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Jeanne Barret, Hester Stanhope et Alexandra David-Néel : Les exploratrices au prisme du passing

Jeanne Barret, Hester Stanhope and Alexandra David-Néel : Female Explorers through the prism of passing.
Jeanne Barret, Hester Stanhope y Alexandra David-Néel : Las exploradoras a través del prisma del passing.
Oriane Chevalier

Résumés

Cet article propose une étude comparatiste du passing de trois exploratrices : Jeanne Barret, Hester Stanhope et Alexandra David-Néel. Le passing de genre, de classe ou d’ethnie permet à ces trois femmes de se forger des postures indispensables pour mener à bien leurs missions scientifiques respectives de botaniste, d’archéologue et d’ethnologue. Ces exploratrices franchissent les interdits pour s’imposer en véritables pionnières : Jeanne Barret se déguise en homme et devient la première femme à faire le tour du monde ; Hester Stanhope et Alexandra David-Néel multiplient les déguisements et sont les premières femmes occidentales à atteindre respectivement Palmyre et Lhassa. Accueillant l’altérité en elles le temps de leur imposture, les trois exploratrices enfouissent leur identité d’origine pour véritablement incarner l’autre. Le passing ne saurait donc se réduire à une technique de soi puisqu’il repose sur une parfaite connaissance de l’autre et souvent sur la complicité de cet autre pour préserver l’imposture. Incarner l’autre permet alors à l’exploratrice de se libérer d’une partie d’elle-même afin de contourner des règles jugées injustes et ainsi satisfaire sa curiosité en plongeant dans l’inconnu. Il convient cependant de se demander comment se manifeste cet entrelacement d’identités dans l’écriture du passing. Oscillant entre tiraillement et cohabitation harmonieuse de ces différentes identités, l’exploratrice ne risque-t-elle pas finalement de se perdre dans l’autre ?

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Texte intégral

  • 1 Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa : à pied et en mendiant, de la Chine à l’Ind (...)

« On ne passe pas ici !... »
Deux fois je me l’étais entendu dire, et je riais, maintenant, à ce souvenir, toute seule dans la nuit, au milieu de la brousse.
« On ne passe pas ! »
Vraiment ?
– Une femme passerait.
Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa1

  • 2 Philarète Chasles, « Compte rendu du livre du médecin de lady Esther Stanhop », Revue des deux Mond (...)
  • 3 Alphonse de Lamartine, « Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un Voyage en Orient 18 (...)
  • 4 Marine Lorrain, « Entretien avec Alexandra David-Néel, la plus grande exploratrice de l’Orient (1/6 (...)

1Du XVIIIe au XXe siècles, les exploratrices Jeanne Barret, Hester Stanhope et Alexandra David-Néel ont rencontré des obstacles liés à leur identité et à la nature transgressive, voire illégale, de leur expédition. Dans le but de contourner ces obstacles, les trois aventurières ont eu recours à des stratégies afin de se faire passer pour ce qu’elles n’étaient pas. Puisque les femmes sont interdites sur les navires de la Marine française, Jeanne Barret (1740-1807) se travestit pour accompagner l’expédition de Bougainville en 1767 : cette imposture ne sera découverte que plus d’un an plus tard par l’équipage et aura permis à la jeune botaniste d’être la première femme à faire le tour du monde. Hester Stanhope (1776-1839), aristocrate britannique, chemina quant à elle jusqu’au Proche-Orient sous l’apparence d’un homme, dans des vêtements tantôt turcs, tantôt bédouins, selon les zones qu’elle avait à traverser. Première femme occidentale à atteindre Palmyre en 1813, elle parvient à mener ses fouilles archéologiques et s’impose au Proche-Orient comme « reine de Tadmor, sorcière, prophétesse, patriarche, chef arabe »2 ou encore en « Circé des déserts »3, ce qui suscite la fascination à la fois du public occidental et des populations locales. Enfin, Alexandra David-Néel (1868-1969) est la première occidentale à pénétrer dans la ville interdite de Lhassa en 1924. L’accès lui étant interdit en tant qu’exploratrice française, Alexandra David-Néel décide de se faire passer pour une vieille mendiante tibétaine, un passing d’âge, de classe et d’ethnie qu’elle met en scène dans ses récits de voyage et qu’elle décrit en ces termes dans un entretien radiophonique : « qui aurait pensé que c’était une femme blanche ? Je parle très bien tibétain et puis je sais très bien me conduire en tibétain. Et puis, alors, n’est-ce pas, on ne se lavait pas, alors on était un peu bruns, tout de même »4.

  • 5 David G. Renfrow, « A Cartography of Passing in Everyday life », Symbolic Interaction, vol. 27, n°4 (...)
  • 6 Nous nous appuierons sur les journaux de bord de Bougainville, de Louis Starot de Saint-Germain, de (...)
  • 7 L’expression est notamment employée par Alexandra David-Néel, op. cit., p. 146.

2Les différentes impostures des trois exploratrices relèvent du passing, tel que le définit Daniel G. Renfrow5, en ce qu’elles dissimulent leur genre, leur classe sociale ou encore leur ethnie. Ce passing leur permet ainsi de se forger des postures indispensables pour mener à bien leur mission scientifique respective de botaniste, d’archéologue et d’ethnologue. L’écriture de ce passing diffère cependant d’une exploratrice à l’autre. Jeanne Barret n’ayant laissé derrière elle aucune trace écrite, son passing est décrit dans les récits de voyage des compagnons de Bougainville6 tandis que le passing de Hester Stanhope est à la fois évoqué dans la correspondance de cette dernière et dans les mémoires écrits par son médecin, Charles Meryon. Enfin, Alexandra David-Néel laisse derrière elle une dense correspondance et des récits de voyages mettant en scène son expérience du passing. Comment ces différentes écritures du passing mettent-elles en scène une imposture qui repose non seulement sur soi mais aussi sur l’autre ? Les trois exploratrices dépendent certes du regard du groupe auquel elles feignent d’appartenir mais aussi de l’aide de leur complice. Il conviendra donc de nuancer l’appréhension du passing en tant que technique de soi. Plus qu’une expérience in petto7, le passing ne repose-t-il pas sur l’assimilation d’une altérité, et comment, par conséquent, l’écriture du passing surimpose-t-elle l’altérité sur l’identité de l’exploratrice ? Dès lors, comment ne pas se perdre dans l’imposture ? Quels processus d’écriture signalent la perte de soi dans l’autre ainsi que l’évolution identitaire ? Finalement, quelles traces le passing laisse-t-il sur le visage de l’exploratrice lorsque le masque de l’imposture finit par tomber ?

3Si les conditions de réussite de l’imposture des trois exploratrices reposent sur un art subtil visant à accueillir l’autre en soi tout en alliant ruse et mimétisme, il s’avère que devenir autre permette également de se s’émanciper de soi et ainsi de jouir des fruits de l’imposture, propres aux aspirations de chacune des exploratrices. Mais finalement, l’exploratrice ne se noie-t-elle pas dans cet autre, payant ainsi le coût physique et identitaire du passing ?

L’art subtil du passing : accueillir l’autre en soi

  • 8 Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, Paris, Éditions du Seuil, 2015.

4La réussite du passing repose sur un subtil équilibre entre ruse et mimétisme, différents rouages s’imbriquant pour permettre l’imposture des trois exploratrices qui accueillent temporairement une altérité en elles. Dans Soi-même comme un autre, Paul Ricoeur distingue l’identité ipse de l’identité idem8 qui sont, selon lui, indissociables : à l’identité permanente, l’idem, se conjuguerait une identité changeante, l’ipse. Or, dans le cadre du passing, l’ipse des trois exploratrices pousse l’altérité à son paroxysme en ceci que cette identité relève de l’imposture et fonctionne davantage comme un masque sur leur identité profonde, l’idem. Dès lors, quelle relation l’ipsé et l’idem entretiennent-ils dans l’expérience du passing ?

  • 9 Elle adopte également d’autres noms tels que Jeanne de Bonnefoi, un nom que lui prête Philibert Com (...)
  • 10 « Journal de François Vivez, Manuscrit de Versailles », in Étienne Taillemite, Bougainville et ses (...)
  • 11 Le surnom de « reine » est néanmoins celui qui s’est imposé tant dans la postérité (voir Lorna Gibb (...)
  • 12 Catherine Lucy of Cleveland, The Life and Letters of Lady Hester Stanhope, Londres, John Murray, 19 (...)
  • 13 Elle obtient aussi le titre de « lamani » octroyé par le Gomchen de Lachen, ce qui lui permet de re (...)
  • 14 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 252.
  • 15 Par exemple, lorsque l’exploratrice s’émerveille devant les paysages himalayens en plein milieu d’u (...)
  • 16 « [N]otre prétendu domestique pour nous prouver que nos soupçon étoit mal fondé, nous assura qu’il (...)
  • 17 « Je ne scais quelle azard porta le Sauvage à lui dire Taratatanee c’est-à-dire Est-elle mariée et (...)
  • 18 Jillian Heydt-Stevenson, « The Last Ruins of Palmyra », in English Language Notes, March 2016, n°54 (...)

5Le passing se fonde tout d’abord sur une malléabilité identitaire puisque les trois exploratrices changent d’identité, de titre ou de nom selon les circonstances. Jeanne Barret devient ainsi Jean Barret lorsqu’elle embarque à bord de l’Étoile9 ce qui pousse le chirurgien François Vivez à écrire que la botaniste a « des noms de rechanges selon la circonstance »10. Hester Stanhope se glorifie quant à elle de ses nombreux surnoms11 puisqu’elle écrit en 1813 dans sa correspondance : « J’aurai bientôt autant de noms qu’Apollon. Je suis le soleil, l’étoile, la perle, le lion, la lumière du Ciel et la Reine, ce qui sonne bien en soi »12. Enfin, Alexandra David-Néel obtient non seulement un prénom lamaïste tibétain signifiant « Lampe de sagesse »13 mais pendant son voyage vers Lhassa, elle change également d’identité et de « patrie »14 selon ses besoins15. En plus de changer de nom, Jeanne Barret décline différentes identités successives en jouant sur l’ambiguïté de genre. Si elle commence la traversée en tant qu’homme, elle décide ensuite de se présenter en eunuque devant l’équipage qui commence à avoir des soupçons16. Elle doit cependant s’improviser une nouvelle identité lors de son arrivée à Tahiti lorsque le tahitien Aoutourou, rendu célèbre par Le Voyage autour du monde de Bougainville, commence à lui faire des avances17. Jeanne Barret se revendique alors « mahu » (« au milieu »), un terme tahitien qui désigne les personnes de sexe masculin à la naissance et qui adoptent des postures féminines tout en étant respectées et incluses dans la société tahitienne. La ruse et les connaissances ethnographiques des exploratrices leur permettent ainsi d’ajuster leur identité selon les situations qu’elles rencontrent. Il arrive également que l’exploratrice concentre plusieurs identités simultanément. Après s’être déguisée en homme turc puis en bédouin au cours de son voyage en Proche-Orient, Hester Stanhope incarne simultanément deux personae en tant que « guerrière/prophète travestie »18. Sa correspondance montre que l’exploratrice a pleinement conscience de la double persona qu’elle endosse :

  • 19 Catherine Lucy of Cleveland, op. cit., p. 127 : « All I can say about myself sounds like conceit, b (...)

[J]e suis l’oracle de la région et le trésor de toutes les troupes, qui semblent penser que je suis une divinité parce que je sais monter à cheval et parce que je porte des armes ; et les fanatiques se prosternent tous devant moi, parce que les Derviches me considèrent comme une merveille et m’ont donné un morceau du tombeau de Mahomet19.

  • 20 Charles Lewis Meryon, Travels of Lady Hester Stanhope…, op. cit., vol. 2, p. 40 : Lettre du 12 octo (...)
  • 21 Comme l’explique Jillian Heydt-Stevenson, la malléabilité identitaire de Hester Stanhope manifeste (...)

6Toutefois, Hester Stanhope revendique à nouveau son identité de femme lorsqu’elle souhaite pénétrer dans les harems20, lieu interdit aux hommes : en tant que femme orientaliste elle accède ainsi à des scènes inaccessibles pour ses pairs masculins21. Finalement, la malléabilité identitaire de Barret et de Stanhope permet à la première d’affirmer son refus des binarismes et à la seconde de jouer savamment des catégories ethnographiques pour circuler entres les identités de genre au gré de ses besoins.

  • 22 Voir Daniel G. Renfrow, op. cit., p. 487 : « Our words, gestures, and physical appearance, even our (...)
  • 23 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 40.
  • 24 « Journal de Louis Starot de Saint-Germain », lundi 23 mai 1768, in Étienne Taillemite, op. cit., p (...)
  • 25 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 40.
  • 26 Ibid., p. 40-41.
  • 27 Ibid., p. 110.
  • 28 Ibid., p. 84.

7Que le passing dure plusieurs mois dans le cas d’Alexandra David-Néel, plus d’un an pour Jeanne Barret ou qu’il soit adopté sur le long terme concernant Hester Stanhope, les identités successives qu’endossent les trois exploratrices reposent sur divers processus leur permettant d’incarner l’autre22. Alexandra David-Néel attache par exemple une telle importance à son accoutrement, qu’elle considère que ses « bottes » et « l’étoffe de [sa] robe […] [la] pourvoyaient d’un certificat de nationalité »23. Outre ce passing d’ethnie, la tenue vestimentaire permet le passing de genre de Jeanne Barret qui se bande la poitrine24 et adopte le même accoutrement que l’équipage. Toutefois, l’habit ne fait pas le moine et les exploratrices, en plus de revêtir l’altérité, doivent se conformer des pieds à la tête à l’autre qu’elles accueillent en elles. Le passing d’ethnie d’Alexandra David-Néel n’aurait pu être possible sans une teinte de peau et de cheveux appropriée. Pour devenir une vieille mendiante tibétaine, l’exploratrice frotte ses cheveux avec « un bâton d’encre de Chine légèrement humidifié » et prolonge sa chevelure avec « des crins de yak » d’un « noir jais »25. Elle commence aussi par teindre sa peau avec « un mélange de braise pulvérisée et de cacao »26 mais, ses réserves s’amenuisant, elle décide ensuite de se frotter « les mains et la figure avec la suie grasse empruntée au fond de [sa] marmite »27. Alexandra David-Néel veille à ne pas être « trahi[e] » par « la couleur de [sa] peau » : ainsi, un jour où elle nettoie sa marmite, il s’en faut de peu pour que la « blancheur » de ses mains ne la fasse passer pour une « philing »28, c’est-à-dire une étrangère, aux yeux des villageoises tibétaines.

  • 29 « Journal de François Vivez, Manuscrit de Versailles », in Étienne Taillemite, op. cit., p. 238.
  • 30 Ibid.
  • 31 Toutefois, Alexandra David-Néel parvient régulièrement à contourner l’obstacle de la langue grâce à (...)
  • 32 Ibid, p. 344.

8Toutefois, certaines caractéristiques physiologiques sont difficiles à masquer pour véritablement incarner l’autre. François Vivez émet par exemple des soupçons concernant l’identité du « petit homme » derrière lequel se cache Jeanne Barret, notamment en raison de sa « petitte taille courte et grosse », sa « large fesse », sa « poitrine éllevée » et sa « voie tendre et claire »29. Menacée par ces rumeurs mettant à mal son passing, « notre homme fit son possible pour paroitre tel qu’il s’étoit déclaré […] par [des] propos de bagatelle »30. Si Jeanne Barret déguise sa voix féminine et tient des « propos » appropriés pour faire taire les soupçons de l’équipage, Alexandra David-Néel doit quant à elle déguiser sa voix d’occidentale. Elle met ainsi à profit ses nombreuses années d’immersion et d’apprentissage de différentes langues asiatiques31, notamment lorsqu’elle rencontre un « groupe de vrais dokpas » avec qui elle converse « dans leur patois, et leur parl[e] de leur pays où [elle avait] séjourné quelques années auparavant »32. Le passing repose ainsi sur un subtil équilibre consistant à feindre l’apparence physique, l’accoutrement et le langage de l’autre.

  • 33 Donavan L. Ramon, « “You’re Neither One Thing (N)or The Other”: Nella Larsen, Philip Roth, and The (...)
  • 34 Voici le geste qu’elle réalise lorsqu’elle craint de rencontrer des brigands et qu’elle souhaite di (...)
  • 35 Ibid., p. 41.
  • 36 Ibid., p. 146.
  • 37 Ibid., p. 63.
  • 38 Louis Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du roi « la Boudeuse » et la f (...)
  • 39 Charles Lewis Meryon, Travels of Lady Hester Stanhope…, op. cit., p. 4 : « the Mahometans look on t (...)

9Les trois exploratrices ne se contentent pas de ressembler à l’autre : leur passing est couronné de succès car elles incarnent véritablement les identités qu’elles se sont choisies par des gestes qui leur permettent de s’assimiler à l’autre. Ces impostures sont décrites à travers des procédés stylistiques récurrents que l’on peut considérer comme des « tropes de l’apprentissage tardif de l’ethnie »33. Ainsi, Alexandra David-Néel hypertrophie l’importance de certains gestes34, notamment lorsqu’elle croit apercevoir un » soldat thibétain » et qu’elle décide, pour agir en « vraie thibétaine », de « [se] moucher avec [ses] doigts »35. Le mimétisme d’Alexandra David-Néel s’inscrit jusque dans des gestes intimes et souvent inconscients. Pour réussir son passing de classe, elle modifie par exemple sa façon de dormir, puisque seules les « personnes de qualité » peuvent « dormir étendue[s] de tout [leur] long »36, et s’enroule dans sa robe « suivant l’habitude des Thibétains pauvres qui n’ont pas de couverture »37. Toutefois, certaines postures ne peuvent être reproduites par les exploratrices et cette absence de geste peut conduire à l’échec du passing. Ainsi, Bougainville écrit concernant Jeanne Barret que « son attention scrupuleuse à ne jamais changer de linge, ni faire ses nécessités devant qui que ce fut […] accrédit[ait] le soupçon »38. L’imposture d’Hester Stanhope repose également sur des gestes et une attitude qu’elle emprunte à l’autre. Arrivée à Damas, elle commence par apprendre l’arabe puis elle adapte son mode de vie à l’image qu’elle souhaite faire rayonner sur la région. Elle refuse d’être logée parmi les chrétiens car elle a conscience que « les Mahométans considèrent le quartier chrétien avec le plus grand mépris »39 et prend soin d’adopter une posture digne du rang qu’elle souhaite se donner aux yeux de la population de Damas. Voici la description qui est faite de sa première sortie publique :

  • 40 Ibid., p. 7-8 : « A grave, yet pleasinglook, an unembarrassed, yet commanding, demeanour met the id (...)

Un regard grave, mais agréable, une attitude sans gêne, mais autoritaire, répondaient aux idées des Turcs, dont les mœurs sont de ce genre [qui] affirmai[en]t avec confiance, vu son apparence si peu européenne, que, bien qu’anglaise de naissance, elle était d’origine ottomane et avait du sang mahométan dans les veines40.

  • 41 « Journal de François Vivez, Manuscrit de Versailles », in Étienne Taillemite, op. cit., p. 238.

10De même, pour convaincre l’équipage qu’elle est un homme, Jeanne Barret multiplie les prouesses physiques en portant à elle seule des charges qui auraient nécessité « huit ou dix mains »41 d’hommes. Bougainville a ainsi beaucoup de mal à concevoir que cette « bête de somme » puisse être une femme :

  • 42 Louis Antoine de Bougainville, op. cit., p. 281-282.

Cependant comment reconnaître une femme dans cet infatigable Baré, botaniste déjà fort exercé, que nous avions vu suivre son maître dans toutes ses herborisations, au milieu des neiges et sur les monts glacés du détroit de Magellan, et porter même dans ces marches pénibles les provisions de bouche, les armes et les cahiers de plantes avec un courage et une force qui lui avaient mérité du naturaliste le surnom de « bête de somme »42.

  • 43 George III déclare ainsi à l’oncle de Hester Stanhope, William Pitt, qui était premier ministre : « (...)
  • 44 Ibid., vol.1, p. 88 : « it was observed that Pashas and great men really valued her opinion and fea (...)
  • 45 Philarète Chasles, op. cit., p. 900-901.

11De son côté, Hester Stanhope fait preuve de véritables qualités de politicienne, que le roi George III avait déjà décelées en elle avant son départ de Grande-Bretagne43, à tel point que « les pachas et les grands hommes appréciaient réellement son opinion et craignaient sa censure [et qu’] elle a acquis un pouvoir certain dans les affaires du pays »44. Le passing de genre des deux exploratrices les place ainsi dans une position surplombante vis-à-vis des hommes qu’elles cherchent à imiter, et qu’elles finissent par surpasser en assimilant et en incarnant un idéal de virilité. Nous pouvons ainsi lire dans la presse au sujet de Stanhope que « le groupe des femmes auquel elle appartient n’est pas nombreux, Dieu merci, car ce sont plus que des hommes »45.

  • 46 Jeanne Barret et Philibert Commerson peuvent également compter sur le soutien de Bougainville qui, (...)
  • 47 Il écrit ainsi dans sa correspondance qu’il est « affolé » par « un arbrisseau charmant » au « char (...)
  • 48 La nomenclature finalement retenue pour cette plante est Turraea heterophylla.
  • 49 Il s’agit de Michael Bruce (1787-1861).
  • 50 Lorsqu’elle fait naufrage et que ses biens sombrent dans la mer Méditerranée, Hester Stanhope écrit (...)
  • 51 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 81.
  • 52 Nous remarquons le passé de chanteuse d’opéra d’Alexandra David-Néel, qui se produit sous le nom d’ (...)
  • 53 Ibid, p. 73-74.
  • 54 Alexandra David-Néel explique que les tibétains retiennent « que les horribles “étrangers aux yeux (...)
  • 55 Ibid., p. 128.
  • 56 Cette complicité divine est également soulignée par Yongden lors d’une éclipse : « Ceci est encore (...)
  • 57 Ibid., p. 317.
  • 58 Dans les premiers temps du voyage, l’exploratrice décide donc de « demeurer cachée pendant le jour  (...)
  • 59 Ibid., p. 27.

12Or, l’imposture est-elle seulement une technique de soi, consistant à intégrer les gestes inconscients de l’autre ? Le rôle que jouent les complices des trois exploratrices permet de questionner le passing comme expérience intrinsèque de l’altérité. Tout d’abord, Jeanne Barret bénéficie de la complicité de son amant et de son maître à bord46 : le botaniste Philibert Commerson. Même si ce dernier ne reconnaît à aucun moment dans ses écrits avoir été le complice de Jeanne Barret, cette complicité transparaît à mi-mot dans son écriture, notamment lorsqu’il rend hommage à l’imposture de la botaniste en lui dédiant des plantes47. Il nomme ainsi « Baretia Quivia48 » une plante « aux autours ou au feuillage […] trompeurs » pour rendre hommage « à la vaillante jeune femme qui, prenant l’habit et le tempérament d’un homme, eut la curiosité et l’audace de parcourir le monde entier, par terre et par mer, nous accompagnant sans que nous même ne sachions rien ». L’écriture du complice prolonge ainsi l’expérience du passing puisque c’est à travers une métaphore florale que Philibert Commerson crypte le passing de Jeanne Barret, ne pouvant assumer ouvertement avoir été complice d’une infraction à une ordonnance royale. Hester Stanhope bénéficie, quant à elle, du soutien financier de ses créanciers et de son amant49, même si elle préfère souligner sa capacité à retourner les situations périlleuses à son avantage, promouvant davantage un passing reposant sur ses qualités intrinsèques que s’appuyant sur des adjuvants50. Contrairement à sa consœur britannique, Alexandra David-Néel ne cesse de valoriser la complicité de son fils adoptif, Aphur Yongden, forgeant avec lui un langage secret. Ainsi, lorsque Yongden commence à un peu trop attirer l’attention des villageois tibétains en leur prédisant leur avenir, Alexandra David-Néel s’exclame : « Karmapa Kiéno ! » ce qui correspond à une « oraison jaculatoire » mais « suivant le code secret qu[‘elle] avai[t] établi […], ces pieuses paroles signifiaient très vulgairement : “Décampons au plus vite !” »51. Loin d’être la seule actrice sur la scène du passing, Alexandra David-Néel est généralement accompagnée dans ses rôles par son complice Yongden. Par exemple, pour ne pas attirer l’attention sur sa mère adoptive lorsqu’ils passent devant la demeure d’un sacristain et que des chiens se mettent à aboyer, Yongden se met à entonner des « plaintes » qui vont « decrescendo, comme à l’Opéra52 le chœur de passants supposés se perdant dans les coulisses »53. De même, lorsque Yongden amorce un jeu improvisé pour « s’égayer » et « se vant[e] d’avoir vu deux mig kar », ce qui signifie littéralement « yeux blancs »54 et désigne les étrangers, Alexandra David-Néel lui donne la réplique : « pour ne pas demeurer en reste de plaisanterie avec lui, je confessai humblement que je n’en avais jamais entrevu aucun »55. De plus, une complicité divine56 semble accompagner David-Néel et son fils adoptif lorsqu’elle arrive à Lhassa et constate qu’un « [u]n gigantesque rideau jaune, fait de sable suspendu, est étendu devant le Potala, aveuglant ses hôtes » ce qui lui garantit « une entière sécurité »57. Toutefois, si elle profite de circonstances favorables, l’expédition d’Alexandra David-Néel a été mûrement préparée en collaboration avec son complice58, Yongden, avec qui elle discute « pendant plus de deux ans […] [d]es moyens de “disparaître”, […] et de faire perdre [leurs] traces pour changer de personnalité »59.

13L’art subtil du passing repose donc non seulement sur l’incorporation de l’altérité dans l’apparence, la parole et le geste des exploratrices. Elles prolongent et soutiennent, en outre, cette altérité à travers celle de leurs complices : dès lors, le passing se fait expérience partagée avec un autre. Cet autre peut également être celui qui écrit l’expérience du passing en adoptant un point de vue externe ou en confessant à demi-mots sa complicité. Or, pourquoi ces trois exploratrices accueillent-elles cette part d’altérité en elles ? L’imposture ne serait-elle pas vectrice d’une forme d’émancipation, la présence de l’autre permettant de se libérer de soi-même ? Et dès lors qu’elle se dépouille de son identité profonde, quelles aspirations l’exploratrice exprime-t-elle et quels désirs peut-elle assouvir ?

Les fruits de l’imposture : devenir autre pour se libérer de soi

  • 60 En tout, Commerson et Jeanne Barret ont découvert quelques 30 000 spécimens, 5 000 nouvelles espèce (...)
  • 61 Jeannine Monnier, op. cit., p. 99 : « Armée d’un arc, telle Diane, armée d’intelligence et de série (...)
  • 62 Elle n’achève son tour du monde qu’à la mort de Commerson lors de son retour en France en 1776. Dès (...)
  • 63 Louis Antoine de Bougainville, op. cit., p. 282.
  • 64 Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 2, Lettre de Michael Bruce au Lieutenant-Général Oakes, 13 mar (...)
  • 65 Avant même son arrivée à Palmyre, lorsqu’elle traverse la Vallée des Tombeaux, l’attention de Heste (...)
  • 66 Ibid., vol. 1, Préface, p. vi : « she excavates the earth in search of hidden treasures. »
  • 67 Ibid., p. 35, Lettre du 10 octobre 1812, à Damas : « I was even admitted into the library of the fa (...)
  • 68 Jillian Heydt-Stevenson, op. cit., p. 100 : « Stanhope’s plan to travel to Palmyra thrust her direc (...)
  • 69 Charles Lewis Meryon, Travels of Lady Hester Stanhope…, op. cit., p. 38, Lettre de Hester Stanhope (...)
  • 70 Daniel G. Renfrow, op. cit., p. 485-506.
  • 71 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 317.
  • 72 Ibid., p. 106.
  • 73 Ainsi, au sujet de son séjour à Lhassa, Alexandra David-Néel écrit qu’elle n’avait « jamais pénétré (...)

14Une motivation commune aux trois exploratrices concerne leur curiosité et leur soif d’aventure puisqu’elles s’imposent comme des pionnières ayant exploré des lieux interdits ou inaccessibles. Première femme circumnavigatrice, Jeanne Barret choisit le passing de genre pour se placer à l’avant-garde des recherches botaniques du XVIIIe siècle60. Le rôle que Jeanne Barret a joué dans la collecte de près de 30 000 spécimens est d’ailleurs reconnu par Commerson qui, la comparant à Diane et à Minerve, écrit : « Nous sommes redevables à son héroïsme de tant de plantes jamais collectées jusqu’alors, de tant d’herbiers constitués avec soin, de tant de collections d’insectes et de coquillages »61. Toutefois, l’échec du passing interrompt non seulement le tour du monde62 entrepris par Jeanne Barret, mais aussi son entreprise de botaniste alors que l’imposture avait jusqu’alors aboli les frontières géographiques et scientifiques. Elle avoue d’ailleurs à Bougainville qu’» elle savait, en s’embarquant, qu’il s’agissait de faire le tour du monde et que ce voyage avait piqué sa curiosité »63. La même curiosité semble avoir piqué Hester Stanhope qui s’impose comme « la première femme européenne à avoir jamais visité [Palmyre] »64, une expédition pionnière qui lui permet d’accéder à des sites archéologiques inédits65 et de « fouille[r] la terre à la recherche de trésors cachés »66. Le passing de Hester Stanhope lui permet également d’être admise à la bibliothèque de la Mosquée de Damas où « [elle] manipul[e] les livres à [sa] guise, des livres qu’aucun chrétien n’ose toucher ou même poser les yeux dessus »67. Le récit de l’expédition de Stanhope jusqu’à Palmyre fonctionne, en outre, comme un « précis de la politique syrienne »68 tandis que, lorsqu’elle revêt son identité de femme, l’exploratrice devient « la seule personne qui peut rendre compte de la manière dont un grand Turc est accueilli par ses femmes »69 : le passing de genre de Stanhope correspond donc à ce que Daniel G. Renfrow qualifie de pratique ponctuelle du passing70. Alexandra David-Néel embrasse, quant à elle, un passing permanent durant son voyage vers Lhassa puisqu’il se prolonge jusqu’à son séjour de deux mois dans « la Rome thibétaine […] sans que nul ne se doute que, pour la première fois depuis que la terre existe, une femme étrangère a contemplé la ville interdite »71. La tournure emphatique souligne ici la dimension pionnière de cette expédition et témoigne de l’efficacité du passing d’âge, d’ethnie et de classe d’Alexandra David-Néel. Même si ce passing la contraint à s’asseoir « à même le plancher raboteux de la cuisine sur lequel […] les crachats d’une nombreuse famille étaient libéralement répandus chaque jour », il s’agit du meilleur moyen d’» expérimenter par [elle]-même nombre de choses qu[‘elle] avai[t] jusque-là observées seulement à distance »72. C’est parce que l’exploratrice pénètre dans le quotidien du peuple tibétain, qu’elle peut faire des découvertes ethnographiques précieuses et nombreuses73 : en se libérant de leur identité profonde, leur idem, les exploratrices peuvent ainsi accéder à un savoir inédit.

  • 74 Carole Christinat, « Une femme globe-trotter avec Bougainville : Jeanne Barret (1740-1807) », Revue (...)
  • 75 John Barker relate ainsi les « exploits transcendants » de Hester Stanhope qui fait une entrée « gr (...)
  • 76 Dès les premières pages du Voyage d’une parisienne à Lhassa, l’exploratrice s’indigne : « Quel droi (...)

15La fonction émancipatrice du passing est même double puisqu’en plus de satisfaire la curiosité intellectuelle des trois exploratrices, il leur permet de franchir des interdits. Grâce à la liberté offerte par le passing, elles peuvent écrire leur propre loi en œuvrant dans l’illégalité. Dès lors, elles promeuvent une forme masquée de « désobéissance civile » qui est assumée a posteriori, à travers la publication de l’écriture du passing. Cette « désobéissance civile » se manifeste par une révolte sans violence et par le refus d’une règle jugée illégitime : il s’agit en l’occurrence des interdits qui restreignent la liberté des exploratrices, celles-ci bravant la loi pour qu’elle soit abolie. C’est notamment le cas de Barret qui, malgré l’ordonnance royale lui interdisant l’accès aux navires de la Marine française, a l’audace de s’embarquer à bord de l’Étoile en tant que valet « gagé et nourri par le roi »74. De la même façon, Stanhope refuse d’obéir aux injonctions faites aux femmes par les autorités ottomanes et voyage non seulement tête nue mais également armée75. Enfin, si David-Néel brave l’interdiction faite aux occidentaux d’entrer à Lhassa, c’est parce que l’interdiction est décidée par « une poignée de politiciens occidentaux »76. Finalement, le passing ne connaît que ses propres lois, elles-mêmes écrites par l’exploratrice :

  • 77 Ibid., p. 47-48.

Nous n’étions pas des voyageurs ordinaires, les règles habituelles dictées par la prudence devaient souvent être enfreintes par nous, dont le code spécial consistait en un article unique : éviter d’être reconnus77.

  • 78 Lorsqu’elle est convoquée devant un fonctionnaire au cours de son périple, elle écrit avec hardiess (...)
  • 79 Ibid., p. 319.
  • 80 Étienne Taillemite, op. cit., tome 1, p. I.
  • 81 Arch. Nat. Marine, C7 17, dossier Baré., cité in Étienne Taillemite, op. cit., p. 89.
  • 82 « Journal de Nassau-Siegen », 21 juillet 1768, in Étienne Taillemite, op. cit., p. 409.

16Le passing mis en œuvre par David-Néel est également motivé par une soif de défi78 puisqu’elle affirme vouloir se rendre « jusqu’à la capitale du Thibet plutôt pour relever le défi porté aux voyageurs, que par l’effet d’un vif désir de la visiter »79. Des trois exploratrices, David-Néel est celle dont l’écriture revendique le plus une forme de désobéissance civile qui se concrétise à travers l’acte même d’écrire. Or, pour évaluer l’effet de cette « désobéissance civile », il convient de se pencher brièvement sur la réception du passing des exploratrices, suscitant fascination et répulsion parmi le public. Si David-Néel et Stanhope sont célébrées dans la presse, le tour du monde de Barret passe presque inaperçu, tant à son époque que dans la postérité. Son passing est discrètement évoqué dans le Voyage autour du monde de Bougainville tandis que l’édition du journal de bord de François Vivez est amputée de « quelques coupures dues à la pudibonderie du XIXe siècle, qui concernent essentiellement l’affaire Baré »80. La réception de son passing de genre est d’ailleurs paradoxale puisque malgré son infraction à une ordonnance royale, le roi Louis XVI accorde « à cette femme extraordinaire une pension de 200 livres »81 à partir de 1785. Finalement, chacune des trois exploratrices est récompensée pour avoir menti et enfreint la loi, méritant leur « place dans l’histoire des filles célèbres »82.

  • 83 Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 1, p. 110 : « It will be thought by many persons, that Lady He (...)
  • 84 La correspondance de Stanhope nous offre cependant une toute autre version : « S’habiller comme une (...)
  • 85 « Journal de Bougainville », samedi 28 mai 1768, in Étienne Taillemite, op. cit., tome 1, p. 350.
  • 86 Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, Paris, Le Livre de Poche, 2020.

17Toutefois, ces récompenses sont entachées d’une réserve puisque le passing des exploratrices est présenté comme un comportement relevant de l’exceptionnel et qui n’a pas vocation à être reproduit par d’autres femmes. En effet, le passing menace la norme et les règles établies : si la réception manifeste une admiration pour chacune de ces exploratrices, l’écriture du passing minimise souvent l’aspect transgressif de celui-ci. Le médecin de Hester Stanhope souhaite par exemple rassurer ceux qui « penseront que Lady Hester Stanhope a trop violé les égards dus à son sexe en prenant la résolution de s’équiper comme un homme et comme un Turc »83 : il rappelle ainsi à son lectorat que l’exploratrice n’a eu recours au passing qu’en raison de son naufrage et qu’il s’agit donc d’une transgression nécessaire et non volontaire84. De même, dans son journal de bord, Bougainville écrit au sujet de la première circumnavigatrice au monde : « Elle sera la seule de son sexe […] L’exemple ne sauroit être contagieux »85. Dans Du mensonge à la violence, Hannah Arendt estime que la « désobéissance civile » ne peut se réduire à une pratique individuelle mais doit, au contraire, être le fruit d’une coopération au sein d’un groupe de personnes86. En tant que pratiquée isolée, l’imposture de Barret ne fait qu’inaugurer le recours au passing par d’autres exploratrices, telles que Stanhope et David-Néel au XIXe et au XXe siècles, pour franchir les interdits et s’inscrire dans une désobéissance civile qui ne porte ses fruits que sur le temps long.

  • 87 « Journal de Commerson », 22 mars 1767, in Étienne Taillemite, op. cit., tome 2, p. 429.
  • 88 « Journal de Commerson », 8-9 décembre 1767, in ibid.
  • 89 C’est notamment le cas lorsqu’un agent de police s’approche d’elle à Lhassa, elle se met à « marcha (...)
  • 90 Ibid., p. 71.
  • 91 Ibid., p. 100 : « Koucho rimepotché, nga tso la sölra nan grogs nang ! (Noble sire, faites-nous la (...)

18Or, si les trois exploratrices partagent la volonté de faire bouger les codes sociétaux ou législatifs, leurs motivations divergent quelque peu : si Jeanne Barret et Alexandra David-Néel semblent toutes deux entretenir un rapport ludique au passing, Hester Stanhope cherche avant tout à instaurer un rapport de domination à travers son imposture. Le rire constitue en effet un des motifs principaux de l’écriture de Commerson, notamment lors du passage de l’Équateur le 22 mars 1767 au cours duquel les membres de l’équipage qui n’avaient encore jamais franchi cette « ligne » ont dû se soumettre à une cérémonie carnavalesque. Commerson écrit ainsi : « on fait promettre aux hommes “que vous ne baiserés jamais la femme d’aucun marin ni matelot absent etc” A cet article, je ne pus m’empêcher […] d’éclater de rire »87. Dans le cadre de son passing, Jeanne Barret promet, à l’instar des autres matelots, de ne pas « baiser » la femme de ses coéquipiers, suscitant le rire de son amant et complice. Puis, en décembre 1767, Commerson s’amuse en observant un peuple de Patagonie qui « [prend] le prince d’Orange pour une femme à cause de sa jeunesse et de sa beauté »88 alors même que le sexe de Jeanne Barret passe inaperçu. Or, si le rire s’entrelace dans l’écriture du passing pour confesser à demi-mot la complicité de Commerson, sous la plume de David-Néel, le rire dépasse un simple rapport ludique puisqu’il sert à préserver l’imposture en désamorçant certaines situations périlleuses89. Ainsi, lorsqu’une femme lui demande si elle est une philing, elle « jou[e] l’amusement et [se] m[et] à rire, comme si l’idée d’être prise pour une étrangère [lui] semblait excessivement drôle »90. L’exploratrice superpose même parfois une double sémantique, occidentale et tibétaine, sur certains gestes qui passent inaperçus au Tibet tout en créant une connivence avec le public français. Par exemple, lorsqu’elle se retrouve face à un fonctionnaire occidental, qui pourrait mettre un terme à son voyage vers Lhassa, elle se met à implorer une aumône en tibétain91. Dupé, le fonctionnaire lui offre une pièce et voici comment l’exploratrice le remercie :

  • 92 Ibid., p. 100.

Je manifestai ma reconnaissance d’une manière seyant à la personnalité que j’avais adoptée, souhaitant – très sincèrement d’ailleurs – prospérité et longue vie à notre bienfaiteur. Celui-ci me sourit et moi, délivrée de ma frayeur, pour terminer la comédie en vrai style thibétain, je lui fis – avec quelle secrète gaieté – le plus respectueux des saluts du pays ! Je lui tirai la langue92.

  • 93 Philarète Chasles, op. cit., p. 921.
  • 94 Sachant « combien les femmes de ce pays sont fières de leurs sourcils », elle n’hésite pas à faire (...)
  • 95 Philarète Chasles, op. cit., p. 921.
  • 96 Au moment du départ de l’exploratrice pour Palmyre, son amant Michael Bruce se demande : « Qui sait (...)
  • 97 Ibid., vol. 1, Préface, p. v : « show the rise and growth of her Oriental greatness ».
  • 98 Daniel G. Renfrow, op. cit., p. 485 : « reactive passing, in which individuals embrace an identity (...)
  • 99 Voir Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 2, p. 175-176 : « Mais, outre le désir de voir des colonn (...)
  • 100 Les Palmyréniens organisent « un simulacre d’attaque et de défense d’une caravane » et se battent « (...)

19Le rapport ludique au passing repose ici sur la double lecture possible d’un même geste selon le contexte culturel dans lequel il est pratiqué, l’exploratrice jubilant in petto derrière son masque de tibétaine et jouant a posteriori d’une connivence avec son public dans la mesure où le jeu du passing se prolonge à travers l’écriture et sa réception. Alors que Barret et David-Néel trouvent une dimension ludique dans le passing, Stanhope cherche davantage à jouir d’une « domination sans base »93 reposant sur la réussite de son imposture. N’hésitant pas à punir sévèrement ses domestiques94, les « populations redout[ent] cette femme qui n’[a] ni armées ni finances »95 mais qui s’est imposée dans le paysage politique syrien96 pour concrétiser son rêve de « grandeur orientale »97. Alors que Barret et David-Néel se créent une identité sur mesure, le peuple syrien projette sur Hester Stanhope une persona de Reine ce qui relève du « reactive passing » tel que le définit Daniel G. Renfrow, puisque l’exploratrice « épouse une identité que d’autres [lui] ont attribuée à tort »98. Toutefois, elle s’approprie progressivement cette persona au point de se rêver en nouvelle Zénobie, un rêve qui motive d’ailleurs sa traversée du désert pour atteindre Palmyre99. Dès lors, c’est en tant que Reine que Hester Stanhope est accueillie par les Palmyréniens100 qui forment un cortège et un « chœur » :

  • 101 Ibid., p. 198 : « On reaching the triumphal arch, the whole in groups, together with men and girls (...)

Lorsqu’elle atteignit l’arc de triomphe, tous les groupes, hommes et filles mêlés, dansèrent autour d’elle. Là, des vieillards barbus chantaient des vers à sa gloire, et tous les spectateurs se joignaient à eux en chœur. Le spectacle était vraiment intéressant, et j’en ai rarement vu un qui m’ait autant ému. Lady Hester elle-même semblait partager les émotions que sa présence en ce lieu lointain avait fait naître101.

  • 102 Juliette Peillon, « L’attention à la nature dans le récit de voyage en Orient, du romantisme à l’éc (...)
  • 103 Les habitants attendaient en effet une « princesse » montant à cheval et ayant en sa possession « u (...)

20Même si cette description, qui projette le passé mythique de la reine Zénobie sur l’exploratrice, peut être interprétée comme une des caractéristiques du récit de voyage en Orient102, l’enthousiasme des habitants peut également s’expliquer par les rumeurs qui s’étaient diffusées à travers le désert avant son arrivée103. Toutefois, si ce passing réactif permet à Hester Stanhope d’endosser une persona de souveraine et de prophétesse, la suite des évènements montre que l’exploratrice finit par croire à sa mission prophétique. Cette perte de soi au profit d’une identité d’emprunt montre qu’il n’est jamais sans risque de s’aventurer sur le terrain du passing. Dès lors, quelles formes le coût du passing prend-il ?

Le coût de l’imposture : se perdre dans l’autre

  • 104 Paul Ricoeur, op. cit., p. 14.

21Insuffler une altérité en soi n’est pas un processus dont on sort indemne puisque le masque du passing laisse inévitablement des traces dans l’esprit et le corps des exploratrices. Dans Soi-même comme un autre, Ricoeur explique ainsi que « [l]’ipséité de soi-même implique l’altérité à un degré si intime que l’une ne se laisse pas penser sans l’autre, que l’une passe dans l’autre […] »104. Dans le cadre du passing, où l’altérité de l’ipse est poussée à son paroxysme, que se passe-t-il lorsque l’idem se confond avec cet ispe, ou même lorsque l’ipse éclipse l’idem ?

  • 105 « Journal de Vivez, Manuscrit de Versailles », in Étienne Taillemite, op. cit., p. 238.
  • 106 Ibid., p. 241.
  • 107 Jeannine Monnier, op. cit., p. 99.
  • 108 Elle n’utilise cependant ces armes qu’une seule fois au cours du voyage vers Lhassa. Voir Alexandra (...)
  • 109 Ibid., p. 99.
  • 110 Ibid., p. 150-151.

22Le coût du passing se manifeste tout d’abord dans la peur et l’angoisse qui habitent et dévorent les exploratrices sous leur identité d’emprunt. Pour faire face à cette angoisse, les trois femmes tendent à enfouir leur idem au plus profond d’elles-mêmes pour préserver leur imposture et adoptent une position défensive. Lorsque le « murmure qui s’élev[e] dans l’équipage » selon lequel « il y [a] à bord une fille déguisée »105 menace son passing, Barret décide de « port[er] deux pistollets chargé et d’[avoir] soins de les montrer pour en imposé »106. Il n’est donc pas étonnant que Commerson la compare certes à Minerve mais également à Diane puisqu’elle « déjou[e] les pièges des bêtes et des hommes, non sans risquer maintes fois sa vie et son honneur »107. David-Néel porte également sur elle des pistolets en prévention d’une attaque de brigands108 mais, contrairement à Barret, ces pistolets visent moins à préserver son passing qu’à garantir sa sécurité. Si l’imposture peut ponctuellement déclencher le rire, elle s’accompagne constamment de l’angoisse d’être découverte, à tel point que l’exploratrice écrit : « Il me semblait que des aiguilles me transperçaient le cerveau tant la tension de mes nerfs était violente »109. Elle reconnaît également que la permanence du passing, « jusque dans les actes les plus intimes » est « pénible à l’excès »110 tandis que les nombreuses questions que se pose l’exploratrice font basculer l’angoisse dans un état proche de la paranoïa :

  • 111 Ibid., p. 67.

Le sacristain du petit temple n’avait-il point conçu de doute sur notre identité ? … […] Ce cavalier qui accourait dans notre direction n’était-il pas un soldat envoyé à notre poursuite pour nous ramener vers la frontière ?... Et ce piéton qui semblait flâner le long du chemin n’avait-il pas bien l’air de nous épier111 ?...

  • 112 Ibid., p. 124.
  • 113 « Je commençai de nouveau à entrevoir un espion derrière chaque buisson, et des eaux tumultueuses d (...)
  • 114 « [d]ez les premiers jours, ces voisins polli et poussé par la cursiosité voulurent rendre visite à (...)

23L’angoisse pousse même l’exploratrice » sur le chemin qui mène à la folie »112 puisqu’elle est victime d’hallucinations visuelles et auditives113. L’angoisse qui assaille l’esprit des exploratrices cependant légitime en raison du danger auquel elles s’exposent. Vivez exploite ainsi des tournures euphémistiques pour évoquer les assauts que subit le corps de Jeanne Barret, n’hésitant pas à parodier les codes de l’amour courtois pour décrire la prédation des membres de l’équipage114. Un autre trope exprimant l’angoisse des exploratrices concerne la métaphore animale qui revient pour décrire le passing des trois femmes. Lorsque les Tahitiens découvrent la véritable identité de Jeanne Barret, François Vivez écrit :

  • 115 Ibid, p. 240.

[T]ous les Sauvages se la tirrèrent les uns et les autres en cryant mil fois Ayenene et déjà un déterminé l’enleva comme sa proie fandant l’air à la vue de son maitre comme un loup affamé enlève une brebis à la vue du bergé115.

  • 116 Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 1, p. 64 : « [Pasha’s brother-in-law] looks at them all [the w (...)
  • 117 Lorsqu’elle choisit l’Émir Mahannah comme protecteur pour sa traversée du désert vers Palmyre, elle (...)
  • 118 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 112.
  • 119 Catherine Lucy of Cleveland, op. cit., Lettre de Lady Stanhope à Mr Murray, Île de Rhodes, 2 janvie (...)
  • 120 Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 1, p. 193 : « She was generally mistaken for some young boy wi (...)

24Nous relevons une comparaison témoignant de la même animalisation des femmes dans le récit de voyage de Hester Stanhope puisque le beau-frère du Pacha regarde les femmes « comme si elles étaient des moutons dans un champ »116. Toutefois, si Stanhope a conscience de sa vulnérabilité en tant que femme, notamment lorsqu’elle s’aventure sans protection dans le désert117, elle exploite son passing de genre pour ne pas être considérée comme une proie : l’ipse sert alors à protéger l’idem. Nous relevons également cette animalisation sous la plume de David-Néel qui, voyant son passing menacé, décide de cheminer de nuit : « Nous en revînmes aux courses nocturnes, redevenus le gibier affolé rêvant du chasseur »118. Or, les exploratrices parviennent régulièrement à retourner la situation et, de proies, se convertissent en chasseresses. Stanhope n’hésite pas à agrémenter son déguisement d’homme d’» une ceinture dans laquelle sont glissés des pistolets, un couteau et une sorte d’épée courte, une ceinture pour la poudre et la grenaille »119. Généralement « prise pour un jeune homme dont la moustache n’aurait pas encore poussé »120, elle inspire la crainte parmi ses consœurs qui la prennent pour un homme, comme en témoigne leur réaction lorsque l’exploratrice se rend aux bains :

  • 121 Ibid. p. 81 : « when she went to the public baths frequented by the women of the place, they all hi (...)

[L]orsqu’elle se rendit aux bains publics fréquentés par les femmes de la ville, celles-ci se cachèrent et se couvrirent toutes dans une grande agitation, et ne furent pas convaincues de leur méprise avant un certain temps121.

  • 122 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 285-286.
  • 123 Ibid., p. 254.

25De même, si David-Néel éprouve une angoisse constante, il lui arrive de susciter en retour la peur parmi ceux qui la terrifient. C’est notamment le cas lorsqu’elle se met à lancer des malédictions face à « un impressionnant groupe d’hommes paralysés par une terreur intense, qui tent[e] [s]es instincts de photographe »122, ou encore, un autre jour où elle « terrifi[e] horriblement une paysanne »123 qui refuse de l’héberger. Toutefois, malgré ces rares moments où l’imposture parvient à inspirer la crainte, l’esprit des exploratrices reste le plus souvent rongé de l’intérieur par l’angoisse. Qu’en est-il cependant de leur corps, sur lequel repose la réussite de cette imposture ? Quelles traces garde-t-il de l’épreuve du passing ? L’identité d’emprunt ne finit-elle pas par prendre possession du cops qu’elle habite ?

  • 124 « Journal de Vivez, Manuscrit de Rochefort », in Étienne Taillemite, op. cit., vol. 2, p. 267.
  • 125 Le 23 mai 1768, nous pouvons lire que « [d]ivers jeunes gens l’ont visité malgré toutes les précaut (...)
  • 126 « Journal de Vivez, Manuscrit de Rochefort », in Étienne Taillemite, op. cit., p. 267.
  • 127 La morale de cette chanson paillarde est la suivante : « C’est qu’les femmes aiment les cochons ! » (...)
  • 128 Dans le Manuscrit de Versailles, préfère en revanche la métaphore de la « concaveneris », soit la « (...)

26Puisque le corps des trois exploratrices occupe une place centrale dans la mise en place du passing, il en porte donc les cicatrices. C’est notamment le cas de Jeanne Barret qui se bande la poitrine dans le cadre de son passing de genre, ce qui « l’avoit échauffée si considérablement depuis le temps que nous estions par les hauttes lattitude qu’elle étoit pleine de bouton ou dartre »124. L’écriture euphémistique de Vivez décrit également des scènes où le corps de la botaniste est tantôt « visité »125, tantôt « inspect[é] »126 par l’équipage, afin de déterminer son identité de genre. François Vivez va jusqu’à donner à la botaniste le surnom de « Janeton » en référence à la chanson paillarde « La Rirette »127 avant de s’essayer à plusieurs métaphores visant à atténuer la violence de certaines scènes. Dans le Manuscrit de Versailles, il choisit la métaphore de l’inspection du pistolet, faisant référence au sexe féminin128, pour décrire une scène de viol collectif, présentée comme un « service » rendu à la botaniste :

  • 129 Ibid., p. 267.

Un beau jour, onzième du présent mois, les domestiques estant à lavé du linge à terre, elle eut le malheur de vouloir aller laver le sien de compagnie. Ce fut, dis-je, ce jour malheureux qu’ayant saisit les pistolets on fit la visite du canon et lorsqu’on vient à tirer la platine on découvrit la lumière qui leva tous les douttes. Ce fut dans le fait un service que l’on rendi à cette fille que nous nommeron désormais Janeton129.

  • 130 Toujours pour préserver son passing en vieille mendiante, Alexandra David-Néel, dont les doigts son (...)
  • 131 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 225-226.
  • 132 Ibid., p. 332.

27Le coût du passing laisse ainsi des cicatrices sur le corps de l’exploratrice. Dans une moindre mesure, le corps de David-Néel porte lui aussi les cicatrices dues à une forme de passing inversé (reverse passing) puisqu’elle choisit d’adopter une classe sociale inférieure à la sienne. Devant cheminer dans les mêmes conditions qu’une mendiante tibétaine130, elle finit par avoir ses « orteils brûlés par la neige et à moitié gelés » puis « couverts d’ampoules et de plaies saignantes »131. De même, pour apercevoir le Dalaï-lama à Lhassa, l’exploratrice se retrouve en pleine cohue dans laquelle les passants sont « plus étroitement pressés les uns contre les autres que des sardines en boîtes ». Ainsi, en sa qualité de vieille mendiante « obstrua[nt] la vue » d’un homme, celui-ci « [lui] allong[e] un coup de poing dans le dos »132. Or, si les cicatrices du passing marquent le corps des exploratrices, elles envahissent aussi leur idem.

28Le passing des trois exploratrices témoigne d’une confusion identitaire qui donne l’impression de se perdre dans soi-même. Cette confusion se manifeste tout d’abord par des pertes de contrôle ponctuelle à travers lesquelles l’idem ressurgit et se superpose sur l’ipse durant la performance du passing. Ainsi, tandis que David-Néel écoute une conversation entre un étranger et son fils adoptif, Yongden, sur un sujet qui l’intéresse, elle « oubli[e] toute prudence et [se] mêl[e] à la conversation » :

  • 133 Ibid., p. 300.

Nous demeurâmes tard dans la nuit, citant les vieux textes en donnant notre explication, rappelant les commentaires des auteurs célèbres… J’étais enchantée.
Pourtant, le lendemain, quand je me réveillai, avant le lever du jour, mon excitation d’orientaliste tombée, le sentiment que j’éprouvai ne fut rien moins qu’agréable133.

  • 134 « Je dois avoir quelque chose d’extraordinaire en moi, car M. Pitt m’a écoutée, les Turcs m’écouten (...)
  • 135 Son arrière-grand-mère du côté maternel était asiatique. Dans sa correspondance, elle mentionne « l (...)
  • 136 Elle écrit ainsi dans sa correspondance : « Quand je parle, ici, avec les brahmanes, ils sentent qu (...)
  • 137 Alexandra David-Néel, Journal de voyage. 1. Lettres à son mari (11 août 1904-26 décembre 1917), Par (...)
  • 138 Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa…, op. cit., p. 224.
  • 139 L’exploratrice raconte ainsi à son médecin un rêve dans lequel « une main agitée au-dessus de sa tê (...)
  • 140 Charles Lewis Meryon, Travels of Lady Hester Stanhope…, op. cit., p. 207-208 : « Lady Hester Stanho (...)
  • 141 Ibid., vol. 2, p. 167 : « on a journey, her state was better than when halting ».

29L’idem de l’orientaliste prend ainsi le dessus sur son identité d’emprunt de mendiante. Il arrive cependant que l’identité prise par les exploratrices dans le cadre du passing se conjugue avec leur idem. Stanhope explique ainsi qu’elle ne souhaite « changer pour personne », y compris dans le cadre du passing134. David-Néel parvient elle aussi à conjuguer son ipse et son idem, d’autant plus qu’elle a des origines asiatiques135 : ce passing d’ethnie est donc certes légitimé par sa généalogie mais aussi soutenu par une solide connaissance ethnographique du peuple tibétain136. Sous son identité tibétaine, l’exploratrice reste finalement fidèle à son identité profonde, à tel point que lorsqu’elle quitte l’Himalaya pour séjourner au Japon en 1917, elle écrit dans sa correspondance : « À vrai dire, j’ai le mal du pays pour un pays qui n’est pas le mien. Les steppes, les solitudes, les neiges éternelles et le grand ciel clair de là-haut me hantent ! »137. Elle tisse ainsi un lien identitaire tellement fort avec le territoire du Tibet que l’ipséité de son passing finit par appartenir à son idem. Au cours de son voyage vers Lhassa, Alexandra David-Néel perd d’ailleurs la notion du temps à tel point que « la concordance des dates du calendrier grégorien et du calendrier sino-thibétain dont [elle] faisai[t] usage depuis des années, n’était pas présente à [sa] mémoire »138. Cette perte de repères temporels témoigne d’un rapport au temps modifié par l’identité prise par l’exploratrice, l’ipse devenant progressivement l’idem. Stanhope éprouve elle aussi une confusion entre l’identité qu’elle emprunte dans le cadre de son passing et son identité profonde. En effet, des trois exploratrices, son passing est celui qui s’inscrit dans la durée la plus longue puisqu’elle s’approprie cette identité jusqu’à sa mort. Or, elle ne se contente pas d’incarner les personae de souveraine et de prophétesse puisqu’elle semble progressivement croire être vouée à régner sur le Proche-Orient139. En plus de croire en ces rêves de grandeur orientale, Stanhope semble également persuadée d’être l’élue d’une mission divine. Lorsqu’un devin l’informe qu’elle va « faire un pèlerinage à Jérusalem, passer sept ans dans le désert, devenir la reine des Juifs et conduire un peuple élu », elle avoue à son médecin « qu’elle avait tellement foi dans la prédiction qu’elle s’attendait à en voir l’accomplissement final »140. Une forme de dépendance de l’idem à l’ipse semble même régir la vie de Stanhope puisque le passing fonctionne chez elle comme un principe vital. Son médecin explique, en effet, que son état de santé en voyage, sous l’apparence d’un homme, est généralement « meilleur qu’à l’arrêt »141.

  • 142 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 367.
  • 143 Ibid., p. 368.

30Enfin, il arrive que le passing de ces exploratrices soit tellement convaincant que l’on refuse de croire en leur véritable identité. Lorsque David-Néel quitte Lhassa et se rend à Gyantzé pour demander l’hospitalité à un poste britannique, « le premier Européen qui [la] v[oit] rest[e] muet de stupéfaction en entendant une “Thibétaine” lui adresser la parole en anglais »142. Elle décide ainsi de mettre un terme à son passing et explique avoir « voyagé pendant huit mois au Thibet » et avoir « passé deux mois à Lhassa ». Si ses interlocuteurs occidentaux « n’en croi[ent] [pas] [leurs] yeux »143, les tibétains quant à eux « éclat[ent] de rire » à l’idée même qu’Alexandra David-Néel puisse être une étrangère. Ainsi, lorsque des habitants émettent des doutes sur l’identité de l’exploratrice et de son fils adoptif, se demandant si ce sont des philings, c’est-à-dire des étrangers, et que ceux-ci répondent être un fils et sa mère en pèlerinage, voici la réaction de leurs interlocuteurs tibétains :

  • 144 Ibid., p. 85.

[J]’entendis quelques hommes dire en badinant : « Des philings vont en pèlerinage. » Cette idée parut si comique et si invraisemblable que tous éclatèrent de rire.
— Ce sont des Sokpos (Mongols), déclara un autre d’un air entendu, et les hochements de tête affirmatifs qui lui répondirent ne me laissèrent aucun doute sur l’opinion conçue par les villageois quant à notre nationalité144.

  • 145 Michele Elam, « Passing in the in the Post-Race Era: Danzy Senna, Philip Roth, and Colson Whitehead (...)

31Nous pouvons ici parler de passing accidentel (accidental passing145) dans la mesure où les tibétains projettent sur Alexandra David-Néel une identité qu’elle n’a pas revendiquée. L’exploratrice s’amuse de se voir attribuer différentes identités selon ses interlocuteurs, sans même avoir à leur mentir :

  • 146 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 139.

Les gens de ce pays sont d’une perspicacité étonnante ! Il est inutile de leur mentir. Ils inventent d’eux-mêmes, à notre sujet, des histoires bien plus merveilleuses que celles que nous voulions leur débiter146.

32À force de tout mettre en œuvre pour ressembler à l’autre, les trois exploratrices tendent à devenir cet autre, risquant de perdre de vue leur identité profonde, une confusion identitaire qui s’impose comme l’un des nombreux coûts du passing.

  • 147 Songeons par exemple au passing de genre d’Isabelle Eberhardt (1877-1904) en Algérie ou à celui de (...)

33Plonger dans l’inconnu revient finalement pour les exploratrices à plonger en elles-mêmes pour faire cohabiter une part d’altérité avec leur identité profonde. S’entrelaçant l’une avec l’autre au cours de l’imposture, les identités peuvent aussi bien s’opposer que se conjuguer selon l’expérience du passing, propre à chaque exploratrice. Si Barret rompt définitivement avec son passing de genre dès que son sexe est découvert, David-Néel parvient à conjuguer harmonieusement son ipse avec son idem au-delà de l’imposture, alors que Stanhope se perd dans l’altérité au fil de son voyage sans retour au Proche-Orient. Le voyage apparaît ainsi comme un cadre propice à l’expérimentation du passing, certes pour contourner les interdits qui touchent les trois femmes, mais également pour se fondre dans l’altérité des pays qu’elles explorent. Explorer l’autre de l’intérieur s’avère ainsi une pratique risquée, en raison du coût du passing, mais qui permet de renouveler le regard posé sur l’étranger tout en se positionnant en pionnière dans différents champs scientifiques. L’identité de celui ou de celle qui écrit l’expérience du passing influe cependant sur la réception de l’imposture des exploratrices. La focalisation externe qu’adoptent respectivement Vivez et Meryon a ainsi tendance à minimiser le coût et l’impact transgressif du passing de Barret et de Stanhope. L’écriture du passing par les exploratrices offrent néanmoins une focalisation interne à même de décrire la cohabitation de l’altérité et de l’identité profonde ainsi que le coût de l’imposture. L’écriture du passing s’impose ainsi comme le seul espace dans lequel l’imposture peut se déployer et se dire librement dans la mesure où la réussite du passing repose sur le secret et qu’il ne peut révéler ses rouages qu’a posteriori. En écrivant leur passing, les exploratrices s’adonnent finalement à une pratique qui redouble la dimension transgressive de leur imposture et qui invite d’autres femmes, elles aussi tentées par l’inconnu, à leur emboiter le pas. Il faudra cependant que d’autres exploratrices pratiquent elles aussi le passing, en particulier le passing de genre147, pour que les codes bougent et que les femmes puissent parcourir le monde, sans imposture.

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Notes

1 Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa : à pied et en mendiant, de la Chine à l’Inde à travers le Tibet, Paris, Plon, 2021, p. 28-29.

2 Philarète Chasles, « Compte rendu du livre du médecin de lady Esther Stanhop », Revue des deux Mondes, t. 11,‎ 1845, p. 900.

3 Alphonse de Lamartine, « Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un Voyage en Orient 1832-1833 », in Œuvres complètes, Paris, Chez l’auteur, 1861, p. 229.

4 Marine Lorrain, « Entretien avec Alexandra David-Néel, la plus grande exploratrice de l’Orient (1/6) : Voyage à Lhassa, la ville interdite du Tibet », 4 août 1956 (enregistrement), 21 janvier 1957 (diffusion), Archives sonores de la Radio Suisse Romande, Radio-Genève, MP 56.101 (durée du document : 22’24’’). Cet extrait est publié dans : Entretiens avec Alexandra David-Néel, Tibet, Inde, Chine, RSR et Éditions Zoé, 2006 (2 CD, l livret).

5 David G. Renfrow, « A Cartography of Passing in Everyday life », Symbolic Interaction, vol. 27, n°4, p. 488 : Renfrow définit le passing comme des « performances culturelles dans lesquelles des individus perçus comme ayant une identité quelque peu menaçante se présentent ou sont catégorisés par d’autres comme des personnes qu’ils ne sont pas ». Notre traduction.

6 Nous nous appuierons sur les journaux de bord de Bougainville, de Louis Starot de Saint-Germain, de François Vivez, de Nassau-Siegen et de Philibert Commerson pour reconstituer l’écriture de ce passing.

7 L’expression est notamment employée par Alexandra David-Néel, op. cit., p. 146.

8 Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, Paris, Éditions du Seuil, 2015.

9 Elle adopte également d’autres noms tels que Jeanne de Bonnefoi, un nom que lui prête Philibert Commerson dans son Testament, voir Paul-Antoine Cap, Philibert Commerson, naturaliste, voyageur : étude biographique, suivi d’un appendice (comprenant le testament, la correspondance et des fragments de Commerson), Paris, Victor Masson et fils, 1861, p. 48.

10 « Journal de François Vivez, Manuscrit de Versailles », in Étienne Taillemite, Bougainville et ses compagnons autour du monde : 1766-1769, tome 2, Paris, Imprimerie Nationale, 1977, p. 237.

11 Le surnom de « reine » est néanmoins celui qui s’est imposé tant dans la postérité (voir Lorna Gibb, Lady Hester: Queen of the East, Londres, Faber and Faber, 2006, ou encore Virginia Childs, Lady Hester Stanhope: Queen of the Desert, Londres, Weidenfeld and Nicholson, 1990) que de son vivant puisqu’en 1812, « la meleki (la reine) est dans la bouche de chaque Arabe, à Damas comme dans le désert » (voir Charles Lewis Meryon, Travels of Lady Hester Stanhope; Forming the Completion of Her Memoirs, Narrated by Her Physician, Londres, Henry Colburn, 1846, vol. 2, Lettre de Lady Stanhope du 12 octobre 1812 à Damas : « [Mahanna el Fadel], his eldest son, and about twenty-five Arabs, dined with me, and were all enchanted, and the meleki, (the queen) is in the mouth of every Arab, both in Damascus and the desert », p. 37).

12 Catherine Lucy of Cleveland, The Life and Letters of Lady Hester Stanhope, Londres, John Murray, 1914, p. 159 : Lettre à Henry William Wynn, le 30 juin 1813 à Latakia : « I shall soon have as many names as Apollo. I am the sun, the star, the pearl, the lion, the light from Heaven, and the Queen, which all sounds well in its way ».

13 Elle obtient aussi le titre de « lamani » octroyé par le Gomchen de Lachen, ce qui lui permet de revêtir l’habit religieux hindouiste. Voir : Joëlle Désirée-Marchand, Alexandra David-Néel : Vie et Voyage. Itinéraires géographiques et spirituels, Paris, Arthaud, 1996, p. 205.

14 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 252.

15 Par exemple, lorsque l’exploratrice s’émerveille devant les paysages himalayens en plein milieu d’un repas, les locaux se demandent si elle n’est pas une « pamo », c’est-à-dire une médium possédée par des esprits. Le fils adoptif d’Alexandra David-Néel, Yongden, saisit l’occasion pour la faire passer pour une « sang youm », la veuve d’un sorcier très redouté. Voir ibid., p. 56.

16 « [N]otre prétendu domestique pour nous prouver que nos soupçon étoit mal fondé, nous assura qu’il n’étoit nulment du sexe féminin mais si fait de cellui dans lequel le Grand Seigneur choisit les gardiens de son sérail », in « Journal de François Vivez, Manuscrit de Versailles », in Étienne Taillemite, op. cit., p. 238.

17 « Je ne scais quelle azard porta le Sauvage à lui dire Taratatanee c’est-à-dire Est-elle mariée et dès que, sans savoir qu’il vouloit dire, il lui eut fait signe que oui en disant maou le Sauvage paru abandonne ces poursuitte » dans « Journal de François Vivez, Manuscrit de Versailles », in ibid., p. 240.

18 Jillian Heydt-Stevenson, « The Last Ruins of Palmyra », in English Language Notes, March 2016, n°54, p. 93-112, p. 98 : « as a cross-dressing warrior/prophet she was charismatic, fearless, political and, most crucially, she could express in that country two of the ideals it valued —military and religious might— for Stanhope’s two grounding personae were the general and the prophet ». Notre traduction.

19 Catherine Lucy of Cleveland, op. cit., p. 127 : « All I can say about myself sounds like conceit, but others could tell you I am the oracle of the place, and the darling of all the troops, who seem to think I am a deity because I can ride and because I wear arms; and the fanatics all bow before me, because the Dervishes think me a wonder, and have given me a piece of Mahomet’s tomb ».

20 Charles Lewis Meryon, Travels of Lady Hester Stanhope…, op. cit., vol. 2, p. 40 : Lettre du 12 octobre 1812 à Damas : « if I had been born a man instead of a woman, I could not have entered all the harems as I have done ».

21 Comme l’explique Jillian Heydt-Stevenson, la malléabilité identitaire de Hester Stanhope manifeste son refus de « dissocier l’Orient et l’Occident, le masculin et le féminin, le sublime et le domestique » : voir Jillian Heydt-Stevenson, op. cit., p. 98 : « Stanhope refuses to bifurcate East and West, masculine and feminine, sublime and domestic ».

22 Voir Daniel G. Renfrow, op. cit., p. 487 : « Our words, gestures, and physical appearance, even our style of dress, send clues about who we are ».

23 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 40.

24 « Journal de Louis Starot de Saint-Germain », lundi 23 mai 1768, in Étienne Taillemite, op. cit., p. 101 : « Elle se bandoit le sein pour cacher davantage son seze. »

25 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 40.

26 Ibid., p. 40-41.

27 Ibid., p. 110.

28 Ibid., p. 84.

29 « Journal de François Vivez, Manuscrit de Versailles », in Étienne Taillemite, op. cit., p. 238.

30 Ibid.

31 Toutefois, Alexandra David-Néel parvient régulièrement à contourner l’obstacle de la langue grâce à son fils adoptif et son complice, Yongden : « Yongden m’épargne, habituellement, l’épreuve fatigante des longues causeries au cours desquelles, soit ma prononciation, soit l’emploi – dont je suis coutumière – des termes du langage littéraire, pourraient étonner les villageois », in Alexandra David-Néel, op. cit., p. 143-144.

32 Ibid, p. 344.

33 Donavan L. Ramon, « “You’re Neither One Thing (N)or The Other”: Nella Larsen, Philip Roth, and The Passing Trope », in Philip Roth Studies, vol.8, n°1 : « Roth & Women », Spring 2012, p. 45-61, p. 45 : « the tropes of belated race learning ». Notre traduction.

34 Voici le geste qu’elle réalise lorsqu’elle craint de rencontrer des brigands et qu’elle souhaite dissimuler discrètement ses objets de valeur sous sa robe : « M’arrêtant un instant, je simulai le geste, familier à tous les Thibétains, de quelqu’un – je prie mes lecteurs de m’excuser – que des poux tourmentent et qui cherche à découvrir ces animaux désagréables dans sa robe. Ce faisant, j’arrivai à pousser mon pistolet automatique sous une aisselle, le petit sac contenant de l’or sous l’autre et à remonter ma ceinture. Nul de ceux qui étaient présents n’accordèrent la moindre attention à mes mouvements, leur motif étant clair et habituel à chacun d’eux. », in Alexandra David-Néel, op. cit., p. 195.

35 Ibid., p. 41.

36 Ibid., p. 146.

37 Ibid., p. 63.

38 Louis Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du roi « la Boudeuse » et la flûte « l’Étoile », en 1766, 1767, 1768 & 1769, Paris, Saillant & Nyon, 1771, p. 281.

39 Charles Lewis Meryon, Travels of Lady Hester Stanhope…, op. cit., p. 4 : « the Mahometans look on the Christian quarter in the most contemptuous light ».

40 Ibid., p. 7-8 : « A grave, yet pleasinglook, an unembarrassed, yet commanding, demeanour met the ideas of the Turks, whose manners are of this cast [who] confidently affirmed, as her appearance was so little European, that, although by birth an Englishwoman, she was of Ottoman descent, and had Mahometan blood in her veins ».

41 « Journal de François Vivez, Manuscrit de Versailles », in Étienne Taillemite, op. cit., p. 238.

42 Louis Antoine de Bougainville, op. cit., p. 281-282.

43 George III déclare ainsi à l’oncle de Hester Stanhope, William Pitt, qui était premier ministre : « Il n’y a pas un homme dans mon royaume qui soit un meilleur politicien que Lady Hester. [...] Vous avez raison d’être fiers d’elle, qui réunit tout ce qu’il y a de grand dans l’homme et la femme. » voir Charles Lewis Meryon, Memoirs of the Lady Hester Stanhope, Londres, Henry Colburn, 1845, vol. 2, p. 205-206 : « There is not a man in my kingdom who is a better politician than Lady Hester. […] You have reason to be proud of her, who unites everything that is great in man and woman ».

44 Ibid., vol.1, p. 88 : « it was observed that Pashas and great men really valued her opinion and feared her censure [and] she obtained a positive weight in the affairs of the country ».

45 Philarète Chasles, op. cit., p. 900-901.

46 Jeanne Barret et Philibert Commerson peuvent également compter sur le soutien de Bougainville qui, malgré les rumeurs sur l’identité de Jeanne Barret, « n’étoit pas intéressé au secret [et] fit faire à cet égard les deffences les plus sévères » afin de la protéger, in « Journal de Louis Starot de Saint-Germain », 23 mai 1768, in Étienne Taillemite, op. cit., p101.

47 Il écrit ainsi dans sa correspondance qu’il est « affolé » par « un arbrisseau charmant » au « charactère […] unique » et ajoute : « je lui ai donné le nom de bonafidia pour cause » en faisant référence au nom « de Bonnefoi » qu’utilise parfois Jeanne Barret. Voir Lettre à Cossigny du 19 avril 1770, in Paul-Antoine Cap, op. cit., p. 129.

48 La nomenclature finalement retenue pour cette plante est Turraea heterophylla.

49 Il s’agit de Michael Bruce (1787-1861).

50 Lorsqu’elle fait naufrage et que ses biens sombrent dans la mer Méditerranée, Hester Stanhope écrit ainsi dans sa correspondance : « To dress as a Turkish woman would not do, because I must not be seen to speak to a man ; therefore I have nothing left for it but to dress as a Turk », voir Catherine Lucy of Cleveland, op. cit., Lettre de Lady Stanhope à Mr Murray, Île de Rhodes, 2 janvier 1812, p. 117. Le passing de genre facilite ainsi son voyage puisqu’elle considère que, sans ce naufrage, elle « n’aurait rien vu », voir Charles Lewis Meryon, Travels of Lady Hester Stanhope…, op. cit., Lettre du 12 octobre à Damas, p. 40 : « if I had no been shipwrecked, I should have seen nothing here ».

51 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 81.

52 Nous remarquons le passé de chanteuse d’opéra d’Alexandra David-Néel, qui se produit sous le nom d’Alexandra Myrial de 1895 à 1902. Ce passé ressurgit et oriente la lecture de la scène dont « l’effet était assez joli » et au sujet de laquelle l’exploratrice écrit : « Je faillis applaudir », in Alexandra David-Néel, op. cit., p. 73-74.

53 Ibid, p. 73-74.

54 Alexandra David-Néel explique que les tibétains retiennent « que les horribles “étrangers aux yeux blancs” sont la cause de leur ruine. […] [L]a haine des Blancs est semée et cultivée en des coins reculés de l’Asie. Elle y grandit, se répand », ibid., p. 331.

55 Ibid., p. 128.

56 Cette complicité divine est également soulignée par Yongden lors d’une éclipse : « Ceci est encore mieux que le rideau de sable tendu devant le Potala le jour de notre arrivée […] voici que “vos dieux” se mettent à obscurcir la lune pour qu’on ne nous voie pas », ibid., p. 334.

57 Ibid., p. 317.

58 Dans les premiers temps du voyage, l’exploratrice décide donc de « demeurer cachée pendant le jour […] pour que nul ne puisse discerner de façon certaine l’endroit d’où [elle] venai[t] », ibid., p. 20.

59 Ibid., p. 27.

60 En tout, Commerson et Jeanne Barret ont découvert quelques 30 000 spécimens, 5 000 nouvelles espèces, parmi lesquelles 3 000 étaient inconnues en Europe, ainsi que 1 500 dessins. Voir « Chapter Three “Botany in the Field and in the Garden: Jeanne Barret (1740-1807) and Madeleine Françoise Basseporte (1701-1795)” », in Nina Rattner Gelbart, Minerva’s French Sisters. Women of Science in Enlightenment France, New Haven, Yale, p. 107-157, p. 146-147 : « Commerson’s stockpile included roughly 30,000 specimens, 5,000 new species, 3,000 of which were previously unknown to Europe, and 1,500 drawings. »

61 Jeannine Monnier, op. cit., p. 99 : « Armée d’un arc, telle Diane, armée d’intelligence et de sérieux, telle Minerve ».

62 Elle n’achève son tour du monde qu’à la mort de Commerson lors de son retour en France en 1776. Dès que l’identité de Jeanne Barret est découverte, la botaniste doit cesser les herborisations pour sa propre sécurité et Bougainville décide finalement de « laisse[r] […] Commerçon des Humbert, naturaliste idem et son valet fille en homme » sur l’Isle de France, aujourd’hui appelée Île Maurice. Voir « Journal de Bougainville », in Étienne Taillemite, op. cit, tome 1, p. 443.

63 Louis Antoine de Bougainville, op. cit., p. 282.

64 Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 2, Lettre de Michael Bruce au Lieutenant-Général Oakes, 13 mars 1813, Hamah, p. 177 : « If Lady Hester succeeds in this undertaking, she will at least have the merit of being the first European female who has ever visited this once celebrated city. »

65 Avant même son arrivée à Palmyre, lorsqu’elle traverse la Vallée des Tombeaux, l’attention de Hester Stanhope est « absorbée par la vue des merveilles qui l’entouraient » (voir ibid., vol. 2, p. 196 : « On entering the Valley of the Tombs, Lady Hester’s attention was absorbed in viewing the wonders around her »). Sa réputation d’archéologue la précède lorsqu’elle arrive à Palmyre puisqu’elle doit rassurer le shaykh en l’invitant à se joindre à elle pendant sa visite des ruines (voir ibid., p. 199 : « March the 29th, Lady Hester mounted her horse, and went to see the ruins. She knew the report that was current of her being in search after treasures, and took an ingenious mode of curing the shaykh of the village of such a belief. She told him she would have him go with her »].

66 Ibid., vol. 1, Préface, p. vi : « she excavates the earth in search of hidden treasures. »

67 Ibid., p. 35, Lettre du 10 octobre 1812, à Damas : « I was even admitted into the library of the famous Mosque, and fumbled over the books at pleasure, books that no Christian dare touch or even cast their eyes upon. »

68 Jillian Heydt-Stevenson, op. cit., p. 100 : « Stanhope’s plan to travel to Palmyra thrust her directly into these conflicts among the tribes, as well as those between the Ottomans and the tribes, rendering her trip a kind of precis of Syrian politics. » L’expédition vers Palmyre présente également l’avantage d’apporter des connaissances sur les conflits entre les Ottomans et les tribus locales ainsi que « sur les mœurs et coutumes des très curieux habitants du Désert » (voir ibid., p. 176, Lettre de Michael Bruce au Lieutenant Général Oakes du 13 mars 1813 : « we shall gain a double advantage: we shall not only see the ruins of Palmyra, but shall have an opportunity of acquiring some knowledge of the manners and customs of the very curious inhabitants of the Desert »).

69 Charles Lewis Meryon, Travels of Lady Hester Stanhope…, op. cit., p. 38, Lettre de Hester Stanhope du 12 octobre 1813 à Damas : « I believe I am the only person who can give an account of the manner in which a great Turk is received by his wives and women ».

70 Daniel G. Renfrow, op. cit., p. 485-506.

71 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 317.

72 Ibid., p. 106.

73 Ainsi, au sujet de son séjour à Lhassa, Alexandra David-Néel écrit qu’elle n’avait « jamais pénétré aussi profondément dans l’intimité des gens du petit peuple » (voir ibid., p. 345) tandis que son imposture lui permet « d’observer maints détails inaccessibles aux voyageurs occidentaux et même aux Thibétains des classes supérieures » (voir ibid., p. 107).

74 Carole Christinat, « Une femme globe-trotter avec Bougainville : Jeanne Barret (1740-1807) », Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 83, n°310, 1er trimestre 1996, p. 83-95, p. 87.

75 John Barker relate ainsi les « exploits transcendants » de Hester Stanhope qui fait une entrée « grandiose » à Acre, « montée sur un cheval de guerre » et armée de « pistolets ». Voir John Barker, Syria and Egypt Under the Last Five Sultans of Turkey, Londres, Samuel Tinsley, 1876, vol. 1, p. 151, Lettre du 20 août 1812 : « the transcendent exploits of her ladyship », « the grand effect of her public entry, […] riding on a war-charger, […] [with] pistols in her horse’s holsters. »

76 Dès les premières pages du Voyage d’une parisienne à Lhassa, l’exploratrice s’indigne : « Quel droit avaient-ils d’ériger des barrières autour d’une contrée qui, légalement, ne leur appartenait même pas ? ». Voir Alexandra David-Néel, op. cit., p. 28.

77 Ibid., p. 47-48.

78 Lorsqu’elle est convoquée devant un fonctionnaire au cours de son périple, elle écrit avec hardiesse : « C’était une gageure, je la gagnerais, je passerais », ibid., p. 98.

79 Ibid., p. 319.

80 Étienne Taillemite, op. cit., tome 1, p. I.

81 Arch. Nat. Marine, C7 17, dossier Baré., cité in Étienne Taillemite, op. cit., p. 89.

82 « Journal de Nassau-Siegen », 21 juillet 1768, in Étienne Taillemite, op. cit., p. 409.

83 Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 1, p. 110 : « It will be thought by many persons, that Lady Hester Stanhope violated too far the regard due to her sex in the resolution she now adopted of equipping herself as a man, and as a Turk. But let it be recollected that she had lost everything in the shipwreck ».

84 La correspondance de Stanhope nous offre cependant une toute autre version : « S’habiller comme une femme turque ne ferait pas l’affaire, parce qu’il ne faut pas qu’on me voie parler à un homme ; il ne me reste donc plus qu’à m’habiller comme un Turc » (notre traduction), voir Catherine Lucy of Cleveland, op. cit., Lettre de Lady Stanhope à Mr Murray, Île de Rhodes, 2 janvier 1812, p. 117 : « To dress as a Turkish woman would not do, because I must not be seen to speak to a man; therefore I have nothing left for it but to dress as a Turk ».

85 « Journal de Bougainville », samedi 28 mai 1768, in Étienne Taillemite, op. cit., tome 1, p. 350.

86 Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, Paris, Le Livre de Poche, 2020.

87 « Journal de Commerson », 22 mars 1767, in Étienne Taillemite, op. cit., tome 2, p. 429.

88 « Journal de Commerson », 8-9 décembre 1767, in ibid.

89 C’est notamment le cas lorsqu’un agent de police s’approche d’elle à Lhassa, elle se met à « marchander avec volubilité, avec acharnement, en offrant des prix ridicules » : « Les gens assemblés autour de la boutique se mirent à rire, échangeant des lazzi – les pasteurs du désert d’herbe, dont je contrefaisais l’accent et les manières, sont un sujet habituel de plaisanterie pour les Lassapas. « Ah ! vous êtes bien une vraie dokpa », me dit la marchande, moitié amusée, moitié irritée de ma ridicule ténacité et de mon bavardage saugrenu. Et tout le monde de rire de plus belle de la bonne femme qui ne connaissait que ses bêtes et l’herbe de son désert. Le policier était parti, riant comme les autres », in Alexandra David-Néel, op. cit., p. 344.

90 Ibid., p. 71.

91 Ibid., p. 100 : « Koucho rimepotché, nga tso la sölra nan grogs nang ! (Noble sire, faites-nous la charité, s’il vous plaît !) ».

92 Ibid., p. 100.

93 Philarète Chasles, op. cit., p. 921.

94 Sachant « combien les femmes de ce pays sont fières de leurs sourcils », elle n’hésite pas à faire raser les sourcils de trois femmes qui ont volé des galettes de pain et précise que Shaykh Besheer a été « ravi de [son] châtiment ». Voir John Barker, op. cit., p. 225 , Lettre au Consul-Général John Baker, 7 février 1815 : « you know how proud the women of this country are of their eyebrows. [. . .] The Shaykh Besheer was delighted with my punishment. »

95 Philarète Chasles, op. cit., p. 921.

96 Au moment du départ de l’exploratrice pour Palmyre, son amant Michael Bruce se demande : « Qui sait si elle ne sera pas une autre Zénobie, et si elle ne sera pas destinée à redonner à ce pays sa splendeur d’antan ? – peut-être [qu’elle] pourr[a] […] provoquer une grande révolution à la fois dans la religion et la politique, et ébranler le trône du sultan jusqu’à son centre même. » Voir Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 2, p. 177, Lettre de Michael Bruce au Lieutenant-Général Oakes, 13 mars 1813 : « Who knows but she may prove another Zenobia, and be destined to restore it to its ancient splendour ?—perhaps she […] [will] bring about a great revolution both in religion and politics, and shake the throne of the Sultan to its very centre ».

97 Ibid., vol. 1, Préface, p. v : « show the rise and growth of her Oriental greatness ».

98 Daniel G. Renfrow, op. cit., p. 485 : « reactive passing, in which individuals embrace an identity others have mistakenly assigned to them ». Notre traduction.

99 Voir Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 2, p. 175-176 : « Mais, outre le désir de voir des colonnes brisées et des temples délabrés, on peut supposer que Lady Hester avait d’autres motifs qui lui étaient propres et qui ne pouvaient pas animer les voyageurs en général. [Elle souhaitait] visiter l’endroit qu’une femme célèbre avait gouverné. Elle cherchait les vestiges de la grandeur de Zénobie, ainsi que les vestiges de Palmyre ». En langue originale : « But, besides the wish of beholding broken columns and dilapidated temples, Lady Hester may be supposed to have had other motives peculiar to herself, and which could not actuate travellers in general. [She wanted to] visit the spot which a celebrated woman had governed. She sought the remains of Zenobia’s greatness, as well as the remains of Palmyra. » Notre traduction.

100 Les Palmyréniens organisent « un simulacre d’attaque et de défense d’une caravane » et se battent « avec une fureur feinte ». Elle assiste ensuite à « un autre spectacle, préparé par les Palmyréniennes ». En effet, des jeunes filles imitent des statues sur des piédestaux et « pendant que Lady Hester avan[ce], ces statues vivantes […] saut[ent] à terre et se joign[ent] à elle pour danser ». Voir ibid., p. 196-197 : « [the men] displayed before them a mock attack and defence of a caravan. Each party, anxious to distinguish itself in the eyes of the English lady, fought with a pretended fury that once or twice might almost have been thought real. […] Whilst Lady Hester advanced, these living statues remained immoveable on their pedestals; but when she had passed they leaped on the ground, and joined in a dance by her side ». Notre traduction.

101 Ibid., p. 198 : « On reaching the triumphal arch, the whole in groups, together with men and girls intermixed, danced around her. Here some bearded elders chanted verses in her praise, and all the spectators joined in chorus. The sight was truly interesting, and I have seldom seen one that moved my feelings more. Lady Hester herself seemed to partake of the emotions to which her presence in this remote spot had given rise ».

102 Juliette Peillon, « L’attention à la nature dans le récit de voyage en Orient, du romantisme à l’écopoétique », Colloque international « La littérature de voyage au prisme de l’écopoétique », 15 novembre 2023, CELIS, MSH de Clermont-Ferrand.

103 Les habitants attendaient en effet une « princesse » montant à cheval et ayant en sa possession « une herbe qui pouvait transmuter les pierres antiques en or ». Voir Charles Lewis Meryon, op. cit., p. 74 : « In the mean time the report had spread in the Desert that an English princess, who rode on a mare […] was about to pay a visit to Tadmûr; […] that she had a small bag of leaves of a certain herb which could transmute antique stones into gold. »

104 Paul Ricoeur, op. cit., p. 14.

105 « Journal de Vivez, Manuscrit de Versailles », in Étienne Taillemite, op. cit., p. 238.

106 Ibid., p. 241.

107 Jeannine Monnier, op. cit., p. 99.

108 Elle n’utilise cependant ces armes qu’une seule fois au cours du voyage vers Lhassa. Voir Alexandra David-Néel, op. cit., p. 270.

109 Ibid., p. 99.

110 Ibid., p. 150-151.

111 Ibid., p. 67.

112 Ibid., p. 124.

113 « Je commençai de nouveau à entrevoir un espion derrière chaque buisson, et des eaux tumultueuses de la Salouen des voix me parurent s’élever, proférant des paroles menaçantes ou railleuses », in ibid., p. 72.

114 « [d]ez les premiers jours, ces voisins polli et poussé par la cursiosité voulurent rendre visite à leurs nouvelles hôtesse, elle eut la cruauté de reffuser leurs offrances et de se plaindre », in « Journal de Vivez, Manuscrit de Versailles », in Étienne Taillemite, op. cit., vol. 2, p. 238.

115 Ibid, p. 240.

116 Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 1, p. 64 : « [Pasha’s brother-in-law] looks at them all [the women] as if they were sheep in a field ».

117 Lorsqu’elle choisit l’Émir Mahannah comme protecteur pour sa traversée du désert vers Palmyre, elle « s’enfon[ce] dans le Désert, sous la conduite d’un seul Bédouin envoyé à cet effet, et se confi[e], femme solitaire et sans protection, à des hordes de brigands ». Une fois à la tente de Mahannah, elle déclare : « Je sais que vous êtes un brigand […] et que je suis maintenant en votre pouvoir ; mais je ne vous crains pas ; et j’ai laissé derrière moi tous […] mes protecteurs, pour vous montrer que c’est vous et votre peuple que j’ai choisis comme tels ».

118 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 112.

119 Catherine Lucy of Cleveland, op. cit., Lettre de Lady Stanhope à Mr Murray, Île de Rhodes, 2 janvier 1812, p. 117 : « a sash into which goes a brace of pistols, a knife, and a sort of short sword, a belt for powder and shot ».

120 Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 1, p. 193 : « She was generally mistaken for some young boy with his mustachios not yet grown ».

121 Ibid. p. 81 : « when she went to the public baths frequented by the women of the place, they all hid and covered themselves in a great bustle, and were not convinced of their error for some time ».

122 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 285-286.

123 Ibid., p. 254.

124 « Journal de Vivez, Manuscrit de Rochefort », in Étienne Taillemite, op. cit., vol. 2, p. 267.

125 Le 23 mai 1768, nous pouvons lire que « [d]ivers jeunes gens l’ont visité malgré toutes les précautions, plaintes de M. de Commerçon ». Voir « Louis Starot de Saint-Germain, le lundi 23 mai 1768 », in Étienne Taillemite, op. cit., p. 101.

126 « Journal de Vivez, Manuscrit de Rochefort », in Étienne Taillemite, op. cit., p. 267.

127 La morale de cette chanson paillarde est la suivante : « C’est qu’les femmes aiment les cochons ! ». Dans la chanson, Jeanneton rencontre quatre hommes : le premier lui « caress[e] le menton », le second « l’allong[e] sur le gazon », le troisième « soulèv[e] son blanc jupon » tandis que « ce que fit le quatrième n’est pas dit dans cette chanson ». La prétérition est ici lourde de sous-entendus.

128 Dans le Manuscrit de Versailles, préfère en revanche la métaphore de la « concaveneris », soit la « coquille de Vénus » en latin, faisant référence au sexe féminin : « En descendant du bord, un malheureux jour où je ne scais qu’étoit devenu les pistolets, après avoir herborisé, son maitre la laissa à terre pour chercher des coquilles et les domestiques qui y faisoient sécher la lessive profitèrent du moment et trouver chez elle le concaveneris, coquille précieuse qu’il cherchés depuis si longtemps ». Voir « Journal de Vivez, Manuscrit de Versailles », in Étienne Taillemite, op. cit., p. 241.

129 Ibid., p. 267.

130 Toujours pour préserver son passing en vieille mendiante, Alexandra David-Néel, dont les doigts sont teints à l’encre de Chine, se doit également d’avaler le bol que lui sert une femme tibétaine : « [J]e plonge résolument mes doigts dans le bol et commence à triturer la farine. Mais qu’y-a-t-il donc dans celle-ci ? Elle salit le lait, des traînées noirâtres apparaissent… Je comprends enfin, mes doigts déteignent. Si je pouvais jeter le contenu de mon écuelle ! Mais il n’y faut point penser, des mendiants ne gaspillent pas les bonnes choses qu’ils reçoivent. Que faire ?... […] Quel goût infect !... J’hésite à continuer. […] Et fermant les yeux… j’avale. » Voir ibid., p. 111.

131 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 225-226.

132 Ibid., p. 332.

133 Ibid., p. 300.

134 « Je dois avoir quelque chose d’extraordinaire en moi, car M. Pitt m’a écoutée, les Turcs m’écoutent, les Arabes m’écoutent, et partout où je vais, j’ai un talisman qui fait que c’est ainsi, et c’est ainsi que cela doit être. Quand j’étais jeune, on pouvait dire qu’il y avait en moi quelque chose de brillant, qui attirait l’attention de tout le monde. […] [J]e continuerai dans mon ancienne voie et ne changerai pour personne. » Notre traduction. Voir Charles Lewis Meryon, Memoirs of the Lady Hester Stanhope…, op. cit., vol. 3, p. 103-104, Hester Stanhope s’adressant à son médecin : « I must have something extraordinary about me, for Mr. Pitt listened to me, the Turks listen to me, the Arabs listen to me, and wherever I go I have a talisman, which makes it so, and so it must be. When I was young, people might say there was something brilliant about me, which caught everybody’s attention. […] I shall go on in my old way and change for nobody ».

135 Son arrière-grand-mère du côté maternel était asiatique. Dans sa correspondance, elle mentionne « la goutte de sang mongol qui a soudain repris vie après plusieurs génération », voir Alexandra David-Néel, Journal de voyage. 2. Lettres à son mari (14 janvier 1918-31 décembre 1940), Paris, Plon, 1976, p. 116-117, « Lettre du 26 juillet 1920 ».

136 Elle écrit ainsi dans sa correspondance : « Quand je parle, ici, avec les brahmanes, ils sentent que je parle la même langue, que je comprends les choses auxquelles correspondent les termes dont ils se servent ». Voir Alexandra David-Néel, Correspondance avec son mari. Édition intégrale, 1904-1941, Paris, Plon, 2016, « Lettre du 19 décembre 1911 », p. 100.

137 Alexandra David-Néel, Journal de voyage. 1. Lettres à son mari (11 août 1904-26 décembre 1917), Paris, Plon, 1975, « Lettre du 12 mars 1917 », p. 409.

138 Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa…, op. cit., p. 224.

139 L’exploratrice raconte ainsi à son médecin un rêve dans lequel « une main agitée au-dessus de sa tête et plusieurs têtes couronnées inclinées devant elle étaient interprétées comme indiquant la grandeur qui, comme elle s’en flattait, l’attendait à présent ». Voir Charles Lewis Meryon, op. cit., vol. 3, p. 242 : « Lady Hester related to me a dream that some one had had about her, in which a hand waving over her head, and several crowned heads humbled before her, were interpreted to indicate the greatness that just now, as she flattered herself, awaited her ».

140 Charles Lewis Meryon, Travels of Lady Hester Stanhope…, op. cit., p. 207-208 : « Lady Hester Stanhope had been told [a] fortune-teller, that she was to make a pilgrimage of Jerusalem, to pass seven years in the Desert, to become the queen of the Jews, and to lead forth a chosen people. […] [S]he […] avowed that she had so much faith in the prediction as to expect to see its final accomplishment ».

141 Ibid., vol. 2, p. 167 : « on a journey, her state was better than when halting ».

142 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 367.

143 Ibid., p. 368.

144 Ibid., p. 85.

145 Michele Elam, « Passing in the in the Post-Race Era: Danzy Senna, Philip Roth, and Colson Whitehead », African American Review, vol. 41, n°4, 2007, p. 749-768, p. 750.

146 Alexandra David-Néel, op. cit., p. 139.

147 Songeons par exemple au passing de genre d’Isabelle Eberhardt (1877-1904) en Algérie ou à celui de Jane Dieulafoy (1851-1916) en Perse.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Oriane Chevalier, « Jeanne Barret, Hester Stanhope et Alexandra David-Néel : Les exploratrices au prisme du passing »TRANS- [En ligne], 29 | 2024, mis en ligne le , consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/trans/9058 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/trans.9058

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