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Urgence et nihilisme : l’émergence du punk hardcore américain

Thèse de doctorat en musicologie, soutenue le 10 juin 2022 à l’université Gustave Eiffel, sous la direction de Martin Laliberté
Sangheon Lee

Texte intégral

1Partant de l’hypothèse que l’essor de la musique dite punk hardcore, aux États-Unis à la fin des années 1970 et au début des années 1980, n’était pas seulement le résultat d’une sous- culture de jeunes, mais était, bien plus profondément, liée à un certain contexte et à la situation psycho-sociale où se trouvait toute la société américaine d’alors, nous recherchons quelle est la nature du lien entre les modalités proprement musicales de cette expression et la situation où elle s’exprimait, en nous appuyant sur deux notions : « urgence » et « nihilisme ».

2Tout d’abord, la notion d’« urgence ». Le mot est défini par les dictionnaires comme « sentiment ou croyance que quelque chose est à traiter immédiatement ». On rencontre en effet ce mot très fréquemment dans ce que disent les musiciens ou les fans du punk hardcore américain du début des années 1980, qui l’utilisent pour se plaindre du conformisme et de la complaisance régnant dans la vie de la middle class des banlieues, où ces derniers s’étaient développés sous l’effet de la désillusion qui avait fait suite à la tourmente des années soixante. D’autre part, nous recourons à la notion de « nihilisme ». En effet, si ce qui stimulait foncièrement la naissance du mouvement punk résidait bien dans une désillusion profonde, celle-ci était aussitôt suivie dans ce mouvement du punk hardcore de la négation radicale de toute ambition artistique elle-même. Nous cherchons à comprendre la conscience nihiliste d’abord à partir des nihilistes russes du XIXe siècle, plus précisément tels que ceux décrits par les écrivains russes Tourgueniev et Dostoïevski, puis en nous appuyant sur l’analyse du nihilisme faite par Nietzsche, que nous éclairerons par les commentaires de certains philosophes des XXe et XXIe siècles, notamment Deleuze, Vattimo et Critchley. Enfin nous nous appuyons sur les commentaires des historiens du punk hardcore qui ont tenté d’en dégager la pensée, dont entre autres Marcus et Savage.

3Si le punk hardcore a fait l’objet d’une attention croissante au cours des vingt dernières années, les musicologues, eux qui ont pourtant développé d’année en année des instruments analytiques pour le traitement de la musique pop/rock, n’ont encore guère rendu justice à cette musique. Prenant acte de cette lacune et s’appuyant sur ces outils analytiques, notre étude vise d’abord à une mise au point quant à la musique du phénomène punk hardcore, et ceci dans la perspective de décrypter la dimension sociale de cette musique elle-même, à partir d’une analyse scrupuleuse de ses « matériaux musicaux », historiquement pré-établis, au sens adornien du terme : la figure rythmique 3-3-2, le jeu de doubles cordes, le power chord, la forme appel- réponse, l’alternance couplet-refrain et la forme horizontale, le palm mute et même la composition du groupe.

4Ces matériaux subissent une évolution constante qui varie selon leur usage dans telle composition musicale particulière et selon la signification qu’ils prennent par rapport à la situation socio-culturelle dans laquelle ils s’inscrivent. Il s’agit d’une évolution de ce que nous nommons chansons rock courtes et rapides emmenées par la guitare : du rock and roll de Chuck Berry des années 1950, sans oublier l’influence cruciale antérieure des enregistrements de Carl Hogan et de T. Bone Walker des années 1940, jusqu’au punk hardcore de la fin des années 1970 et du début des années 1980, en passant par Louie Louie (1957) de Richard Berry, puis par ses reprises marquantes dans les années 1960 par les garage bands du Nord-Ouest des États-Unis, avec la dialectique qu’elles entretiennent avec certaines chansons contemporaines britanniques des Kinks et des Who ; puis par Paranoid (1970) et Communication Breakddown (1969) de deux pionniers du metal, Black Sabbath et Led Zeppelin, avec l’accumulation verticale qui leur succède si caractéristique de la guitare « punk » des Ramones et des Sex Pistols. Faisant encore partie de ce type de chansons de la fin de années 1970 – début des années 1980 mais constituant aussi un point de départ pour ce qui lui succédera sous le nom de punk hardcore, Nervous Breakdown (1979), de Black Flag peut être considéré comme une radicalisation de ce type de chanson.

5L’urgence dans le punk hardcore ne repose pas seulement sur l’uniformisation des accents ou l’augmentation de la vitesse, comme précédemment dans le rock, mais aussi sur une accélération subtile, sur une précipitation spontanée qui caractérise la musique punk hardcore. Le phénomène d’accumulation verticale qui caractérisait le punk rock a été radicalisé par le punk hardcore comme « sloganisation », contraste, raccourcissement, parfois décalage temporel et temporaire. De plus, si jamais une « création nihiliste » est encore possible dans la négation radicale de toute ambition, on n’en peut guère trouver meilleur exemple que dans le punk hardcore : on y trouve souvent cette « conscience nihiliste » qui se présente sous forme horizontale dans la chanson, comme si toute sophistication « artistique » et « positive » était ainsi ironiquement déniée.

6Dans le punk hardcore, la création nihiliste et son urgence ne concernent pas seulement le processus qui pousse les musiciens vers l’acte de créer : c’est la musique elle-même qui incarne ce nihilisme et son urgence, au sein même de sa propre structure formelle. La collaboration dialectique des deux notions d’urgence et de nihilisme relie, comme un lien médiateur, musique et situation sociale.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sangheon Lee, « Urgence et nihilisme : l’émergence du punk hardcore américain »Trajectoires [En ligne], 16 | 2023, mis en ligne le 13 mars 2023, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/trajectoires/9755 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/trajectoires.9755

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