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Perspectives

Le temps de la mode dans l’œuvre de Walter Benjamin

Tu-Vi Truong

Résumés

Cet article s’interroge sur le statut de la temporalité de la mode dans « Paris capitale du xixe siècle » de Walter Benjamin. Il nous semble que Benjamin perçoit la temporalité de la mode non seulement comme le résultat de processus économiques et sociaux, mais aussi comme l’expression d’une transformation de la manière de vivre le temps et l’histoire. Cet article propose ainsi de dépasser la vision de la mode comme un objet d’étude parmi tant d’autres dans l’œuvre de Benjamin pour plutôt concevoir cet objet d’étude comme le produit d’une certaine structure métaphysique de l’expérience du temps, déployée dans un contexte historique où se délitent les formes du récit traditionnel, qui constitue un outil critique pour appréhender la modernité.

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Géographique :

Paris, Allemagne

Chronologique :

19e siècle, 20e siècle
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Texte intégral

1Une part importante de l’œuvre de Benjamin est restée inachevée à sa mort en septembre 1940. Les notes préparatoires de ses projets d’ouvrages sur Baudelaire et sur « Paris capitale du xixe siècle » correspondent pourtant à des travaux commencés en 1927 et constituent les jalons les plus importants de son œuvre posthume. Ces notes ont été rassemblées en 1982 sous le titre Das Passagen-Werk dans le tome V des Gesammelte Schriften, dirigé par Rolf Tiedemann, (Benjamin, 1982). On s’intéressera ici à la place de la mode et à l’interprétation benjaminienne du topos du tissu dans le Passagen-Werk.

  • 1 Dans son étude du Passagen-Werk intitulée Le Chiffonnier de Paris. Walter Benjamin et les fantasmag (...)
  • 2 Pour le Passagen-Werk, nous utilisons dans cet article la traduction française de Jean Lacoste. « C (...)
  • 3 Voir la note [B 4, 1].

2Dans la seconde moitié du 19e siècle, alors que se développent avec une nouvelle envergure l’industrie textile et la publicité et que sont inaugurés les grands magasins parisiens, les nouveautés vestimentaires affluent dans la capitale française. Analysant ce phénomène à l’aune des années 1930, Benjamin choisit d’en faire l’un de ses objets d’étude pour son analyse de la modernité. Ses notes et son travail de recension, qui reprennent des écrits de ses contemporains aussi bien que des articles et notices de magazines d’époque, explorent les liens que la mode entretient avec la sexualité, l’histoire sociale et les évènements politiques1. Cette étude le conduit à observer une temporalité particulière propre à la mode. Comme ses contemporains, Benjamin relève que la mode donne lieu à une manière de se rapporter au temps faisant prévaloir un schéma temporel de la rupture et du cycle. Il note que cette temporalité de la mode, à rebours d’une perception du temps comme une continuité progressive, est corrélée à une transformation qui a lieu dans la sphère de l’intime, dans la manière dont on éprouve du désir. Benjamin saisit donc le phénomène de mode comme une expérience subjective qui entremêle l’intime et la sphère publique. Dans les dernières notes de la liasse de l’étude sur la mode, il écrit : « Jede Generation erlebt die Moden der gerade verflossenen als das gründlichste Antiaphrodisiacum, das sich denken läßt. […] [B 9,1]2 » (Benjamin, 1982 : 130). Discutant de la proximité de la mode et de la sexualité, une thématique qu’il partage avec ses contemporains, Walter Benjamin remarque ainsi qu’au sein du phénomène de mode, un vêtement ou une coiffure peut aussi bien susciter une sensation de désir qu’une impression de dégout et que la détermination de cet effet implique un certain rapport à la temporalité. En effet, le phénomène de mode conduit à voir les modes des générations immédiatement antérieures comme quelque chose de repoussant, au contraire des tendances actuelles qui suscitent le désir. Dans la vision du temps que déploie la mode, ce qui est attirant est ainsi en rupture radicale avec ce qui le précède directement. La nature subversive de la mode s’accompagne donc d’une temporalité de la discontinuité dans la mesure où d’une mode à l’autre, selon la logique du désir, rien du passé proche ne semble devoir subsister. Or d’un autre côté, souligne Benjamin, l’observation d’une période historique plus longue montre que les nouvelles modes ne sont que les modes oubliées d’un passé plus lointain que l’on cite à nouveau. Citant l’essai d’histoire culturelle du journaliste Egon Friedell (Friedell, 1931), Benjamin constate que même les révolutions les plus radicales, comme la coupe à la garçonne, ne sont que l’« éternel retour du même »3 (Benjamin, 1982 : 120). Malgré sa promesse de nouveauté, la mode décrit en fait le mouvement cyclique d’un éternel retour. L’avènement de ce qu’on appelle nouveauté dans la mode serait finalement la reprise de pratiques corporelles que l’on accommode au goût du jour.

3Dans les notes du Passagen-Werk, la mode présente ainsi une structure temporelle ambivalente où s’opposent et se complètent une temporalité subjective — celle du sujet qui fait l’expérience de la sensation de neuf et qui voit l’évolution de la mode par la rupture — et une temporalité objective — celle du retour des mêmes modes, oubliées d’une génération à l’autre. L’enjeu de cet article consiste à mettre en avant le schéma temporel de la mode afin de comprendre comment l’analyse de la mode s’intègre à l’étude de la modernité du philosophe. En effet, dans les notes de Benjamin, la mode semble parfois mobilisée comme un objet d’étude historique valant pour lui-même, tandis qu’à d’autres moments de l’analyse, elle paraît appelée pour exhiber des structures sociologiques ou métaphysiques qui la dépassent. Cet article cherche donc à examiner comment la mode chez Benjamin tend à passer du statut d’objet historique à celui de l’objet « micrologique », permettant de penser la structure métaphysique d’un enchevêtrement des temporalités subjective et objective.

4Nous commencerons par montrer comment Benjamin décrit la temporalité particulière de la fin du 19e siècle à partir du contexte socio-économique de cette période. L’association entre la temporalité de la mode et les conditions socio-économiques dont elle serait la conséquence ne suffisant pas à expliquer les réflexions de Benjamin sur la mode, cet article démontrera comment la temporalité de la mode émane aussi d’une structure temporelle qui semble dépasser le cadre historique dans lequel elle s’intègre. Nous verrons ainsi que la temporalité de la mode dépend de la structure temporelle de la transmission de l’expérience que Benjamin aborde en particulier dans les essais « Der Erzähler » (Benjamin, 1977a) et « Über einige Motive bei Baudelaire » (Benjamin, 1974a). L’allusion au tissu qui est présent dans ces essais où s’ébauche une structure expérientielle du temps nous conduira à la fin de l’article à formuler l’hypothèse d’une temporalité benjaminienne sur le modèle du textile.

Temporalité de la mode et conditions historiques : la dimension sociale de la sensation du neuf

  • 4 Rudolf von Jehring (1818-1892) est un juriste prussien de l’école historique du droit fondée en 181 (...)
  • 5 Voir la note [B7 a, 2].
  • 6 Voir la note [B 6 ; B 6 a, 1].

5Le travail de recension qui a cours dans la section sur la mode du Passagen-Werk met en exergue une explication socio-économique du phénomène de mode qui s’appuie sur les publications de Georg Simmel et de Rudolf von Jehring4 (Berdet, 2015 : 138). En effet, Benjamin cible les moments d’argumentation de Simmel qui font prévaloir une interprétation sociologique de la mode. Citant l’une de ses études de la culture, Die Mode (Simmel, 1911), Benjamin rapporte la thèse selon laquelle le phénomène de mode serait en partie le résultat d’une stratégie de distinction par les classes supérieures et qu’on doit le rapporter à un processus d’intégration et d’exclusion à un groupe social, les classes inférieures cherchant à imiter les modes de classes supérieures et les classes supérieures abandonnant les modes qui ont été appropriées par les classes inférieures5 (Benjamin, 1982 : 127). On retrouve la même analyse de la mode comme processus social dans le passage que Benjamin cite de l’étude du juriste Rudolf von Jehring, Der Zweck im Recht6 (Benjamin, 1982, 125). Contestant qu’on puisse comprendre ce phénomène comme l’expression d’un motif individuel, Jehring identifie la mode à la barrière sans cesse renouvelée entre le monde distingué et la « région » moyenne de la société (Jehring, 1883 : 234). L’attention portée aux interprétations de Simmel et de Jehring dans la liasse sur la mode du Passagen-Werk rend compte d’une prise de conscience en ce qui concerne la méthode pour l’analyse de la mode : les modes constituent un phénomène historique dont on doit restituer les conditions socio-économiques d’émergence. En ce sens, pour Benjamin, la temporalité discontinue de la mode qui se renouvelle sans cesse en marquant un pas de rupture par rapport à la mode précédente serait donc aussi l’expression de la rupture qui est à l’œuvre dans la société depuis la fin du 19e siècle et qui divise la société, la maintenant en classes d’appartenance sociale.

  • 7 Voir la note [B 4 a, 1].

6Or, cette division de la société se double d’un rapport de domination qui détermine également la temporalité de la mode. À partir d’une remarque de Bertolt Brecht que Benjamin reprend de la fin d’un essai contemporain, Fünf Schwierigkeiten beim Schreiben der Wahrheit, où Brecht conclut que les puissants ont une vive aversion pour les grands changements et désireraient que tout reste en l’état aussi longtemps que possible (Brecht, 1935 : 32), Benjamin en arrive à formuler l’hypothèse que la mode pourrait agir comme une stratégie de camouflage7 (Benjamin, 1982 : 121). Les changements de mode pourraient dissimuler la permanence du monde politique par un changement de focale qui transpose le lieu de la révolution de la sphère politique à la sphère de la marchandise. Ainsi, en plus de constituer une frontière entre les classes sociales, la mode dissimulerait le conservatisme politique au profit des classes dominantes qui ont intérêt à conserver l’ordre politique. L’analyse de la mode comme camouflage de la permanence d’une structure sociale maintenant des rapports de domination contient donc une forte tension dialectique. En effet, identifiée comme une stratégie de camouflage, la mode dévoile le souci de conservatisme présent chez les classes dominantes. Or dans l’analyse de Benjamin, ce même souci de conservatisme s’exprime également de lui-même au travers les fluctuations de la mode, puisque ces dernières sont engendrées par les classes dominantes qui souhaitent par les changements de modes préserver une identité de pratiques vestimentaires et corporelles qui exclut les membres des classes inférieures. D’autre part, cette analyse qui présente la mode comme une stratégie politique qui vise à maintenir un état de fait a pour effet de révéler un troisième terme : le caractère spontané du désir de changement que la mode identifiée comme stratégie vient confiner à la sphère de la marchandise. En ce sens, l’explication sociologique mise en avant dans le travail de recension de Benjamin repose donc sur un postulat anthropologique : le caractère spontané du désir de nouveauté. L’interprétation sociologique de la mode débouche donc sur la nécessité d’interroger la nature de ce désir de nouveauté et d’étayer son postulat anthropologique.

Temporalité de la mode et structure de l’expérience historique : la sensation de neuf et l’attente métaphysique

  • 8 Voir la note [B 2, 1].

7La recension de Benjamin pointe la nécessité de compléter l’analyse sociologique de la mode par une réflexion sur la nature du désir de nouveauté. D’objet historique, la mode semble donc passer au statut de l’objet micrologique qui montre une structure métaphysique de la réalité. Le besoin de nouveauté, que l’analyse sociologique mobilise comme un présupposé anthropologique, intrigue en effet Benjamin qui semble l’identifier à une nécessité d’ordre métaphysique. Dans la liasse de notes sur la mode du Passagen-Werk, après avoir relevé un passage de « L’âge de l’affiche », essai dans lequel Maurice Talmeyr commente l’émergence des affiches publicitaires dans le contexte historique d’une accélération des temporalités (Talmeyr, 1901), Benjamin affirme de manière elliptique que l’« énigmatique besoin de sensation », qui trouve à se satisfaire provisoirement avec la mode, serait une « attitude profonde, affective, de l’homme face au cours du monde » dont seule la réflexion théologique pourrait en trouver la clé8 (Benjamin, 1982 : 114). Il propose ainsi une association surprenante entre le témoignage d’un besoin de sensation, manifeste dans les pratiques de consommation à la fin du 19e siècle, et la conception messianique de l’attente à laquelle il a été introduit par son ami Gershom Scholem. Cette imbrication du besoin de sensation du phénomène de mode à une portée historique ou messianique a pour conséquence d’établir la mode comme une manière de faire l’expérience du temps, par anticipation du cours des évènements historiques. On pourrait supposer que pour Benjamin, le sentiment d’attente qui soutient la fluctuation de la mode renvoie à l’attente d’un évènement historique (une révolution politique) ou théologique (l’arrivée d’un Messie) qui dépasse le cadre historique du phénomène de mode et se trouve révélé par la mode à la fin du 19e siècle. On peut en effet constater dans son analyse la présence d’un horizon historico-théologique propre à la mode lorsqu’il établit une analogie entre la mode et la réminiscence proustienne :

  • 9 « Nous devons faire l’expérience, sous forme de courant, de mode, de tendance (vers la fin du xixe (...)

Was Proust am Phänomen des Eingedenkens als Individuum erlebte, das haben wir - wenn man so will als Strafe für die Trägheit, die uns hinderte, es auf uns zu nehmen als „Strömung“, „Mode“, „Richtung“ (aufs 19te Jahrhundert) zu erfahren. (O °, 50)9 (Benjamin, 1982 : 1050)­

8Benjamin suggère dans cette analogie que la mode donne à voir une répétition du passé à l’échelle collective de la même manière que l’individu qui fait l’expérience du souvenir involontaire serait frappé par une ressemblance entre le présent et le passé lui révélant la teneur de son expérience individuelle. L’expérience temporelle de la mode serait alors celle par laquelle nous serait révélée la teneur de l’expérience collective. On pourrait interpréter cette teneur comme ce qui constitue l’essence de la collectivité et de la société, par analogie à ce que révèle momentanément le souvenir involontaire chez Proust, l’essence de l’individualité d’un être. En comparant la mode à la réminiscence proustienne, Benjamin fait donc dépendre la dimension cyclique de la temporalité de la mode à la structure du temps au travers de laquelle une essence serait révélée au gré d’une répétition. Mais Benjamin remarque cependant que la réminiscence individuelle comme la mode advient à une période historique particulière. Dans l’essai « Über einige Motive bei Baudelaire », l’expérience de la réminiscence est définie comme une manière de vivre le temps qui est propre à un contexte historique où l’on constate la dégradation des liens du collectif :

  • 10 « Selon Proust, c’est pur hasard si l’individu reçoit une image de lui-même, s’il peut se rendre ma (...)

Es ist nach Proust dem Zufall anheimgegeben, ob der einzelne von sich selbst ein Bild bekommt, ob er sich seiner Erfahrung bemächtigen kann. In dieser Sache vom Zufall abzuhängen, hat keineswegs etwas Selbstverständliches. Diesen ausweglos privaten Charakter haben die inneren Anliegen des Menschen nicht von Natur. Sie erhalten ihn erst, nachdem sich für die äußeren die Chance vermindert hat, seiner Erfahrung assimiliert zu werden.10 (Benjamin, 1974a : 610)

9Benjamin s’oppose à une conception proustienne du souvenir involontaire qui ferait reposer son surgissement sur le simple hasard. Selon lui, le phénomène du souvenir involontaire dépend du contexte historique d’une privatisation de la vie quotidienne. La disparition des fêtes et des rituels saisonniers et la perte de l’art du récit raconté et transmis de bouche à oreille, de génération en génération, ont contribué à fragiliser la dimension collective de la vie par laquelle les évènements objectifs du cours de l’histoire collective s’intégraient à l’expérience subjective de chaque membre de la communauté. Cette « conjonction au sein de la mémoire entre des contenus du passé individuel et des contenus du passé collectif » (Perret, 2007 : 94) se constitue à partir des habitudes collectives de la vie en communauté qui permettent la transmission de l’expérience historique du passé de génération en génération, ce qui donne à l’expérience subjective de l’histoire un caractère continu, le passé lointain s’intégrant progressivement au présent. L’évolution des modes de production et des structures de travail a pour conséquence de dissocier l’expérience subjective de ses liens communautaires, ceux du travail et des récits transmis de génération en génération qui permettaient une survivance du passé dans le présent (Berdet, 2014 : 144). L’expérience individuelle du souvenir involontaire proustien adviendrait donc comme une conséquence de cette dégradation de l’expérience collective (Erfahrung). Les épisodes de souvenirs involontaires feraient émerger de manière soudaine le passé dans le présent précisément parce que l’expérience subjective n’est pas parvenue à intégrer les éléments objectifs de l’histoire collective dans sa trame par le processus continu que constituait l’ensemble d’habitudes et de rites qui caractérisait la vie traditionnelle.

  • 11 Voir la note [B 9a, 1].

10En raison de l’analogie de la mode et de la réminiscence proustienne, on pourrait donc supposer que pour Benjamin, la temporalité de la mode résulterait aussi de la tendance d’un effritement des structures traditionnelles de la vie collective. Dans les notes de son étude, il identifie d’ailleurs la mode à un médicament11 (Benjamin, 1982 : 131). La mode serait une manière de vivre le temps sous contrainte métaphysique et historique. Elle adviendrait de manière thérapeutique en réponse à l’absence de structures collectives qui protègent l’intégration subjective de l’expérience du collectif, dans la mesure où il demeurerait une nécessité d’ordre métaphysique à ce que soit maintenue une certaine forme de continuité entre le passé et le présent. Dans l’analyse de Benjamin, la temporalité discontinue de la mode serait alors déterminée par la structure de l’expérience subjective qui trouve dans la mode une manière de s’adapter à un contexte historique. Benjamin établit donc la mode comme l’une des voies de communication entre le passé et le présent, à un moment de l’histoire où sont affaiblis les relais traditionnels qui intègrent les évènements objectifs de l’histoire à l’expérience subjective. Mais la forme de transmission que constitue la mode présente pour spécificité, note-t-il, de n’être « que le témoin du grand monde » puisque le phénomène de mode, s’il intègre les classes supérieures et les classes moyennes, ne concerne pas l’ensemble de la société, s’agissant d’un phénomène de consommation qui requiert un certain niveau de richesse (Benjamin, 1982 : 121).

  • 12 Voir la note [B 7, 2].
  • 13 Voir la note [B 7a, 2].

11D’autre part, en tant que forme de transmission du passé, la mode réarticule le rapport entre l’intime et le public ainsi que l’opposition entre le singulier et le collectif jusqu’à en rendre les limites poreuses. Benjamin relève par exemple la surprenante mode des tics, consistant à adopter certains mouvements de visage ou certaines postures. La mode de certains tics rend difficile la distinction entre ce qui est propre à un individu et ce qui relève d’une mode collective12 (Benjamin, 1982 : 126). La mode en général comme forme de transmission collective tend en effet à devoir être incorporée par les individus qui revendiquent cependant leur singularité par leur manière de présenter leurs corps, de sorte que l’opposition conceptuelle entre le singulier et le collectif se trouve remise en cause par ce phénomène. Rappelant la fonction érotique de la mode et son rôle dans l’émergence de nouvelles tendances13 (Benjamin, 1982 : 128), l’analyse de Benjamin identifie aussi un renversement des termes de l’opposition entre l’intime et le public. La mode, remarque-t-il, évolue aussi selon ce qui à un certain moment de l’histoire constitue un stimulant érotique. En ce sens, le phénomène de mode, plutôt qu’il ne les oppose, conjoint le caractère intime du désir sexuel et la dimension publique de la mode, de sorte à renverser leur rapport d’opposition. L’étude du phénomène de mode permet donc à Benjamin de penser un enchevêtrement des oppositions entre le collectif et le singulier, le public et le privé.

Temporalité du tissu et de l’enchevêtrement : une métaphysique du tissu

  • 14 Le parallèle entre le tissu et les texte constitue un topos depuis l’Odyssée de Homère, avec l’imag (...)

12Dans l’étude de Benjamin, la temporalité de la mode emprunte sa forme à la structure de l’expérience subjective fragilisée par la fin des liens de transmission traditionnels. L’identification de la mode à un processus d’intégration du passé au présent conduit Benjamin à penser la forme de l’enchevêtrement. La mode lui permet en effet d’observer un enchevêtrement des temporalités et un enchevêtrement au sein de l’expérience moderne de ses dimensions collective et singulière, publique et privée. Mais loin de s’en tenir à une observation, il semblerait que Benjamin établisse la mode comme un modèle lui permettant penser la forme de l’expérience moderne. En effet, dans les essais « Der Erzähler » (Benjamin, 1977a) et « Fuchs, der Sammler und der Historiker » (Benjamin, 1977b), force est de constater que Benjamin se réfère presque systématiquement à l’image du tissu pour définir la structure de l’expérience subjective du temps. Comment l’analyse de la mode permet-elle d’interpréter la reprise du topos littéraire du tissu14 que Benjamin propose dans les essais « Der Erzähler » et « Fuchs, der Sammler und der Historiker »?

13Dans l’essai « Der Erzähler », Benjamin compare l’art du récit à celui du tissage. Il relève que l’art du récit, comme la mode, est l’art de la reprise, et il précise que cet art du récit cesse lorsque l’on ne retient plus les histoires en les écoutant, ce qui nous empêche de pouvoir les raconter à notre tour (Benjamin, 1977a : 446). Benjamin décrit alors la situation historique de l’art du récit à l’ère de la modernité, soulignant qu’il s’agit d’une époque précaire pour le récit traditionnel :

  • 15 « Voilà donc comment est fabriqué le filet qui retient le don de raconter les histoires. Voilà comm (...)

So also ist das Netz beschaffen, in das die Gabe zu erzählen gebettet ist. So löst es sich heutzutage an allen Enden, nachdem es vor Jahrtausenden im Umkreis der ältesten Handwerksformen geknüpft worden ist.15 (Benjamin, 1977a : 447)

14La condition du récit étant sa transmission, l’art du récit a un caractère fragile. Le filet de la transmissibilité de l’expérience, montre Benjamin, peut se défaire lorsque le récit n’est plus filé, lorsqu’il n’est plus l’objet d’une transmission de bouche-à-oreille. Au sein du processus d’enchevêtrement que donne à penser la mode, la comparaison du tissu invite donc à penser la vulnérabilité des formes de la transmissibilité de l’expérience du passé au présent et du collectif au singulier. En effet, si l’expérience trouve dans la mode une manière de se transmettre et d’enchevêtrer l’expérience subjective et l’expérience collective à un moment de l’histoire où sont fragilisées les conditions d’exercice de l’art du récit oral, il n’en demeure pas moins que le récit oral comme forme de transmission de l’expérience est susceptible de se perdre. Le récit oral qui se transmet, comme le tissu dont les mailles sont encore ouvertes, risque toujours d’être défait du fait même qu’il est toujours à poursuivre et qu’il n’est jamais donné comme un contenu achevé que l’on pourrait conserver comme tel puisqu’il est destiné à être raconté à nouveau. Mais bien que cet inachèvement du récit oral soit à l’origine de sa vulnérabilité comme forme de transmission, Benjamin conçoit aussi qu’il puisse constituer un pouvoir d’agentivité pour celui qui vit dans ce « tissu de représentations » : l’histoire du monde à partir de laquelle le sujet se rapporte au temps et à la collectivité serait certes, « toujours sur le point de se perdre », mais aussi « toujours en train de se donner naissance à elle-même » (Perret, 2007 : 106). Le topos du tissu permet donc d’apporter une précision quant à l’analogie de la mode comme processus d’enchevêtrement : la vulnérabilité du récit comme forme de transmission rappelle que la transmission est un processus que l’on doit concevoir comme étant en train de se faire, et non comme la donation d’un objet achevé. L’analogie du tissu que présente Benjamin dans l’essai « Der Erzähler » invite donc à insister sur la dimension processuelle de l’enchevêtrement des oppositions des termes, des oppositions entre le collectif et le singulier ou le passé et le présent.

  • 16 « C’est là la performance qui reste la tâche d’une science historique dont l’objet n’est pas un éch (...)
  • 17 A ce sujet, voir le commentaire de Jacques-Olivier Bégot dans son ouvrage intitulé Walter Benjamin  (...)

15Dans l’essai « Fuchs, der Sammler und der Historiker », la métaphore du tissu travaille de la même manière le caractère non figé de l’évènement historique et elle accorde une certaine agentivité à l’historien, présentant l’historiographie comme un processus. Benjamin y identifie l’objet de la science historique à un groupe dénombré de fils représentant la trame d’un passé dans le présent et il rappelle que ce tissu (l’évènement historique que nous rapporte l’histoire) est de part en part dialectique16 (Benjamin, 1977b : 479). Envisager l’objet historique comme une trame de fils permet de comprendre que le récit des évènements historiques rapportés par l’historiographie résulte d’un travail de montage et d’assemblage de faits dont la signification est à déterminer. Dans l’essai sur Fuchs, la métaphore textile a donc un statut épistémique : elle renvoie à la rupture épistémologique avec l’évolutionnisme socialiste orthodoxe. Pour Benjamin, c’est l’« entrelac » du passé, du présent et du futur qui donne sens au passé (Proust, 1994 : 38) et le constitue comme objet historique par rapport à un présent donné. La métaphore textile invitant donc à adopter une conception de l’histoire qui reste ouverte, Benjamin semble revendiquer la pratique d’une science historique qui accepte que l’interprétation des évènements du passé puisse encore être soumise à examen, par un travail de montage et de démontage des fils interprétatifs. Dans la septième des « Thèses sur le concept d’histoire », Benjamin écrit ainsi qu’il se donne pour tâche de brosser l’histoire à rebrousse-poil (Benjamin, 1974b : 697), s’inscrivant dans la tradition des opprimés17 : la tâche de l’histoire selon lui est de réveiller le sens du possible en renouvelant les aspirations au bonheur qui ont été formulées dans le passé et ont été oubliées, mais peuvent être réactualisées par une réécriture de l’histoire. La métaphore du tissu pour désigner le temps historique attribue au temps la qualité d’un ouvrage textile : l’histoire est une œuvre à reprendre continuellement.

16La comparaison entre la structure de l’expérience du temps et celle du tissu a pour effet de réconcilier le caractère duel de la temporalité de la mode. Comme temporalité de la reprise et de la répétition à l’infini, la temporalité de la mode semble elle aussi partager la forme textile de la structure du temps que Benjamin décrit dans ses essais « Der Erzähler » et « Fuchs, der Sammler und der Historiker ». Mais au travers de cette métaphore, on pourrait considérer que la répétition des modes n’est pas incompatible avec un certain degré de créativité. Car de la même manière que dans l’essai « Der Erzähler », Benjamin comparait le pouvoir de créativité du conteur, qui répète un récit qu’on lui a transmis, à la trace singulière des mains du potier, la mode qui reprend les anciennes tendances vestimentaires les réemploie en laissant sa marque et celle de son époque. En effet, la mode retisse presque littéralement les modes vestimentaires lorsqu’elle remet au goût du jour des tendances oubliées, en les modifiant pour les réintégrer au présent. Au sein de l’œuvre de Benjamin, la temporalité observée dans la mode semble donc jouer le rôle d’un objet d’étude, certes étudié pour lui-même et à partir de ses propres caractéristiques, mais qui permet par ailleurs de mettre en lumière la structure subjective de l’expérience du temps. Appréhendée par la métaphore du tissu, la temporalité de la mode permet de comprendre que le véritable besoin de nouveauté n’a pas le sens d’une recherche de l’inédit, mais qu’il vise le mouvement de reprise des promesses oubliées du passé parvenant à réactualiser ce passé.

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Bibliographie

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Benjamin, Walter (1977a) : Der Erzähler, in : Gesammelte Schriften, II, Francfort-sur-le-Main, pp. 438-465.

Benjamin, Walter (1977b) : Eduard Fuchs, der Sammler und der Historiker, in : Gesammelte Schriften, II, Francfort-sur-le-Main, pp. 465-505.

Benjamin, Walter (1982) : Das Passagen-Werk, in : Gesammelte Schriften, V, Francfort-sur-le-Main.

Benjamin, Walter (1989) : Paris, capitale du XIXe siècle. Le Livre des passages, traduit de l’allemand par Jean Lacoste d’après l’édition originale établie par Rolf Tiedemann, Paris.

Benjamin, Walter (2000a) : Eduard Fuchs, collectionneur et historien, traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac, in : Œuvres, III, Paris, pp. 170-226.

Benjamin, Walter (2000b) : Sur quelques thèmes baudelairiens, traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac, in : Œuvres, III, Paris, pp. 329-390.

Benjamin, Walter (2014) : Le Raconteur, traduit de l’allemand par Sibylle Müller, Strasbourg.

Bégot, Jacques-Olivier (2012) : Walter Benjamin : l’histoire désorientée, Paris.

Berdet, Marc (2014) : Walter Benjamin. La passion dialectique, Paris.

Berdet, Marc (2015) : Le Chiffonnier de Paris : Walter Benjamin et les fantasmagories, Paris.

Brecht, Bertolt (1935) : Fünf Schwierigkeiten beim Schreiben der Wahrheit, in : Unsere Zeit, VIII, 2-3 avril, Paris-Bâle-Prague, pp. 23-24.

Friedell, Egon (1931) : Kulturgeschichte der Neuzeit, III, Munich.

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Jehring, Rudolf von (1872) : Der Kampf ums Recht, Göttingen.

Jehring, Rudolf von (1883) : Der Zweck im Recht, II, Leipzig.

Perret, Catherine (1992) : Walter Benjamin sans destin, Paris.

Proust, Françoise (1994) : L’Histoire à contretemps : le temps historique chez Walter Benjamin, Paris.

Simmel, Georg (1911) : Die Mode, in : Philosophische Kultur, Leipzig, pp. 29-54.

Talmeyr, Maurice (1901) : La Cité du sang, Paris.

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Notes

1 Dans son étude du Passagen-Werk intitulée Le Chiffonnier de Paris. Walter Benjamin et les fantasmagories, Marc Berdet met en lumière les points d’analyse saillants des notes de Benjamin sur la mode (Berdet, 2015).

2 Pour le Passagen-Werk, nous utilisons dans cet article la traduction française de Jean Lacoste. « Chaque génération voit dans les modes de la génération immédiatement antérieure l’anaphrodisiaque le plus radical qui se puisse imaginer. […] [B 9, 1] » (Benjamin, 1989 : 104)

3 Voir la note [B 4, 1].

4 Rudolf von Jehring (1818-1892) est un juriste prussien de l’école historique du droit fondée en 1814-1815 par Friedrich Carl von Savigny. Jehring a proposé d’étudier le droit par une approche sociologique dont il approfondit les modalités dans son étude Der Zweck im Recht (Jehring, 1883), étude dont Walter Benjamin retient les analyses du phénomène de mode. Jehring est connu pour son ouvrage publié en 1872, Der Kampf ums Recht (Jehring, 1872) dans lequel il a défendu que la vie du droit était une lutte des peuples, des pouvoirs publics, des classes et des individus. Dans cet ouvrage, il élabore un triste constat : le droit, qui ne devrait avoir de sens qu’en tant qu’expression des conflits, représentant les efforts de l’humanité pour se dompter elle-même, n’a pourtant jamais vraiment essayé de résoudre les conflits de la société.

5 Voir la note [B7 a, 2].

6 Voir la note [B 6 ; B 6 a, 1].

7 Voir la note [B 4 a, 1].

8 Voir la note [B 2, 1].

9 « Nous devons faire l’expérience, sous forme de courant, de mode, de tendance (vers la fin du xixe siècle), de ce que Proust a vécu en tant qu’individu avec le phénomène de la remémoration, et cela, si l’on veut, en guise de punition pour l’indolence qui nous a empêchés d’assumer cette remémoration. (O °, 50) » (Benjamin, 1989 : 857)

10 « Selon Proust, c’est pur hasard si l’individu reçoit une image de lui-même, s’il peut se rendre maître de son expérience. Or le fait que nous dépendions du hasard en cette matière ne va nullement de soi. Les préoccupations intimes de l’homme ne possèdent point par nature ce caractère irrémédiablement privé. Elles ne l’acquièrent que dans la mesure où les chances diminuent de voir les évènements extérieurs s’assimiler à son expérience. » (Benjamin, 2000a : 334)

11 Voir la note [B 9a, 1].

12 Voir la note [B 7, 2].

13 Voir la note [B 7a, 2].

14 Le parallèle entre le tissu et les texte constitue un topos depuis l’Odyssée de Homère, avec l’image de Pénélope cousant et décousant chaque jour son ouvrage. Voir le chant XIX, v. 138 sq. (Homère, 1924 : 73-74)

15 « Voilà donc comment est fabriqué le filet qui retient le don de raconter les histoires. Voilà comment de nos jours il se défait par tous les bouts, après avoir été noué, il y a des millénaires, au milieu des plus anciennes formes d’artisanat. » (Benjamin, 2014 : 18)

16 « C’est là la performance qui reste la tâche d’une science historique dont l’objet n’est pas un écheveau de faits purs et simples, mais un groupe dénombré de fils représentant la trame d’un passé dans la texture du présent. (On aurait tort d’identifier cette trame au simple lien causal. Il est au contraire de part en part dialectique, et certains fils, qui ont pu être perdus des siècles durant, sont soudain repris sans éclat par le cours actuel de l’histoire.) » Walter Benjamin (Benjamin, 2000b : 190)

17 A ce sujet, voir le commentaire de Jacques-Olivier Bégot dans son ouvrage intitulé Walter Benjamin : l’histoire désorientée, pp. 223 et sq. (Bégot, 2012).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Tu-Vi Truong, « Le temps de la mode dans l’œuvre de Walter Benjamin »Trajectoires [En ligne], 16 | 2023, mis en ligne le 13 mars 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/trajectoires/9646 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/trajectoires.9646

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Auteur

Tu-Vi Truong

Diplômée du master Histoire de la philosophie, métaphysique et phénoménologie de Sorbonne-Université

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Droits d’auteur

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