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Narrative nonfiction et immersion chez les subalternes : tensions éthiques

Marine Aubry-Morici

Résumés

Cet article explore l’usage de l’immersion clandestine dans la littérature de non-fiction (narrative non-fiction) extrême-contemporaine, par une analyse comparée de Tête de Turc de Günther Wallraff (1985), d’Au fil du rail (1984) et Newjack : une année dans la prison la plus célèbre des États-Unis (2000) de Ted Conover, de L’Amérique pauvre (2001) de Barbara Erhenreich et du Quai de Ouistreham (2010) de Florence Aubenas. Nous envisageons ces enquêtes sous couverture, à visée littéraire et informative, sous l’angle de leurs implications éthiques en se penchant sur le traitement métadiscursif de leur démarche. Si, de leur point de vue, le mensonge est légitimé par leur objectif – mener une critique sociale et démasquer les impostures de la société – l’adaptation au cinéma par Emmanuel Carrère du livre d’Aubenas (Ouistreham, 2022) éclaire de façon critique les enjeux éthiques de ces formes littéraires de passing dans des milieux sociaux défavorisés. L’article creuse cette question, notamment en établissant un parallèle avec les règles déontologiques de la sociologie et de l’ethnologie.

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Texte intégral

  • 1 La question est néanmoins posée à propos de l’immersion en ethnologie dans Pierre Leroux et Erik Ne (...)
  • 2 Le terme de passing, au temps de la ségrégation raciale aux États-Unis, « faisait à l’origine référ (...)

1Dans le cadre de ce que Dominique Viart a appelé les « littératures de terrain » mais que l’on peut plus communément désigner sous l’expression de narrative non-fiction, il est désormais fréquent que des écrivains empruntent les techniques d’immersion propres au journalisme et à l’ethnologie. Utilisées afin de percer à jour certains univers professionnels, sociaux et économiques auxquels sa condition de départ ne lui donnerait pas naturellement accès, ces démarches prennent généralement la forme d’une enquête sous travestissement. Pour se fondre dans un milieu qui n’est pas le sien, les stratégies employées supposent de masquer son appartenance sociale et d’en adopter provisoirement une nouvelle. On comprend aisément que ce procédé suppose un investissement total de la part de l’écrivain, qui se plonge entièrement dans une nouvelle identité, du moins le temps de la rédaction de son livre. Toutefois, en se concentrant sur cette transformation personnelle, le regard critique considère rarement ceux qui constituent temporairement son environnement immédiat et rendent possible l’exploration de l’univers social dont il est question. Il semble que les enjeux éthiques de ces immersions clandestines dans des milieux souvent très défavorisés – soient restés jusqu’ici un impensé1, car l’objectif affiché de critique sociale a occulté la question du consentement de la partie observée. Or, si ces démarches peuvent être considérées comme un passing, terme initialement forgé pour désigner la dissimulation de sa propre origine raciale à des fins d’ascension sociale, ce n’est pas seulement parce que leurs mécanismes ont en commun le passage d’un monde à l’autre et la tromperie. Il semble pertinent de les rapprocher précisément parce qu’elles sont tout aussi clivantes du point de vue éthique2. La notion de passing, qui implique la traîtrise tout comme le mensonge nécessaire, permet ainsi d’enclencher une réflexion plus fine et plus approfondie sur les légitimités du masque et les tensions individuelles et collectives que génèrent les stratégies immersives en littérature.

  • 3 Tom, Wolfe, The New Journalism: with an anthology [1973], Londres, Pan Macmillan, 1990, p. 67.

2Il convient également de rappeler que les démarches immersives en littérature s’inscrivent dans le sillage du New Journalism, courant littéraire né dans les années 60-70 et théorisé par Tom Wolfe dans son texte fondateur de la littérature de non-fiction, The New Journalism: with an anthology (1973). L’auteur s’attarde dans les dernières pages sur la question de savoir quelle relation l’écrivain-journaliste devrait développer avec son sujet, précisément dans le cas de stratégies d’immersion. Se posait déjà le problème des relations affectives pouvant se nouer entre les deux parties, et il soulevait notamment le possible sentiment de culpabilité de l’écrivain envers les personnes impliquées dans son enquête3. Toutefois, Wolfe encourageait une forme d’étanchéité émotionnelle de la part de l’auteur, ne devant rien placer au-dessus de son propre travail :

  • 4 Ibid., p. 67-68. « Les personnes qui sont trop sensibles sur ce point ne devraient jamais se lancer (...)

People who become overly sensitive on this score should never take up the new style of journalism. They inevitably turn out second-rate work, biased in such banal ways that they embarrass even the subjects they think they are « protecting ». A writer needs at least enough ego to believe that what he is doing as a writer is more as important as what anyone he is writing about is doing and that therefore he shouldn’t compromise his own work. If he doesn’t believe that his own writing is one of the important activities going on in contemporary civilization, then he ought to move on to something else he thinks is4 […]

  • 5 Ted Conover, Immersion. A Writers Guide to Going Deep, Chicago, The University of Chicago Press, 2 (...)
  • 6 Pour cette raison, on exclura de notre analyse les formes de passing social qui ne visent que l’asc (...)

3La conviction de Wolfe qu’il y a supériorité de la tâche de l’écrivain sur l’éventuel dommage que pourrait causer l’enquête ne semble pas véritablement dépassé. Or ce sont surtout les immersions dans des univers défavorisés qui semblent problématiques, pour une raison qu’explicite bien Ted Conover, auteur américain familier du procédé, dans le dernier chapitre d’Immersion. A Writer’s Guide to Going Deep, intitulé « Aftermath ». Dans ce que l’on peut considérer comme un vademecum de l’immersion, il propose de s’intéresser justement à la réception du texte par les personnes impliquées. Or, ce qu’il nomme « la boîte de Pandore des questions éthiques », ne s’ouvre selon lui que dans des cas où la différence sociale est à la faveur de l’enquêteur : en effet, l’immersion de Tom Wolfe lors d’un cocktail de l’association Black Panther sur Park Avenue pour son article « Radical Chic : That Party at Lenny’s » ne suscite, selon lui, en rien les mêmes questionnements et relève davantage de l’infiltration5. Dès lors, les enjeux éthiques du journalisme littéraire utilisant l’immersion se concentrent sur les cas d’infériorité sociale des enquêtés6.

1. Les ressorts éthiques du reportage d’immersion

  • 7 En effet, à l’exception de Ted Conover dans Au fil du rail, presque tous les textes que nous consid (...)
  • 8 Les liens de filiation entre Florence Aubenas et ces techniques journalistiques d’immersion sont cl (...)
  • 9 Ted Conover, Newjack : une année dans la prison la plus célèbre des États-Unis [2000], trad. Anatol (...)

4Si les expériences d’immersion temporaire à visée journalistique et littéraire concernent généralement l’exploration d’univers sociaux défavorisés, dans une configuration où l’écrivain appartient à un milieu socialement plus élevé, c’est parce que, dans la grande majorité des cas, il s’agit d’explorer des réalités professionnelles précaires, voire ultra-précaires. L’invisibilité de ces milieux justifie alors le recours à cette forme singulière et temporaire de passing. Elle s’accompagne généralement de discours qui en explicitent le cadre déontologique ainsi que les visées morales7. Florence Aubenas, comme nous le disions plus haut, tente en 2010 de brosser ainsi le portrait de l’énième crise sociale dont les statistiques ne donnent plus la mesure humaine, en se faisant embaucher comme femme de ménage sur les ferries au départ de Ouistreham. Günter Wallraff, vingt-cinq ans plus tôt, au prix d’un déguisement indétectable, se faisait passer pour un immigré dans Tête de Turc afin de dénoncer le racisme de la société allemande : il est une source d’inspiration d’Aubenas qui le cite explicitement comme son modèle8. Barbara Erhenreich, quant à elle, dans L’Amérique pauvre, Comment ne pas survivre en travaillant, entendait en 2001 dénoncer la précarité sociale en se faisant passer pour une chômeuse non qualifiée à la recherche de n’importe quel emploi. Tous les auteurs explicitent leur volonté de donner la parole aux opprimés ou aux marginaux, de faire » entendre la voix de ceux que l’on n’entend jamais » comme l’écrit par exemple Ted Conover dans Newjack : une année dans la prison la plus célèbre des États-Unis (2000), qui souhaite rapporter en l’occurrence « la voix des gardiens, des personnes qui sont en première ligne de notre politique carcérale, les mandataires de la société »9. Faire leur enquête « sous couverture » est essentiel à la mise en lumière d’une vérité qui serait autrement impossible à énoncer. L’immersion sert à vivre de l’intérieur une condition et donc à mieux la comprendre et la restituer dans son vécu, mais aussi à accéder à des sources d’informations inaccessibles dans d’autres circonstances.

  • 10 Günter Wallraff, Parmi les perdants du meilleur des mondes [2009], trad. Monique Rival et Marianne (...)

5Toutefois, ces immersions totales restent limitées dans le temps, à l’instar d’un vêtement d’emprunt dont on peut à tout moment s’extraire. « Encore ne suis-je qu’un Noir postiche, à qui il est possible de sortir de son rôle », écrit Wallraff dans Parmi les perdants du meilleur des mondes10. D’ailleurs, dans la stratégie d’immersion, ce qui est voilé, plus qu’un écart social relevant de la condition, est une différence d’horizons, relevant de la perception de son propre destin. L’adaptation cinématographique du livre de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham (2010) par Emmanuel Carrère, en 2021, dans Ouistreham, jette un nouvel éclairage sur ce point. Le réalisateur français, par ailleurs écrivain renommé et travaillé par la question de l’imposture, met l’accent dans la dernière partie du film sur les réactions des collègues de Marianne après le dévoilement de sa véritable identité. Elle menait une enquête journalistique à leur insu, tout en partageant pendant quelques mois leur quotidien de femmes de ménage précaires sur les ferrys partant de Caen. Parce qu’il ne relève pas des écritures autobiographiques, le film permet, semble-t-il, de prendre davantage de recul que ne le font les textes, toujours écrits à la première personne, sur la vision morale des auteurs à propos de leur propre passing. L’intermédialité donne ainsi l’occasion d’une relecture du livre d’Aubenas, mais permet aussi – par l’hybridation de la trame du film avec les questionnements propres à Emmanuel Carrère autour de la figure du double – de mettre à jour les ambivalences morales de cette duplicité. Dans un passage particulièrement cruel de Ouistreham, Carrère met en scène un dialogue entre Marianne (la journaliste en immersion), et deux femmes de ménage employées sur les ferries. Marilou, la plus jeune, évoque ses rêves d’avenir (« partir », « m’évader », « oublier »). Mais quand Marianne interroge Christelle, plus âgée, sur ses projets, cette dernière rétorque d’un ton rieur, mais résigné : « vu l’âge que j’ai, je vais crever, et entre nous, toi aussi tu vas y rester ! ». Le spectateur est frappé par la cruauté de la situation, puisque la complicité entre les deux femmes dissimule une asymétrie quant à leurs positions respectives : en réalité, il n’y a pas de communauté de destin entre l’écrivain et la femme de ménage dont elle entend partager le quotidien. « Chacun sa place », c’est la conclusion amère que tirera d’ailleurs Christelle, une fois le secret révélé : la séparation des mondes persiste malgré la parenthèse du passing. C’est aussi ce que souligne Barbara Erhenreich dans On achève bien les cadres puisqu’une fois revenue à son quotidien, elle déclare :

  • 11 Barbara Erhenreich, On achève bien les cadres : l’envers du rêve américain [2005] trad. Marie-Franc (...)

Je ne vais pas avoir à emboîter le pas de mes compagnons demandeurs d’emploi obligés d’effectuer des jobs de survie. Mon projet a un gros avantage : je peux dire « la partie est terminée » et retourner à ma table d’écrivain. Eux demeurent encore suspendus au-dessus du gouffre11.

  • 12 Florence Aubenas, Le Quai d’Ouistreham, entretien dans l’édition Audiolib du Quai de Ouistreham, ma (...)
  • 13 Barbara Erhenreich, L’Amérique pauvre, comment ne pas survivre en travaillant [2001], trad. Pierre (...)
  • 14 Ibid., p. 57.

6L’irréductible disparité des conditions sociales, que le passing avait effacée pendant quelque temps, engendre un fort sentiment de culpabilité. Cette réflexion, absente du livre d’Aubenas, affleure dans un entretien postérieur, où elle révèle que ce qui avait été le plus dur lors de son enquête était « d’en partir alors qu’elles y restaient »12. En effet, c’est souvent au moment du retour au quotidien qu’émerge le plus cette tension éthique de l’imposture. Revenir à sa vie normale signifie pour Barbara Erhenreich « entrer dans un monde magique, celui du confort », et le bilan de son expérience, dans L’Amérique pauvre, est que les mondes semblent bel et bien étanches : « Il est donc alarmant, au retour dans la haute bourgeoisie après un séjour aussi artificiel et bref soit-il, parmi les pauvres, de constater que la trappe s’est refermée si rapidement derrière moi »13. Ainsi sa vie d’avant lui fait-elle « l’effet repoussant d’une épicerie fine pour yuppies de Manhattan »14. On notera d’ailleurs que le titre italien choisi par le distributeur pour le film de Carrère est Tra due mondi [Entre deux mondes]. Le passing sert donc aussi, dans sa phase retour, à montrer combien la frontière entre les mondes apparaît invisible auprès de ceux qui sont du bon côté de la barrière sociale, très vite prêts à oublier le miraculeux privilège de s’y trouver.

  • 15 Ted Conover, Newjack, op. cit., p. 34.
  • 16 Ted Conover, Au fil du rail, l’Amérique des hobos [1985], trad Anatole Pons, Paris, Éditions du Sou (...)
  • 17 Ibid., p. 333.
  • 18 Emmanuel Carrère, Entretien « La lutte des classes, oui, ça existe. », Trois couleurs, 9 décembre 2 (...)

7À l’opposé de cette conception, Ted Conover semble plutôt nier l’existence de mondes séparés entre gardiens et détenus dans Newjack, si bien qu’il parlera plutôt de « monde à deux visages »15. En effet, déjà dans Au fil du rail, l’écrivain était mû par l’idée que la marginalité des hobos – ces travailleurs américains voyageant dans des trains de marchandises – était plus supposée que réelle. Lors d’une discussion avec un ami qui le prévenait du danger de cette immersion, il s’était vu rétorquer : « je ne crois pas que les gens soient si différents les uns des autres que tu l’imagines »16. Cette idée ne ressort pas d’une naïveté généreuse, mais d’une véritable vision morale selon laquelle la marginalité est intrinsèque au système dominant. Le passing peut être aussi l’occasion de mettre à l’épreuve la conviction qu’il y a universalité de la nature humaine par-delà les conditions, et que c’est la société capitaliste qui crée de la différence. Ainsi Conover écrit-il, pour conclure son livre : « si j’ai violé l’intimité des hobos dans ces pages, c’est afin de partager des aperçus de leur vie et de leur tempérament qui m’ont donné ma plus grande leçon à ce jour : le hobo n’est pas l’un d’entre eux. Il est l’un d’entre nous ». Dès lors, être marginal n’est pas une identité ou une essence, mais le fruit des « exigences inatteignables pour certaines personnes »17. À l’inverse, assumer sa différence de classe peut être le point de départ d’une réflexion, comme chez Carrère qui revendique sa position privilégiée et bourgeoise pour mieux analyser le regard de son héroïne, en reconnaissant qu’il existe une « lutte des classes »18. On voit à ces deux exemples que l’immersion, par sa problématicité éthique, suppose que l’écrivain réfléchisse sur sa propre position sur l’échelle sociale.

  • 19 Voir Marnix Dressen, De l'amphi à l'établi : les étudiants maoïstes à l'usine (1967-1989), Paris, B (...)
  • 20 Emmanuel Carrère, Entretien « La lutte des classes, oui, ça existe. », op. cit.
  • 21 Florence Aubenas, « La leçon de journalisme d’Orwell », Revue de deux mondes, 20 novembre 2020.
  • 22 Marc Porée, « Le chemin de Damas de George Orwell », En attendant Nadeau, mis en ligne le 3 août 20 (...)

8Ce passage temporaire au sein d’un milieu plus défavorisé, parfois sans commune mesure avec le sien, renforce chez tous le sentiment de devoir trouver des raisons morales supérieures à sa démarche. Il est intéressant de souligner qu’il a souvent partie liée avec un désir de partager une condition inférieure, ceux qui sont tout en bas – ganz unten, comme l’annonce le titre original du plus célèbre livre de Wallraff. À l’instar des « établis », ces bourgeois maoïstes qui dans les années 60 se présentaient à l’usine pour travailler aux côtés du prolétariat souffrant19, on peut aussi lire dans ces formes de sacrifice personnel une dimension quasi-messianique. En effet, il est pertinent de faire un parallèle entre le passing social et des éléments fondamentaux de la religion chrétienne, notamment le renversement des positions (rappelant l’adage biblique « les premiers seront les derniers »), l’expérience du dénuement (faisant écho au vœu monacal de pauvreté), et le fait de porter une vérité (qui renvoie au chrétien comme témoin). Ainsi n’est-ce sans doute pas un hasard si Carrère, auteur du Royaume et sensible à la matrice chrétienne, insiste dans un entretien sur le « désir de témoignage » du personnage inspiré de Florence Aubenas, ainsi que sur « l’entreprise de progrès personnel » et la « visée morale » qui président à sa démarche20. Cette dimension messianique était également implicite dans le livre de Georges Orwell, Le Quai de Wigan – dont Aubenas reprend une partie du titre sur les conseils de son éditeur21 – au cours duquel l’écrivain anglais plongeait dans l’univers effroyable des mineurs de Wigan et de Sheffield. Marc Porée rappelle en effet que le titre original The Road to Wigan Pier fait référence au chemin de Damas sur lequel Saül devient l’apôtre Paul22. Gilles Perrault insiste également ainsi dans la préface de Tête de Turc de Wallraff sur le fait que ce « Robin des bois » mène une aventure à « dimension christique » et élève sa démarche à un rang quasi-spirituel.

2. Extension du domaine du masque

  • 23 Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, Paris, Éditions de l’Olivier, 2010, p. 266.

9Soucieux des enjeux éthiques, les auteurs ont généralement à cœur de justifier leur usage du masque et de la dissimulation, non seulement comme outil d’enquête, mais aussi comme instrument légitime au sein d’une société qui rejette le mensonge. Qu’en est-il alors du moment où ceux qui sont impliqués découvrent que leur collègue n’est pas celui ou celle qu’ils croyaient ? Cet outing se passe de différentes manières selon les cas, mais se trouve presque toujours dramatisé. Dans le prolongement d’une forme de déni quant aux enjeux éthiques de sa démarche, le livre Le Quai de Ouistreham se termine sur l’évocation du moment où Florence Aubenas s’apprête à dévoiler la vérité aux travailleuses dont elle a partagé le quotidien, l’instant où, écrit-elle, « cette bulle d’intimité va éclater »23. Au prix d’une ellipse, elle passe sous silence tout un pan de l’histoire qui la relie aux femmes de ménage du ferry, situé entre son refus du CDI, terme de son enquête, et le moment où le livre est écrit. Étrangement, les rôles s’inversent puisqu’elle se déclare, avant la révélation, « intimidée ». Serait-ce le signe qu’il ne va pas de soi de mentir sur son identité, même avec les meilleures intentions possibles ?

  • 24 Günter Wallraff, Tête de turc [1985], trad Alain Brossat et Klaus Schuffels, Paris, Éditions La Déc (...)
  • 25 Voir « Drei zu eins », Der Spiegel, 6 mai 1984, et « Wallraff und Bild », Die Zeit, 11 décembre 198 (...)
  • 26 Gilles Perrault, préface à Günter Wallraff, Tête de turc, op. cit., p. VI.
  • 27 Les enquêtes d’Albert Londres ont conduit à l’abolition des bagnes en 1939. Dans le même sens, le t (...)
  • 28 Voir « Florence Aubenas », Ballast, vol. 7, n°1, 2019, p. 28-43.

10Autant Wallraff qu’Aubenas sentent la nécessité de souligner que la transition a été pacifique et que leur démarche a été bien comprise, voire applaudie par un groupe social reconnaissant qu’une voix leur ait été donnée. Ainsi Wallraff écrit-il qu’avant la sortie de Tête de turc, il avait mis « un certain nombre d’entre eux dans la confidence. Il ne s’en est pas trouvé un seul pour me faire le reproche d’avoir eu recours à ce camouflage »24. Il faut toutefois rappeler que Wallraff fit par le passé l’objet de poursuites judiciaires très lourdes, notamment de la part du journal Bild qui concentra ses attaques sur sa déontologie25 : il n’est donc pas étonnant qu’il mette en avant le consensus au sein des personnes qui ont fait partie de son enquête. Il tend à valoriser le fait qu’elles sont bien plus lésées par le système que trompées par son camouflage. Comme le rappelle Gilles Perrault « chaque fois, le salut lui vient de ceux d’en bas à qui il a donné la parole. Des témoignages surgissent, qui confortent son récit. Les exploités et les humilités, ahuris de s’entendre parler à travers lui, osent prendre à leur tour la parole et élargissent son réquisitoire »26. Dès lors, Wallraff est présenté comme un « aimant » qui fait « apparaître les véritables lignes de force que la société s’emploie d’ordinaire à occulter ». La création de nouveaux syndicats dans les milieux qu’il a traversés est la preuve que son travail a permis de remobiliser les opprimés pour leurs droits. Il rejoindrait alors le panthéon des journalistes et écrivains qui, comme Albert Londres, ont permis de changer les règles du jeu27. Il semblerait alors que les effets positifs de leur enquête justifient l’entorse à l’éthique qu’implicitement tous les auteurs reconnaissent, ne serait-ce qu’en insistant lourdement sur le consensus autour de leur démarche. À l’exception d’Aubenas, qui ne semble pas croire à ce pouvoir du journalisme de changer le monde. Lucide, elle déclare : « De fait, l’information n’est pas une condition suffisante pour changer les comportements. »28

  • 29 Ted Conover, Immersion, op. cit., p. 146-147.

11D’ailleurs, il semble que la reconnaissance des dupes ne soit pas si systématique, si bien que le sentiment de trahison est au centre de nombreux questionnements métatextuels. En témoigne la place que prend ce problème dans Immersion de Conover. Dans une position d’équilibriste, il prône le respect de la personne, qui doit être au courant du projet, tout en faisant l’impasse sur son accord quant au contenu29. On voit bien que Conover cherche ici à ménager l’éthique tout en satisfaisant l’objectif posé par Wolfe de ne pas entraver son travail. Il n’en reste pas moins que ce compromis trahit une forme de condescendance, car l’auteur soutient que les personnes s’intéressent généralement à des détails, ceux qui les font apparaître sous un mauvais jour :

  • 30 Ibid, p. 148. « À défaut, l’auteur peut se contenter de décrire verbalement son travail à son sujet (...)

Short of this, the writer may wish to simply describe the work verbally to her subject. Sometimes its little things that will upset our subjects, not big ones, and if you can maintain a good relationship with your subject by simply, say, leaving out that story about the time she spilled ketchup on her friend, it might be worth it30.

  • 31 Ibid. « Notre première loyauté doit être envers la vérité et vis-à-vis du lecteur ». Nous traduison (...)

12Le souci éthique se déplace, en dernière instance, de nouveau sur le lecteur et non sur le sujet de l’enquête : « our first loyalty must be to the truth and to the reader »31. Cette substitution permet de rétablir la hiérarchie qui était déjà celle de Wolfe : d’abord l’écrivain et son travail, les sujets de l’enquête ensuite. Cette habile pirouette cohabite d’ailleurs avec des nuances éthiques assez complexes. En effet, dans le prolongement de sa vision universalisante, déjà évoquée plus haut, Conover laisse à penser que le passing, par sa fluidité, efface d’une certaine manière les différences entre les classes sociales et démontre la possibilité d’un dialogue entre elles :

  • 32 Ibid., p. 151. « Pour moi, l’écriture en immersion relève d’une catégorie à part en raison de son m (...)

To me, immersion writing is a special category because of its implicit message: it says we can come to understand each other. (….) It can stand as an example of the possibility of diverse groups speaking to each other, of dialogue and hope. The research can be difficult and take a long time, but I think that writers attach a singular kind of pride to their authorship of immersion writing. It’s the opposite of name-calling32.

13Dans ces pages, Conover insiste sur la notion d’empathie pour en fin de compte réinstaller un paradigme déontologique favorable à l’écrivain en immersion : un bienfaiteur de la communauté et une littérature dont la fonction anthropologique serait d’être à son service.

  • 33 Günter Wallraff, Tête de turc, op. cit., p. 10.

14À l’inverse, Carrère choisit d’explorer le sentiment de trahison des dupes, notamment à travers le personnage principal de Christelle, qui nourrit un fort ressentiment envers Marianne immédiatement après son outing. Sa réaction est virulente : « t’es rien », « tu es une fausse personne », « t’es pire que moi en fait ». Le scénario souligne les limites de ce passing qui blessent ceux qu’il prétend défendre : « t’es humiliante, tu as humilié tout le monde à te faire passer pour ce que tu n’es pas », dit le personnage du film, alors que le livre d’Aubenas passait sous silence tout ressentiment de la part de ses ex-collègues. Marianne a beau jeu de tenter une distinction entre authenticité et sincérité (« oui, mais l’amitié entre nous, elle est vraie »), Christelle ne peut que la renvoyer à son masque, par une réponse cinglante et paradoxale (« cache-toi ! »). C’est que le film de Carrère exploite la dichotomie entre les classes sociales jusqu’au bout, notamment par le chronotope du bateau de croisière, lieu fermé rappelant l’imaginaire du Titanic et des hiérarchies sociales symbolisées par la séparation entre la première classe et les autres. Une rencontre imprévue avec des amis passagers sur le ferry va faire tomber le masque de Marianne et révèle à Christelle l’extraction bourgeoise de celle qu’elle pensait, encore quelques minutes auparavant, prolétaire. On perçoit bien dans cette scène tout le potentiel romanesque du dévoilement des identités et combien le masque peut générer peur et désir, celui de prendre le risque d’être démasqué. Car, parmi les constantes de ces textes, on retrouve la crainte teintée d’excitation de pouvoir être découvert, « la peur d’être démasqué au moment crucial » selon les mots de Wallraff33, lequel semble-t-il aime jouer avec le feu, puisqu’il n’hésite pas à se présenter grimé en Turc dans des cercles notoirement racistes.

  • 34 Ibid., p. 8.
  • 35 Ibid., p. V.
  • 36 Ibid., p. 17.
  • 37 Barbara Erhenreich, L’Amérique pauvre, op. cit., p. 285.

15Une autre ligne de défense éthique de l’écrivain face aux accusations de dissimulation immorale consiste à dire que c’est la société qui est fondée sur le mensonge. Ainsi Günter Wallraff voit-il dans l’imposture une stratégie pour prendre à revers une société qui valorise la transparence, mais où tout n’est que dissimulation. Il écrit qu’» on doit se travestir pour démasquer la société, on doit tromper son monde et se déguiser pour découvrir la vérité »34. L’écrivain avance alors une paradoxale éthique de la vérité qui tire sa force du constat d’une tromperie généralisée et organisée de la société – qu’il s’agisse de dissimuler un racisme systémique ou bien les logiques implacables d’une économie de marché gouvernée par les intérêts prédateurs de quelques-uns. Comme le résume Perrault : « Il fait fi de la déontologie dans un monde qui n’en respecte aucune »35. Il s’agit même de prendre le capitalisme à son propre jeu et donc de « transformer le chasseur en gibier » pour reprendre la formule de Brecht36. D’ailleurs, il est vrai que ces livres révèlent combien être défavorisé suppose tous les jours un mensonge, une la dissimulation de sa véritable nature. Ne pas être soi, mais feindre d’être ce que le capitalisme attend, c’est précisément l’obligation qu’observe Barbara Erhenreich lors de ses expériences immersives. Dans L’Amérique pauvre, elle souligne que pour ne pas être exploité et éviter que ne se multiplient les tâches exténuantes, le travailleur précaire doit sans cesse éviter de faire du zèle, même lorsqu’il s’ennuie37. De même, dans On achève bien les cadres, elle règle son compte à la mentalité de « gagnant » qui est imposée dans l’» industrie de la transition » à des cadres en chute libre après un licenciement. Il leur est proscrit d’être critiques, négatifs ou même malheureux : pour être employable, le cadre se doit de simuler une identité sympathique qui se traduit par une apparence positive, construite à l’aide de coachs hors de prix.

  • 38 Barbara Erhenreich, On achève bien les cadres, op. cit., p. 29-32.

16Il semble alors que le passing à des fins littéraires puise sa justification dans une vision baroque d’un monde entièrement régi par le théâtre et les masques, de manière également répartie entre les couches sociales. C’est ce que tend à dire le film de Carrère, notamment en juxtaposant deux scènes dans son scénario : tout d’abord l’outing forcé de Marianne sur le ferry puis le dernier rendez-vous entre elle et un collègue avec lequel elle flirte pour mieux l’observer. Cédric confesse que pour séduire une femme d’un niveau social légèrement supérieur au sein, il a déformé la réalité en prétendant travailler dans un camion à pizzas. Carrère suggère ici que la société entière a recours au mensonge. Par conséquent, après en avoir exposé toute la violence et l’ambiguïté morales, l’imposture de Marianne semble être relativisée. Une intention similaire pourrait se lire dans la manière dont Ted Conover décrit la journée d’accueil des nouveaux gardiens de la prison de Sing Sing, où le formateur, particulièrement autoritaire et excessif dans ses exigences militaires, « jouait juste la comédie pour la soirée d’ouverture »38. Dans cette perspective, la question morale de l’usage de l’imposture semble diluée dans la description d’un monde gouverné par la théâtralité et les jeux de rôles, au sein duquel le passing littéraire et journalistique prend naturellement place.

  • 39 Ted Conover, Newjack, op. cit., p. 454.

17Dès lors, il est difficile de ne pas verser dans une forme de flou éthique qui absout l’écrivain de toute remise en question. Cette dilution des responsabilités de chacun conduit en effet souvent à une réversibilité des positions. Conover a ainsi pour objectif de comprendre la crise carcérale et d’enquêter sur la supposée brutalité des gardiens de prison. Or la frontière morale que représente symbolique la grille de la cellule – l’enfermement est une punition qui sépare théoriquement les bons des mauvais – se brouille jusqu’à parfois inverser les parties. Insistant sur le fait que de nombreuses personnes incarcérées le sont à tort, mais aussi sur le fait que les gardiens sont moins brutaux qu’il ne le croyait, Conover semble mener une vaste opération de relativisme moral sur fond d’amour universel : « Les bons et les mauvais, je le retrouve dans chacun d’eux. »39

  • 40 Ted Conover, Au fil du rail, op. cit., p. 30-31.
  • 41 Albert J. Camigliano, « Günter Wallraff: B(e)Aring the Facts » in Monatshefte, vol. 75, n°4, 1983, (...)
  • 42 Klaus Schuffels, préface à Günter Wallraff, Le journaliste indésirable, trad. Josie Mély et Gérard (...)

18D’ailleurs, on peut faire l’hypothèse que la dimension théâtrale de ces immersions participe à cette dé-moralisation, au moyen d’une focalisation sur la notion de jeu. Cela est visible dans les moments qui précèdent ce passing, durant lesquels l’écrivain semble se préparer comme un acteur avant d’entrer en scène. Ted Conover, dans Au fil du rail, décrit longuement sa transformation en hobo à l’aide de vêtements miteux, jusqu’à sentir que « l’habit fait le moine » une fois « accoutré »40 – bien que son extraction bourgeoise ne puisse pas être parfaitement camouflée en raison de sa dentition impeccable. Le travail de Günter Wallraff semble parfois relever aussi de la performance théâtrale. Lentilles de contact noires, perruque sombre, fond de teint mat sont autant d’éléments qui seront ensuite mis à l’épreuve lors de deux sorties d’essais pour en tester la crédibilité41. Klaus Schuffels, qui préface son livre Le journaliste indésirable, n’hésite pas à parler de « spectacle didactique » en « cinq actes »42. Au travestissement initial correspond également le retour final à son apparence ordinaire, lequel engage aussi le regard de l’autre. Dans le film de Carrère, la transformation physique de Juliette Binoche est frappante, et la première réaction de Christelle, qui revoit son amie Marianne à la sortie de la présentation de son livre, est de commenter sa tenue élégante et urbaine, une veste noire d’intellectuelle : « t’es chic ». Et de lui tendre un uniforme pour le ferry, pour y monter une dernière fois avec elle, ce à quoi Marianne alias Florence Aubenas répondra en larmes : « Mais non…. Ce serait n’importe quoi ». Une fois les masques tombés, rien ne justifie plus un tel partage de la douleur.

3. Parler pour les subalternes dans les stratégies immersives

  • 43 Barbara Ehrenreich, L’Amérique pauvre, op. cit., p. 15.
  • 44 Ibid., p. 14.
  • 45 Günter Wallraff, Tête de turc, op. cit., p. 8. L’italique est d’origine.
  • 46 Dominique Mainguenau, Trouver sa place dans le champ littéraire. Paratopie et création, Paris, L’Ha (...)

19Ce qui apparaît en fin de compte, c’est que l’écrivain occupe presque toujours une position privilégiée, et que ce passing littéraire est donc par définition incomplet et temporaire. Ehrenreich, pour sa part, est consciente dans l’Amérique pauvre que ses privilèges accumulés constituent autant de limites à son immersion, comme le fait d’être blanche et de très bien parler anglais43. Elle n’entend d’ailleurs pas « faire l’expérience de la pauvreté » ou « ressentir vraiment ce que c’est d’être sans fin employée au plus bas salaire ». Elle sait qu’elle ne fait que « passer » (« I was only visiting ») dans le monde des précaires44. Pour Wallraff non plus, il ne s’agit pas de faire croire que l’on peut véritablement connaître le ressenti d’un subalterne : « je ne sais toujours pas comment un immigré digère les humiliations quotidiennes, l’hostilité, la haine, auxquelles il doit faire face. Mais maintenant, je sais de quoi est fait ce qu’il doit supporter »45. Le passing littéraire engage aussi une réflexion sur la place de l’écrivain dans la société actuelle, en tant que membre de l’élite culturelle et donc, parfois malgré lui, des classes privilégiées. Cette expérience est alors le laboratoire de sa paratopie, pour reprendre le concept de Maingueneau qui désignait ainsi cette « modalité singulière du ne-pas-trouver-sa-place qui permet de faire œuvre »46.

  • 47 Florence Aubenas, Grand reporter, Petite conférence sur le journalisme, Paris, Bayard, 2009, p. 34.

20En effet, le passing littéraire creuse parfois le fossé qu’il prétend dénoncer entre les mondes privilégiés et les autres. Aubenas a par exemple conscience d’être le symbole d’une élite face à laquelle les groupes défavorisés doivent se situer. En témoigne une anecdote, rapportée dans Grand Reporter à propos de femmes afghanes, lesquelles refusaient de quitter leur burqa malgré la chute des talibans. Interrogées sur leurs motivations, elles évoquaient des actes de vengeance de la part d’ex-talibans, qui attaqueraient les femmes non voilées à l’acide. Mais au terme de son reportage, Aubenas découvre que la raison n’est pas là et l’une d’entre elles déclare avoir transformé la vérité. Avouer simplement sa pudeur et sa peur d’être de nouveau regardée aurait signifié admettre son infériorité sur ce qu’elle ressent comme l’échelle de la modernité. La femme lui résume les choses ainsi : « j’avais peur que tu ne me comprennes pas »47.

  • 48 Florence Aubenas, « La collusion entre le monde des médias et le monde politique est une réalité », (...)
  • 49 Klauss Schuffels, préface à Günter Wallraff, Le journaliste indésirable, op. cit., p. 18.

21Au fond, si avec le passing l’enjeu est de créer un sas qui permette d’accéder aux ressentis et aux représentations les plus intimes des subalternes, il est sans cesse entravé par la ligne de faille qui partage le monde intellectuel du monde défavorisé. Cette difficulté témoigne de la profonde conviction des milieux populaires que l’écrivain est complice des cercles institutionnels et privilégiés qui les oppressent et dont ils sont exclus. Florence Aubenas revient d’ailleurs régulièrement sur cette fracture entre le peuple et le monde de la presse, qu’elle explique par la professionnalisation grandissante des journalistes48 et leur complicité avec le monde politique, lequel suscite la méfiance des classes populaires. Dès lors, on peut interroger le paradoxe d’écrire des livres pour défendre des classes sociales qui, elles, n’ont aucune envie de les lire, de s’y lire. Ainsi, Klauss Schuffels, dans sa préface du livre Le journaliste indésirable, s’attarde sur les données statistiques qui montrent que les livres de Günter Wallraff sont « une lecture pour intellectuels de gauche »49.

  • 50 Florence Aubenas, entretien de mai 2010 pour l’édition Audiolib du Quai de Ouistreham, op. cit.
  • 51 Cet aspect est frappant chez Ted Conover, qui insiste sur la liberté du passing et l'imaginaire de (...)
  • 52 À ce titre, nous renvoyons à la figure du « prince déguisé » analysée par Dominique Kalifa, Les Bas (...)

22De plus, si seul le mensonge de l’écrivain-enquêteur semble pouvoir permettre de telles plongées dans des univers défavorisés, il est néanmoins le signe ineffaçable d’une hiérarchie et donc d’une domination, puisque celui qui ment possède un ascendant sur celui qui n’est « que » lui-même. L’écrivain a beau jeu de se dire ambassadeur et porte-voix des sans-voix, alors qu’il établit un contrat dont il définit unilatéralement les règles, revendiquant une éthique qu’il n’a discutée qu’avec lui-même. C’est qu’il en va de l’identité même des personnes impliquées qui, dans le rôle de « bêtes de foire », peuvent nourrir un ressentiment face à la manière dont elles sont définies par celui ou celle qui, autrefois, partageait leur condition. D’ailleurs, Aubenas souligne que le terme « précaire » déplaît à ses anciennes collègues, car il leur est synonyme de « marginal », de « SDF », alors qu’elles se perçoivent comme « la France normale »50. Cette ethnologie du coin de la rue implique en effet la transformation de personnes en « objets sociologiques » ou « ethnologiques », laquelle a pour effet de redoubler leur souffrance par l’humiliation. S’il y a enjeu éthique, il n’est peut-être pas tant dans la dissimulation que dans la réification qu’implique leur non-participation à ce processus : la démarche de l’écrivain leur impose une identité qui les fige et les essentialise. À l’inverse, l’écrivain, par son passing, expérimente la liberté des masques et la fluidité des identités51, luxe inaccessible aux individus qu’il côtoie, enfermés non seulement dans leur condition, mais surtout dans la définition qu’on leur impose. On peut aller jusqu’à dire que la violence sociale est redoublée par le regard qui est posé sur soi, et par l’idée que son oppression devient pour l’autre un objet de fascination52. Il ne serait pas non plus incongru de parler d’appropriation sociale, au sens où l’on parle d’appropriation culturelle. Cela ne revient pas à dire que les subalternes sont attachés aux hiérarchies sociales, il s’agit plutôt de souligner que l’interchangeabilité des positions est perçue comme impossible, à sens unique : si l’écrivain, le journaliste, l’intellectuel peuvent devenir un temps ouvrier, femme de ménage ou gardien de prison, l’inverse n’est pas valable.

23Parler pour les subalternes est ainsi, dans le film de Carrère, le projet de Marianne. Mais cette volonté est perçue comme un paternalisme insupportable, volonté absurde d’un individu qui apparaît soudainement hostile, car appartenant à l’autre monde, celui des privilégiés. « Faut t’dire merci ? » demande avec provocation Christelle. D’ailleurs, l’argument que les personnes précaires ne souhaitent pas s’exprimer sur leur situation ne tient pas, comme le note Erhenreich à la fin de On achève bien les cadres, car un outing à mi-parcours permet au contraire de délier les langues :

  • 53 Barbara Erhenreich, On achève bien les cadres, op. cit., p. 292.

À la fin septembre, ma période de recherche terminée, j’ai tenté de reprendre contact avec les demandeurs d’emploi dont j’avais conservé les cartes, pour avoir avec eux un véritable entretien (…) Aucun n’avait trouvé un « vrai » emploi et même ceux qui ne s’étaient pas montrés très communicatifs à l’époque étaient très désireux de s’exprimer sur leur stratégie, qui incluait maintenant en général un « job de survie »53.

  • 54 Gilles Perrault, préface à Günter Wallraff, Tête de turc, op. cit., p. IX. On notera aussi que l’un (...)
  • 55 Voir l’article publié dans Les Échos le 19 août 2010, « Les écrivains français qui ont le plus vend (...)

24Il semble plus facile d’accepter de dialoguer lorsque la différence de condition est clairement posée plutôt que quand l’asymétrie est effacée par le mensonge. En effet, du point de vue des dupes, la trahison la plus forte consiste à feindre une condition de « galère » commune. Il est intéressant que, lors de la scène de confrontation entre les deux femmes, Carrère ait ainsi choisi de concentrer la conversation sur la dimension matérielle de leurs existences. Christelle enchaîne avec agressivité les questions : « t’habites où ? Tu gagnes combien ? Dis-moi combien tu gagnes, réellement ». La question de l’argent est si centrale dans cette fracture entre écrivains et acteurs de la précarité que Wallraff a déclaré publiquement reverser les deux tiers de ses gains de droits d’auteur à un « fonds de solidarité avec les étrangers »54. Une des questions régulièrement soulevées par ce type d’enquête immersive est celle des revenus que l’écrivain tire de la publication de son livre sous forme de droit d’auteur. Serait-il alors possible d’imaginer des formes de redistribution de la valeur, et doit-on considérer que l’argent serait la forme de compensation la plus juste et équitable pour la participation de ces personnes au processus ? Si, d’une part, il serait indécent de remettre en question la sincérité de Florence Aubenas, journaliste qui a su se déplacer sur des théâtres d’une violence extrême en prenant tous les risques pour rapporter une information – Irak, Rwanda, etc. – il n’est pas illégitime de se demander si, malgré tout, le fait que les ventes du livre Le Quai de Ouistreham aient totalisé 3,5 millions d’euros en 201055, n’appelle pas aussi un geste de redistribution symbolique et compensatoire – ce qui a peut-être eu lieu sans que Florence Aubenas ou l’éditeur ne l’aient déclaré publiquement.

  • 56 Alizée Delpierre, Servir les riches, Les domestiques chez les grandes fortunes, Paris, Éditions La (...)

25Faire ici un parallèle avec une autre écriture qui utilise l’immersion, celle du compte-rendu de recherches en ethnologie, permet un éclairage sur ces questions. Parce qu’elle suppose un travail réflexif sur la position de l’auteur, un retour sur soi comme élément essentiel d’une situation d’observation, l’ethnologie permet d’éclairer autrement les relations entre l’enquêteur et son sujet d’enquête. Placer en miroir la déontologie de cette discipline scientifique avec celle qui émerge de ces écrits montre l’importance d’une logique du « don/contre-don ». Ainsi, dans le livre Servir les riches, Alizée Delpierre met au courant les personnes interrogées de son projet, aussi bien des domestiques des ultra-riches français que les personnes qui les emploient – l’ethnologue menait d’ailleurs cette expérience immersive autant par nécessité matérielle que pour recueillir du matériel pour ses recherches56. Selon elle, la relation n’est équitable que s’il existe un équilibre entre ce que donne l’enquêté et ce que l’enquêteur laisse entrevoir de sa propre vie, même s’il est privilégié :

  • 57 Ibid., p. 100. Voir aussi Wilfried Lignier, « Implications ethnographiques », Genèses, vol. 1, n°90 (...)

Avec les domestiques, mes confidences étaient un signe de confiance et de respect mutuels. De quel droit moi, sociologue, aurais-je le privilège de tout savoir d’elles, et elles rien de moi ? Les chercheuses et chercheurs aussi ont une histoire de vie et des sentiments. Beaucoup s’attachent méticuleusement à ne pas en rendre compte, alors que, pourtant, ce « partage de soi » avec les personnes rencontrées est parfois la condition même d’une enquête réussie57.

  • 58 Anne-Chantal Hardy, « Donner, recevoir et rendre : réflexion sur les règles de l’échange sociologiq (...)

26Malgré cela, penser que la transparence permettrait d’apaiser systématiquement les relations entre enquêteur et enquêté signifierait occulter l’asymétrie plus profonde qui existe entre ceux qui maîtrisent les codes de l’enquête et ceux qui naïvement disent accepter d’en faire l’objet. En effet, comme le rappelle Anne Chantal Hardy, « se retrouver dans une enquête sociologique » peut être « une expérience plutôt déroutante et susceptible d’être narcissiquement blessante », que refusent d’ailleurs la plupart des sociologues et ethnologues58. Dès lors, la question n’est pas tant celle de l’accord que de la définition de ce que pourrait être un consentement éclairé :

  • 59 Ibid.

Il y a une forme d’imposture dans ce type d’enquête car si les enquêtés sont parfois très heureux de participer à notre travail, nous ne sommes pas toujours sûrs qu’ils s’expriment « en connaissance de cause59.

  • 60 Claire Devarrieux, « Florence Aubenas face au Petit Criminel », Libération, 11 février 2021, p. 24.
  • 61 Emmanuel Carrère, Entretien « La lutte des classes, oui, ça existe », op. cit.
  • 62 Ibid.
  • 63 Voir sur ce point Anna Arzoumanov, La Création artistique et littéraire en procès. 1999-2019, Paris (...)
  • 64 Voir sur ce point Jean-Michel Dumay, « Médias », Études, vol. 413, n°7-8, 2010, p. 104-105, et Flor (...)
  • 65 Léon Tolstoï, Anna Karénine, trad. Jean-Wladimir Bienstock, in Œuvres complètes, vol. 16, Paris, St (...)

27Cette question est peut-être au cœur de l’ambivalence concernant le statut de ces textes et leur inscription dans le champ littéraire. Alors qu’Aubenas refuse de se qualifier d’écrivain et préfère l’étiquette de journaliste60 – tout en multipliant les marqueurs de littérarité, notamment en inscrivant son texte dans le sillage d’Orwell – de nombreux auteurs de non-fiction revendiquent un double statut. Quant à Carrère, il choisit de donner une identité d’écrivain au personnage de Marianne61 et non de journaliste, et cette décision a sans doute partie liée avec l’orientation éthique de son scénario et le « souci introspectif » du personnage62. Il se joue dans ce non-choix des auteurs un enjeu profond, car il est ainsi possible de naviguer de nouveau entre deux identités, deux éthiques : celle de la littérature qui se placerait au-delà de tout questionnement moral – bien que de plus en plus objet de nouvelles procédures juridiques et formes de censure63 – et celle du journalisme, mû par les valeurs de l’investigation – bien que la déontologie journalistique exclue généralement les formes d’immersion masquée64. En fin de compte, les tensions éthiques des stratégies d’immersion renvoient à la place de l’écrivain et de la littérature au sein d’un système de domination auquel on n’échappe pas et d’une société de classes dont on ne peut jamais totalement s’extraire. Si l’écrivain croit être du côté des défavorisés, car il analyse avec lucidité et rejette, lui aussi, la société qui les oppresse, les défavorisés le pensent, au contraire, de l’autre côté de la frontière, car ce monde qu’il comprend et expérimente, il ne le subit pas. Malgré leur volonté d’endosser un costume de justicier, tout se passe comme dans le dialogue imaginé par Tolstoï dans Anna Karénine entre Lévine et les paysans, dont les propos sont rapportés par son demi-frère. Alors qu’il revient fourbu, mais heureux des champs de blé qu’il s’est amusé à faucher pendant une journée aux côtés de ses serfs, Serge Ivanovitch lui rappelle que les paysans n’approuvent pas sa démarche et disent entre eux : « Ce n’est pas l’affaire des maîtres ! ». Ce à quoi Lévine répond : « Tant pis si cela leur déplaît. D’ailleurs cela n’a aucune importance, n’est-ce pas ? »65. Les stratégies d’immersion ne sont peut-être pas si éloignées de la faux de Lévine, le masque, l’intention militante, et le sentiment de culpabilité en plus.

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Bibliographie

Arzoumanov, Anna, La Création artistique et littéraire en procès. 1999-2019, Paris, Classiques Garnier, 2022.

Aubenas, Florence, Le Quai d’Ouistreham, entretien dans l’édition Audiolib du Quai de Ouistreham, mai 2010.

Carrère, Emmanuel, Ouistreham, 102’, réal., scénario, adapt. et dial. Hélène Devynck, Paris, Memento films distribution, 2022.

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—, Immersion. A Writer’s Guide to Going Deep, Chicago, The University of Chicago Press, 2016.

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Erhenreich, Barbara, On achève bien les cadres : l’envers du rêve américain [2005] trad. Marie-France Girod, Paris, Grasset, 2007.

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Wallraff, Günter, Le journaliste indésirable [1977], trad. Josie, Mély et Gérard Gabert, Paris, Éditions La Découverte, 1978.

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Weber, Florence, « La déontologie ethnographique à l’épreuve du documentaire », Revue de synthèse, vol. 132, n°3, 2011, p. 325-349 ».

Wolfe, Tom, The New Journalism: with an anthology [1973], Londres, Pan Macmillan, 1990.

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Notes

1 La question est néanmoins posée à propos de l’immersion en ethnologie dans Pierre Leroux et Erik Neveu (éds.), En immersion, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2017.

2 Le terme de passing, au temps de la ségrégation raciale aux États-Unis, « faisait à l’origine référence aux expériences et trajectoires de personnes initialement identifiées comme Noires qui “passaient pour” Blanches ». Attitude condamnée par les partisans de la ségrégation, puis encensée par certains défenseurs de l’antiracisme, la part de dissimulation qui est inhérente à ce type de « franchissement de la frontière » a, dès l’origine, était saisie selon une grille d’analyse morale et clivante. Il est désormais courant d’utiliser la notion, « au-delà des questions de genre et de race, pour penser d’autres formes de déplacement dans des espaces différenciés et hiérarchisés », comme nous le faisons ici avec la classe sociale. Voir Bastien Bosa, Julie Pagis, et Benoît Trépied, « Le passing : un concept pour penser les mobilités sociales », Genèses, vol. 114, n°1, 2019, p. 5-9. À souligner que cette terminologie n’est utilisée, à notre connaissance, par aucun des auteurs de notre corpus.

3 Tom, Wolfe, The New Journalism: with an anthology [1973], Londres, Pan Macmillan, 1990, p. 67.

4 Ibid., p. 67-68. « Les personnes qui sont trop sensibles sur ce point ne devraient jamais se lancer dans le nouveau journalisme. Ils produisent inévitablement des travaux de second rang, biaisés de manière si banale qu’ils embarrassent même les sujets qu'ils pensent “protéger”. Un écrivain doit avoir assez d’ego pour croire que ce qu’il fait en tant qu’écrivain est plus important que ce que font tous ceux sur lesquels il écrit, et qu’il ne doit donc pas compromettre son propre travail. S’il ne croit pas que sa propre écriture est l'une des activités importantes de la civilisation contemporaine, alors il devrait faire autre chose […]. ». Nous traduisons.

5 Ted Conover, Immersion. A Writers Guide to Going Deep, Chicago, The University of Chicago Press, 2016, p. 46.

6 Pour cette raison, on exclura de notre analyse les formes de passing social qui ne visent que l’ascension personnelle comme celle d’Anna Sorokin, racontée dans la série Inventing Anna ou la création d’une œuvre artistique sans dimension informative, comme celle de Sophie Calle à Venise dans l’Hotel.

7 En effet, à l’exception de Ted Conover dans Au fil du rail, presque tous les textes que nous considérerons ici ont pour visée de dénoncer radicalement les conditions socio-économiques des univers dans lesquels les écrivains s’immergent.

8 Les liens de filiation entre Florence Aubenas et ces techniques journalistiques d’immersion sont clairement établis par la journaliste elle-même. Elle rédige ainsi la préface de la traduction française de Les Enfants du Bronx de Adrian Nicole Leblanc et elle rappelle régulièrement qu’elle s’inspire de la démarche de Günther Wallraff dans Tête de turc.

9 Ted Conover, Newjack : une année dans la prison la plus célèbre des États-Unis [2000], trad. Anatole Pons-Reumaux, Paris, Éditions du Sous-sol, 2018, p. 34

10 Günter Wallraff, Parmi les perdants du meilleur des mondes [2009], trad. Monique Rival et Marianne Dautray, Paris, Éditions La Découverte, 2012, p. 35.

11 Barbara Erhenreich, On achève bien les cadres : l’envers du rêve américain [2005] trad. Marie-France Girod, Paris, Grasset, 2007, p. 302.

12 Florence Aubenas, Le Quai d’Ouistreham, entretien dans l’édition Audiolib du Quai de Ouistreham, mai 2010.

13 Barbara Erhenreich, L’Amérique pauvre, comment ne pas survivre en travaillant [2001], trad. Pierre Guglielmina, Paris, Grasset, 2004, p. 337.

14 Ibid., p. 57.

15 Ted Conover, Newjack, op. cit., p. 34.

16 Ted Conover, Au fil du rail, l’Amérique des hobos [1985], trad Anatole Pons, Paris, Éditions du Sous-sol, 2016, p. 30-31.

17 Ibid., p. 333.

18 Emmanuel Carrère, Entretien « La lutte des classes, oui, ça existe. », Trois couleurs, 9 décembre 2021.

19 Voir Marnix Dressen, De l'amphi à l'établi : les étudiants maoïstes à l'usine (1967-1989), Paris, Belin, 2000.

20 Emmanuel Carrère, Entretien « La lutte des classes, oui, ça existe. », op. cit.

21 Florence Aubenas, « La leçon de journalisme d’Orwell », Revue de deux mondes, 20 novembre 2020.

22 Marc Porée, « Le chemin de Damas de George Orwell », En attendant Nadeau, mis en ligne le 3 août 2022. URL : https://www.en-attendant-nadeau.fr/2022/08/03/chemin-damas-orwell-wigan/

23 Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, Paris, Éditions de l’Olivier, 2010, p. 266.

24 Günter Wallraff, Tête de turc [1985], trad Alain Brossat et Klaus Schuffels, Paris, Éditions La Découverte, 1986, p. 9.

25 Voir « Drei zu eins », Der Spiegel, 6 mai 1984, et « Wallraff und Bild », Die Zeit, 11 décembre 1981.

26 Gilles Perrault, préface à Günter Wallraff, Tête de turc, op. cit., p. VI.

27 Les enquêtes d’Albert Londres ont conduit à l’abolition des bagnes en 1939. Dans le même sens, le travail de Fabrizio Gatti, notamment dans Bilal. Sur la route des clandestins [2007], trad. Jean Luc Defromont, Paris, Liana Levi, 2008, où il se glisse dans la peau d’un migrant dans les centres de détention à Lampedusa, ont permis d’en faire fermer certains.

28 Voir « Florence Aubenas », Ballast, vol. 7, n°1, 2019, p. 28-43.

29 Ted Conover, Immersion, op. cit., p. 146-147.

30 Ibid, p. 148. « À défaut, l’auteur peut se contenter de décrire verbalement son travail à son sujet. Parfois, ce sont de petites choses qui contrarient nos sujets, pas les grandes, et si vous pouvez maintenir une bonne relation avec votre sujet en omettant simplement, par exemple, l’histoire de la fois où il ou elle a renversé du ketchup sur son ami, cela peut en valoir la peine. » Nous traduisons.

31 Ibid. « Notre première loyauté doit être envers la vérité et vis-à-vis du lecteur ». Nous traduisons.

32 Ibid., p. 151. « Pour moi, l’écriture en immersion relève d’une catégorie à part en raison de son message implicite : elle dit que nous pouvons parvenir à nous comprendre les uns les autres. […] Elle illustre la possibilité que des groupes différents puissent se parler, dialoguer et espérer. Le travail de terrain peut être difficile et prendre beaucoup de temps, mais je pense que les écrivains attachent une certaine fierté à leur rôle d’auteur d’un texte d’immersion. C’est le contraire d’une injure. » Nous traduisons.

33 Günter Wallraff, Tête de turc, op. cit., p. 10.

34 Ibid., p. 8.

35 Ibid., p. V.

36 Ibid., p. 17.

37 Barbara Erhenreich, L’Amérique pauvre, op. cit., p. 285.

38 Barbara Erhenreich, On achève bien les cadres, op. cit., p. 29-32.

39 Ted Conover, Newjack, op. cit., p. 454.

40 Ted Conover, Au fil du rail, op. cit., p. 30-31.

41 Albert J. Camigliano, « Günter Wallraff: B(e)Aring the Facts » in Monatshefte, vol. 75, n°4, 1983, p. 405-418.

42 Klaus Schuffels, préface à Günter Wallraff, Le journaliste indésirable, trad. Josie Mély et Gérard Gabert, Paris, Éditions La Découverte, 1978, p. 9.

43 Barbara Ehrenreich, L’Amérique pauvre, op. cit., p. 15.

44 Ibid., p. 14.

45 Günter Wallraff, Tête de turc, op. cit., p. 8. L’italique est d’origine.

46 Dominique Mainguenau, Trouver sa place dans le champ littéraire. Paratopie et création, Paris, L’Harmattan, 2016, p. 5.

47 Florence Aubenas, Grand reporter, Petite conférence sur le journalisme, Paris, Bayard, 2009, p. 34.

48 Florence Aubenas, « La collusion entre le monde des médias et le monde politique est une réalité », L’Écho, 1er mai 2022.

49 Klauss Schuffels, préface à Günter Wallraff, Le journaliste indésirable, op. cit., p. 18.

50 Florence Aubenas, entretien de mai 2010 pour l’édition Audiolib du Quai de Ouistreham, op. cit.

51 Cet aspect est frappant chez Ted Conover, qui insiste sur la liberté du passing et l'imaginaire de la liberté du hobo, dans Au fil du rail, op. cit., notamment p. 23 et p. 331.

52 À ce titre, nous renvoyons à la figure du « prince déguisé » analysée par Dominique Kalifa, Les Bas-fonds. Histoire d'un imaginaire, Paris, Éditions du Seuil, 2013, p. 171-203.

53 Barbara Erhenreich, On achève bien les cadres, op. cit., p. 292.

54 Gilles Perrault, préface à Günter Wallraff, Tête de turc, op. cit., p. IX. On notera aussi que l’une des scènes d’outing de Barbara Ehrenreich dans L’Amérique pauvre se conclut par des larmes de l’auteur, car elle oublie de transférer son pourboire à ses collègues une fois sa démission posée (voir p. 79).

55 Voir l’article publié dans Les Échos le 19 août 2010, « Les écrivains français qui ont le plus vendu au premier semestre ».

56 Alizée Delpierre, Servir les riches, Les domestiques chez les grandes fortunes, Paris, Éditions La Découverte, 2022. Il faut souligner qu’il ne s’agit pas, dans ce dernier cas, d’une œuvre littéraire, mais d’un essai grand public d’ethnologie et la sociologie, tirée d’une thèse de doctorat.

57 Ibid., p. 100. Voir aussi Wilfried Lignier, « Implications ethnographiques », Genèses, vol. 1, n°90, 2013, p. 2-6.

58 Anne-Chantal Hardy, « Donner, recevoir et rendre : réflexion sur les règles de l’échange sociologique », ¿Interrogations ?, n°13, 2011.

59 Ibid.

60 Claire Devarrieux, « Florence Aubenas face au Petit Criminel », Libération, 11 février 2021, p. 24.

61 Emmanuel Carrère, Entretien « La lutte des classes, oui, ça existe », op. cit.

62 Ibid.

63 Voir sur ce point Anna Arzoumanov, La Création artistique et littéraire en procès. 1999-2019, Paris, Classiques Garnier, 2022.

64 Voir sur ce point Jean-Michel Dumay, « Médias », Études, vol. 413, n°7-8, 2010, p. 104-105, et Florence Weber, « La déontologie ethnographique à l’épreuve du documentaire », Revue de synthèse, vol. 132, n°3, 2011, p. 325-349.

65 Léon Tolstoï, Anna Karénine, trad. Jean-Wladimir Bienstock, in Œuvres complètes, vol. 16, Paris, Stock, 1906, p. 42-46.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marine Aubry-Morici, « Narrative nonfiction et immersion chez les subalternes : tensions éthiques »TRANS- [En ligne], 29 | 2024, mis en ligne le , consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/trans/9043 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/trans.9043

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