présentation du destin tragique d’une femme noire devenue mendiante, nommée Mériéma, rendue folle à cause de la mort de son fils, et qui ne parle plus que son dialecte d’origine :

  • 20 Isabelle Eberhardt : « Mériéma », dans Écrits sur le sable, I, op. cit., p. 153.

Elle dodelinait étrangement de la tête, en fouillant de ses longs doigts osseux son tas de chiffons et de balayures.
Et elle parlait sans s’arrêter, à la cantonade, en un incompréhensible idiome aux consonances barbares, que je sus plus tard être le kouri, vague langue nègre saharienne ou soudanaise.
Je lui parlai arabe. Son murmure continua, montant en une sorte de lamentation irritée.
Je lui tendis la main. Elle m’étira alors successivement les phalanges des doigts, sans cesser son verbiage. Des grimaces de cauchemar convulsaient son visage.
Un Figuiguien qui la regardait me dit :
– Tu sais, cette femme n’est pas d’ici. Elle était esclave chez des musulmans, à Méchéria ; elle était mariée ; elle avait un fils qui s’appelait Mahmoud. Vois ce que c’est que la destinée : cette Mériéma était pieuse, tranquille, sensée. Elle jouissait parmi les femmes d’une réputation de vertu. Puis, un jour, Dieu lui retira son fils. Alors elle devint folle et s’enfuit, seule et nue. Elle cessa de parler arabe, reprenant la langue de ses ancêtres, venus de très loin, bien au delà du Touat. Elle a parcouru comme cela les routes et les villages, vivant de la charité des croyants. Plusieurs fois, on l’a menée au ksar d’Oudarhir, à Figuig, où des musulmans pieux avaient soin d’elle. Mais elle revient toujours à Beni-Ounif20.

Le retour au pays africain à jamais perdu est ici en quelque sorte métaphorisé par l’usage de la langue natale mais la pauvre aliénée ne peut plus communiquer avec personne. La voix est ici perdue, reste le contact des mains, et il n’y a plus de récit possible dans le « verbiage » d’un « incompréhensible idiome ». Compassion de l’autrice, comme bien souvent, pour des figures erratiques, ici une ancienne esclave noire, non sans relation avec sa propre situation de vagabonde du désert.

  • 21 « Roumi » au masculin, désigne les Européens. Le terme évoque l’ancienne Rome qui colonisa l’Afriqu (...)
  • 22 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes (Entre Laghouat et In-Salah), Paris, Flammarion, 1900, (...)

11La rencontre est parfois vécue comme une intrusion, celle d’une « Roumiya21 », dans l’intimité domestique comme le raconte Mme Pommerol, sans doute parce qu’elle a conçu son séjour comme un voyage d’études et qu’elle a cherché à s’imposer dans les intérieurs musulmans (maisons ou tentes) : « Je les suivais et, lorsqu’elles rentraient chez elles, je pénétrais sans invitation dans leur maison basse (dar) aux tortueux couloirs d’entrée22. »

12Son séjour à Ghardaïa (oasis du Mzab) est révélateur de la grande défiance des populations locales. Certaines scènes montrent la visiteuse observée, touchée, autant de marques de communication non verbales qui sont mal comprises, considérées comme gênantes.

13Mme Pommerol raconte ce qui lui est arrivé lors d’une « intrusion dans une assemblée de femmes, un second jour de noces » berbères :

  • 23 Ibid., p. 198-192.

Elles me battirent, me poussèrent, m’égratignèrent, déchirèrent mes vêtements et m’arrachèrent une mèche de cheveux. C’était peut-être comme souvenir ?... En tous cas celui que j’ai gardé d’elles n’est ni reconnaissant, ni tendre. Il reste même le cauchemar de mon voyage… Plus tard, quand le vent du Désert se déchaînait, tempête de chaque nuit, je croyais à travers mon sommeil entendre les clameurs des femmes m’zabites. Je croyais que leurs mains hargneuses secouaient ma tente comme un vieux prunier… « Allah ! ô Allah ! voici la Roumïya chez nous23 ! »

Sans qu’il soit possible ici de faire la part des réalités vécues et de l’amplification dramatisante permettant de rendre le récit vivant, force est ici de constater le caractère marquant d’un souvenir qui revient dans les cauchemars de la visiteuse ne se donnant pas le beau rôle. Il est rare que les regards, paroles ou gestes hostiles soient scénarisés dans les récits. Mme Pommerol n’hésite certes pas à mettre en avant ces pratiques, de manière récurrente, mais sans toutefois vraiment comprendre le point de vue des femmes ayant ces comportements ni justifier leurs prises de parole. Elle les raconte tout en cherchant à conserver malgré tout un certain statut supérieur (paradoxe réel ou stratégie d’énonciation et visées éditoriales ?). En réalité, les résistances aux visites des étrangères s’expliquent en partie et se justifient par le fait que nous nous situons à une période particulièrement cruelle de l’époque coloniale (paupérisation, spoliation des terres, mainmise militaire progressive sur tout le Sahara), les intérieurs et les festivités familiales restant les seuls espaces et moments préservés par les habitants du pays.

14La visiteuse doit se plier à des conversations qu’elle juge on ne peut plus superficielles mais qui montrent un renversement de la position dominante dans l’échange en langue arabe, semble-t-il sans interprète :

  • 24 Ibid., p. 69-70.

J’approche à mon tour [d’un lavoir à Laghouat]. / — Que ta journée soit avec le bien, ô Roumïya ! / — Que le salut soit sur toi ! / — Comment vas-tu ? / — Bien. / — Et ta famille ? / — Bien. / — Et tous les tiens ? / — Bien. / Ainsi de suite. / C’est moi qu’on interpelle ainsi, en arabe. Je suis la Roumïya, celle qu’intéressent les femmes indigènes ; on m’adore, ou du moins on m’en fait la protestation. Je serre des mains mouillées. J’aide une vieille à rajuster sur sa tête chenue son gros turban dérangé par un exercice trop brusque. / — Qu’Allah te le rende, ô Roumïya ! Qu’il augmente ton bien ! / Et patati, et patata24

  • 25 Voir Daniel Lançon, « Femmes européennes au Moyen-Orient : dialogues, monologues et silences dans l (...)
  • 26 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 38-39.

Rapportant les paroles de Sahariennes au discours direct, l’autrice vise un effet d’immédiateté de l’expérience vécue. Le pacte de lecture implique en effet la croyance en une authenticité des mises en scène d’énoncés oraux, nonobstant la reconstitution narrative. Or, on ne peut que constater, d’une manière générale, le peu de délégation de parole aux Sahariennes lors des rares dialogues reconstitués, contrairement à ce que l’on peut lire dans les récits féminins du voyage au Proche-Orient25. Il est vrai qu’au Sahara il n’y avait nulle possibilité de rencontres de riches harems avec des femmes de la haute société, parfois très instruites. Le discours dominant est celui de l’incommunicabilité des « races » : « Les races aussi lointaines » ne « peuvent guère [m’]être sympathiques ». Elle adopte un « nous » qui exclut : « Et nous avons pour celle-là, qui rampe et se dérobe, sournoise – qui ruse, qui trompe et nous méprise – nous avons un dédain latent, sentiment des vainqueurs envers les vaincus26. »

  • 27 Isabelle Eberhardt, Écrits sur le sable, I, op. cit., p. 122-123.  

15Tout autre est l’évocation, par Isabelle Eberhardt, d’une figure d’exception, Lella-Zeyneb, près de Bou-Saada. Elle explique que son père « préparait à sa fille un rôle bien différent de celui qui incombe, généralement, à la femme arabe, et c’est elle qui, aujourd’hui, dirige la zaouïya et le Khouans, affiliés à la confrérie. » Elle parle d’une femme d’une cinquantaine d’années : « Dans les prunelles noires des yeux au regard très doux, la flamme de l’intelligence brûle, comme voilée par une grande tristesse. » Elle dirige également un « refuge pour les déshérités qui y affluent de toutes parts », « œuvre de dévouement et d’abnégation27 ».

16La visiteuse rapporte les paroles amères d’une femme solitaire :

  • 28 Ibid., p. 293.

Et les hommes ne reconnaissent pas le bien que je leur fais. Beaucoup me haïssent et m’envient. Et pourtant j’ai renoncé à tout : je ne me suis jamais mariée, je n’ai pas de famille, pas de joie…
Je me sens devenir triste, devant cette douleur injuste, cachée peut-être depuis des années, et qui ne se fait jour qu’en présence d’une autre femme dont la destinée est aussi très éloignée de l’ordinaire28.

La délégation de parole est immédiatement suivie de l’affirmation d’une évidente sororité. Tout se passe comme si la voyageuse se plaçait ici en miroir de Lella, femme admirée qui s’est sacrifiée en vue d’un objectif spirituel et altruiste supérieur et qui en paie cher le prix, à l’instar d’Isabelle Eberhardt qui a choisi une marginalité sociale tout à fait radicale.

  • 29 Ibid., p. 294.

17Elle conclut ainsi : « Cette personnalité de femme, vivant dans le célibat et jouant un grand rôle religieux, est peut-être unique dans l’Occident musulman et mériterait, certes, d’être étudiée mieux que je n’ai pu le faire pendant un séjour trop rapide à la zaouïya29 ». Si elle avait écrit un essai sur les confréries, il aurait été totalement opposé à celui que publie Lucie Guénot en ces mêmes années étant donné son admiration pour Lella et son attirance pour l’engagement mystique.

Étranges Ouled Naïl de l’Atlas saharien

  • 30 Voir Barkahoum Ferhati, « La danseuse prostituée dite “Ouled Naïl”, entre mythe et réalité (1830-19 (...)

18La rencontre avec les femmes de la confédération des Ouled Naïl est l’objet de la représentation littéraire (et artistique) la plus appuyée, figures d’une sexualité vénale par ailleurs encadrée par l’administration française et exhibée dans les divertissements coloniaux, notamment à Biskra, des années 1880 aux années 1950. Les portraits et les scènes concernant ces jeunes filles – parfois très jeunes – sont incontournables, suscitant sentiments et remarques de la part des femmes comme des hommes. Impossible de ne pas en parler, et ce d’autant plus que cette visibilité féminine est exceptionnelle dans une société musulmane qui pratique alors protection voire claustration des femmes30.

  • 31 « C’est le point de jonction entre le Tell et le désert » (Louise Vallory, À l’aventure en Algérie, (...)

19Une des premières évocations se trouve dans le livre pionnier de Louise Vallory, par ailleurs essentiellement consacré aux rencontres de femmes « mauresques » d’Alger, à leur vie quotidienne, à leur condition, aux mariages et aux fêtes. Elle évoque en effet les dames arabes de l’intérieur et des plateaux jusqu’à Boghari31, parfois même sous tente. Le fait qu’elle ait parcouru l’intérieur du pays pendant plusieurs mois, seulement accompagnée de guides du pays et qu’elle ait noué des contacts avec des femmes comme avec des hommes, justifie pleinement le titre de son livre : À l’aventure en Algérie.

20Sa rencontre avec des femmes Ouled Naïl à Boghari est empreinte d’un évident malaise :

  • 32 Dans les Évangiles, à partir de l’exemple de la prostituée repentante (Lc 7,37 et suiv.), il est éc (...)
  • 33 Habitantes de Breux-sur-Avre (Eure), sans doute synonyme de provinciales crédules cédant aux « gand (...)
  • 34 Louise Vallory, À l’aventure en Algérie, op. cit., p. 278. L’almée ou danseuse courtisane est une f (...)

Les filles folles, le visage découvert, les yeux hardis et lascifs, enluminées jusqu’aux gencives, faisant sonner les anneaux de leurs bras et de leurs jambes comme les prostituées de l’Écriture32, en plein jour, au bord des ruelles, guettent leur proie pour l’entraîner ensuite dans leurs taudis : misérables logettes ayant pour tout ameublement un petit miroir et quelques peaux de mouton, ce qui prouve que les Arabes ne se ruinent pas avec elles, comme les gandins parisiens avec les Brédiennes33. Sitôt qu’elles m’aperçurent, elles s’entr’appelèrent, m’entourèrent, m’entraînèrent, bien malgré moi, dans l’un de leurs bouges. L’une me fit apporter du café ; l’autre cherchait à emplir mes poches de grenades ; elles me disaient : « Tu es donc fâchée, que tu n’acceptes rien ? » Voyant que je ne voulais pas rester en leur demeure, elles s’attachèrent à mes pas et me firent les honneurs de la ville, malgré mes prières de me laisser tranquille et mes affirmations que je reconnaîtrais parfaitement mon chemin. J’étais toute honteuse des civilités de ces dames, quelles que fussent leurs bonnes intentions à mon endroit, et je trouvais qu’elles me compromettaient beaucoup trop aux yeux des M’zabites. […] Elles m’ont paru presque toutes laides, aux formes hommasses, aux traits heurtés ; c’est peut-être le vice qui les a déformées de la sorte. Le soir, elles se convertissent en almées34.

Ce témoignage d’une haute époque est précieux, Louise Vallory ayant peut-être été la première femme européenne à avoir séjourné à Boghari en tant que voyageuse, alors que la région des Hauts Plateaux et de l’Atlas saharien venait à peine d’être « pacifiée ».

  • 35 Charles de Galland, professeur au lycée d’Alger, écrit : « Leurs femmes, qui ont une réputation de (...)

21Nombre d’éléments concernant les Ouled Naïl qu’elle qualifie d’emblée de « filles folles », tant l’étrangeté de leur condition la choque, seront désormais présents dans les récits viatiques : l’évocation de leur singulière présence à visage découvert, des locaux de prostitution, de l’idée (qui deviendra un lieu commun) d’une dot amassée par le travail du sexe en vue d’un mariage honorable de retour dans leur tribu d’origine, des soirées de danse35.

22Très personnelle est l’évocation des interactions de Louise Vallory avec elles, les Ouled Naïl rencontrées n’ayant eu de cesse, selon ses dires, de l’accueillir chaleureusement et de lui faire visiter la petite ville, autant de marques d’hospitalité sororale que la visiteuse a du mal à accepter de peur de la réputation qui pourrait lui être faite alors qu’elle dépend des militaires français en poste pour son séjour.

23Mme Régis évoque, quant à elle, le « quartier réservé » de Biskra :

  • 36 Mme Régis, Constantine : voyages et séjours, op. cit., p. 262.

Toutes les petites maisons blanchies à la chaux sont habitées par ces femmes ; les unes sont assises à terre devant leur porte avec des Arabes, d’autres se promènent côte à côte. Vues de dos, elles sont parfaitement étranges. Elles marchent ou plutôt semblent glisser lentement, leur tête formant avec le turban un ovale plat, de la largeur des épaules, et de cette plateforme pendent jusqu’aux pieds, en ligne droite et sans presque de plis, leurs haïks blancs ou noirs36.

Nulle curiosité malsaine concernant l’intérieur de ces « maisons », contrairement aux récits intrusifs de bien des voyageurs, seulement un évitement calculé (« vues de dos » ; accent placé sur les seuls vêtements).

24Les voyageuses n’ayant pas accès à la vie quotidienne des femmes faisant profession de danseuses et de prostituées en sont réduites, comme les hommes, à la description de leur costume d’apparat et au récit d’une soirée publique de danse donnée par les Ouled Naïl. La très forte singularité de ce costume haut en couleur se révèle être un signe majeur d’altérité. Coiffures quelque peu extravagantes, bijoux très nombreux et maquillage jugé outrancier complètent le portrait de femmes fétichisées par et pour les hommes.

25Leurs danses impressionnent. Mme Pommerol écrit ainsi :

  • 37 Référence orientaliste. Olympe Audouard écrit ainsi : « On peut la voir aussi exécutée par les almé (...)
  • 38 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 395-396.

Elles ont des pas mystérieux, à la fois sensuels et pudiques, où leurs pieds paraissent frémir d’amour, où leurs mains levées semblent implorer le ciel, où leurs poignets s’abaissent soudain, comme la tige brisée d’une fleur… Elles ont aussi les voluptueuses poses de « l’abeille37 », où la danseuse affolée se dévêt, puis tombe épuisée sur le sol… Elles sont toute la femme, telle que le conçoit un esprit de l’Extrême-Sud, et versent à chacun l’idéal avec les réalités38.

La présentation de la chorégraphie proposée par les almées, plus ou moins détaillée, est le passage obligé de tous les récits de voyage dans les pays d’Orient.

  • 39 De l’arabe courant « fasid ».
  • 40 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 53, p. 291.

26L’état d’âme de ces « fassedett », de ces « corrompues39 », de ces « gâtées » qui feraient du « “péché” leur profession40 », intéresse l’enquêtrice :

  • 41 Ibid., p. 291-292.

C’est l’essaim chatoyant et coloré des danseuses, des almées, filles peintes que les hommes trouvent belles, parce que chaque jour elles portent les colliers de pièces d’or tombant lourdement sur leur gorge et le diadème d’or empanaché au-dessus de leurs yeux de jais. Je me persuade les connaître, ces orgueilleuses « gâtées ». Peut-être (tellement désintéressée je suis en la question) ai-je pu regarder dans leur pauvre âme plus loin et plus profond que mes confrères du sexe fort. Et je l’ai vue, cette âme légère, insouciante et tragique, je l’ai vue presque pareille à l’âme des « vertueuses » qui furent épousées41.

Cette autrice est la seule à se poser la question de la relation, forcément conflictuelle, de ces jeunes filles et jeunes femmes avec les autres Sahariennes :

  • 42 Serviteur chargé d’exciter les montures pendant la marche de la caravane.
  • 43 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 391.

Ce sont des personnes intelligentes souvent, et complexes. Des filles du peuple, elles gardent le discours, l’attitude et le geste. Des femmes de Caïd, enviées jadis par leur enfance, elles imitent la dignité hautaine, le pli de la bouche, la raideur du front sous le diadème. Elles incarnent pour le pauvre (sokhrar42 de chameaux, marchand de moutons, spahi qui rengage) l’admirable et somptueuse Beauté ; pour le riche, la facile conquête, mais qu’on ose vanter, et grâce à laquelle on se ruine – artiste et courtisane, délices du corps et des yeux43

  • 44 Hubertine Auclert, Les Femmes arabes en Algérie, op. cit., p. 112-113.

27Dans un chapitre intitulé « Où la prostitution est un sacerdoce », la féministe Hubertine Auclert avance, quant à elle, l’idée que ce « sacerdoce […] recueille partout honneurs, considération, richesses », alors qu’il s’agit bien d’exercer une « profession qui est de charmer et d’ensorceler – de se donner ou de se vendre librement44. » Il y a là comme un évitement des réalités sordides de l’exploitation – les filles et femmes n’exerçant pas « librement ». La comparaison avec la prostitution sacrée de l’Antiquité grecque ou romaine sert à faire comprendre une étrangeté dans le monde musulman au public français cultivé mais également à la justifier en quelque sorte.

Discours orientalistes et primitivistes mais également féministes

  • 45 « Un but d’études et de recherches m’a seul poussé à ces voyages. La première fois, je me suis surt (...)

28Le voyage long devenant séjour est propice à l’enquête, à laquelle se livrent Mme Pommerol et Hubertine Auclert. Le mode d’énonciation – fruit d’une observation plus ou moins participative telle qu’elle apparaît dans les récits publiés – entraîne inévitablement une essentialisation de genre. Les deux voyageuses résidentes veulent être lues comme des ethnographes, n’étant cependant pas missionnées académiquement, ne publiant pas pour un public spécialisé. Elles se font enquêtrices, la première par militantisme féministe, la seconde pour se forger une image d’écrivaine bien en vue dans la Société des Gens de Lettres à laquelle elle est fière d’appartenir depuis 1898, considérée comme une des spécialistes du « voyage savant » de l’époque45, femme de terrain autant que femme de lettres déjà connue pour ses romans psychologiques. Par là même, ces deux autrices participent à une entreprise de transmission de savoirs, les discours analytiques et synthétiques tenus dans leurs ouvrages, si différents soient-ils, pouvant s’inscrire dans des cadres théoriques et idéologiques.

  • 46 Voir Ernest Mercier, La Condition de la femme musulmane dans l’Afrique septentrionale, Alger, A. Jo (...)

29Ces deux Françaises ne publient que peu de scènes d’itinéraires, préférant composer des catégories, rédiger des discours selon des thématiques attendues concernant la famille élargie et les « mœurs et coutumes » à la manière classique des ouvrages masculins (« La Vertu », « De la naissance au mariage46 », etc.) même si elles s’appuient, pour la démonstration, sur quelques cas concrets. Mme Pommerol rassemble ainsi des scènes quotidiennes afin de les rendre typiques tout en cherchant à conserver l’effet de naturel, mêlant le récit et les dialogues reconstitués.

30Le discours racialiste y est dominant, les autrices étant à la recherche de « types » dans les « races indigènes. » L’opposition entre « femmes arabes » et « femmes berbères » est récurrente, elle devient l’objet de chapitres nettement séparés chez Mme Pommerol, les « mélanges berbères » et les mariages de « négresses » avec les « Arabes » étant largement passés sous silence.

  • 47 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 387.
  • 48 Ibid., p. 4-5.
  • 49 Ibid., p. 387.
  • 50 Ibid., p. 131-132.

31Le portrait psychologique relève très souvent d’une essentialisation genrée. Elle est fortement dévalorisante chez Mme Pommerol qui écrit à propos de « “l’éternel féminin du Désert47” » : « Leur âme est légère, puérile, sournoise », « [g]ourmandes, voluptueuses, félinement moqueuses et menteuses48 », ce sont des « créatures instinctives » aux « cervelles légères », des « âmes puériles et convulsées par l’au-delà49 ». L’évocation d’une « nature simpliste » sans « intellectualité » qui aurait l’avantage de pouvoir apprécier « la douceur de l’ombre », « l’harmonie sublime du Désert » est profondément méprisante à leur égard50. Elle juge définitivement inférieures les femmes du Sahara à partir du constat de l’état d’ignorance dans laquelle la quasi-totalité d’entre elles se trouvent au sein de populations déclarées elles-mêmes arriérées voire primitives. Elle ne fait nullement mention de leurs cultures orales (capacité à raconter les récits légendaires, à chanter…), encore moins du fait que certaines filles de notables bénéficient d’une instruction primaire chez les Sœurs de Ghardaïa.

  • 51 Mme Régis, Constantine : voyages et séjours, op. cit., p. 193.

32Le discours féminin sur l’esclavage des Noirs en Algérie demeure, quant à lui, aussi conservateur que celui des hommes. Mme Régis soutient ainsi en 1880 que « souvent la condition de l’esclave bien traité et appartenant à une famille riche était infiniment plus heureuse que celle qu’il venait de quitter dans son propre pays sous la domination de quelque roi féroce », argument courant à l’époque. Elle ajoute qu’ils sont « traités avec familiarité et bonté ; bien nourris et bien vêtus, ils n’ont aucune cause de soucis matériels ». Sa protestation de principe est assez faible : « Mais le principe lui-même est mauvais, et on a trop souvent raconté les horreurs de la traite pour ne pas réprouver, malgré certaines exceptions, des actes aussi odieux51. »

33Au début du siècle encore, Mme Pommerol n’a aucune compassion :

  • 52 La Case de l’oncle Tom, célèbre roman de l’écrivaine américaine Harriet Beecher Stowe, publié en 18 (...)
  • 53 Dans Paul et Virginie (1788), Bernardin de Saint-Pierre imagine une histoire d’esclavage à l’Île de (...)
  • 54 Mme Pommerol, « Chapitre IX. Négresses. Esclaves », dans Une femme chez les Sahariennes, op. cit., (...)

Je me hâte de le dire, ce reste d’une coutume que nous jugeons barbare n’a rien de très révoltant. Ces contrées patriarcales ne traitèrent jamais leurs esclaves avec la dureté légendaire qui fit verser des larmes sur les oncles Tom du Nouveau Continent52. La vie des nègres au Sahara, au M’Zab, à Laghouat, c’est du Bernardin de Saint-Pierre : Marie et Domingue, bons serviteurs, soignant leurs maîtresses, gâtant Paul, idolâtrant Virginie53, – et considérés en retour comme « de la famille » par ceux auxquels ils se dévouaient, ils se « donnaient »54.

  • 55 Ibid, p. 197, p. 201-202. L’acte d’abolition définitive de l’esclavage sur le territoire algérien c (...)

L’autrice, usant de comparaisons littéraires, est dans l’acceptation totale de l’état de fait, écrivant encore : « Que deviendraient les jardins sans les nègres ? Que deviendraient les dames m’zabites sans les négresses55 ? »

  • 56 Voir Sirma Bilge, « Théorisations féministes de l’intersectionnalité », Diogène, vol. 225, no 1,‎ 2 (...)

34Ces voyageuses voient pourtant que ces femmes sont exploitées, mais leur apparence physique les rebute et leur degré de servitude ne peut leur apparaître, car l’habitude d’une domesticité parfois quasi servile en Europe n’aidait pas à la compassion. Une analyse intersectionnelle – certes anachronique, les voyageuses ne pensaient pas en ces termes – pourrait facilement rendre compte des superpositions de servitude : être femme musulmane soumise aux contraintes islamiques et masculines ; être femme noire soumise à la maîtresse arabe ou berbère dans la maison ou la tente et à la plupart des contraintes islamiques et masculines en sus56.

  • 57 Isabelle Eberhardt, « Retour au Sud », dans Écrits sur le sable, I, op. cit., p. 119.

35Les voyageuses préfèrent « remonter plus loin l’échelle des vieux siècles abolis57 ». L’idéalisation de la condition féminine d’avant l’Islam est communément partagée, les origines déclarées proche-orientales des femmes berbères du Sahara mises en avant. Les danses des Ouled Naïl en seraient un vestige vivant, descendantes de populations ayant anciennement émigré vers le Sahara central (thèse soutenue dès 1880), d’où les identifications des danseuses avec les « bayadères » indiennes ou des sphinges vaguement égyptiennes eu égard au caractère hiératique de certains moments de leurs danses.

36Le paradigme orientaliste se nourrit du caractère déclaré hiératique de certains moments de leurs danses et du fait que les danseuses portent la malhafa, souvent qualifiée de « toge » agrafée sur la poitrine par des khulalat, des fibules, la taille étant retenue par une ceinture. Cette hypothèse sert d’explication, en quelque sorte, à la découverte de ces danses publiques si étrangères à la société musulmane traditionnelle. La comparaison avec la prostitution sacrée de l’Antiquité romaine ou grecque sert également à faire comprendre cette étrangeté au public français cultivé, voire à en justifier la présence, excusant en quelque sorte la dérogeance sexuelle, la transgression, couvrant les pratiques avilissantes d’une explication savante eurocentrée.

  • 58 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 107.
  • 59 Ibid., p. 78 et 405.

37Mme Pommerol écrit que les Sahariens et Sahariennes proviendraient de la « fusion de plusieurs races venues d’Asie, mêlées, au Nord, de quelque élément ibérique, étrusque, carthaginois, pélasgique, et de la véritable race autochtone, inconnue, mystérieuse, mais dont on découvre les indéniables traces. » Et de conclure : « Et de ce fait la femme du Sahara, en ses types multiples, incarne aujourd’hui les femmes de nations abolies et de peuples disparus58… ». Au Sahara, « [c]’est l’Orient en Afrique, avec ses oripeaux douteux, mais sans hébétude et sans langueurs », « ici, c’est l’Orient émigré59. »

  • 60 Le Sahara algérien, Paris, Langlois et Leclercq, Fortin, Masson, 1845 ; Les Chevaux du Sahara, et l (...)

38Les femmes des Touaregs du grand Sud seraient l’exemple vivant de ces descendantes d’ancêtres orientales. Elles sont souvent présentées comme moins opprimées que les « Mauresques » d’Alger, en appui sur les écrits des ethnologues de référence, Eugène Daumas60 et Henri Duveyrier. Selon Hubertine Auclert :

  • 61 Henri Duveyrier, « Part faite à la femme dans les institutions des Touâreg », dans L’Exploration du (...)
  • 62 Hubertine Auclert, Les Femmes arabes en Algérie, op. cit., p. 111.

À Rhat, le droit Berbère réserve aux femmes représentantes des anciens maîtres du sol, l’administration de l’héritage ; elles seules disposent des maisons, sources, jardins et pour l’administration comme pour le commerce, elles ne sont nullement inférieures aux hommes, d’après M. Duveyrier61. C’est au fils de la sœur aînée que reviennent les droits de commandement sur les serfs et les redevances payées par les voyageurs62.

  • 63 Louise Guénot (Mme Pommerol) affirme : « Ce qu’il y a de certain, c’est que les meilleures féminist (...)

Son pouvoir dans les tribus est présenté comme un contre-modèle face aux coutumes arabes et berbères du Mzab, sans, d’ailleurs, que les voyageuses aient réellement voyagé jusqu’aux contrées du Grand Sud de Tamanrasset situé bien plus loin qu’Ouargla et même qu’In-Salah, zones militaires à peine « pacifiées ». Leurs pages sont reprises de lectures et servant un argumentaire idéologique63. Seule Louise Vallory croise une Targuiya… à Alger. Lucie Guénot n’en a sans doute jamais vu, n’étant pas allée plus avant que Ouargla, Hubertine Auclert non plus. La Targuiya s’avère en définitive être une présence-absence dans les récits.

  • 64 Le résident Louis Piesse décrit une situation d’évidente exploitation : « Dans le Sahara, si l’homm (...)
  • 65 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 390.
  • 66 Ibid., p. 391.

39Aux passés légendaires et aux réalités d’exploitation bien présentes, s’ajoutent, mais seulement à partir du nouveau siècle, d’autres questionnements. Le problème se pose alors de savoir si les idées nouvelles des féministes européennes peuvent avoir cours dans l’Algérie coloniale et, en l’occurrence, avoir quelque influence sur l’évolution des femmes du Sud dont toutes les autrices décrivent la condition dégradée (absence de liberté personnelle, vie sociale très limitée, séquestration spatiale, absence d’instruction, souvent grande pauvreté…)64. La responsabilité de leur sujétion incomberait à la religion dominante : « Et sous le pesant manteau de l’Islam périt aussi la liberté, l’intelligence de la femme65 » ; « Il l’enveloppa dans des voiles, la séquestra, lui défendit, on s’en souvient, les pratiques religieuses, bref la sépara de l’esprit des hommes comme il l’avait séparée de leur âme66… ».

40La féministe Hubertine Auclert liste les travaux des femmes du Sahara (de Figuig à Ghadamès) – tissage, broderie, vannerie – afin de porter un jugement sévère :

  • 67 Région située au nord-est du Sahara algérien.
  • 68 Le turban, chèche, dit encore haouli, est un long tissu de forme rectangulaire, mesurant entre 3 et (...)
  • 69 Hubertine Auclert, « Arts et Industries des Femmes arabes », dans Les Femmes arabes en Algérie, op. (...)

Les femmes du Soûf67 ont sans cesse en mouvement cinq mille métiers ; elles fabriquent des haïcks, des tapis, 70.000 haouli68 par an qui, en moyenne, se vendent vingt-cinq francs pièce. On comprend que, dans ces conditions, l’homme ait imaginé d’avoir des troupeaux de femmes, qui lui produisent de beaux bénéfices pendant qu’il fume des cigarettes et se délecte de moka69.

  • 70 Dúnlaith Bird a raison d’avancer que « [l]a relation des femmes écrivains de voyage avec l’Empire, (...)

Concernant les mariages de très jeunes filles musulmanes, parfois impubères, Hubertine Auclert adopte une position à la fois avant-gardiste et utopique en ce qui concerne la colonisation française70 :

  • 71 Hubertine Auclert, Les Femmes arabes en Algérie, op. cit., p. 49.

Pour mettre un terme à ces viols d’époux, il faudrait appliquer sur tous les territoires français la loi qui interdit aux filles de contracter mariage avant quinze ans. Si les femmes avaient en France leur part de pouvoir, elles ne permettraient pas que sur une terre francisée subsiste une loi admettant le viol des enfants. L’homme tolère ce crime parce qu’il est solidaire de celui qui en profite71.

  • 72 Le débat émerge en Algérie au début du nouveau siècle : d’un côté les hommes partisans de l’assimil (...)

Elle proteste contre la non-scolarisation des filles mais ne parle pas particulièrement des zones sahariennes où l’illettrisme des femmes est quasi absolu et où le droit de vote (cheval de bataille de la féministe) est une utopie très lointaine72.

  • 73 Hubertine Auclert, Les Femmes arabes en Algérie, op. cit., p. 250.
  • 74 Seule Louise Michel s’est déclarée anticolonialiste. Voir Clotilde Chauvin, Louise Michel en Algéri (...)

41La conclusion idéaliste de son étude contraste fortement avec son engagement puisqu’elle écrit que l’Algérie pourrait devenir « un paradis terrestre serein, où les habitants vivraient unis par la communauté des intérêts et où les houris aux beaux yeux, ne seraient plus ni vendues ni séquestrées73. » Elle exprime la revendication d’une libération des femmes, mais à l’occidentale, et souscrit au lieu commun de l’Algérie en « terre francisée ». Ayant été, de 1888 à 1892, l’épouse d’un juge de paix français en poste, elle ne pouvait guère s’exprimer autrement74.

Conclusion

42Guidées par le désir d’immédiateté et de réalisme, les voyageuses ont recherché le contact direct même si les rares dialogues restitués attestent de la difficulté de la communication interculturelle, en raison d’obstacles linguistiques mais également de l’absence de compréhension et d’acceptation des conventions d’échanges verbaux et non verbaux. Isabelle Eberhardt mise à part, nous n’avons aucune identification avec les Sahariennes.

  • 75 « Je décris un mode féminin alternatif d’écriture du voyage et d’ethnographie, largement domestique (...)
  • 76 Voir Barkahoum Ferhati, « La danseuse prostituée dite “Ouled Naïl”, entre mythe et réalité (1830-19 (...)

43Les voyageuses se sont retrouvées aux prises avec les représentations de leur culture (euphémisation des très nombreuses servitudes, notamment de l’esclavage persistant, présupposés sur les « races », la supériorité des modes de vie des femmes occidentales et de la colonisation, etc.), puisées dans leur propre parcours et dans les livres d’étude masculins qui occupent la quasi-totalité de l’édition concernant l’Algérie. Lucie Guénot (Mme Pommerol) et Hubertine Auclert, soucieuses de faire œuvre sérieuse, « scientifique » ou militante, ont, comme les hommes, adopté le discours différentialiste dominant fixant des catégories homogènes (« la femme saharienne arabe », « la femme saharienne berbère »), constatant certes des pratiques qu’elles réprouvaient : mariages des enfants, polygamie, répudiation, prostitution. D’une manière générale, l’approche « désexualisée75 », souvent présentée comme caractéristique du voyage féminin, s’est heurtée, en Algérie, à de nombreuses réalités, dont cette étrange présence publique des Ouled Naïl76.

  • 77 Voir Marie-Anne de Bovet, Alger-Djelfa, Laghouat-Ghardaïa et l’Heptapole de M’Zab, Alger, Imprimeri (...)

44La part faite aux femmes du pays dans les récits – ce qui était attendu des autrices, alors que certains voyageurs n’en parlent quasiment pas –, la rare évocation de leur parcours de vie au-delà de la compassion passagère, relève d’une démarche pionnière qui verra son développement dans l’entre-deux-guerres77.

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Notes

1 Sur le parcours atypique de Lucie Guénot (1859-1921), romancière, membre de la Société des Gens de Lettres en 1898, voir Anne Bégic, Une femme passée sous silence, Paris, Éditions Publibook, 2012. Son récit de voyage (Une femme chez les Sahariennes, Prix du Président de la République en 1902) est issu d’un premier séjour (novembre 1898 – septembre 1899). Pour Isabelle Eberhardt, voir notamment Edmonde Charles-Roux, Un désir d’Orient : jeunesse d’Isabelle Eberhardt (1877-1899), Paris, Grasset, 1988, et Nomade j’étais, les années africaines d’Isabelle Eberhardt (1899-1904), Paris, Grasset, 1995 ; Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleun, Le Voyage soufi d’Isabelle Eberhardt, Paris, Losfeld, 2008 ; Vanezia Pârlea, « Errance(s) et intimité(s) chez Isabelle Eberhardt », dans Voyage et intimité, Philippe Antoine et Vanezia Pârlea (dir.), Paris, Classiques Garnier, 2018, p. 179-194 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.15122/isbn.978-2-406-07198-3.p.0179, et « “Où est la frontière ?” Isabelle Eberhardt ou la sagesse de l’hybridité », TRANS-, Revue de littérature générale et comparée, n26, 2021 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/trans.5489. Pour le récit de voyage féminin en général, voir Bénédicte Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin. Voyageuses du 19e siècle, Amsterdam, Rodopi, 1996 ; Nicolas Bourguinat (dir.), Le Voyage au féminin. Perspectives historiques et critiques (xviiie-xxe siècles), Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2008 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.pus.8063 ; Frank Estelmann, Sarga Moussa et Friedrich Wolfzettel (dir.), Voyageuses européennes au xixe siècle. Identités, genres, codes, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, « Imago Mundi », 2012 ; Natascha Ueckmann, « XI. Au-delà de l’orientalisme : les constantes d’une “littérature saharienne” » et « XII. Existe-t-il une “littérature saharienne” au féminin ? », dans Genre et orientalisme. Récits de voyage au féminin en langue française, Grenoble, UGA Éditions, « Vers l’Orient », 2020, p. 289-300 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.ugaeditions.12417 et p. 301-370 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.ugaeditions.12422.

2 Les occupants français distinguaient le « Petit Sahara » (hauts plateaux, oasis de Biskra, Atlas dit « saharien » [Bou-Saada, Djelfa, Aflou] et sud-oranais [Aïn-Sefra]) du « Grand Sahara » commençant à Ghardaïa, Laghouat et allant jusqu’à Ouargla, In Salah et les contrées touarègues seulement évoquées par ouï-dire ou à partir de sources livresques.

3 Louise Boullay publie sous le nom de sa mère Louise Vallory, Louis Régis est le pseudonyme d’une autrice que nous n’avons pu identifier et Lucie Guénot prend celui de Mme Jean Pommerol. Seule la militante Hubertine Auclert revendique son nom. Isabelle Eberhardt a utilisé des pseudonymes mais n’a guère publié de son vivant.

4 Une comparaison de ces voyages féminins pourrait être établie avec les récits masculins publiés par les médecins militaires en poste au Sahara, les seuls à avoir eu le droit de visiter l’intérieur des maisons et des tentes.

5 Isabelle Eberhardt, « Petit monde de femmes », dans Œuvres complètes. Écrits sur le sable, I, Récits, notes et journaliers, Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleu (éd.), Paris, Grasset et Fasquelle, 1988, p. 248 (italiques dans le texte).

6 Lors de la première visite de Napoléon III en septembre 1860, des femmes de Laghouat et même des femmes touarègues ont séjourné à Alger, sous les tentes de leurs tribus invitées aux festivités.

7 Soldats algériens supplétifs au service de la France.

8 Allusion au fait que la reine espagnole Isabelle de Castille avait fait le serment, lors du long siège de Grenade contre les musulmans à la fin de l’année 1491, qu’elle ne se changerait qu’une fois la victoire acquise.

9 Le khôl, fard de couleur noire utilisé pour le maquillage des yeux.

10 Louise Vallory, À l’aventure en Algérie, Paris, J. Hetzel, 1863, p. 129. L’autrice (1824-1879) a édité deux romans : Madame Hilaire (1859) ; Un amour vrai (1861). Ils lui ont apporté un certain succès mais également de farouches détracteurs dans la presse conservatrice.

11 Louise Vallory, À l’aventure en Algérie, op. cit., p. 320.

12 Vêtement traditionnel composé d’un grand morceau d’étoffe rectangulaire dans lequel les femmes se drapaient.

13 Habitantes de Ghadamès, oasis à la frontière libyenne.

14 Hubertine Auclert, Les Femmes arabes en Algérie, Paris, Société d’éditions littéraires, 1900, p. 153.

15 Une des origines fantasmées de ces populations.

16 Mme Régis, Constantine : voyages et séjours, Paris, Calmann Lévy, 1880, p. 259.

17 Mme Régis : « Une Excursion à Biskra », Revue des deux mondes, t. 32, 1879, repris dans Constantine : voyages et séjours, op. cit., p. 141.

18 Habitantes des villages fortifiés (ksour, pluriel de ksar), dans les oasis.

19 Isabelle Eberhardt, Écrits sur le sable, I, op. cit., p. 191-192.

20 Isabelle Eberhardt : « Mériéma », dans Écrits sur le sable, I, op. cit., p. 153.

21 « Roumi » au masculin, désigne les Européens. Le terme évoque l’ancienne Rome qui colonisa l’Afrique du Nord dans l’Antiquité.

22 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes (Entre Laghouat et In-Salah), Paris, Flammarion, 1900, p. 23-24.

23 Ibid., p. 198-192.

24 Ibid., p. 69-70.

25 Voir Daniel Lançon, « Femmes européennes au Moyen-Orient : dialogues, monologues et silences dans les harems, au milieu du xixe siècle », dans Dialogues interculturels à l’époque coloniale et postcoloniale. Représentations littéraires et culturelles. Orient, Maghreb et Afrique occidentale (de 1830 à nos jours), Hans-Jürgen Lüsebrink et Sarga Moussa (dir.), Paris, Éditions Kimé, 2019, p. 93-114 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/kime.luseb.2019.01.0093.

26 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 38-39.

27 Isabelle Eberhardt, Écrits sur le sable, I, op. cit., p. 122-123.  

28 Ibid., p. 293.

29 Ibid., p. 294.

30 Voir Barkahoum Ferhati, « La danseuse prostituée dite “Ouled Naïl”, entre mythe et réalité (1830-1962). Des rapports sociaux et des pratiques concrètes », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n° 17, 2003, p. 101-113 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/clio.584.

31 « C’est le point de jonction entre le Tell et le désert » (Louise Vallory, À l’aventure en Algérie, op. cit., p. 281).

32 Dans les Évangiles, à partir de l’exemple de la prostituée repentante (Lc 7,37 et suiv.), il est écrit que les prostituées, grâce à leur foi, entreront plus facilement que les Pharisiens dans le Royaume des cieux (Mt 21,31et suiv.).

33 Habitantes de Breux-sur-Avre (Eure), sans doute synonyme de provinciales crédules cédant aux « gandins », terme définissant de jeunes hommes raffinés de la ville mais assez ridicules.

34 Louise Vallory, À l’aventure en Algérie, op. cit., p. 278. L’almée ou danseuse courtisane est une figure bien connue dans les récits masculins du voyage en Égypte depuis l’époque romantique, haute image esthétisée.

35 Charles de Galland, professeur au lycée d’Alger, écrit : « Leurs femmes, qui ont une réputation de légèreté excessive, sont les victimes d’une légende : on raconte que les femmes de ces tribus, aussitôt après leur nubilité, vont de douar en douar, de ville en ville, en quête d’amours faciles et de bénéfices rémunérateurs ; et que, leur dot constituée, elles rentrent dans leur tribu où elles trouvent un mari. […] Ce n’est qu’une légende ! Il y a dans ces tribus de bonnes épouses et des femmes fidèles avec lesquelles les gens de Bou-Saâda se marient volontiers » (Une excursion à M’sila et à Bou-Saâda, Paris, Ollendorf, 1899, p. 34).

36 Mme Régis, Constantine : voyages et séjours, op. cit., p. 262.

37 Référence orientaliste. Olympe Audouard écrit ainsi : « On peut la voir aussi exécutée par les almées à Tentah. Voici en quoi elle consiste : Une almée ou deux se mettent à se tortiller, tantôt lentement, tantôt avec molto furio ; elles simulent qu’une abeille s’est introduite sous leur costume et les pique, prétexte pour quitter d’abord leur veste, ensuite leur chemisette, ensuite leur pantalon, et rester à l’état d’Ève avant le péché » (Les Mystères de l’Égypte dévoilée, Paris, E. Dentu, 1865, p. 273.

38 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 395-396.

39 De l’arabe courant « fasid ».

40 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 53, p. 291.

41 Ibid., p. 291-292.

42 Serviteur chargé d’exciter les montures pendant la marche de la caravane.

43 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 391.

44 Hubertine Auclert, Les Femmes arabes en Algérie, op. cit., p. 112-113.

45 « Un but d’études et de recherches m’a seul poussé à ces voyages. La première fois, je me suis surtout occupée des mœurs et des coutumes des peuplades sahariennes et en particulier des femmes » (« Souvenirs d’une voyageuse. À travers le Sahara », entretien avec Marie-Louise Néron, La Fronde, 22 avril 1902, journal dirigé par la féministe Marguerite Durand). Sur le voyage savant à cette époque, voir Liouba Bischoff, Danièle Méaux et Sarga Moussa (dir.), Le Voyage entre science, art et littérature, Paris, Lettres modernes Minard, « La Revue des lettres modernes », 2022) ; sur le rôle de certaines voyageuses (par exemple Carla Serena) dans les milieux savants à la fin du xixe siècle, voir l’ouvrage pionnier de Bénédicte Monicat, Itinéraire de l’écriture au féminin, op. cit.

46 Voir Ernest Mercier, La Condition de la femme musulmane dans l’Afrique septentrionale, Alger, A. Jourdan, 1895 ; Louis Milliot, La Femme musulmane du Maghreb. Maroc, Algérie, Tunisie, Paris, Rousset, 1909 (étude d’un juriste du droit musulman) ; Eugène Daumas, La Femme arabe (Alger, A. Jourdan, posth. 1912).

47 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 387.

48 Ibid., p. 4-5.

49 Ibid., p. 387.

50 Ibid., p. 131-132.

51 Mme Régis, Constantine : voyages et séjours, op. cit., p. 193.

52 La Case de l’oncle Tom, célèbre roman de l’écrivaine américaine Harriet Beecher Stowe, publié en 1852.

53 Dans Paul et Virginie (1788), Bernardin de Saint-Pierre imagine une histoire d’esclavage à l’Île de France (île Maurice). Le livre eut un immense succès au xixe siècle.

54 Mme Pommerol, « Chapitre IX. Négresses. Esclaves », dans Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 193-194.

55 Ibid, p. 197, p. 201-202. L’acte d’abolition définitive de l’esclavage sur le territoire algérien colonisé date de juillet 1906.

56 Voir Sirma Bilge, « Théorisations féministes de l’intersectionnalité », Diogène, vol. 225, no 1,‎ 2009, p. 70-88 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/dio.225.0070.

57 Isabelle Eberhardt, « Retour au Sud », dans Écrits sur le sable, I, op. cit., p. 119.

58 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 107.

59 Ibid., p. 78 et 405.

60 Le Sahara algérien, Paris, Langlois et Leclercq, Fortin, Masson, 1845 ; Les Chevaux du Sahara, et les mœurs du désert, Paris, Michel Lévy Frères, 1853 (nombreuses rééditions) ; Le Grand désert. Itinéraire d’une caravane du Sahara au pays des nègres, royaume de Haoussa, (avec Ausone de Chancel), Paris, Michel Lévy frères, 1857 (rééditions jusqu’en 1884).

61 Henri Duveyrier, « Part faite à la femme dans les institutions des Touâreg », dans L’Exploration du Sahara : Les Touâreg du Nord, Paris, Challamel Ainé, 1864, p. 400-401.

62 Hubertine Auclert, Les Femmes arabes en Algérie, op. cit., p. 111.

63 Louise Guénot (Mme Pommerol) affirme : « Ce qu’il y a de certain, c’est que les meilleures féministes se contenteraient des prérogatives dont jouissent les femmes touaregs, qui semblent détenir l’élément intelligent du pays. Elles savent toutes lire cependant que leurs maris restent dans une complète ignorance. Elles sortent librement sans se couvrir le visage » (« Une exploratrice. Madame Jean Pommerol », entretien avec Marie-Louise Néron, La Fronde, 7 novembre 1899).

64 Le résident Louis Piesse décrit une situation d’évidente exploitation : « Dans le Sahara, si l’homme ne fait rien, la femme, en revanche, travaille beaucoup. C’est elle qui tisse l’étoffe de la tente, les hammals, les sacs, les bâts de chameaux, les couvertures de chevaux (djelal), les lits arabes (frach), les coussins (ousada), les musettes (amara), les filets (chebka) et les cordes (habel). Elle tanne les peaux de bouc, de mouton, d’antilope, etc. Quelquefois même elle garde au pâturage les moutons et les chameaux. Elle va au bois, à l’eau, à l’herbe, elle soigne les chevaux, les selle, les desselle, les entrave, etc. C’est encore elle qui charge et décharge les bêtes de somme lorsqu’on change de campement. Le mari n’a qu’à monter à cheval ; quant à la femme, elle marche à pied » (« La Femme arabe », La Revue de l’Afrique française, n° 26, juin 1887, p. 180).

65 Mme Pommerol, Une femme chez les Sahariennes, op. cit., p. 390.

66 Ibid., p. 391.

67 Région située au nord-est du Sahara algérien.

68 Le turban, chèche, dit encore haouli, est un long tissu de forme rectangulaire, mesurant entre 3 et 5 mètres.

69 Hubertine Auclert, « Arts et Industries des Femmes arabes », dans Les Femmes arabes en Algérie, op. cit., p. 122.

70 Dúnlaith Bird a raison d’avancer que « [l]a relation des femmes écrivains de voyage avec l’Empire, en particulier dans le contexte du développement des politiques féministes, est ambiguë », précisant que « Auclert ne se tient pas à l’écart de l’appareil impérial, ni de l’idéologie orientaliste. Elle l’utilise plutôt à ses propres fins, en soutenant que les femmes ont un rôle essentiel à jouer dans l’entreprise coloniale française » afin de libérer les femmes algériennes. Elle conclut que « [f]éminisme et colonialisme font bon ménage dans le récit de voyage d’Auclert » (Dúnlaith Bird, Travelling in Different Skins: Gender Identity in European Women’s Oriental Travelogues, 1850-1950, Oxford, Oxford University Press, 2012, p. 16 – nous traduisons).

71 Hubertine Auclert, Les Femmes arabes en Algérie, op. cit., p. 49.

72 Le débat émerge en Algérie au début du nouveau siècle : d’un côté les hommes partisans de l’assimilation de la population « indigène » à des modèles sociaux français et, de l’autre, les tenants du caractère irréductible des « mœurs arabes » et donc du respect des us et coutumes ainsi que du droit musulman, donc des lois concernant la condition des femmes.

73 Hubertine Auclert, Les Femmes arabes en Algérie, op. cit., p. 250.

74 Seule Louise Michel s’est déclarée anticolonialiste. Voir Clotilde Chauvin, Louise Michel en Algérie : la tournée de conférences de Louise Michel et Ernest Girault en Algérie, octobre-décembre 1904, Paris, Éditions libertaires, 2007.

75 « Je décris un mode féminin alternatif d’écriture du voyage et d’ethnographie, largement domestique, qui désexualise efficacement l’Orient, remettant ainsi en question la validité du modèle binaire est-ouest » (Billie Melman, Women’s Orient: English Women and the Middle East, 1718-1918. Sexuality, Religion and Work, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1995, p. 168 – nous traduisons).

76 Voir Barkahoum Ferhati, « La danseuse prostituée dite “Ouled Naïl”, entre mythe et réalité (1830-1962). Des rapports sociaux et des pratiques concrètes », art. cit..

77 Voir Marie-Anne de Bovet, Alger-Djelfa, Laghouat-Ghardaïa et l’Heptapole de M’Zab, Alger, Imprimerie algérienne, 1924 ; Le Désert apprivoisé, Randonnées au Sahara, Paris, Nouvelles Éditions Argo, 1933 ; La Grande Pitié du Sahara, Paris, Plon, 1935 ; Marcelle Vioux, Au Sahara, Autour du Grand Erg, Paris, Fasquelle, 1924 ; Marie Bugéja, Nos sœurs musulmanes. Leurs âmes dans l’ombre aspirent, Alger, France Afrique, 1931.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Daniel Lançon, « Les femmes du Sahara algérien : rencontres, représentations et discours dans les récits viatiques et de séjour féminins français (1860-1900) »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 27 février 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3273 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3273

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Daniel Lançon

Université Grenoble Alpes

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