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1Dans Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux xviiie et xixe siècles, Sarga Moussa remarque qu’une place secondaire est accordée aux femmes dans les représentations littéraires du désert. Et pour cause : la tradition du voyage en Orient telle qu’elle se pratique de Volney à Gautier n’évoque que très rarement des rencontres avec des Bédouines. Pour l’auteur,

  • 1 Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux xviiie et xixe siècles, Paris, PUPS, « Imago (...)

l’une des composantes du « discours orientaliste » saïdien, celle d’une féminisation de l’Orient, est très peu présente dans le mythe bédouin, pour la simple raison que celui-ci est d’abord un mythe masculin : de l’image du Bédouin « patriarcal » à celle du poète nomade, en passant par celle d’un égalitarisme politique qui serait caractéristique de la vie au désert, la femme est très largement absente1.

  • 2 Jean-Robert Henry, « Romans sahariens et imaginaire français », dans Enjeux sahariens, Pierre-Rober (...)
  • 3 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme. Récits de voyage au féminin en langue française (xixe-xxe(...)
  • 4 Charlotte de Montigny, « Les invariants dans l’imaginaire du désert », dans L’Imaginaire du désert (...)
  • 5 Patrick Hervé et Monique Vérité (dir.), Des Européennes au Sahara du xixe siècle aux Indépendances, (...)
  • 6 Brigitte Riera, « Isabelle Eberhardt, pionnière et singulière », dans Itinéraires intellectuels ent (...)

Le désert est en effet plus souvent représenté comme étant l’apanage de l’homme : les voyageurs et romanciers prêtent aux traversées caravanières des caractéristiques masculines, prônant ainsi un véritable modèle viriliste. Face à cet environnement exigeant, seule la « force » de l’homme est jugée capable de triompher de l’espace. « Ni femmes, ni faibles » ne semblent, selon Jean-Robert Henry, pouvoir survivre dans ce « monde d’hommes2 » où voyageurs et aventuriers côtoient cavaliers bédouins et autres cheikhs centenaires. De fait, les femmes qui vivent dans le désert semblent, quant à elles, très peu représentées dans le corpus viatique des xixe et xxe siècles. La question de la féminité du désert relève plutôt de la description de certains espaces. Pour Natascha Ueckmann, « si le désert représente la quête existentielle de l’homme […], les oasis tiennent lieu de retour œdipien dans le giron maternel, dans un espace sans conflits, stable et harmonieux3 ». Charlotte de Montigny a de son côté montré « le transfert du sable vers la féminité », analysant la manière dont les dunes sont généralement décrites avec des « formes érotiques tel un corps alangui4 ». Dans un autre registre, certains travaux ont constaté qu’en dépit de cette division sexuée des espaces, le désert apparaissait aussi, dans la littérature viatique européenne, comme un lieu investi par les voyageuses. Pointant le caractère phallocentré de la majorité des études consacrées aux voyages dans le désert, Monique Vérité et Patrick Hervé ont coordonné une étude collective5 retraçant les itinéraires de quelques-unes de ces voyageuses au Sahara (Alexine Tinne, Isabelle Eberhardt, Magdeleine Wauthier et quelques autres). Parmi elles, il n’y a guère qu’Isabelle Eberhardt qui soit réellement passée à la postérité. Son parcours singulier6 fait d’ailleurs figure de parangon du « voyage au féminin » et tend à effacer la trace des autres voyageuses. Parmi les nombreuses études consacrées aux représentations du désert dans la littérature de voyage, les femmes du désert « autochtones », qu’elles soient sédentaires ou nomades, semblent n’avoir été traitées que de manière parcellaire.

  • 7 Ce dossier réunit les actes d’une journée d’étude organisée le 13 octobre 2022 à la Maison de la Re (...)
  • 8 Camille Evrard et Erin Pettigrew, « Femmes du Sahara-Sahel : transformations sociales et conditions (...)
  • 9 Chloé Capel, Élise Voguet et Cyrille Aillet, « Le Sahara précolonial : des sociétés en archipel ? » (...)
  • 10 Voir, parmi d’autres, Hédia Abdelkéfi (dir.), La Représentation du désert : actes du colloque organ (...)
  • 11 Guy Barthèlemy, Fromentin et l’écriture du désert, Paris, L’Harmattan, « Critiques littéraires », 1 (...)
  • 12 Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux xviiie et xixe siècles, op. cit. On se rappor (...)
  • 13 Paul Pandolfi, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire ? », Ethnologies comparées,  2, (...)

2Le dossier « Femmes du désert dans la littérature viatique (xixe-xxe siècles)7 » vise à désinvisibiliser ces figures. Il s’inscrit dans une actualité de la recherche qui explore l’intégration de ces femmes dans des champs interdisciplinaires : dans l’introduction du numéro de l’Ouest Saharien consacré aux « Femmes du Sahara-Sahel », Camille Evrard et Erin Pettigrew ont montré que les études portant sur les femmes de ces régions sont quantitativement rares en comparaison de celles dédiées aux musulmanes en général ou aux femmes d’Afrique subsaharienne8. Ces travaux tardifs confirment l’historiographie précaire du désert qu’ont mise en lumière Chloé Capel, Élise Voguet et Cyrille Aillet, rappelant que le Sahara a été la victime d’une bipolarisation du continent africain entre le Maghreb et l’Afrique équatoriale9. Impensé parce que relégué à l’état de frontière, il n’est devenu un objet d’études à part entière que tardivement, dans les années 1960-1980. L’étude du Sahara précolonial a notamment pâti de cette invisibilisation du désert. En littérature, l’analyse du désert a fait l’objet de nombreux travaux au tournant des années 1990-2000 qui concernaient surtout la confrontation des voyageurs aux paysages arides10. Le désert y était souvent analysé comme une « altérité paroxystique11 » propice à la révélation de soi. Plus rares ont été les travaux menés sur les représentations des habitants du désert eux-mêmes, à l’exception notable des travaux de Sarga Moussa sur les Bédouins12 et de Paul Pandolfi sur les Touaregs13.

  • 14 Carsten Niebuhr, Voyage de M. Niebhur en Arabie et en d’autres pays de l’Orient [Beschreibung von A (...)
  • 15 Edward W. Said, L’Orientalisme : L’Orient créé par l’Occident [Orientalism, 1978], trad. fr. par Ca (...)
  • 16 Eugène Daumas, Le Sahara algérien : études géographiques, statistiques et historiques sur la région (...)
  • 17 Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux xviiie et xixe siècles, op. cit., p. 21.
  • 18 Olympe Audouard, Les Mystères de l’Égypte dévoilés, Paris, Dentu, 1865, p. 43.
  • 19 Paul Pandolfi, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire ? », art. cit.
  • 20 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme : récits de voyage au féminin en langue française (xixe - (...)
  • 21 On pourra se rapporter au chapitre « Le mythe d’Antinéa » dans l’ouvrage de Jean Déjeux : Femmes d’ (...)
  • 22 Madeleine de Lyée de Belleau, « Les Touaregs précurseurs du féminisme », manuscrit non daté, Archiv (...)

3On doit à Carsten Niebhur l’une des premières occurrences de l’expression « femmes du désert ». Dans son Voyage en Arabie (1780), celui-ci note que contrairement aux autres Orientales, elles « se font moins de peine d’entretenir un étranger et de se présenter devant lui le visage découvert14 ». Dans un geste réducteur bien connu de l’orientalisme littéraire15, l’auteur essentialise la grande diversité des femmes du désert. Plus d’un demi-siècle plus tard, Eugène Daumas, dans sa somme géographique et ethnographique Le Sahara algérien (1845), reprend cette terminologie et écrit à propos des Ouled-Naïls, qu’« elles vont la figure découverte, comme toutes les femmes du désert16 ». Pour les voyageurs européens, les « femmes du désert » incarnent ainsi une forme d’altérité redoublée. Pensées dans leur opposition au type plus traditionnel de « la femme de harem », elles sont, tout comme les danseuses-prostituées et les esclaves, des figures marginales. Les regards que portent voyageurs et voyageuses sur le mode d’existence de ces femmes divergent et sont largement tributaires d’un imaginaire contrasté des peuples du désert depuis le xviiie siècle. Sarga Moussa analyse un changement de paradigme dans les représentations des Bédouins : perçus d’abord comme des « êtres barbares et malfaisants17 », ils font progressivement l’objet d’un regard idéalisant, qui se traduit dans l’invention d’un « mythe bédouin ». Les représentations des femmes du désert sont redevables de ces deux modes de description. Certains voyageurs perçoivent en effet les mœurs des populations du désert à travers le prisme d’un imaginaire de la barbarie : Olympe Audouard dénonce la pratique de la ceinture de chasteté pour les jeunes Bédouines qu’elle qualifie d’opération « horriblement douloureuse et d’une barbarie sans pareille18 ». D’autres voyageurs sont, au contraire, inspirés par un imaginaire de la liberté à l’origine de certaines utopies sociales. Ils constatent que les femmes des tribus du désert jouissent d’une liberté et d’un pouvoir qui les élèvent au-dessus de la condition des femmes de harem. Paul Pandolfi a montré qu’il existait une forme de quasi-synonymie entre « nomade » et « Touareg » tant ces derniers semblaient cristalliser les représentations du nomadisme. Dans cet imaginaire, le critique, en s’appuyant notamment sur Duveyrier, a souligné l’importance accordée à la puissance des Touarègues ; pour lui, une telle représentation a permis, du même coup, de témoigner de la place dégradée des femmes dans la société arabe sédentaire, l’éloge du nomade créant les conditions d’une dénonciation opportune, par comparaison, de « l’autre arabe19 ». Au-delà, Natascha Ueckmann observe que certaines voyageuses du xxe siècle, telles qu’Isabelle Eberhardt ou encore Yvonne Pagniez, associent la liberté et l’autorité extraordinaires des femmes nomades du désert à une « forme sociale hypothétique connue sous le nom de matriarcat20 ». Qu’elle suscite l’adhésion ou le rejet des voyageuses, celle-ci les amène, en tant que femmes, à s’interroger sur leur propre condition. En tout cas, ce modèle de puissance a fait des émules : dans l’entre-deux-guerres, le roman se saisit de ce système de représentation et le porte à son paroxysme, Antinéa, la reine maléfique de l’Atlantide (1919), le roman de Pierre Benoit, l’attestant évidemment21, tandis que la voyageuse et écrivaine Madeleine de Lyée de Belleau voit dans les Touaregs les « précurseurs du féminisme22 ».

  • 23 Joseph Michaud et Joseph Poujoulat, Correspondance d’Orient 1830-1831, Paris, Ducollet, t. IV, 1834 (...)
  • 24 Eugène Fromentin, Un été dans le Sahara : voyage dans les oasis du Sud algérien en 1853 [1857], dan (...)
  • 25 Le « bassour » désigne le palanquin en Afrique du Nord.
  • 26 Ida Saint-Elme, La Contemporaine en Égypte, Paris, Chez Ladvocat, 1831, p. 143.
  • 27 Baptistin Poujoulat, La Bédouine, Paris, Dezobry, E. Magdeleine et Cie, 1840.
  • 28 Patrick Aurousseau, « Le regard porté sur les prostituées en Algérie, un modèle de domination occid (...)
  • 29 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », Revue algérienne et coloniale, décembre 1859, p. 274.

4La découverte de la féminité orientale est déterminée, dans les récits de voyage, par une dialectique du voilement et du dévoilement, de l’invisible et du visible. Nombreux sont les voyageurs qui découvrent que certaines femmes du désert ne sont pas voilées. Brutalement confronté, comme la majorité des voyageurs, à l’inaccessibilité visuelle des Égyptiennes, Michaud (1833) insiste, lors de la visite d’un camp de Bédouins, sur le privilège que l’absence de voile offre à la pulsion scopique du voyageur : « Comme elles étaient sans voile, nous pouvions voir leur teint hâlé, leurs dents blanches, leur nez épaté, leurs sourcils noirs, semblables à l’arc du croissant23 […]. » Tout comme les belles captives des harems princiers, elles semblent aux voyageurs inaccessibles, insaisissables. À Laghouat, dans le Sahara algérien, Fromentin les décrit comme des « formes24 » qui le fuient ; elles sont souvent vues à l’intérieur de leur « bassour25 » et n’apparaissent alors qu’au détour d’une étape. Il les décrit volontairement de loin, considérant avec respect qu’un peuple doit être observé à la distance qu’il souhaite. Fuyantes ou invisibles, elles gagnent en mystère ce qu’elles perdent en substance : leurs apparitions dans les textes semblent parfois davantage relever du rêve et du fantasme. On peut penser à la « pauvre bonne Zélah », cette « jeune Bédouine » qu’Ida Saint-Elme rencontre en plein désert et préfère fuir « dans l’intérêt de [son] roman », la « plus ample connaissance nui[sant] singulièrement aux illusions26 ». Baptistin Poujoulat se livrera, quelques années plus tard, à un tel exercice de mise en fiction dans La Bédouine27 (1840). Les femmes les plus visibles sont les Ouled-Naïls, des danseuses et prostituées, dont Patrick Aurousseau a bien montré comment Fromentin, Gide et Maupassant avaient véhiculé des stéréotypes à leur encontre28. La femme visible au désert est ainsi celle qui s’illustre par sa négativité, en témoigne notamment les quelques propos de l’explorateur Ismaël Bouderba lorsqu’il rencontre « une vieille femme » : « La manière inopinée dont j’avais été abordé par cette femme, dans un pays pour moi inhabité, son affreux visage et son sans-façon, me firent un moment croire que j’étais le jouet d’un rêve29. » La monstruosité, qualité du rêve et du fantastique, semble être une des caractéristiques de ces femmes dont la représentation paradoxale – présentes en tant que symboles de la puissance nomade et absentes « physiquement » des textes des voyageurs – manifeste un trouble chez ceux-ci. Complexes, ambiguës et paradoxales, les représentations de ces femmes du désert mettent voyageurs et voyageuses à l’épreuve et ont des enjeux à la fois idéologiques et esthétiques.

5Ce dossier de Viatica privilégie l’analyse de textes relevant de la littérature viatique d’un long xixe siècle, du Voyage en Syrie et en Égypte de Volney (1787) aux voyages d’Odette du Puigaudeau dans les années 1930. Ce vaste corpus permet d’apprécier la diversité des approches des « femmes du désert » dans les représentations littéraires, qui évoluent tant en fonction des périodes que des espaces.

6Les deux premières contributions de ce numéro permettent en effet de mettre en perspective les corpus masculin et féminin à partir de lectures croisées des récits viatiques publiés au début et à la fin du xixe siècle. Sarga Moussa relit les textes canoniques de voyageurs tels que Volney, Chateaubriand ou Lamartine en accordant un intérêt tout particulier au regard que portent ces derniers sur les Bédouines, femmes désirables, souvent idéalisées, mais quelquefois perçues comme des « sujets actifs ». Il rend ainsi justice aux quelques figures de femmes nomades, qui permettent d’envisager autrement le « mythe bédouin », dont il a déjà largement exploré le versant « masculin ». Daniel Lançon étudie, quant à lui, cinq récits féminins de voyage au Sahara algérien entre 1860 et 1900. Ce corpus inclut de célèbres voyageuses européennes (Isabelle Eberhardt et Hubertine Auclert) et d’autres moins connues (Louise Vallory, Mme Régis et Mme Pommerol). Toutes ont en commun l’intérêt qu’elles portent à l’observation des femmes du désert dans leur intimité, qu’il s’agisse des femmes sédentaires des oasis ou des femmes nomades des tentes. Leurs positionnements sont divergents et souvent complexes, entre discours orientaliste ethnocentré et ethnographique.

7Malgorzata Sokolowicz et Natascha Ueckmann adoptent une vue plus « rapprochée » de ce corpus et étudient les écrits de deux voyageuses au désert dans la première moitié du xxe siècle. Malgorzata Sokolowicz propose une lecture de l’œuvre de l’écrivaine et peintre Aline Réveillaud de Lens (1881-1925), qui réserve une place de premier plan aux femmes maghrébines qu’elle rencontre et auxquelles elle cède volontiers la parole. Elle interroge notamment la possibilité de voir en la Bédouine une figure de « subalterne », au sens où l’emploient les théoriciennes des subaltern studies. Natascha Ueckmann met en lumière le profil particulier d’Odette du Puigaudeau (1804-1991) qui a voyagé, avec sa compagne Marion Sénones, en Mauritanie dans les années 1930, et dont les textes participent, selon elle, d’une « littérature saharienne au féminin ». Elle s’intéresse aux conditions et aux significations de l’expérience du désert pour ce couple de « voyageuses intrépides », dont la posture est complexe, entre adhésion au système colonial dominant et affirmation d’une posture marginale au sein de leur propre société.

8Les deux contributions suivantes étudient le cas de deux voyageurs pour lesquels la rencontre des femmes du désert a été une expérience déterminante, notamment du point de vue identitaire. Adrien Bodiot nous fait découvrir le profil atypique d’Ismaël Bouderba (1823-1878) dont le récit d’exploration, intitulé Voyage à R’at (1859), est ponctué par quelques rencontres avec des Touarègues dans le désert. Celles-ci incarnent à ses yeux une forme d’altérité « radicale » qui, loin de renforcer l’identité européenne de Bouderba, lui permet d’affirmer son identité arabe, et surtout algérienne. Patrick Aurousseau propose, quant à lui, de relire l’œuvre d’André Gide en montrant que la rencontre des femmes du désert participe à la construction de la « masculinité » de l’auteur. Ses premières expériences homosexuelles à la lisière du Sahara l’amènent à prendre en compte différemment la présence des femmes, souvent sur le mode de l’exclusion ou du rejet.

9L’identité trouble d’Isabelle Eberhardt, figure de voyageuse hors norme et fascinante, a fait l’objet de nombreuses études. Pourtant, encore rares sont celles qui ont questionné le regard que cette dernière, qui voyageait souvent sous le masque de « Si Mahmoud », a porté sur les femmes rencontrées au cours de ses nombreuses traversées du désert. Vanezia Pârlea étudie le dernier texte constitué par le volume des notes de route Sud Oranais. Elle s’attache à montrer la variété et la complexité du regard d’Eberhardt, entre mépris et empathie. Elle prouve même que, dans ce texte, les « types » sont parfois rattrapés par les particularités individuelles et rendent le lecteur sensible à la pluralité des « femmes du désert ». Dans le dernier article de ce dossier, Amina Zarzi repère la présence d’Isabelle Eberhardt dans les œuvres de l’écrivaine franco-algérienne Malika Mokeddem, et plus précisément dans Le Siècle des sauterelles (1992). Selon elle, la figure de voyageuse d’Eberhardt, non conformiste et « marginale », a servi à l’autrice de modèle pour penser ses héroïnes. Elle montre tout particulièrement comment le personnage de Yasmine est construit à partir des principes de liberté, d’émancipation et d’opposition à l’ordre patriarcal qu’elle attribue à Isabelle Eberhardt. Ainsi l’héroïne porte-t-elle les valeurs du nomadisme et restitue-t-elle la puissance de la femme au sein des sociétés sahariennes.

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Notes

1 Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux xviiie et xixe siècles, Paris, PUPS, « Imago Mundi », 2016, p. 17.

2 Jean-Robert Henry, « Romans sahariens et imaginaire français », dans Enjeux sahariens, Pierre-Robert Baduel (dir.), Paris, Éditions du CNRS, 1984, p. 434 : « Le désert est un monde d’hommes, dans les deux sens du terme : ni femmes, ni faibles ; un lieu donc où la virilité sublimée est une valeur suprême. »

3 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme. Récits de voyage au féminin en langue française (xixe-xxe siècles) [2001], trad. fr. par Kaja Antonowicz, Grenoble, UGA Éditions, « Vers l’Orient », 2020, p. 297.

4 Charlotte de Montigny, « Les invariants dans l’imaginaire du désert », dans L’Imaginaire du désert au xxsiècle, Jaël Grave (dir.), Paris, L’Harmattan, 2009, p. 15-16.

5 Patrick Hervé et Monique Vérité (dir.), Des Européennes au Sahara du xixe siècle aux Indépendances, Paris, La Rahla – les Sahariens, 2019.

6 Brigitte Riera, « Isabelle Eberhardt, pionnière et singulière », dans Itinéraires intellectuels entre la France et les rives sud de la Méditerranée, Christiane Chaulet Achour (dir.), Paris, Karthala, « Lettres du Sud », 2010, p. 11-24 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/kart.chaul.2010.01.0009.

7 Ce dossier réunit les actes d’une journée d’étude organisée le 13 octobre 2022 à la Maison de la Recherche de la Sorbonne Nouvelle.

8 Camille Evrard et Erin Pettigrew, « Femmes du Sahara-Sahel : transformations sociales et conditions de vie », L’Ouest Saharien, n° 16, 2022, p. 13-31 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/ousa.221.0013.

9 Chloé Capel, Élise Voguet et Cyrille Aillet, « Le Sahara précolonial : des sociétés en archipel ? », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 149, 2021, p. 9-30 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/remmm.15615.

10 Voir, parmi d’autres, Hédia Abdelkéfi (dir.), La Représentation du désert : actes du colloque organisé par l’équipe de recherche en civilisation et littérature de Sfax, 22-24 novembre 2000, Sfax, Association Joussour Ettawassol, 2002 ; Corinne Alexandre-Garner et Guillaume Cingal (dir.), Désert(s), entre désir et délire : actes du colloque organisé à l’Université Paris X-Nanterre les 27 et 28 juin 2002, Nanterre, Université Paris-X Nanterre, « Confluences », n˚ 22, 2003 ; Rachel Bouvet, Pages de sable. Essai sur l’imaginaire du désert, Montréal, XYZ Éditions, 2006 ; Jean-François Durand (dir.), Poétique et imaginaire du désert, Montpellier, Centre d’étude du xxe siècle – Université Montpellier 3, 2005 ; Frank Lestringant et Sarga Moussa (dir.), Le désert, l’espace et l’esprit, Revue des sciences humaines, n° 258, avril-juin 2000 ; Gérard Nauroy, Pierre Halen et Anne-Élisabeth Spica (dir.), Le Désert, un espace paradoxal, Berne, Peter Lang, 2003.

11 Guy Barthèlemy, Fromentin et l’écriture du désert, Paris, L’Harmattan, « Critiques littéraires », 1997.

12 Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux xviiie et xixe siècles, op. cit. On se rapportera également à l’approche plus anthropologique de François Pouillon : Bédouins d’Arabie : structures anthropologiques et mutations contemporaines, Paris, Karthala, 2017, p. 43-70.

13 Paul Pandolfi, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire ? », Ethnologies comparées,  2, 2001 ; « Imaginaire colonial et littérature : Jules Verne chez les Touaregs », Ethnologies comparées,  5, 2002 ; « La construction du mythe touareg : quelques remarques et hypothèses », Ethnologies comparées, n° 7, 2004 ; « L’imagerie touarègue entre littérature savante et littérature populaire », L’Année du Maghreb, no7, 2011, p. 101-113 [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/anneemaghreb.1155.

14 Carsten Niebuhr, Voyage de M. Niebhur en Arabie et en d’autres pays de l’Orient [Beschreibung von Arabien, 1772], en Suisse, Chez les libraires associés, 1780, t. I, p. 220-221.

15 Edward W. Said, L’Orientalisme : L’Orient créé par l’Occident [Orientalism, 1978], trad. fr. par Catherine Malamoud, Paris, Seuil, « La couleur des idées », 2005.

16 Eugène Daumas, Le Sahara algérien : études géographiques, statistiques et historiques sur la région au sud des établissements français en Algérie, Paris, Langlois et Leclercq, 1845, p. 132.

17 Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux xviiie et xixe siècles, op. cit., p. 21.

18 Olympe Audouard, Les Mystères de l’Égypte dévoilés, Paris, Dentu, 1865, p. 43.

19 Paul Pandolfi, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire ? », art. cit.

20 Natascha Ueckmann, Genre et orientalisme : récits de voyage au féminin en langue française (xixe - xxe siècles), op. cit., p. 384

21 On pourra se rapporter au chapitre « Le mythe d’Antinéa » dans l’ouvrage de Jean Déjeux : Femmes d’Algérie : légendes, tradition, histoire, littérature, Paris, La Boîte à documents, 1987, p. 49-71. Pour une approche thématique de L’Atlantide, voir Stéphane Maltère, Dictionnaire de L’Atlantide de Pierre Benoit, Chamalières, Les Deux Crânes, « L’encéphale », 2021.

22 Madeleine de Lyée de Belleau, « Les Touaregs précurseurs du féminisme », manuscrit non daté, Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence, FP 67 APC/1.

23 Joseph Michaud et Joseph Poujoulat, Correspondance d’Orient 1830-1831, Paris, Ducollet, t. IV, 1834, p. 78.

24 Eugène Fromentin, Un été dans le Sahara : voyage dans les oasis du Sud algérien en 1853 [1857], dans Œuvres complètes, éd. Guy Sagnes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1984, p. 101.

25 Le « bassour » désigne le palanquin en Afrique du Nord.

26 Ida Saint-Elme, La Contemporaine en Égypte, Paris, Chez Ladvocat, 1831, p. 143.

27 Baptistin Poujoulat, La Bédouine, Paris, Dezobry, E. Magdeleine et Cie, 1840.

28 Patrick Aurousseau, « Le regard porté sur les prostituées en Algérie, un modèle de domination occidental ? », Viatica, n° 5, 2018. [En ligne] DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.52497/viatica964[consulté le 20 février 2023].

29 Ismaël Bouderba, « Voyage à R’at », Revue algérienne et coloniale, décembre 1859, p. 274.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Adrien Bodiot et Betty Zeghdani, « Introduction »Viatica [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 06 février 2024, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/viatica/3213 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/viatica.3213

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Auteurs

Adrien Bodiot

Université Sorbonne Nouvelle

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Betty Zeghdani

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