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Echos
Postmémoire et post-exil

Vers un cosmopolitisme politique

Figurations du post-exil chez Olga Grjasnowa
Theresa Wagner

Résumés

Née en Azerbaïdjan, Olga Grjasnowa témoigne à travers des essais, articles et interviews d’un engagement politique sur le champ littéraire, et ce bien avant la parution de son premier roman. Immigrée en Allemagne à l’âge de onze ans et petite-fille d’une rescapée de la Shoah, l’auteure accorde une place primordiale à la condition exilique, laquelle sera conceptualisée dans le présent article sous le prisme du « post-exil ». En nous basant sur un corpus d’essais et d’articles parus entre 2014 et 2021 et partant des réflexions théoriques d’Alexis Nuselovici, nous nous interrogerons sur les multiples façons dont le post-exil peut prendre forme chez Grjasnowa pour enfin montrer en quoi elle conçoit par ses écrits une nouvelle compréhension de cette notion.

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Texte intégral

  • 1 L’auteure est ainsi présentée sur la quatrième de couverture de la traduction française de son prem (...)
  • 2 En fait preuve l’essai Ich gebe mir Mühe, Herr Koch! Integration und die neue globale Kultur (en fr (...)
  • 3 Suivant la théorie bourdieusienne du champ littéraire (cf. Bourdieu, 1992), l’objet littéraire peut (...)

1Originaire d’Azerbaïdjan, Olga Grjasnowa est désormais reconnue sur la scène littéraire allemande, avec quatre romans publiés dans des maisons d’édition de renommée et plusieurs prix littéraires. Si elle fut présentée en France comme la « nouvelle voix de l’avant-garde littéraire berlinoise »1, elle se distingue en effet par son engagement depuis le début de sa carrière littéraire. Outre des textes littéraires, elle publie des articles, essais et interviews engagés, et ce dès son entrée au Deutsches Literaturinstitut Leipzig2. Ruth Steinberg souligne que ses publications, contrairement à celles de l’auteur Saša Stanišić par exemple, ne sont pas des réflexions essentiellement poétiques, mais sont avant tout des commentaires critiques en rapport avec des débats et événements d’actualité (Steinberg, 2019 : 202). Grjasnowa est ainsi devenue une actrice engagée du champ littéraire avec une voix à la fois singulière et universelle3.

2Dans le présent article, nous analyserons dans quelle mesure la notion de post-exil s’inscrit dans l’engagement littéraire de l’auteure, en nous focalisant sur des essais et articles parus entre 2014 et 2021. En s’appuyant sur les réflexions théoriques d’Alexis Nuselovici, nous y montrerons les différentes figurations du post-exil. Son concept permet en effet d’appréhender des expériences et identités exiliques qui « aujourd’hui ne répondent pas aux critères connus » et qui « ne peuvent cerner les anciennes catégories de l’exil comme bannissement ou fuite » (Nuselovici, 2013 : 4). Dans un premier temps, il s’agira alors de montrer en quoi le post-exil véhicule une dimension transgénérationnelle et quelles en seront les manifestations dans les écrits de Grjasnowa. Nous montrerons ensuite en quoi le processus d’écriture de Grjasnowa et le choix de ses thèmes constituent le fondement de sa prise de conscience, pour enfin nous demander dans quelle mesure elle conçoit par ses écrits une nouvelle compréhension de la notion de post-exil.

L’exil en héritage

3À travers ses réflexions, Olga Grjasnowa rend compte des multiples façons dont le post-exil peut prendre forme. Sa trajectoire personnelle, évoquée à plusieurs reprises dans ses essais, en révèle une dimension transgénérationnelle qu’Alexis Nuselovici appelle « conscience post-exilique ». Selon Nuselovici, le post-exil résulte notamment d’un processus de transmission aux générations ultérieures. N’ayant pas directement vécu l’expérience de l’exil, les descendant.e.s en héritent pourtant la conscience (Nuselovici, 2013 : 10). Ces interprétations rejoignent le concept de postmemory, concept à l’origine des travaux de Marianne Hirsch sur l’héritage mémoriel de la Shoah, qui met l’accent sur la transmission du souvenir d’une expérience traumatique (cf. Hirsch, 2012).

  • 4 Il faut ici préciser qu’Olga Grjasnowa est mariée à Ayham Majid Agha, dramaturge et acteur de théât (...)

4Olga Grjasnowa est née en Azerbaïdjan d’une mère juive et d’un père d’origine russe. Sa grand-mère maternelle était originaire de Biélorussie qu’elle a dû fuir pour s’exiler en Azerbaïdjan, la majeure partie de sa famille ayant été assassinée par les nazis. Dans son essai Die Macht der Mehrsprachigkeit (en français : Le pouvoir du multilinguisme), Grjasnowa précise que des membres de sa famille de générations antérieures à celle de sa grand-mère avaient déjà dû fuir les pogroms antisémites au sein de l’Empire russe (Grjasnowa, 2021a : 7). En tissant cette chronologie des exils familiaux, le post-exil s’inscrit dans l’histoire de migration de l’auteure qui, en 1996 à l’âge de onze ans, vint s’installer avec sa famille en Allemagne. Dans ses essais, l’auteure revient sur les raisons de son immigration en Allemagne qui, présentée d’abord comme un manque d’alternative, se révèle ensuite être conditionnée par l’exil familial et la Shoah. En résulte une conscience post-exilique qui se manifeste lorsque Grjasnowa relate des situations de sa vie d’adulte, notamment en tant que mère d’une petite fille4. Ainsi, dans son essai Privilegien (en français : Privilèges), elle évoque ses interrogations lors d’un séjour à Istanbul dans le cadre d’une résidence d’écriture, alors qu’elle prenait le taxi avec sa fille. À un moment où elles se trouvent bloquées dans des embouteillages, des enfants syriens frappent à la vitre de la voiture pour demander de l’argent :

  • 5 « Qu’est-ce qui distingue ma fille d’eux [des enfants syriens] ? Ce n’est pas la langue maternelle, (...)

« Was unterscheidet meine Tochter von ihnen [den syrischen Kindern]? Es ist nicht die Muttersprache, es ist nicht die Herkunft, es ist noch nicht einmal die soziale Schicht oder die vage Möglichkeit, ich könnte eine bessere Mutter sein, denn ihre Mütter stehen am Straßenrand und beobachten besorgt ihre Kinder. Ihnen bleibt keine Wahl. Mir schon. Der einzige Unterschied zwischen meinem Kind und diesen Kindern ist der deutsche Pass. Ich bekam ihn, weil meine Familie von der Wehrmacht fast ausgerottet und die jüdische Zuwanderung in den 1990ern toleriert wurde. Der deutsche Pass – das sind einige Blätter Papier und ein roter Schutzumschlag » (Grjasnowa, 2019 : 132–133)5.

5En observant les enfants syriens, exilés en Turquie en raison de la guerre civile, Grjasnowa s’interroge sur sa propre condition et celle de sa fille. Si elle a pu obtenir un passeport allemand, c’est grâce à son histoire familiale. Et grâce au passeport allemand, sa fille, héritière d’un double post-exil du côté maternel et paternel, n’est pas touchée par la condition exilique dont souffrent tant d’autres enfants syriens. La dimension transgénérationnelle du post-exil se déploie ici dans toute son ampleur, et ce non seulement en ce qui concerne le passé familial de Grjasnowa. Il en résulte des retombées notables jusqu’à la quatrième génération.

6L’auteure poursuit ensuite ses réflexions autour des enjeux des passeports en soulignant que ce sont avant tout les titulaires de passeports de pays occidentaux qui craignent l’ouverture des frontières, alors que ce sont justement ces personnes qui peuvent voyager aussi librement qu’elles le souhaitent. Selon Grjasnowa, elles ne peuvent imaginer ce que signifie ne pas être éligible pour un visa ou subir des humiliations lors d’une demande de visa (Ibid. : 133). En dénonçant les inégalités dont elle est témoin et en dépassant ainsi son histoire personnelle, elle la fait résonner avec l’histoire universelle.

Post-exil et non-appartenance

7Une autre forme du post-exil manifeste chez Olga Grjasnowa provient de sa propre condition exilique. Bien qu’elle précise que ses parents n’ont pas été contraints de quitter l’Azerbaïdjan pour des raisons politiques, ce sont la guerre et la perspective d’un avenir meilleur pour leurs enfants qui les ont conduits à l’émigration. Si l’Allemagne n’a pas été une destination volontaire, « les cendres [étant] encore brûlantes », comme disait la mère de Grjasnowa, la famille n’a pas eu beaucoup de choix en tant que titulaires de passeports azéris (Grjasnowa, 2021b : 2). Alexis Nuselovici parle dans ce contexte du processus exilique associé à une crise, que ce soit en raison de l’instabilité économique ou de perturbations politiques. C’est lorsque sa gravité devient insupportable que le départ survient, de par la volonté du sujet ou l’imposition d’une contrainte (Nuselovici, 2013 : 13). Ce moment de crise, cette rupture, est en effet primordial pour une autre conception du post-exil que Nuselovici développe dans son article et qui n’est plus fondée sur une linéarité temporelle, le post-exil succédant à l’exil, tel que l’on a pu l’observer dans sa dimension transgénérationnelle. Il s’agit en revanche d’une concomitance du post-exil dans l’exil, autrement dit, d’une adéquation entre conscience de l’exil et condition exilique (Ibid. : 14). En s’appuyant sur une thèse de Shmuel Trigano dans son livre Le temps de l’exil, selon laquelle la passivité et la catatonie seraient propres au début de l’expérience exilique, Nuselovici pousse sa réflexion plus loin. Alors que Trigano affirme qu’il n’y a pas de conscience immédiate de l’exil puisque c’est l’exil qui révèle après coup, après le départ, que l’on habitait un lieu (Trigano, 2006 : 25), Nuselovici met l’accent sur la décision individuelle du sujet exilé : « On peut vivre une condition exilique sans en accepter la conscience ; à l’inverse, on peut nourrir une conscience de l’exil sans que la condition n’en soit attestée » (Nuselovici, 2013 : 13). C’est ensuite, au moment où le sujet décide que conscience et condition coïncident, qu’il passe dans le post-exil. Selon Nuselovici, ce moment de la décision peut advenir avant le départ effectif, pendant ou après.

8Grjasnowa témoigne de sa conscience de l’exil lorsqu’elle fait part de ses réflexions à travers ses essais et articles. L’écriture devient ainsi le moyen de l’agentivité dont il est question chez Nuselovici et correspond à la prise de décision a posteriori. N’employant jamais le terme d’« exil » pour son vécu, la condition exilique de Grjasnowa se manifeste pourtant par le choix des sujets qu’elle aborde dans ses œuvres. La condition exilique se traduit alors, selon notre hypothèse, par de multiples expériences de non-appartenance liées à l’exil. Elles touchent ainsi à plusieurs sphères de la vie de Grjasnowa que nous allons analyser ci-après.

  • 6 « Moi aussi, j’ai surtout gardé le silence les premières années dans mon nouveau pays. Je me sentai (...)
  • 7 « Comme beaucoup d’autres enfants d’immigrés, à l’époque, je ne souhaitais rien d’autre que d’être (...)

9Dans les essais et articles qui constituent notre corpus, l’auteure ne raconte pas le moment de son départ en exil. Les premières expériences d’exil qu’elle fait connaître à ses lectrices et lecteurs sont celles de l’arrivée en Allemagne et de l’apprentissage de la langue allemande. C’est à travers le changement de langue que la non-appartenance de Grjasnowa se manifeste alors pour la première fois. Selon les éditrices de l’ouvrage Sprache(n) im Exil (en français : Langue(s) en exil), c’est justement dans la pratique de la langue et la réflexion sur celle-ci que l’on constate souvent chez les personnes exilées une rupture existentielle. Elles mènent également à une incertitude quant à leur propre appartenance (Bischoff, Gabriel et Kirchmann, 2014 : 10). Chez Grjasnowa, cette rupture passe par le sentiment de ne pas pouvoir se faire entendre en public. Elle a ensuite comme conséquence de ne plus oser parler : « [A]uch ich [habe] die ersten Jahre im neuen Land überwiegend geschwiegen. Ich fühlte mich zu unsicher, Deutsch in der Öffentlichkeit zu sprechen » (Grjasnowa, 2021a : 22)6. Si elle réussit par la suite à acquérir des connaissances de la langue allemande, au détriment de l’anglais et du russe, sa langue première, elle se sent malgré tout toujours exclue par son accent : « Wie viele andere Einwandererkinder wünschte ich mir damals nichts sehnlicher, als genauso zu sein wie alle anderen : nicht aufzufallen, Annika oder Christine zu heißen, akzentfrei Deutsch zu sprechen. Ich wollte möglichst gewöhnlich sein, was auch immer das genau hieß » (Ibid. : 24, l’auteure souligne)7. Elle relate ensuite qu’un sentiment de honte en raison de son accent l’a accompagnée jusqu’à son entrée à l’université. Longtemps, elle n’a pas eu confiance en la langue allemande (Ibid. : 26). Ce sentiment de honte est notamment alimenté par diverses discriminations subies de la part de professeur.e.s. Le processus d’écriture, entamé lors de ses années de lycée, représente ainsi un moyen d’expression vital pour trouver sa place dans son nouveau pays.

  • 8 Pour une introduction à l’approche post-coloniale et à la recherche anglo-saxonne sur la Critical W (...)
  • 9 « Je suis blanche, dans la moyenne à tout point de vue, seul mon nom rappelle ma migration. Depuis (...)

10Dans ses essais, Grjasnowa aborde à plusieurs reprises les discriminations dont elle est victime. Dans The Ashes are still warm, elle met l’accent sur son inquiétude envers l’antisémitisme incessant en Allemagne. Elle dit ne pas avoir confiance en ce pays, au point de vouloir, à intervalles réguliers, le quitter et s’installer ailleurs avec sa famille (Ibid., 2021b : 2). Si son propre sentiment de non-appartenance atteint ici une dimension sans précédent, la particularité des réflexions de Grjasnowa réside en ceci qu’elle arrive à faire résonner son propre vécu avec des expériences universelles. Ainsi, elle adopte un regard post-colonial et anti-raciste quand elle s’interroge sur la situation actuelle en Allemagne8 : « [I]ch bin weiß, durchschnittlich in jeder Hinsicht, an meine Migration erinnert nur noch mein Name. Seit dem Sommer 2015 werde ich noch nicht einmal mehr gefragt, wo ich denn herkomme und wann ich wieder zurückzugehen gedenke » (Ibid., 2019 : 130)9. L’auteure constate que la perception de l’altérité par la société allemande a désormais changé et qu’une hiérarchisation des migrant.e.s se fait de plus en plus sentir : ainsi ne provoque-t-elle plus d’irritation avec son nom de sonorité russe, d’autres noms s’en chargent désormais d’autant plus. Aussi, la place de l’étrangère qu’elle a longuement occupée dans la sphère publique est maintenant attribuée à un autre groupe, appelé « les réfugiés » :

  • 10 « Selon l’opinion courante, ceux-ci ont des cheveux noirs et épais dont les coiffeurs.ses allemand. (...)

« Diese, so die geläufige Meinung, haben dickes schwarzes Haar, mit dem die deutschen Friseur_innen nicht zurechtkommen, dichtes schwarzes Barthaar, dichtes schwarzes Rückenhaar, Integrationsschwierigkeiten, sie belästigen Frauen, legen überdurchschnittlichen religiösen Eifer an den Tag, sind ungebildet, haben teure Handys und können sich im Schwimmbad nicht benehmen » (Ibid. : 130–131)10.

  • 11 « Mais au fait, qu’est-ce que l’intégration ? »
  • 12 « Cela est trop souvent en décalage avec la façon dont on est vu par le monde extérieur - surtout s (...)

11Cette différenciation discriminatoire entre les personnes migrantes selon leurs milieux culturels et leurs religions ne se manifeste pas seulement dans les discours mais fait également son entrée dans les institutions scolaires. Il y a des langues dites « problématiques » et des langues qui sont bien connotées : alors que des écoles privées bi-, voire trilingues voient de plus en plus le jour, les langues dites « problématiques » sont en revanche parlées par les migrants qui refusent l’intégration (Ibid. : 131). « Aber was ist das überhaupt, die Integration ? » (Ibid.)11, s’interroge ensuite l’auteure. En supposant qu’il y ait besoin d’intégrer les réfugiés qui arrivent en Allemagne, on part du principe qu’il y aurait également une homogénéité sociale. Grjasnowa s’oppose très fermement à ce principe en postulant que l’un des plus grands privilèges dans la vie est de décider soi-même ce que l’on voudrait être : « Dies steht allzu oft in der Diskrepanz zu dem, wie man von der Außenwelt gesehen wird – vor allem, wenn man nicht dem Prototyp der Mehrheitsgesellschaft entspricht » (Ibid. : 130)12.

  • 13 « En Allemagne, elle est toujours une littérature différente, qui n’en fait pas partie, qui n’est p (...)
  • 14 Voir notamment l’article Unterwegs im Text. Kritische Rückfragen zum Begriff Migrationsliteratur (e (...)
  • 15 « Dans l’histoire de son développement, le terme de littérature de migration suggère des images nég (...)
  • 16 « La littérature allemande est malheureusement toujours marquée par la conception unilatérale d’une (...)

12La non-appartenance s’articule également au sein même du champ littéraire et concerne l’œuvre littéraire de Grjasnowa. La critique littéraire ainsi que la recherche n’ont en effet cessé de catégoriser son œuvre et de lui accorder un statut propre pour des raisons biographiques. Si l’œuvre de Grjasnowa n’est pas la seule à avoir été classée sous le label Migrationsliteratur, l’auteure s’y oppose de façon plus véhémente que d’autres. Lorsqu’elle raconte des expériences d’exclusion, elle en vient à ce terme en le qualifiant de « douteux, raciste et paternaliste » : « In Deutschland ist sie stets eine Literatur, die anders ist, die nicht dazugehört, nicht biodeutsch ist » (Ibid. : 135)13. Même si des voix critiques se sont élevées il y a quelques années déjà au sein de la recherche14, son usage est encore très répandu, comme le montrent de nombreuses publications actuelles. Hamid Tafazoli insiste sur le caractère négatif du terme : « In seiner Entwicklungsgeschichte suggeriert der Begriff Migrationsliteratur negative Fremde-Bilder und mit diesen auch die Semantiken eines Kultur-Pessimismus » (Tafazoli, 2019 : 72)15. Grjasnowa en tire les conclusions suivantes : « Die deutsche Literatur ist leider nach wie vor von der einseitigen Vorstellung einer Nation geprägt und somit auch von der einseitigen Vorstellung davon, wer dieser Nation angehören darf. Den deutschen Pass zu haben reicht dafür jedenfalls nicht » (Grjasnowa, 2021a : 37)16.

  • 17 Il cite notamment deux institutions célèbres dans le milieu littéraire allemand : Le Deutsches Lite (...)
  • 18 « Kessler nous accorde avec condescendance une formation humaniste, mais pas à nos parents. Il ne l (...)

13Deux ans après la parution de son premier roman Der Russe ist einer, der Birken liebt, Grjasnowa prend position, en 2014, dans un débat de la critique littéraire, qui connaît alors une certaine notoriété sous le nom de Kessler-Debatte. Le débat est initié par l’auteur et critique littéraire Florian Kessler qui publie un article dans l’hebdomadaire DIE ZEIT dans lequel il critique le conformisme de la littérature contemporaine allemande. Celui-ci trouve sa source, selon lui, dans les cursus universitaires d’écriture littéraire17, et plus précisément dans le milieu social favorisé de ses diplômé.e.s. Kessler cite ensuite Grjasnowa, elle-même diplômée du Literaturinstitut Leipzig, qui serait en revanche un cas exceptionnel. Si Kessler critique un regard sur son œuvre trop limité à son expérience migratoire, il reproduit pourtant ce même regard lorsqu’il tisse un lien entre l’auteure et sa propre vision d’un renouvellement de la littérature allemande. Ceci passerait par des textes qui enrichiraient la littérature allemande avec des voix et expériences divergentes et favoriseraient sa re-politisation (Kessler, 2014). À la suite de cet article, Grjasnowa publie une réplique dans le journal DIE WELT, dans laquelle elle critique fortement les analogies présentées par Kessler : « Gönnerhaft gesteht Kessler uns humanistische Bildung zu, aber nicht unseren Eltern. Dass jemand gleichzeitig Migrant und Intellektueller sein könnte, kommt ihm nicht in den Sinn, was vielleicht auch schon einiges über sein Politik- und Kunstverständnis aussagt […] » (Grjasnowa, 2014b)18. Elle souligne ensuite que les injustices soulevées par Kessler sont des questions politiques, non des questions esthétiques, et surtout pas des questions qui peuvent être liées à la biographie d’un auteur. De nombreuses personnes faisant comprendre à Grjasnowa qu’elle parle allemand avec un accent, Grjasnowa insiste quelques années plus tard sur le fait qu’elle écrit bel et bien « sans accent ». La catégorisation et l’exotisation de son œuvre sont, selon elle, de simples prétextes car l’esthétique de son écriture ne correspond pas à ce que l’on peut appeler « écriture de migration » (Ibid., 2021a : 33–34).

Cosmopolitisme politique 

14Bien que subissant des discriminations au sein du champ littéraire et au-delà, Olga Grjasnowa ne s’en tient pas pour autant aux expériences négatives de non-appartenance qui façonnent sa condition exilique. Si Alexis Nuselovici avait défini le post-exil comme l’adéquation entre condition exilique et conscience de l’exil, chez Grjasnowa, un troisième élément s’ajoute à cette dualité. Celui-ci souligne, selon nous, le caractère d’agentivité déjà évoqué précédemment et qui se traduirait par le processus d’écriture de Grjasnowa. En effet, chez Nuselovici, c’est le sujet qui « décide » à un moment donné, soit avant le départ en exil, soit pendant ou encore après, que condition et conscience coïncident. De cette prise de conscience par l’écriture émane chez Grjasnowa ce que l’on pourrait appeler un cosmopolitisme politique qui va au-delà de la co-présence entre sa condition exilique et sa conscience de l’exil.

15En 2019, Grjasnowa publie son essai Privilegien dans l’anthologie Eure Heimat ist unser Albtraum (en français : Votre patrie est notre cauchemar). Le titre de cette anthologie, éditée par les journalistes et écrivaines Fatma Aydemir et Hengameh Yaghoobifarah, est programmatique pour son contenu critique envers la société allemande. Cette anthologie se définit comme un manifeste politique et antiraciste19. Elle est également une réaction à la formation du gouvernement de 2018 au cours duquel, sous le nouveau ministre de l’Intérieur Horst Seehofer, le ministère de l’Intérieur est nommé Bundesministerium des Innern, für Bau und Heimat. Pour la première fois, le terme si controversé de Heimat se trouve intégré dans l’appellation officielle d’un ministère, alors que, selon les deux écrivaines, il porte la connotation suivante :

  • 20 « En Allemagne, “Heimat” n’a jamais été un lieu réel, il a toujours décrit la nostalgie d’un certai (...)

« “Heimat” hat in Deutschland nie einen realen Ort, sondern schon immer die Sehnsucht nach einem bestimmten Ideal beschrieben : einer homogenen, christlichen weißen Gesellschaft, in der Männer das Sagen haben, Frauen sich vor allem ums Kinderkriegen kümmern und andere Lebensrealitäten schlicht nicht vorkommen » (Aydemir et Yaghoobifarah, 2019 : 9)20.

16Le deuxième essai de notre corpus The Ashes are still warm est également paru dans une anthologie qui se positionne très résolument contre les discriminations et les injustices. Looking for an Enemy. 8 Essays on Antisemitism (en français : À la recherche d’un ennemi. 8 essais sur l’antisémitisme) réunit ainsi des auteur.e.s d’horizons très divers pour dénoncer l’antisémitisme. Dans son essai, traduit de l’allemand à l’anglais par Katy Derbyshire, Grjasnowa récapitule les attaques antisémites depuis les années 1970 et dresse la liste des manifestations actuelles d’antisémitisme en Allemagne. Rien que par ces choix éditoriaux, Grjasnowa se positionne sur le champ littéraire en tant qu’auteure engagée. Elle prend position contre l’antisémitisme et le racisme et défend ainsi une société plus inclusive, multiculturelle et diverse. En publiant dans une anthologie anglaise qui réunit des textes d’auteur.e.s du monde entier, l’engagement littéraire de Grjasnowa dépasse également le champ littéraire allemand.

17Si le premier roman de l’auteure, Der Russe ist einer, der Birken liebt, a été salué par la critique pour son cosmopolitisme, le personnage principal Mascha étant caractérisé par des identités et appartenances multiples, son approche cosmopolite se retrouve également dans son dernier essai. Il s’agit ici en l’occurrence d’un manifeste politique qui s’interroge sur des questions de société à travers le rapport à la langue. Dans Die Macht der Mehrsprachigkeit, l’approche cosmopolite passe en effet par une vision multilingue de la société. Ainsi, en citant Ludwig Wittgenstein, Grjasnowa met l’accent sur le franchissement des frontières par le multilinguisme :

  • 21 « Chaque langue ouvre en outre des possibilités insoupçonnées et de nombreuses portes, souvent au m (...)

« Jede Sprache öffnet darüber hinaus ungeahnte Möglichkeiten und viele Türen – oft gerade dann, wenn man gar nicht damit rechnet. Sprachen ermöglichen uns, andere Menschen kennenzulernen, auf sie zuzugehen und sie im umfassendsten Sinne des Wortes zu verstehen. Dasselbe gilt für andere Kulturen und manchmal sogar für uns selbst. Mit jeder Sprache, die wir beherrschen, kommen wir besser in anderen Umgebungen, Situationen und Ländern zurecht – oder auch einfach nur mit den Nachbarn. Der Philosoph Ludwig Wittgenstein schrieb: Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt. Mit jeder weiteren Sprache überschreiten wir also diese Grenzen » (Grjasnowa, 2021a : 13, l’auteure souligne)21.

18Le multilinguisme permettrait donc de penser un monde humaniste sans frontières dans lequel les interactions entre humains deviendraient plus fluides et naturelles. Grâce à l’immigration, le multilinguisme au sein d’une société pourrait être pensé comme une manifestation du cosmopolitisme non pas à l’échelle globale mais locale. Martha Nussbaum rappelle au début de son ouvrage The Cosmopolitan Tradition : A Noble but Flawed Ideal (en français : La tradition cosmopolite : Un idéal noble mais défectueux) une des sources fondatrices de la pensée cosmopolite et de la dignité humaine : l’œuvre de Diogène Laërce. En postulant qu’il était citoyen du monde, Diogène refusait de se définir par un certain nombre de caractéristiques telles que l’origine, le statut, la classe et le sexe. Nussbaum souligne que Diogène insistait pour se définir par ce qu’il partageait avec tous les autres humains (Nussbaum, 2019 : 1). En employant le terme de citoyen, il suggérait la possibilité d’une politique, ou d’une approche morale de la politique, qui permette de se concentrer sur l’humanité que nous partageons plutôt que sur les caractéristiques qui nous divisent (Ibid. : 1–2). La particularité de l’approche de Nussbaum consiste en ceci qu’elle propose de surcroît une révision de la tradition du cosmopolitisme en introduisant la notion d’aide matérielle qu’elle juge indispensable au service de la dignité humaine (Nussbaum et Steinmetz-Jenkins, 2021 : 125). Elle élargit ainsi la pensée cosmopolite et y introduit les conditions matérielles pour pouvoir atteindre cet idéal humaniste. Cette aide matérielle servirait par conséquent à réduire les inégalités entre classes sociales (Ibid. : 127–128).

  • 22 En allemand, le terme bureaucratique est « nicht-deutsche Herkunftssprache », « ndH » en abrégé.
  • 23 « La pauvreté, “l’absence d’éducation” et “le fait de mal parler l’allemand” sont souvent associés (...)

19Pour Grjasnowa, la question du multilinguisme est également une question politique indissociable des conditions matérielles. Dans son essai, elle raconte ses expériences du quotidien avec ses enfants qui grandissent avec trois langues, le russe, l’arabe et l’allemand. Ses enfants étant considérés « de langue maternelle non-allemande »22, Grjasnowa estime que ceci est un diagnostic qui n’est pas anodin, au contraire, cette formulation (en allemand seulement une abréviation) est un jugement social : « Oft werden damit Armut, “Bildungsferne” und “Halbsprachigkeit” assoziiert, denn obwohl Deutschland sich seit Neuestem als “Einwanderungsland” versteht, wird dieses Selbstverständnis nicht auf die Herkunftssprache ausgedehnt » (Grjasnowa, 2021a : 40)23. Ainsi, la norme sociale du monolinguisme continue à prédominer en Allemagne et le refus du multilinguisme concerne avant tout les langues peu prestigieuses. Grjasnowa s’oppose à cela et s’interroge alors sur la mise en pratique de l’idéal cosmopolite, à savoir comment l’on pourrait s’organiser en tant que société pour ne pas penser le multilinguisme comme un déficit mais plutôt l’apprécier et l’encourager. En proposant ainsi une nouvelle conception de la société, le concept de post-exil acquiert une autre dimension. Grjasnowa s’approprie son propre multilinguisme lié à son expérience d’exil pour penser une société plus cosmopolite.

20À travers le prisme du post-exil et en partant des réflexions d’Alexis Nuselovici, nous avons pu identifier, dans les essais et articles de Grjasnowa, de nombreux aspects liés à l’exil et à l’engagement politique de l’auteure. La dimension transgénérationnelle du post-exil nous a permis de saisir la chronologie des exils de la famille d’Olga Grjasnowa et de comprendre ce que cela signifie pour sa vie de famille aujourd’hui. Le post-exil compris comme coïncidence entre condition exilique et conscience de l’exil, permet de faire apparaître de nombreuses manifestations de non-appartenance, tant dans les essais qu’à travers son positionnement sur le champ littéraire. Enfin, grâce à la nouvelle approche du cosmopolitisme de Martha Nussbaum, il est possible de mettre en lumière en quoi Grjasnowa conçoit à travers ses écrits une nouvelle compréhension du post-exil. En dénonçant sans relâche les discriminations et en défendant un multiculturalisme humaniste, Grjasnowa s’inscrit dans une génération d’auteur.e.s allemand.e.s qui font entendre leur voix par la littérature et qui contribuent à une vision plus inclusive et diverse de la société allemande.

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Bibliographie

Sources primaires

Agha, Ayham Majid, Olga Grjasnowa et Melanie von Bismarck (2020) : Zeit des Exils : Interview mit Olga Grjasnowa und Ayham Majid Agha, Körber-Stiftung [en ligne], consulté le 19.12.2021. URL : https://www.youtube.com/watch ?v =syxEPOCNFZI

Aydemir, Fatma et Hengameh Yaghoobifarah : Vorwort, in : Fatma Aydemir et Hengameh Yaghoobifarah (dir.), Eure Heimat ist unser Albtraum, Berlin, p. 9–12. (cf. aussi : https://www.eureheimatistunseralbtraum.de/)

Grjasnowa, Olga (2008) : Ich gebe mir Mühe, Herr Koch! Integration und die neue globale Kultur, Telepolis [en ligne], consulté le 11.12.2022. URL : https://www.heise.de/tp/features/Ich-gebe-mir-Muehe-Herr-Koch-3417019.html

Grjasnowa, Olga (2012) : Der Russe ist einer, der Birken liebt, Munich.

Grjasnowa, Olga (2014a) : Le Russe aime les bouleaux, trad. Pierre Deshusses, Paris.

Grjasnowa, Olga (2014b) : Deutschland, deine Dichter – bunter als behauptet, Die Welt online [en ligne], consulté le 11.12.2022. URL : https://www.welt.de/kultur/literarischewelt/article124655990/cDeutschland-deine-Dichter-bunter-als-behauptet.html

Grjasnowa, Olga (2019) : Privilegien, in : Fatma Aydemir et Hengameh Yaghoobifarah (dir.), Eure Heimat ist unser Albtraum, Berlin, p. 130–139.

Grjasnowa, Olga (2021a) : Die Macht der Mehrsprachigkeit. Über Herkunft und Vielfalt, Berlin.

Grjasnowa, Olga (2021b) : The Ashes are still warm, trad. Katy Derbyshire, in : Jo Glanville (dir.), Looking for an Enemy. 8 Essays on Antisemitism, Toronto, p. 1–13.

Kessler, Florian (2014) : Lassen Sie mich durch, ich bin Arztsohn !, Zeit online [en ligne], consulté le 11.12.2022, URL : https://www.zeit.de/2014/04/deutsche-gegenwartsliteratur-brav-konformistisch

Sources secondaires

Bischoff, Doerte, Christoph Gabriel et Esther Kilchmann (2014) : Einleitung, in : Bischoff, Doerte, Christoph Gabriel et Esther Kilchmann (dir.), Sprache(n) im Exil, München, p. 9–25.

Bourdieu, Pierre (1992) : Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris.

Hirsch, Marianne (2012) : The Generation of Postmemory: Writing and Visual Culture After the Holocaust, New York.

Jurt, Joseph (2004) : L’apport de la théorie du champ aux études littéraires, in : Louis Pinto, Gisèle Sapiro et Patrick Champagne (dir.), Pierre Bourdieu, sociologue, Paris, p. 255–277.

Lemme, Sebastian (2020) : Visualität und Zugehörigkeit. Deutsche Selbst- und Fremdbilder in der Berichterstattung über Migration, Flucht und Integration, Bielefeld.

Nuselovici (Nouss), Alexis (2013) : Exil et post-exil, FMSH-WP-2013-45 [en ligne], consulté le 09.01.2022. URL : https://wpfmsh.hypotheses.org/357

Nussbaum, Martha C. (2019) : The Cosmopolitan Tradition: A Noble but Flawed Ideal, Cambridge/London.

Nussbaum, Martha et Daniel Steinmetz-Jenkins (2021) : Les ambiguïtés du cosmopolitisme : entretien avec Martha Nussbaum, trad. Nina Tousch, Raisons politiques, 2.82, p. 125–139.

Schöll, Julia (2012) : Unterwegs im Text. Kritische Rückfragen zum Begriff Migrationsliteratur, Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und Sozialwissenschaften, 54.4, p. 539–547.

Steinberg, Ruth (2019) : Zugehörigkeit, Autorschaft und die Debatte um eine ‚Migrationsliteratur‘. Saša Stanišić und Olga Grjasnowa im literarischen Feld Deutschlands, in : Dagmar Freist, Sabine Kyora et Melanie Unseld (dir.), Transkulturelle Mehrfachzugehörigkeit als kulturhistorisches Phänomen. Räume – Materialitäten – Erinnerungen, Bielefeld, p. 181–205.

Tafazoli, Hamid (2019) : Narrative kultureller Transformationen. Zu interkulturellen Schreibweisen in der deutschsprachigen Literatur der Gegenwart, Bielefeld.

Trigano, Shmuel (2006) : Le temps de l’exil, Paris.

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Notes

1 L’auteure est ainsi présentée sur la quatrième de couverture de la traduction française de son premier roman Der Russe ist einer, der Birken liebt (en français : Le Russe aime les bouleaux, trad. Pierre Deshusses). Sauf mention contraire, toutes les traductions sont de notre fait.

2 En fait preuve l’essai Ich gebe mir Mühe, Herr Koch! Integration und die neue globale Kultur (en français : Je fais de mon mieux, Monsieur Koch ! L’intégration et la nouvelle culture mondiale) paru en 2008. Le Deutsches Literaturinstitut Leipzig est une école de formation d’écriture littéraire adossée à l’Université de Leipzig.

3 Suivant la théorie bourdieusienne du champ littéraire (cf. Bourdieu, 1992), l’objet littéraire peut être considéré comme fait social. Ainsi, la théorie du champ « prend en compte le processus historique de l’autonomisation des univers artistiques tout en considérant les relations et interactions entre les acteurs littéraires comme un phénomène éminemment social » (Jurt, 2004 : 268). C’est cette approche de la littérature qui structure nos réflexions.

4 Il faut ici préciser qu’Olga Grjasnowa est mariée à Ayham Majid Agha, dramaturge et acteur de théâtre d’origine syrienne. Il a fui la Syrie et s’est d’abord exilé au Liban. Lorsqu’il était en tournée en Allemagne, son visa pour le Liban a perdu sa validité, ce qui l’a contraint à rester en Allemagne et à y demander l’asile. Olga Grjasnowa et Ayham Majid Agha ont deux enfants qui grandissent en trois langues : l’allemand, l’arabe et le russe. Grjasnowa et Agha sont fréquemment invités à des tables rondes et discussions, par exemple dans le cadre de la série Zeit des Exils (en français : Le temps de l’exil) de la fondation Körber à Hambourg (cf. Agha, Grjasnowa et Von Bismarck, 2020).

Dans son essai The Ashes are still warm (en français : Les cendres sont encore brûlantes), Grjasnowa précise de surcroît que sa fille porte le nom de son arrière-grand-mère, rescapée de l’Holocauste (Grjasnowa, 2021b : 1).

5 « Qu’est-ce qui distingue ma fille d’eux [des enfants syriens] ? Ce n’est pas la langue maternelle, ce n’est pas l’origine, ce n’est pas même la classe sociale ou la vague possibilité que je puisse être une meilleure mère, car leurs mères sont au bord de la route et observent leurs enfants avec inquiétude. Elles n’ont pas le choix. Moi, si. La seule différence entre mon enfant et ces enfants est le passeport allemand. Je l’ai obtenu parce que presque toute ma famille a été exterminée par la Wehrmacht et que l’immigration juive était tolérée dans les années 1990. Le passeport allemand – ce sont quelques feuilles de papier et une jaquette rouge. »

6 « Moi aussi, j’ai surtout gardé le silence les premières années dans mon nouveau pays. Je me sentais trop peu sûre de moi pour parler allemand en public. » 

7 « Comme beaucoup d’autres enfants d’immigrés, à l’époque, je ne souhaitais rien d’autre que d’être comme tout le monde : ne pas me faire remarquer, m’appeler Annika ou Christine, parler allemand sans accent. Je voulais être la plus ordinaire possible, sans savoir ce que cela signifiait exactement. » 

8 Pour une introduction à l’approche post-coloniale et à la recherche anglo-saxonne sur la Critical Whiteness, voir l’ouvrage de Sebastian Lemme paru en 2020.

9 « Je suis blanche, dans la moyenne à tout point de vue, seul mon nom rappelle ma migration. Depuis l’été 2015, on ne me demande même plus d’où je viens, ni quand j’ai l’intention de repartir. »

10 « Selon l’opinion courante, ceux-ci ont des cheveux noirs et épais dont les coiffeurs.ses allemand.e.s ne savent pas quoi faire, une barbe noire et épaisse, des poils noirs et épais dans le dos, des difficultés d’intégration, ils harcèlent les femmes, font preuve d’un zèle religieux supérieur à la moyenne, ne sont pas éduqués, ont des téléphones portables coûteux et ne savent pas se comporter à la piscine. »

11 « Mais au fait, qu’est-ce que l’intégration ? »

12 « Cela est trop souvent en décalage avec la façon dont on est vu par le monde extérieur - surtout si l’on ne correspond pas au prototype de la société dominante. »

13 « En Allemagne, elle est toujours une littérature différente, qui n’en fait pas partie, qui n’est pas biologiquement allemande. »

14 Voir notamment l’article Unterwegs im Text. Kritische Rückfragen zum Begriff Migrationsliteratur (en français : En route dans le texte. Questions critiques sur la notion de littérature de migration) de Julia Schöll, paru en 2012.

15 « Dans l’histoire de son développement, le terme de littérature de migration suggère des images négatives de l’étranger et, avec elles, des sémantiques de pessimisme culturel. »

16 « La littérature allemande est malheureusement toujours marquée par la conception unilatérale d’une nation et donc par la conception unilatérale de qui peut en faire partie. Être titulaire du passeport allemand ne suffit pas en tout cas pour pouvoir y prétendre. »

17 Il cite notamment deux institutions célèbres dans le milieu littéraire allemand : Le Deutsches Literaturinstitut Leipzip et le cursus Literarisches Schreiben und Kulturjournalismus de l’Université de Hildesheim.

18 « Kessler nous accorde avec condescendance une formation humaniste, mais pas à nos parents. Il ne lui vient pas à l'esprit que quelqu’un puisse être à la fois un migrant et un intellectuel, ce qui en dit peut-être long sur sa conception de la politique et de l’art […]. »

19 Il existe également un site internet dédié à cette anthologie (cf. https://www.eureheimatistunseralbtraum.de/). S’y trouve l’information que tous les bénéfices de la version audio du livre seront versés à l’association KOP Berlin, une association de soutien en cas de violence policière raciste. L’on y trouve également des liens vers d’autres livres audios sur la pensée antiraciste et le genre.

20 « En Allemagne, “Heimat” n’a jamais été un lieu réel, il a toujours décrit la nostalgie d’un certain idéal : une société blanche homogène et chrétienne, dans laquelle les hommes mènent la danse, les femmes s’occupent surtout d’avoir des enfants et où il n’y a pas de place pour d’autres réalités. »

21 « Chaque langue ouvre en outre des possibilités insoupçonnées et de nombreuses portes, souvent au moment où l’on s’y attend le moins. Les langues nous permettent de connaître d’autres personnes, d’aller vers elles et de les comprendre dans le sens le plus large du terme. Il en va de même pour les autres cultures et parfois même pour nous-mêmes. Chaque langue que nous maîtrisons nous permet de mieux nous débrouiller dans d’autres environnements, situations et pays – ou tout simplement avec nos voisins. Le philosophe Ludwig Wittgenstein a écrit : “Les limites de ma langue signifient les limites de mon monde.” Avec chaque nouvelle langue, nous franchissons donc ces frontières. »

22 En allemand, le terme bureaucratique est « nicht-deutsche Herkunftssprache », « ndH » en abrégé.

23 « La pauvreté, “l’absence d’éducation” et “le fait de mal parler l’allemand” sont souvent associés à ce terme. En effet, bien que l’Allemagne se considère depuis peu comme un “pays d’immigration”, cela ne semble pas aussi évident pour les langues maternelles non-allemandes. »

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Pour citer cet article

Référence électronique

Theresa Wagner, « Vers un cosmopolitisme politique »Trajectoires [En ligne], 16 | 2023, mis en ligne le 13 mars 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/trajectoires/9024 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/trajectoires.9024

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Auteur

Theresa Wagner

Doctorante en études germaniques à Aix-Marseille Université et à l’Université de Tübingen, Lectrice d’allemand (DAAD) à l’École normale supérieure de Paris

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