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Echos

Extrait de traduction du roman Vor der Zunahme der Zeichen de S. Varatharajah (2016)

Marina Skalova

Texte intégral

1Dans un esprit de dialogue, ce numéro de Trajectoires s'ouvre sur un extrait de la traduction en français de Vor der Zunahme der Zeichen de Senthuran Varatharajah (2016, S. Fischer) par Marina Skalova. Il s'agit d'une traduction qui n'a pas encore trouvé d’éditeur en France et qui est donc accessible pour la première fois à un public francophone dans Trajectoires.

2Milieu du livre (p.122–139)

3Senthil Vasuthevan

403:44

5début juin, juste après mon retour de new york, j’ai passé une semaine à istanbul avec mon frère cadet. il était invité à un colloque où il présentait un chapitre de son doctorat sur le génocide tamoul et je l’ai accompagné. notre hostel était à beyoğlu, du côté européen de la ville, à l’ombre de la tour de galata. istanbul n’avait guère changé depuis ma dernière visite, il y avait deux ans de cela, du moins dans les quartiers où nous sommes passés, et pourtant ce n’était plus la même ville : une absence différente creusait les voix des enfants qui vendaient des mouchoirs sur la place taksim, un épuisement différent se lisait sur les visages de ceux qui patientaient sur les pavés de l’istiqlal caddesi, cette nuit-là, devant les portes fermées de l’ambassade suédoise. appuyée contre le mur blanc, une famille, cela doit avoir été une famille, les parents adossés, les têtes de deux enfants endormis dans le giron de celle que je supposais être la mère. à côté, un homme assis en tailleur, à gauche de son genou, son passeport syrien grand ouvert, comme un œil écarquillé; le soleil avait blanchi sa photo d’identité. il a posé son index sur le film plastique qui protégeait les pages, pour éviter qu’elles ne se referment. au début de ses études, mon frère avait pris un cours d’arabe. maintenant que nous étions face à eux, il n’arrivait plus à dire un seul mot. ne restait que le silence, le mutisme qui en découlait, c’est vers lui qu’ils retournaient. nous leur avons donné les bouteilles d’eau, les simit achetés à un marchand ambulant peu avant, et les lires qui étaient en notre possession.

6Senthil Vasuthevan

703:58

8en longeant la jetée qui délimite une partie du quartier de kadiköy, isolé par des blocs de roche, il a raconté, en passant, comme s’il ne faisait que rappeler une évidence, que pendant sa fuite, notre tante, une sœur ainée de ma mère, était restée bloquée plusieurs mois à istanbul, sans papiers. sur la photo que je t’ai montrée il y a deux jours, c’est la fille à gauche de l’enfant, celui qui appuie son bras droit sur la table. cela fait presque vingt ans qu’elle vit en allemagne, à vingt-deux kilomètres de chez nos parents; elle a fini par obtenir un permis de séjour illimité. elle possède un document de voyage pour apatrides, une sorte de substitut de passeport; son bleu et le rouge de nos passeports déterminent deux espaces distincts. eminönü et beyoglu s’étendaient devant nous, se déployaient, séparées par le bosphore et reliées par le pont de galata, son gris asphalte. au loin, on reconnaissait les minarets de sainte-sophie et la mosquée bleue sur la colline de fatih, les bateaux de pêcheurs translatés sur les rives asiatiques quelques heures auparavant, et les cargos posés sur la mer noire, petits et immobiles en apparence seulement, comme des figurines sur un échiquier; l’acier guère éblouissant. mon frère est monté sur l’un des blocs de pierre, là où la roche se fissurait, il a photographié le paysage avec son iphone. l’écran était presque noir à cause du contre-jour, il me l’a mis sous les yeux, mon visage s’y reflétait. sur un banc devant les brise-lames, un vieil homme assis vendait des ballons aux couleurs pastel, accrochés à des ficelles tendues entre deux bâtons en bois, fixés dans les interstices de la pierre. j’ignorais tout de ce contexte. j’ignorais que quelque chose, quelqu’un me liait à cette ville, avant même que je ne la connaisse. l’empreinte de certains lieux semble ne jamais se dissiper – pas même lorsqu’on les a quittés, avant d’y être entré.

9Valmira Surroi

1004:12

11Le lendemain de notre arrivée, mon père m’a réveillée. Nous avons pris un bus et pendant le voyage, il regardait par la fenêtre et il ne disait pas un mot. Je ne savais pas où nous allions. Axha Granit et mon père se connaissaient depuis le début de leurs études. Plus tard, il s’est fiancé à ma tante, une sœur ainée de ma mère, la dernière fois que nous étions allées au marché, ici, à Priština, elle portait une robe bleue avec des points blancs. Elle s’appelait Jehona, et la première fois que tu as écrit Jehova, j’ai lu son nom, une seule lettre les sépare, tu le sais, tu la connais. Côte à côte, nous avions regardé le poissonnier frapper la tête des bêtes avant de les éventrer d’un coup et d’en extraire leurs entrailles blanchâtres, que mangeaient les autres poissons.

12Valmira Surroi

1304:22

14A côté des avis de recherche, des roses en plastique étaient accrochées sur la clôture, elles étaient suspendues à l’aide de petits fils de fer, il y avait aussi des roses sèches. Mon père s’approchait de chaque image, de façon à se mettre face à chaque visage, et moi je me tenais derrière lui. Du temps avant notre départ, je m’en souviens à peine. Il ne me reste que des bribes. Je me rappelle des pupilles noires, braquées sur moi, et j’avais agrippé la main de ma tante et elle était chaude. Quand on m’avait mis un appareil dentaire, je n’avais pas pu bouger la bouche pendant deux jours et lors du rendez-vous avant le traitement, quand l’orthopédiste m’avait demandé quelle couleur je voulais pour les bagues, j’avais répondu rouge. Mes parents, je n’ai pu leur en parler que très tard. Ils ne disaient jamais rien quand ma sœur ou moi étions dans les parages, et dès que nous entrions dans une pièce, ils se taisaient d’un coup ou alors ils nous parlaient de l’école. Ça a mis du temps, avant qu’ils ne commencent à raconter. Ils ont commencé par raconter les murs érigés dans les salles de classes, la création de cours le matin et de cours l’après-midi pour séparer les élèves serbes des élèves albanais, ils ont raconté comment la langue serbe était devenue la seule que l’on était autorisé à parler et à apprendre dans les écoles et les écoles supérieures, et les policiers qui débarquaient entre les murs de la faculté d’art pour déchiqueter les tableaux avec leurs mains, ils débarquaient sans prévenir. Keshtu filloi, c’est ainsi que cela avait commencé, disaient-ils. Lorsque les étudiants et les professeurs albanais avaient dû quitter l’Université, ils avaient commencé à déplacer les cours dans des appartements privés. Axha Granit et mon père animaient des séminaires au domicile de leur directeur de recherche. Ils parlaient albanais, et leurs étudiants se faisaient de plus en plus rares.

15Valmira Surroi

1604:30

17Peut-être que l’un d’entre eux avait été accroché à la clôture ou punaisé sur l’arbre juste à côté, et peut-être que mon père ne l’avait pas reconnu. Les photos et les images imprimées depuis l’ordinateur étaient plastifiées ou glissées dans des pochettes transparentes, leurs noms et leurs dates de naissance et le lieu et le jour où on les avait vus pour la dernière fois inscrits au-dessous, je ne distinguais presque rien. Les intempéries avaient gondolé le papier et brouillé les visages et les écritures. Les couleurs avaient coulé les unes dans les autres et la chair était bleue et rouge et verte et violette, c’était tout ce qui restait, plus aucun visage n’était reconnaissable en tant que visage. Une bouche s’étirait par-dessus en diagonale, comme une déchirure qui coupait la tête en deux, mais elle continuait à ressembler à une bouche.

18Senthil Vasuthevan

1904:38

20au milieu des années cinquante, le parlement du sri lanka, à l’époque le pays s’appelait encore ceylon, a adopté l’official language act n° thirty three of nineteen fifty-six, appellé aussi le sinhala only act, qui a remplacé l’anglais, langue officielle depuis la colonisation britannique de mille-huit cent-quinze, par le cingalais. le tamoul est la langue maternelle d’un tiers de la population. jusqu’à aujourd’hui, la plupart des jugements sont prononcés en cingalais. jusqu’à aujourd’hui, l’armée sri-lankaise marque le paysage urbain de Jaffna.

21Valmira Surroi

2204:43

23Ismail disait qu’en Turquie, les trois lettres Q, X et W avaient été interdites après qu’Atatürk ait introduit l’écriture latine.

24Elles n’apparaissent plus dans l’alphabet turc, seulement dans l’alphabet kurde.

25Ce n’est qu’en kurde qu’elles sont passibles de punition.

26On les trouve sur tous les claviers d’ordinateur.

27Senthil Vasuthevan

2804:49

29quand le premier jour, tu as parlé des coupoles de la bibliothèque nationale, j’ai regardé les images que google me proposait, des images à côté et au-dessous d’autres images, éparpillées sur l’écran. elles me faisaient penser à celles qui trônaient sur le toit de la bibliothèque de jaffna, elles aussi, je ne les connais que par internet; nulle lumière terne ne descendrait sur tes mains depuis leurs sommets, pas même aujourd’hui après leur reconstruction; elles ne sont pas en verre. il y a trente-deux ans, avant qu’elle et les quatre-vingt-dix-sept-mille livres et manuscrits en feuilles de palmier qu’elle abritait n’aient été brûlés, c’était la plus grande bibliothèque d’asie. sur wikipedia, j’ai lu que cent mille livres albanais et l’intérieur des salles de lecture avaient été détruits, les livres que tes parents tenaient peut-être ouverts à côté de leurs notes, les chaises sur lesquelles ils avaient pu s’asseoir, le veinage du bois, qu’ils avaient peut-être parcouru de leurs doigts; tu le sais. mon père dit qu’au cours de ces deux jours pendant lesquels la bibliothèque a brûlé, les tamouls ont perdu leur langue et leur mémoire. plus personne ne pourrait se souvenir. et nous non plus, nous ne nous ne souvenons plus de rien.

30Senthil Vasuthevan

3105:00

32dans les albums photo de mes parents, chaque page, dont les images ont soigneusement été entourées et encadrées d’autres images puis assorties de précisions sur le lieu et la date, est couverte par un film plastique pour éviter qu’elle ne s’abîme lorsqu’on la touche. jusqu’il y a peu, je n’enlevais pas les bandes de scotch repliées, collées au verso, sous les bords, quatre en tout. sur l’une des photos, je l’ai sortie pendant une nuit où je n’appelais aucun nom et où personne n’avait épelé le mien, sur l’une de ces images sans film plastique, on voit mon frère, son dos, l’arrière de sa tête, sa colonne. il est assis sur la moto de mon père, les deux mains au volant et de ce côté-ci du mur, qui est coupé en deux par une ligne bordeaux, horizontale, de la largeur d’une main. la maison qui borde le mur appartenait à mes parents. notre père était déjà parti. dans le rétroviseur de droite, le gauche est coupé, deux femmes qui ne sont pas reconnaissables, mais suggérées, elles emplissent le champ de vision, debout l’une à côté de l’autre sur la véranda au loin; peut-être mon frère les a-t-il vues sous un autre angle, peut-être l’ont elle autorisé à les reconnaître; peut-être a-t-il vu leurs visages, leurs corps et les vêtements qu’elles portaient, et peut-être que ma tante, la sœur cadette de mon père, et ma mère, je devais déjà être dans son ventre, n’étaient que des ombres, sur cette photo que je ne possède plus depuis longtemps, elles le voyaient et leurs regards le jaugeaient, son dos et l’arrière de sa tête et sa colonne.

33Valmira Surroi

3405:08

35Quand, à l’école, j’ai entendu l’histoire de Lot et de sa femme pour la première fois, je me suis demandée pourquoi moi aussi, je n’avais pas été changée en statue de sel à l’époque.

36Mes parents disent que je n’ai pas parlé pendant deux mois.

37Moi aussi, je regardais en arrière.

38Valmira Surroi

3905:18

40Tu verras, sur mon mur, il y a une photo, je l’ai postée hier soir, dessus on voit deux ombres, sur un champ. Leurs jambes sont longues et elles s’étendent loin, loin au-delà du cœur de la photo que celui à gauche pourrait avoir prise, on dirait qu’il plie les bras, comme s’il tenait un appareil devant sa poitrine. Pendant leurs études, axha Granit et mon père faisaient partie d’un groupe d’étudiants qui collectaient des témoignages. Ils venaient des villages alentour, et ils se rassemblaient pour parler, rien ne devait se perdre, il fallait tout noter disait mon père, tout. Quand il m’a accompagnée à la gare il y a quelques jours, il m’a parlé d’une femme venue le voir pour lui conter l’histoire d’une petite fille qui avait levé les deux doigts, l’index et le majeur légèrement écartés, pour prendre la parole en classe. Son professeur y avait vu un signe de victoire. Mon père a levé sa main droite du volant, et a lui aussi écarté les deux doigts, pendant qu’il parlait d’elle tout en conduisant ; elle avait été arrêtée le jour même, dans sa salle de classe. Le soir, axha Granit et lui retrouvaient souvent des amis au Grand Hotel, et la fumée des cigarettes l’empêchait de reconnaître les visages des gens assis en face de lui, et le visage d’axha Granit non plus, il ne l’avait pas revu. C’est la seule photo que nous avons de lui. C’est la seule image que nous avons, et je ne suis pas capable de te dire laquelle des deux ombres est celle d’axha Granit, et laquelle est celle de mon père.

41Senthil Vasuthevan

4205:23

43les ombres aussi peuvent projeter des ombres.

44Senthil Vasuthevan

4505:41

46il y a deux ans, channel four, une chaîne de télévision britannique, avait diffusé un documentaire sur les deux dernières semaines de la guerre civile; les témoins qui prenaient la parole n’étaient pas reconnaissables, on ne distinguait que des silhouettes tremblées, et des crimes de guerre sur images pixellisées et vidéos floues, tournées avec des téléphones portables, rendues publiques pour la première fois. mon frère cadet m’a envoyé le lien, ça s’appelle sri lanka’s killing fields ; tu devrais encore les trouver sur youtube. il y avait un lien qui montrait des femmes assises sur le sol sablonneux, brandissant des images de personnes disparues ou décédées, des proches sans doute. la qualité des images, les objets ajoutés à l’ordinateur, des fleurs ou des oiseaux, le fond animé et multicolore, mais aussi les vêtements plutôt festifs des gens sur les images, tout trahissait qu’elles avaient dû être prises dans un studio. elles me rappelaient les photos que mon père recevait parfois de la part de son frère plus jeune, il y a des années, à l’époque où j’allais encore à l’école, glissées dans une enveloppe qui n’en était pas une, mais rien qu’un papier à lettres plié en trois ; elles représentaient sa femme et ses enfants. au port, pendant que nous attendions le bateau pour revenir à beyoglu, mon frère m’a raconté qu’avant, il se demandait souvent pourquoi les membres de la famille qui étaient encore au sri lanka, les membres de la famille qui donnaient des nouvelles, qui pouvaient donner des nouvelles, pourquoi ils écrivaient autant, si l’endroit où ils vivaient ressemblait à ce qui était sur les timbres, des plantations de thé vallonnées et des palmiers inclinés en face de l’océan indien, découpés et immobiles comme le papier peint au motif similaire accroché aux murs du foyer de mi-grands où logeait notre tante; aujourd’hui aucun d’entre nous, aucun d’entre eux n’arriverait à emprunter les chemins par lesquels nous sommes passés à l’époque; aujourd’hui nous ne pourrions pas être ici. j’ignore ce que mon oncle et sa famille sont devenus. l’écriture à l’intérieur de la lettre était reconnaissable dès l’enveloppe, plusieurs rangées de lettres au relief inversé, hautes de plusieurs millimètres; elles transparaissaient, comme si elles voulaient percer le papier et prendre la route, forcer les choses, forcer les mots; peut-être sont-elles allées trop loin, peut-être, peut-être ne sont-elles pas allées assez loin, peut-être est-ce ainsi que le sens se manifeste, sans intention et en brûlant les étapes, au verso des signes, une ombre de lettres qui projette des ombres, un mouvement sous le papier, clandestin, fugace; celui qui les a tracés ne les a pas escortés. il nous faut marcher jusqu’à atteindre l’ultime signification des mots. j’ignore ce qu’ils sont devenus. sa fille ainée avait rejoint les tigres; ça nous le savions. sur l’une des photos, elle était debout près d’un mur, peut-être la façade de sa maison, et elle regardait l’objectif; la radio sur la chaise à côté d’elle venait peut-être d’annoncer la nouvelle. tous les émetteurs nous annoncent une seule et même nouvelle, disait mon père. les rectangles imprimés sur le devant de l’enveloppe, expéditeur et destinataire, encadraient l’adresse de notre oncle et la nôtre - à en juger d’après les contours inquiets tracés au stylo, des majuscules exclusivement, il ne semblait pas habitué à écrire en lettres latines - autour, des rayures rouges et bleues, séparées par des espaces blancs de la même taille; sri lanka avait-il souligné une fois, west germany deux fois, pourtant le mur était tombé depuis des années.

47Valmira Surroi

4805:54

49Il y avait une vieille télé dans la salle commune. En passant, j’ai vu mes parents et ceux d’Afrim campés devant, debout, et sa mère se tenait la main devant la bouche. C’étaient les premières images de Priština que j’avais vues après notre fuite, tout avait l’air différent que dans mon souvenir. Elles étaient granuleuses et elles scintillaient, parfois des rayures blanches les biffaient, jusqu’à ce que quelqu’un vienne taper sur le téléviseur avec la paume, deux ou trois fois de suite. Je me souviens que je ne comprenais rien à ce que les gens disaient aux infos. Ils parlaient albanais et une voix en arrière-fond traduisait leurs paroles et elle semblait plus jeune et plus affirmée que celle du vieil homme qu’elle doublait avec quelques secondes d’écart, le reportage ne durait qu’une ou deux minutes. Ils étaient debout en demi-cercle, et sur leurs visages, je voyais l’écran clignoter en bleu-clair. C’était le soir. C’était le soir et personne ne bougeait. La caméra était braquée sur son visage, et à côté de lui, sur le mur derrière, on voyait des impacts de balles, grands et sombres comme ses yeux.

50Senthil Vasuthevan

5106:04

52le quatrième et dernier foyer de mi-grands où nous avons vécu se trouvait dans l’arrière-cour d’une ancienne boucherie. une vieille dame du voisinage a commencé à nous rendre visite; notre mère l’appelait amma et nous l’appelions mamie. quand nos parents partaient travailler, c’est elle qui nous surveillait. elle nous faisait du cheese-cake aux clémentines. elle humidifiait ses doigts avec un peu de salive avant de tourner les pages, et moi aussi je mouillais mon index droit du bout de la langue, pour faire comme si je savais déjà lire. nous savions qu’après nous avoir couchés, elle s’asseyait sur le fauteuil aux broderies vert foncées, dos à la porte, elle regardait la télé en attendant le retour de nos parents. elle nous lisait l’histoire sans fin. elle disait qu’ici dans ce pays, nous n’avions le droit de parler que l’allemand. elle disait que le tamoul était une langue de chats. notre mère l’appelait amma et nous lui disions mamie. je ne connais pas son prénom. elle a tout fait pour nous.

53Senthil Vasuthevan

5406:10

55au début, trois familles d’origine tamoule, deux familles iraniennes et trois familles kurdes avaient été logées dans la ville de haute-franconie où nous avons grandi, un petit appartement avait été attribué à chacune, toutes dans le même immeuble; nous vivions au quatrième étage, les autres avaient été répartis en-dessous. mamie laissait la porte entrebâillée pour éviter que la télé ne nous réveille et continuer à nous entendre, pendant que nous veillions et discutions des bds de spider man et x-men, que nous feuilletions ou dévorions sous la couette, à la lumière des lampes-torches. mon frère ainé se levait et se faufilait dans le couloir, comme il le faisait toujours quand il n’arrivait pas à s’endormir; et parfois je lui emboîtais le pas, sur la pointe des pieds. nous nous tenions dans l’embrasure de la porte, courbés, dos appuyés au mur, lorgnant à travers le fin faisceau de lumière qui en émanait et qui scintillait ; une lueur bleu clair se déposait sur nos pupilles, dépassant les siennes de verre, et le fond des images aura sûrement ravagé notre œil divisé. à sa mort, son fils a dit à ma mère qu’elle pouvait prendre tout ce qu’elle voulait dans son appartement, et ma mère a pris ses lunettes ; elles sont posées sur le petit reliquaire provisoire, une chaise revêtue d’un doux tressage de paille, à côté d’une photo de ses parents.

56Senthil Vasuthevan

5706:20

58je me souviens. c’était l’heure où passait témoin n°1. l’émission avait déjà commencé. quand, après dix minutes, un quart d’heure, nous avons entendu les mots réfugiés tamouls et sri lanka, mon frère m’a repoussé sur le côté d’un coup de coude, mais j’ai aperçu des corps boursouflés, du coin de l’œil, l’espace de quelques secondes, très furtivement, à la surface, de l’eau dans la chair; elle n’était ni bleue ni rouge ni verte ni violette, plutôt noire et blanche, sans nuances, c’est ainsi qu’on les a montrés, dans cet état. je ne me souviens ni du nom du fleuve ni du nom de la commune voisine, il a dû être cité, probablement ; cela pourrait avoir été près de la frontière tchèque, peut-être, possiblement, et peut-être, probablement, que les corps y sont toujours, dans cette région que l’on nomme à peine et où rien ne se rappelle. l’eau est le principe de toute chose, tout est fait d’eau et tout retourne à l’eau, elle absorbe la mémoire, elle la résorbe. peut-être qu’ils avaient avalé de la neige. ils voulaient arriver jusqu’en allemagne, arriver ici, ils avaient traversé les forêts, plus que ce dernier petit bout à faire, à pied, ça j’ai pu l’entendre, à travers l’entrebâillement laissé par mamie, avant qu’elle ne se retourne et ne nous aperçoive, de l’autre côté du verre, dos cambrés et corps immobiles, et le liquide sur le pyjama de mon frère ainé, il coulait le long de ses jambes; lentement.

59Valmira Surroi

6006:24

61Et ces ombres ne sont pas derrière nous.

62Elles nous précèdent toujours.

63Valmira Surroi

6406:32

65La première émission que j’ai vue ici, en Allemagne, c’était La Roue de la fortune. Je me souviens, j’étais assise à côté de ma tante dans son salon, elle m’a demandé si je voulais voir quelque chose d’autre et m’a tendu la télécommande. J’ai zappé au hasard, je me suis arrêtée sur l’image d’un mur. A côté il y avait une femme debout, et il y avait deux lettres majuscules sur le mur, elles étaient éclairées, et les autres cases étaient vides. Oncle Wilhelm a ouvert la porte de la véranda et s’est installé à côté de moi, et au bout de quelques minutes, il a commencé à m’expliquer les règles, pendant que la femme retournait les cases éteintes d’une main, une lettre après l’autre, qu’un candidat venait de nommer. Un espace se creusait entre les mots, des parties du décor du studio s’y reflétaient, et je me souviens que les couleurs de la roue ressemblaient à celles de la boule dans le logo juste au-dessus. Cela faisait déjà quelques mois que nous étions là. Je n’avais pas encore le droit d’aller à l’école, mais je me souviens d’une phrase qu’Oncle Wilhelm avait dite et que j’avais déjà comprise à l’époque : chaque lettre a un prix.

66Valmira Surroi

6706:40

68Quelques mois plus tard, nous étions à nouveau assises dans son salon et le journal télévisé passait en arrière-fond. Eliona était encore petite, et elle dormait allongée sur mes genoux, et je comptais ses cils. Je n’ai pas vu l’image quand une voix a dit qu’ils n’avaient pas de papiers, mais qu’elle parlait de personnes qui avaient dû fuir, ça je le savais. Oncle Wilhelm est entré dans la pièce et il s’est assis sur le fauteuil à côté de moi et je lui ai dit, à lui et à ma tante et à mon père, qui jouaient aux échecs assis autour de la table à manger, qu’ici en Allemagne, il y avait bien assez de papiers, je l’avais vu quand on avait acheté des cahiers et des crayons juste avant la rentrée, et j’avais vu aussi qu’il y avait différentes sortes de papiers, à lignes, à carreaux ou alors des feuilles blanches, avec de grandes ou de petites marges, ou pas de marges du tout, et aux différents formats, dont je mimais la taille avec les mains. Je leur donnerais mes cahiers et on n’aurait qu’à retourner chez Globus le lendemain matin et on achèterait des blocs-notes et on payerait avec l’argent de poche de mes parents et ça suffirait. Je ne savais pas que papier et papiers ne signifiaient pas la même chose. Je ne savais pas que papiers n’était pas le pluriel de papier. Je ne savais pas qu’une seule lettre pouvait changer le sens d’un mot tout entier, je ne le savais pas, avant cet instant, mais je sais que ce qu’oncle Wilhelm m’avait dit, à l’époque, je ne le comprenais pas, je ne commence à le comprendre que maintenant. Chaque lettre a un prix.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marina Skalova, « Extrait de traduction du roman Vor der Zunahme der Zeichen de S. Varatharajah (2016) »Trajectoires [En ligne], 16 | 2023, mis en ligne le 13 mars 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/trajectoires/8884 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/trajectoires.8884

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