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Echos

De l’exception-comme-règle au véritable état d’exception. Walter Benjamin, penseur contemporain de l’exception

Vom Ausnahmezustand als Regel zum wirklichen Ausnahmezustand. Walter Benjamin, zeitgenössischer Denker des Ausnahmezustands
From a state of emergency as a rule to a real state of emergency. Walter Benjamin, contemporary thinker of the state of emergency
Anna Migliorini

Résumés

Les recherches de Walter Benjamin l’ont amené à réfléchir sur l’état d’exception, même si ses usages du concept demeurent encore peu connus. Commençant surtout avec Ursprung des deutschen Trauerspiels, où il s’appuie sur les théories classiques de l’exception, la position de Benjamin change et atteint, avec les thèses Über den Begriff der Geschichte de 1940, le cadre théorique avec lequel il interprète tous les états de l’exception qui existent ou ont existé. Il établit une dichotomie entre état d’exception-comme-règle, sous lequel il subsume toutes les exceptions modernes, et véritable état d’exception, en tant que solution potentielle aux problèmes contemporains. L’article retrace ce parcours et s’interroge sur la possibilité d’appliquer ce modèle aujourd’hui.

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Texte intégral

1Walter Benjamin peut être compté parmi les penseurs majeurs de l’exception, pour avoir consacré à ce syntagme et à cette question de nombreuses analyses, bien que de façon discontinue et parfois indirecte. Benjamin n’est pas à proprement parler notre contemporain ; de surcroît, sa compréhension et ses usages du concept peuvent sembler hétérodoxes – à commencer par son expression, peut-être la plus connue sur le sujet, appelant à faire advenir le véritable état d’exception. Cette expression se trouve dans la huitième thèse du texte Über den Begriff der Geschichte :

  • 1 « La tradition des opprimés nous enseigne que l’“état d’exception” dans lequel nous vivons est la r (...)

« Die Tradition der Unterdrückten belehrt uns darüber, daß der “Ausnahmezustand”, in dem wir leben, die Regel ist. Wir müssen zu einem Begriff der Geschichte kommen, der dem entspricht. Dann wird uns als unsere Aufgabe die Herbeiführung des wirklichen Ausnahmezustands vor Augen stehen ; und dadurch wird unsere Position im Kampf gegen den Faschismus sich verbessern. Dessen Chance besteht nicht zuletzt darin, daß die Gegner ihm im Namen des Fortschritts als einer historischen Norm begegnen. – Das Staunen darüber, daß die Dinge, die wir erleben, im zwanzigsten Jahrhundert “noch” möglich sind, ist kein philosophisches. Es steht nicht am Anfang einer Erkenntnis, es sei denn der, daß die Vorstellung von Geschichte, aus der es stammt, nicht zu halten ist » (Benjamin, 2010 : 97-98)1.

2La présence d’un wirklicher Ausnahmezustand dans l’important écrit de 1940 suffirait à elle seule à justifier l’idée d’un Walter Benjamin penseur de l’exception. Son point de vue peut nous aider à mieux saisir l’exception en termes conceptuels, mais aussi nos « urgences » les plus contemporaines, ou du moins le cadre historique et politique dans lequel elles jaillissent et se prêtent à l’analyse.

3Au vu du caractère intrinsèquement interdisciplinaire du thème, ainsi que du dialogue qu’il implique entre théorie et empirie, cet article va d’abord situer brièvement Benjamin en tant que penseur de l’exception – en retraçant le contexte biographique, historique et bibliographique. Il s’agira ensuite d’esquisser un cadrage sémantique et théorique et de situer son positionnement entre empirie et théorie, de manière à souligner que le thème étudié sur le plan politique, historique et philosophique présente également une portée théorique valable au-delà de ses circonstances spécifiques d’énonciation. En troisième lieu, on précisera le sens de la notion dans ce contexte particulier, en abordant notamment l’exception-comme-règle et le véritable état d’exception, définissables respectivement comme “faux” et “véritable” états d’exception. On considérera de ce point de vue le mouvement conceptuel benjaminien qui fait de l’exception-comme-règle une exception typiquement moderne, liée au mode de production capitaliste et à une société qui a foi dans le progrès, c’est-à-dire qui reconnaît dans le progrès un élément idéologique et structurel central. Le but est d’arriver enfin à caractériser l’état d’exception de Benjamin, notamment le wirklicher Ausnahmezustand, et d’ouvrir une réflexion sur l’utilité, y compris de nos jours, d’un tel paradigme.

Contexte : historique, bibliographique

4Le moment de surgissement et de cristallisation des réflexions sur l’exception par Benjamin est compris entre les années 1910 et les Thèses de 1940. Il traverse ainsi l’ensemble de sa période d’activité intellectuelle, même si, en réalité, le thème n’est pas traité de façon continue, et n’est abordé de front qu’à quelques reprises. La période historique est surtout celle de l’entre-deux-guerres, qui peut être partagée en deux temps : la République de Weimar (1918-1933), avec la Constitution du 11 août 1919, et le Troisième Reich (1933-1945), marqué par la “Constitution” du 28 février 1933 et son glissement crucial en matière de législation sur l’exception. Le déplacement radical opéré par cette “Constitution” se cristallisait dans le décret d’urgence pour la défense du peuple et de l’État promulgué à la suite de l’incendie du Reichstag (d’où l’appellation de Reichstagsbrandverordnung). Celui-ci instituait de facto une situation d’état d’exception permanent, qui entraînait la suspension des articles garantissant les libertés individuelles, et prenait la forme d’une matrice préventive, en se concentrant sur une menace potentielle et non circonscrite.

5Au cours de cette période riche et critique, les réflexions de Benjamin ne se concentrent pas vraiment sur la guerre en tant que telle, ou sur la guerre comme évènement d’actualité. Elles se focalisent plutôt sur les conséquences de la Première Guerre mondiale, sur les changements observables au niveau de la technique, de l’expérience individuelle et collective, sur les problèmes économiques et politiques du moment et leurs conséquences, ainsi que sur les symptômes annonçant un glissement autoritaire et dictatorial ainsi que la Seconde Guerre mondiale. En d’autres mots, Benjamin ne fait pas d’étude de cas et cherche presque toujours, en partant de situations contingentes, à développer ses réflexions sur un plan à la fois politique et théorique qui dépasse la simple actualité.

6Dans les notes sur Über den Begriff der Geschichte tirées de la Kritische Gesamtausgabe, on trouve la reproduction anastatique d’une fiche concernant la Französische Fassung des Thèses sur le concept d’histoire. Elle énumère :

  • 2 « manquent : VIII ce qui est possible au 20e siècle / XI concept marxiste vulgaire du travail / XII (...)

« manquent
VIII was im 20ten Jahrhundert möglich ist
XI vulgärmarxistischer Begr‹iff› der Arbeit
XIII Kritik am Fortschritt
XIV Mode und Revolution
XVI Historismus als Hurerei
XVIII klassenlose Gesellschaft als unendliche Aufgabe » (Benjamin, 2010 : 45)2.

7Cette liste, qui ne paraît pas exister sous cette forme dans les versions allemandes des Thèses, comprend certains des points les plus importants pour une grande partie de la pensée de Benjamin. Il convient de s’attarder sur le premier point de la liste : la thèse VIII, résumée ici par « ce qui est possible au 20e siècle ». C’est précisément dans cette Thèse VIII que le wirklicher Ausnahmezustand, objet de notre analyse, est formulé, ou plutôt indiqué, la seule fois dans tout le corpus des écrits de Benjamin, en en faisant un hapax. « Ce qui est possible au 20e siècle » ne doit toutefois pas être compris comme un élément caractéristique, de nouveauté ou de spécificité, qui distinguerait une situation occidentale, ou allemande, ni existentielle vers 1940. Il doit plutôt être envisagé comme manifestation ultime et extrême des problèmes inhérents à la modernité industrialisée, capitaliste et positiviste. L’affirmation doit donc être comprise dans le sens qu’il y a quelque chose qui est « noch möglich » : encore possible. Et ce pour au moins deux raisons, et avec au moins deux significations. La première est l’idée structurelle du temps historique telle que la conçoit Benjamin : die Moderne est considérée comme une grande époque, à l’intérieur de laquelle les aspects les plus typiquement contemporains, ou même seulement contemporains en apparence, sont en fait à concevoir et à traiter comme des expressions accrues et aiguës d’éléments déjà existants et systématiques. C’est dans ces termes qu’il faut lire l’idée de Benjamin selon laquelle plusieurs décennies, à partir du 18e siècle, constitueraient un seul grand moment historique. Ce constat est la base théorique d’une grande partie de ses réflexions et joue également un rôle clef dans son approche de l’exception, car elle détermine, entre autres, la subsumption de différents phénomènes et éléments historiques, artistiques, économiques et politiques sous la même étiquette de ce que on appellera ici la fausse exceptionnalité. La deuxième raison, directement dérivée de la première, se situe du côté de la critique. En effet, la perception de cette continuité qui sous-tend l’analyse de l’exception-comme-règle produit un espace de lecture et de réflexion spécifique, dans la mesure où elle révèle une exception durable, à la fois structurelle et relativement indépendante des contingences de la vie sociale, politique ou économique, en permettant ainsi un espace de réflexion en rupture avec l’idée que les crises, urgences et menaces contemporaines seraient inoffensives ou absolument inédites et qu’on manquerait par conséquent d’un cadre interprétatif pour les analyser et y faire face.

  • 3 « Les communautés populaires d’Europe centrale vivent comme des habitants d’une ville encerclée, à (...)

8La période bibliographique et historique concernée (1914-1940) présente ici une importance particulière, notamment du fait que le thème de l’exception se manifeste en réalité dans toute sa force en 1940, dans les Thèses. Notre analyse remonte donc en aval pour relire les textes benjaminiens sous l’angle du concept de véritable état d’exception, afin de repérer et cataloguer les différents états d’exception dont il est question dans son œuvre. Le texte où on retrouve la discussion la plus articulée sur le thème, axée sur le monde littéraire, esthétique et politique du Baroque, est Ursprung des deutschen Trauerspiels (1916-1926). Dans Einbahnstraße (1923-28), Das Passagen-Werk (1927-1940), Krise und Kritik (1930-31), Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit (1935-40) et ailleurs, on observe que le thème est strictement lié au questionnement sur le progrès – et donc à une série d’autres termes clef, tels que : l’éternel retour, la technique, la catastrophe, mais aussi et spécialement la crise. En dernier lieu, et justement grâce à l’ouverture sémantique produite par ces mots clef, l’état d’exception est présent plus souvent qu’on pourrait croire, sans que l’expression elle-même apparaisse nécessairement. Il se trouve également en trame de fond des commentaires relatifs à la crise allemande et européenne des années vingt, comme l’illustrent les textes et matériaux de Einbahnstraße, où Benjamin décrit la crise ainsi : « Die Volksgemeinschaften Mitteleuropas leben wie Einwohner einer rings umzingelten Stadt, denen Lebensmittel und Pulver ausgehen und für die Rettung menschlichem Ermessen nach kaum zu erwarten » (Kaiserpanorama, au paragraphe Reise durch die deutsche Inflation, Benjamin, 2009a : 21-22)3. Mais on peut le faire remonter jusqu’à sa première critique du progrès, qui surgit avec les réflexions sur Das Leben der Studenten (1914-15), et qui ne quittera jamais l’arrière-fond de ses réflexions.

9Pour avoir un aperçu plus complet, on peut circuler d’un texte à l’autre et inclure aussi d’autres textes : on retrouve le thème au cœur de l’opposition entre droit et justice traitée dans Zur Kritik der Gewalt (1921), parmi les enjeux économiques explorés dans Einbahnstraße, et jusque dans le problème de la catastrophe et de la souveraineté de Ursprung des deutschen Trauerspiels, pour en revenir à la critique du progrès, qui est particulièrement féroce dans le Passagen-Werk, où elle est couplée avec celle de l’éternel retour du nouveau.

  • 4 « La croyance au progrès, à une perfectibilité infinie – une tâche infinie de la morale – et la rep (...)

« Der Glaube an den Fortschritt, an eine unendliche Perfektibilität – eine unendliche Aufgabe in der Moral – und die Vorstellung von der ewigen Wiederkehr sind komplementär. Es sind die unauflöslichen Antinomien, angesichts deren der dialektische Begriff der historischen Zeit zu entwickeln ist. Ihm gegenüber erscheint die Vorstellung von der ewigen Wiederkehr als eben der ‘platte Rationalismus’ als der der Fortschrittsglaube verrufen ist und dieser letztere der mythischen Denkweise ebenso angehörend wie die Vorstellung von der ewigen Wiederkehr » (Benjamin, 1991c : D 10a, 5)4.

10En somme, ces écrits nous conduisent tous au problème de l’exception-comme-règle. De fait, il apparaît que le traitement du thème, éclaté et discontinu, s’intensifie au fil des années, non pas en quantité, mais en raison de son importance et de ses répercussions sur le plan politique, puis théorique, à l’intérieur de la structure de réflexion benjaminienne, en passant d’une analyse historique à une attention plus marquée et plus directe aux urgences contemporaines.

Contexte : sémantique, théorie, empirie, histoire

11Si des disciplines comme l’histoire, la théorie du droit, ou encore la sociologie s’intéressent aux phénomènes particuliers, situés et concrets, en partant d’un cadre théorique de référence, il en va tout autrement pour le concept d’exception dont il est ici question. La démarche benjaminienne peut être définie comme partant du général pour se concentrer ensuite sur des éléments historiques au sens large et à la fois définis (le Baroque, la modernité, la République de Weimar et le Troisième Reich, l’inflation, la crise au 20e siècle…), mais ayant comme but de remonter à un niveau général et, en dernière instance, théorique. Pour ce faire, Benjamin utilise une définition originelle de l’état d’exception formellement inspirée des études juridiques, notamment dans le cadre de Ursprung des deutschen Trauerspiels, en s’appuyant sur les définitions de Carl Schmitt, avant d’en tirer un concept autonome, tout à fait philosophique et de large ampleur sémantique, en dépassant et en détournant les catégories plus scientifiquement fondées d’où il tire son origine.

  • 5 « Vous remarquerez très vite combien le livre vous doit dans sa présentation de la doctrine de la s (...)
  • 6 « l’incapacité de décider du tyran », Walter Benjamin, cité dans Härle, Clemens-Carl, Gouchet, Oliv (...)

12Le choix de Schmitt doit avoir alors semblé naturel à Benjamin, puisque, tout d’abord, c’est à lui qu’on doit d’avoir produit formellement – en s’appuyant, certes, sur une tradition juridique et critique de longue durée – le paradigme de l’état d’exception. En outre, après une tradition qui traitait le problème plutôt comme urgence et nécessité (Notstand), Schmitt propose le terme d’Ausnahmezustand, qui, de fait, recoupe aussi la quasi-totalité des occurrences chez Benjamin. Plus tard, les sources mobilisées par Benjamin pour penser l’exception incluront en effet d’autres penseurs et paradigmes, comme Karl Korsch, Karl Marx, Bertolt Brecht, etc., dont il n’avait pas connaissance à l’époque des études sur le Baroque et des débuts de son dialogue critique avec Schmitt. Comme il le fait remarquer lui-même en s’adressant à Schmitt dans la seule lettre qu’il lui envoie, le 9 décembre 1930 : « Sie werden sehr schnell bemerken, wieviel das Buch in seiner Darstellung der Lehre von der Souveränität im 17. Jahrhundert Ihnen verdankt » (Benjamin, 1997 : 558)5. Toutefois il prend rapidement ses distances, en soulignant dans l’étude sur le Baroque « die Entschlußunfahigkeit des Tyrannen » (Benjamin, 1991a : 250)6. Dans les faits, il adopte et présuppose déjà dans les années vingt un concept au moins partiellement hétérodoxe d’état d’exception, et sa prise de distance par rapport au concept paradigmatique de Schmitt se fera plus évidente encore dans les réflexions des années à suivre.

13Au cours de cette phase, la valeur interprétative et l’usage du syntagme comme clef de lecture prime sur la question critique et programmatique. Autrement dit, le paradigme sert à Benjamin d’instrument pour critiquer la souveraineté, surtout dans sa composante, individuelle et aléatoire, qu’il comprend sous le terme d’un défaut kreatürlich, et dont le caractère arbitraire serait intrinsèque à la concentration des pouvoirs dans les mains d’un sujet politique – trop – humain et singulier (Benjamin, 1991a : 268). De plus, dans les années vingt, l’état d’exception ne présente pas encore la dichotomie véritable/règle, qui est la spécificité de la proposition de Benjamin.

  • 7 « caractère finalement indécidable de tous les problèmes de droit », dans Benjamin, Walter (2000) : (...)
  • 8 « la crise actuelle dans tous les domaines de l’idéologie », notre trad., cité de Wizisla, Erdmut ( (...)
  • 9 « se chevauchent comme les crêtes des vagues », notre trad.

14En général, l’ampleur sémantique de l’acception benjaminienne apparaît très large, ce qui lui permet de manier le thème sous différents angles, d’instituer des analogies autrement impossibles, ainsi que de repérer des continuités, fonctionnelles au niveau d’une critique généralisée, au lieu de réduire l’exception à un niveau restreint et contingent. Ici réside la valeur de son propos, qui lui permet de ranger sous la notion d’exception une pluralité d’évènements et d’éléments, même théoriques, et de forger un modèle de l’exception qui, partant d’une critique généralisée de la modernité capitaliste, s’appliquerait plus largement à l’ensemble des pans de la critique des sociétés. En ce sens, l’état d’exception est manié de manière hétérodoxe. Sur cette question, Benjamin établit déjà dans les années 1920 des analogies, des parallèles et des rapprochements avec l’exception qui lui permettent de créer des liens peu courants avec une série d’objets, d’événements et de symptômes d’apparence hétérogènes, tels que : « die Unentscheidbarkeit aller Rechtsprobleme » (Zur Kritik der Gewalt, 1921, Benjamin, 1991b : 196)7 ; l’inflation (Einbahnstraße, 1923-27) ; « die heutige Krise auf allen Gebieten der Ideologie » (Krise und Kritik, 1930, Wizisla, 2004 : 302)8 ; « die Notverordnungen » qui, dans l’Allemagne des années vingt et trente, « überschneiden sich wie die Wellenkämme » (Lettre à Scholem du 3 octobre 1931, Benjamin, 1998 : 52)9. Ultérieurement, ce qui pourrait ressembler à une disparition de l’état d’exception, si on considère les mots clef et les concepts sous lesquels il se dissimule, le fait en réalité remonter en surface. De plus, il resurgit à travers d’autres concepts, le premier, lié à celui de tâche, permet de repérer l’exception et de redoubler le lien avec les Thèses. On retrouve ainsi au début des années trente la critique comme tâche dans Krise und Kritik, et le véritable état d’exception se présentera lui aussi comme Aufgabe en 1940. Le deuxième resurgissement de longue durée consiste en ce que on peut extraire du grand ensemble de matériaux contenus dans Das Passagen-Werk, projet et notes qui couvrent de 1927 à 1940 et qui traitent des thèmes les plus importants pour Benjamin qui, en partant de l’analyse des passages parisiens, inclut des réflexions fondamentales sur la théorie de la connaissance, en particulier du progrès et de la modernité.

Des exceptions multiples

  • 10 « état d’exception de l’âme » qui « autorise la domination des affects », notre trad.

15La lecture croisée des textes, même quand ils apparaissent éloignés l’un de l’autre, nous permet de reconstruire la structure de l’exception chez Benjamin. Au cours de l’analyse, on constate d’abord qu’il existe plusieurs états d’exception et de plusieurs types. À côté d’un état d’exception baroque politique, on trouve par exemple un analogue « Ausnahmezustand der Seele », qui « die Herrschaft der Affekte, ermächtigen » (Benjamin, 1991a : 253)10. Ainsi, dans le contexte du Trauerspiel, la même catégorie s’applique à différents domaines, comme la théorie et la philosophie politique, ainsi que la théorie et la critique de l’art, et enfin à une dimension plus existentielle. Par exemple, « souverain » indique à la fois l’exception liée à celui qui gouverne la catastrophe à répétition, ainsi que l’allégoriste qui décide des liens entre image(s) et signifié(s) après la rupture du lien symbolique. De plus, l’état d’exception de l’âme rejoint, sans jamais en faire explicitement le lien, celui de certains écrivains qui pratiquent l’autocensure sous la menace fasciste, dans le cadre du phénomène appelé la Innere Emigration. Ce ne sont là que des premiers exemples de différents types d’états d’exception, qui cependant se trouvent déjà tous dans Ursprung des deutschen Trauerspiels. Les autres états d’exceptions sont moins facilement détachables les uns des autres car, après le travail sur le Baroque, on observe dans les écrits de Benjamin une réduction de l’attention spécifique à ce thème, qui se reporte plutôt sur d’autres plans et objets. En plus, s’il existe, le but caché de Benjamin prend plutôt la forme opposée à la différentiation et vise au contraire à repérer des éléments communs qui amènent à la thèse de l’uniformité de l’exception dans la modernité, c’est-à-dire à subsumer des éléments différents sous l’idée d’état d’exception-comme-règle.

16Ce dernier état d’exception nous indique que la pluralité n’est pas importante seulement en termes quantitatifs, c’est-à-dire en soulignant qu’il existe plusieurs exemples des types baroque, générique, souverain, et de l’âme. La pluralité est importante spécialement en termes qualitatifs. En ce sens, au-delà des indéniables différences spécifiques des exemples rapportés, qualitatif signifie seulement deux types, qui réduisent le nombre d’exceptions à deux et nous renvoient à la première citation, et donc à l’année 1940. Du point de vue interprétatif, cette distinction qualitative n’est par conséquent pensable qu’a posteriori, dans la mesure où le cadre catégorial n’est explicité que dans le dernier texte disponible. Ces deux exceptions sont bien l’état d’exception-comme-règle et le véritable état d’exception, ce dernier n’étant que potentiel, encore entièrement à venir, et donc pas analysable en termes phénoméniques. En d’autres termes, dès lors que la notion de véritable état d’exception apparaît, on peut en déduire, en miroir ou par la négative, tout ce qui n’est pas cet état, c’est-à-dire toute exception existante ou ayant existée, qui devient dès lors un seul faux état d’exception. Au contraire, le véritable état d’exception consisterait, en tant que tâche, dans l’indication programmatique de ce qu’il convient d’atteindre pour mettre fin, de façon productive, à la manifestation fausse et persistante de l’exception historique.

17Du point de vue de la théorie de la connaissance, la question peut être abordée en une série de points. Il s’agit d’abord d’un rapport manifeste entre l’idée de fausse exception et le système économique et social capitaliste, d’où on peut déduire une définition de la modernité comme faux état d’exception. Dans le détail : Benjamin fait un lien entre état d’exception et modernité, celui qui est traçable surtout dans le cadre de Das Passagen-Werk, et qui nécessairement comprend et présuppose le rôle clef du capitalisme dans son questionnement.

18L’omniprésente analyse et critique de la modernité se montre ainsi comme une accusation monolithique de la fausseté des mesures et des phénomènes exceptionnels qu’elle vise et qu’elle vit. Il ne s’agit pas de disqualifier l’époque, ses fractures plus ou moins structurelles, d’autant plus qu’elle serait encore en cours. Il s’agit plutôt de confirmer encore une fois son importance pour l’analyse et la critique qui, dans la modernité a sa – seule – chance de penser une voie de sortie, un avenir meilleur – comme si la modernité, sans changement qui soit à la fois structurel et volontairement agi, n’était pas destinée à se terminer, si ce n’est dans l’(auto)destruction.

  • 11 « C’est là que le positivisme échoue. Dans le développement de la technique, il n’a pu voir que les (...)
  • 12 « Aporie fondamentale : “L’histoire des opprimés est un discontinuum.” – “La tâche de l’histoire co (...)

19Comme le montre clairement Das Passagen-Werk, la modernité apparaît à Benjamin comme hantée par la phantasmagorie du progrès, qui prend la forme de la production, en série et à vitesse accélérée, d’une nouveauté qui cache en réalité l’éternelle répétition d’une nouveauté seulement formelle, et donc vide, sous la forme de la multiplication d’objets, produits, biens et formes dans un contexte de production capitaliste. Si cela est vrai, ce progrès ne constitue aucune émancipation réelle sur le plan social ; il s’agit d’un faux progrès : « Das ist der Punkt, an dem der Positivismus scheitert. Er konnte in der Entwicklung der Technik nur die Fortschritte der Naturwissenschaft, nicht die Rückschritte der Gesellschaft erkennen » (Benjamin, 1991b : 474, cf. Benjamin, 2010 : 99)11. Ce faux progrès, étant strictement lié à un mode spécifique de production, pourrait nous inciter à regarder dans une autre direction, spécialement si on se souvient d’une autre idée benjaminienne, celle de la tradition des vaincus. Cette dernière est à comprendre comme tradition millénaire et parallèle à celle de l’histoire dominante, et il faudrait individuer une « Grundlegende Aporie : “Die Geschichte der Unterdrückten ist ein Diskontinuum”. – “Aufgabe der Geschichte ist, der Tradition der Unterdrückten habhaft zu werden” » (Benjamin, 1991a : 1236, cf. Benjamin, 1991c : J 77, 1)12. Cependant, même si la tradition des vaincus est longue comme l’histoire de l’humanité, il faut se concentrer sur la modernité, seule époque caractérisée par la phantasmagorie du progrès et donc par la codépendance entre (faux) état d’exception et idéologie du progrès. Donc, toute la question de la dichotomie entre vrai et faux réside dans la spécificité moderne, qui ne peut être déchiffrée qu’ici. En revenant donc à la thèse VIII, qui définit le véritable état d’exception aussi comme le rachat de l’histoire des vaincus, c’est seulement en désactivant tout faux état d’exception que le progrès véritable devient possible.

20Or, malgré les apparences métaphoriques ou exotériques, le repérage d’un état d’exception-comme-règle, qui dure autant que la modernité, permet de déduire la fausseté de cet état, même en termes objectifs. Mais l’idée benjaminienne d’état d’exception-comme règle ne surgit pas de nulle part. Si, par définition, l’état d’exception est ce qui est extraordinaire selon sa nature et sa durée, on voit comment, dans la répétition et dans la longévité, la version moderne, qui n’est de facto ni extraordinaire, ni ponctuelle, avait déjà été perçue par la critique de l’époque. Comme le soulignait aussi, par exemple, Karl Korsch, qui se situe dans le cadre d’une critique marxiste – bien qu’hétérodoxe – de la société :

  • 13 « Les formes d'État démocratiques, les idées libérales de la phase ascendante du développement de l (...)

« Die demokratischen Staatsformen, die liberalen Ideen aus der aufsteigenden Entwicklungsphase der kapitalistischen Warenproduktion sind allenthalben ins Wanken geraten. “Notstände” und “Ausnahmezustände” sind zur Regel, Kriege und Bürgerkriege zur “normalen” Daseinsform der gegenwärtigen Lebensordnung geworden » (Korsch, 1936 : 117/87 II 11)13.

21Puisque l’exception est ce qui est extraordinaire et ponctuel, la série de crises et d’exceptions qui se répètent et persistent dans le système capitaliste et tout au long de l’histoire de la modernité, expulsent cette dernière du domaine de l’exception proprement dite, aussi bien que de la véritable. De plus, la crise et l’exception apparaissent bel et bien comme une caractéristique structurelle de la société et de l’État modernes, alors même qu’elles semblent les menacer, dès lors qu’elles sont à la fois interprétées comme obstacles temporaires sur la voie du progrès et car leur présence et gestion est instrument de production et renforcement du domaine souverain et du système capitaliste. C’est exactement sur la base de son caractère structurel que l’exception moderne devient aux yeux de la critique une illusion et une tromperie.

Le wirklicher Ausnahmezustand

22Si Benjamin et la modernité se trouvent plongés dans une exception-comme-règle, le wirklicher Ausnahmezustand se définit, à certains égards, par la négative. De plus, Benjamin n’est pas généreux en définitions, et ce pour deux raisons. L’une est bibliographique : le concept de wirklicher s’explicite seulement à la fin de sa production écrite. L’autre est intrinsèque : la Politik de Benjamin peine à définir des caractéristiques a priori et à fournir un contenu programmatique, tout d’abord en ce qu’elle endosse un caractère destructif, une méfiance à l’égard du droit comme véhicule de la justice et de l’idée d’un sujet individuel apte à prendre des (bonnes) décisions et, ensuite, en ce qu’elle prône une sorte d’interdit en matière de figurabilité anticipatoire de l’avenir. En même temps, en reparcourant les textes, on peut quand même identifier quelques éléments définissables de façon affirmative. Le véritable état d’exception est à venir mais potentiel, c’est-à-dire qu’il nécessite une forme d’intervention, ou d’aide de la part d’un sujet historique et politique. Qu’il ne soit que potentiel signifie alors qu’il est lié à des potentialités de réalisation dans l’histoire future, à condition que le sujet historique, en saisissant cette possibilité, agisse en fonction d’un vrai progrès, social, qui se différencie du simple progrès matériel de la modernité idéologisante. Il exige un regard et une capacité critiques, car le nouveau ne se produira pas de façon autonome par l’accomplissement d’une supposée loi historique épousant une téléologie du progrès, incompatible avec le positionnement benjaminien. Il est donc une tâche propre aux sujets de la politique et de l’histoire. Et il ne s’agit pas vraiment en ces termes d’une tâche infinie, mais concrète, puisqu’il ne correspond pas à une idée régulative – cela serait réducteur par rapport à l’importance et à l’urgence – mais doit aussi répondre à une contingence et à une question concrète.

23En outre, Benjamin nie qu’on puisse assumer le principe de la souveraineté, en particulier celui d’une souveraineté individuelle (comme il l’écrit déjà à propos du contexte baroque), puisqu’elle engendre un risque bien réel d’individualisme, de décisionnisme, d’ » arbitralité » et de « créaturalité », en lien avec la faillibilité intrinsèque de l’être humain. Au contraire, ce véritable état d’exception, en admettant aussi qu’il recoupe les traits fondamentaux du soi-disant destruktiver Charakter benjaminien, prévoit une souveraineté réalisée dans une optique communautaire, qui décide et agit en fonction d’un mandat collectif, en accord aussi avec les principes qui distingueraient le wahre Politiker. Cela dit, on n’en sait pas beaucoup plus sur cet état.

24D’autres textes pourraient toutefois nous aider : si on revient à la question de la justice telle qu’elle s’exprime dans Zur Kritik der Gewalt, le véritable état d’exception, considéré sur le plan juridique, serait en rupture avec le droit, et en tout cas en rapport critique avec lui, car le droit ne serait dans la pratique que, au mieux, une version dégradée et infidèle de la justice théorique, qui porterait en soi, dans sa mise en œuvre, un intrinsèque caractère de violence.

25Enfin, et à nouveau avec la thèse VIII, le wirklicher combattrait efficacement fascisme et progrès à la fois, dès lors que le fascisme lui aussi est animé d’une foi dans le progrès. Les réformistes de gauche, en s’alignant sur cette même idée de progrès, ne participeraient pas du véritable état d’exception et feraient, au contraire et malgré eux-mêmes, le jeu de l’ennemi. Cette étape dans la bataille contre le fascisme et le progrès a l’efficacité d’une attaque radicale, car elle ne cherche pas à en combattre les manifestations concrètes, mais à démanteler la structure qui les soutient. En d’autres mots, Benjamin ne se contente pas d’une lutte politique contre les contingences de son temps, mais il s’attache à leurs présupposés et aux structures théoriques qui les ont rendues possibles.

26Enfin, Benjamin parle explicitement de limite, matérielle et technique, qui caractérise et délimite la possibilité d’un changement véritable, et qu’on peut envisager comme un point de basculement radical ante litteram. À partir du contexte de Einbahnstraße et de la thèse VI de 1940, il paraît nous indiquer aussi les limites, à la fois temporelles, de faisabilité et de pensabilité, du véritable état d’exception. Cette limite concerne à la fois les conditions de possibilité du pluralisme politique – le Konformismus de la thèse VI (Benjamin, 2010 : 96) – ainsi que les conditions techniques et matérielles susceptibles d’engendrer la destruction de l’humanité – la guerre chimique de Einbahnstraße. Si on atteint ces moments et points limite, il ne restera plus au changement aucune place à saisir, habiter, renverser – même pas à penser.

Conclusion : le Feuermelder

27Cette idée de limite développée par Benjamin dans des textes épars, permet une première ouverture sur des questions qui intéressent beaucoup notre temps. Où sommes-nous situés par rapport à cette limite ? Sommes-nous encore à l’intérieur de la modernité benjaminienne ? Einbahnstraße nous indiquait déjà le cadre politique spécifique de ce problème – la lutte des classes – et Das Passagen-Werk le clarifiait à travers la critique de la foi et phantasmagorie du progrès. Notamment dans Einbahnstraße, en termes de fin catastrophique du monde – « ihrer Welt », « leur » monde, dit la traduction de la Vooraf néerlandaise (Benjamin, 2009a : 174) – on entendait le monde de la bourgeoisie. Maintenant, comme le déclare le paragraphe Feuermelder,

  • 14 « si l’abolition de la bourgeoisie n’est pas réalisée avant un moment presque prévisible du dévelop (...)

« ist die Abschaffung der Bourgeoisie nicht bis zu einem fast berechenbaren Augenblick der wirtschaftlichen und technischen Entwicklung vollzogen (Inflation und Gaskrieg signalisieren ihn), so ist alles verloren. Bevor der Funke an das Dynamit kommt, muß die brennende Zündschnur durchschnitten werden. Eingriff, Gefahr und Tempo des Politikers sind technisch – nicht ritterlich » (Benjamin 2009a : 50)14.

28Dit autrement, le monde bourgeois se terminera dans tous les cas, mais pas parce qu’il y aura un dépassement naturel de ses conditions structurelles, qui ouvrerait sur une nouvelle époque historique, comme ce serait le cas dans une optique marxiste progressiste. Sa fin pourra être celle (néfaste) impliquée par le concept de limite, et qui entraîne la fin de « tout » monde, ou advenir (en sens positif) par la main de la classe des vaincus qui, avant le moment irréversible de la catastrophe, redonnera un mouvement réel au mécanisme de l’histoire, bloqué sur la fausse dialectique de la répétition et de la nouveauté qui, avec ses crises et ses exceptions, en réalité « piaffe sur place » (Benjamin, 1991c : 76, qui cite Blanqui, 2012 : 123).

29Sur un plan plus théorique, une question ultérieure consisterait à savoir si un tel paradigme de l’exception, malgré son caractère réductionniste et son infidélité aux origines juridiques, peut (encore) aider à lire les crises les plus actuelles ou si un propos aussi généralisant, abstrait et non-sociologique, là où il aspire à valoir comme modèle indépendamment de la contingence la plus stricte, ne perd pas au contraire sa capacité d’application et sa force critique. Qui plus est, on pourrait se demander si la lutte des classes, au sens strict ou sous une acception révisée, demeure encore aujourd’hui le mode le plus adapté au déploiement des forces dans cette bataille, au vu des exigences spécifiques liées aux urgences de notre temps et à leur spécificité phénoménique – de la menace climatique aux périls que subit la démocratie.

30Il n’en demeure pas moins certain qu’on a vu, à travers cet excursus dans l’univers benjaminien, apparaître plusieurs éléments de la critique contemporaine de l’état d’exception et de ses dérives partielles et normalisatrices. La question qui en découle est maintenant celle de savoir si le paradigme benjaminien peut être appliqué aujourd’hui, et en quoi il pourrait représenter un support analytique et pragmatique pour repenser et agir sur la crise.

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Bibliographie

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Blanqui, Auguste (2012) : L’Éternité par les astres, Bruxelles.

Härle, Clemens-Carl, Gouchet, Olivier (2018) : « ... dans une alliance avec le communisme ». Instantanés du politique, Cités, 74, Walter Benjamin politique, p. 65-76.

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Wizisla, Erdmut (2004) : Benjamin und Brecht : die Geschichte einer Freundschaft, Frankfurt am Main.

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Notes

1 « La tradition des opprimés nous enseigne que l’“état d’exception” dans lequel nous vivons est la règle. Il nous faut en venir à une conception de l’Histoire qui corresponde à cet état. Alors nous aurons devant les yeux notre tâche, qui est de faire advenir le véritable état d’exception : et notre position face au fascisme en sera renforcée d’autant. Ce n’est pas la moindre de ses chances que ses adversaires l’affrontent au nom du progrès comme norme historique. S’étonner de ce que les choses que nous vivons soient “encore” possibles au XXe siècle, n’a rien de philosophique. Ce n’est pas un étonnement qui se situe au commencement d’une connaissance, si ce n’est la connaissance que la représentation de l’histoire qui l’engendre n’est pas tenable », dans Benjamin, Walter (s. a. [2018]), Thèses « Sur le concept d’histoire » [en ligne], traduction Michael Löwy, consulté le 15/03/2024. URL : https://rosenoire.noblogs.org/sur-le-concept-dhistoire/#_ftnref6.

2 « manquent : VIII ce qui est possible au 20e siècle / XI concept marxiste vulgaire du travail / XIII critique du progrès / XIV mode et révolution / XVI historicisme comme fornication / XVIII société sans classes comme tâche infinie », notre trad.

3 « Les communautés populaires d’Europe centrale vivent comme des habitants d’une ville encerclée, à court de nourriture et de poudre, et dont le sauvetage est humainement peu probable », notre trad.

4 « La croyance au progrès, à une perfectibilité infinie – une tâche infinie de la morale – et la représentation de l’éternel retour sont complémentaires. Ce sont les antinomies indissolubles à partir desquelles il faut développer le concept dialectique de temps historique. Par rapport à ce dernier, la représentation de l’éternel retour apparaît comme le “rationalisme plat” que la croyance au progrès a la réputation d’être, et la croyance au progrès semble autant relever de la pensée mythique que la représentation de l’éternel retour », Benjamin, Walter (1989) : Paris, capitale du XIXe siècle : le livre des passages, traduction Jean Lacoste, Paris, D 10a, 5.

5 « Vous remarquerez très vite combien le livre vous doit dans sa présentation de la doctrine de la souveraineté au XVIIe siècle », notre trad.

6 « l’incapacité de décider du tyran », Walter Benjamin, cité dans Härle, Clemens-Carl, Gouchet, Olivier (2018) : « ... dans une alliance avec le communisme ». Instantanés du politique, Cités, 74, Walter Benjamin politique, p. 65-76, p. 72.

7 « caractère finalement indécidable de tous les problèmes de droit », dans Benjamin, Walter (2000) : Œuvres, Tome 1, Paris, p. 233.

8 « la crise actuelle dans tous les domaines de l’idéologie », notre trad., cité de Wizisla, Erdmut (2004) : Benjamin und Brecht: die Geschichte einer Freundschaft, Frankfurt am Main, p. 302. Wizisla reporte les images des documents présents dans Archiv der Akademie der Künste, Walter Benjamin Archiv, Ts 2470.

9 « se chevauchent comme les crêtes des vagues », notre trad.

10 « état d’exception de l’âme » qui « autorise la domination des affects », notre trad.

11 « C’est là que le positivisme échoue. Dans le développement de la technique, il n’a pu voir que les progrès des sciences de la nature, non les régressions de la société », dans Benjamin, Walter (2000) : Œuvres, Tome 3, Paris, p. 184.

12 « Aporie fondamentale : “L’histoire des opprimés est un discontinuum.” – “La tâche de l’histoire consiste à s’emparer de la tradition des opprimés », Benjamin, Walter (1991) : Écrits français, Paris, p. 450.

13 « Les formes d'État démocratiques, les idées libérales de la phase ascendante du développement de la production marchande capitaliste ont été partout déstabilisées. Les “états d’urgence” et les “états d’exception” sont devenus la règle, les guerres et les guerres civiles la forme d’existence “normale” de l’ordre de vie contemporain », notre trad., cf. Korsch, Karl (1976) : Karl Marx, Paris, p. 106.

14 « si l’abolition de la bourgeoisie n’est pas réalisée avant un moment presque prévisible du développement économique et technique (l’inflation et la guerre du gaz le signalent), tout est perdu. Avant que l’étincelle n’atteigne la dynamite, la mèche enflammée doit être coupée. L’intervention, le danger et le rythme du politicien sont techniques – pas chevaleresques », notre trad.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Anna Migliorini, « De l’exception-comme-règle au véritable état d’exception. Walter Benjamin, penseur contemporain de l’exception »Trajectoires [En ligne], 17 | 2024, mis en ligne le 27 mars 2024, consulté le 30 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/trajectoires/9970 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/trajectoires.9970

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Auteur

Anna Migliorini

Docteure en philosophie, Université de Florence

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