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La médiation des textes littéraires chez Walter Benjamin et Theodor W. Adorno

Thèse de doctorat en philosophie, soutenue le lundi 27 novembre 2023 à l’École Normale Supérieure (Paris Sciences et Lettres), sous la direction de Perrine Simon-Nahum
Jean Tain

Texte intégral

1La thèse analyse la relation intellectuelle et l’émulation théorique entre Walter Benjamin et Theodor W. Adorno comme étant travaillée par une interrogation, souvent conflictuelle mais toujours poursuivie, sur l’art et la manière de lire et d’interpréter les textes littéraires.

2Cet échange intellectuel s’étend de 1923 à la mort de Benjamin en 1940, et se prolonge dans les écrits d’Adorno jusqu’à sa mort en 1969. Certes, Walter Benjamin et Theodor W. Adorno ne considèrent pas de la même manière les œuvres d’art et les textes littéraires, qu’il s’agisse de poèmes, de pièces de théâtre ou d’œuvres romanesques. Benjamin sera tout au long de sa vie un théoricien de la culture dont la spécialité reste la critique littéraire, tandis que la théorie de l’art d’Adorno s’élabore à partir de la théorie de la composition musicale, et il ne viendra que plus tardivement à la publication de ses Notes sur la littérature, à partir des années 1950.

3Cependant, cette thèse ambitionne de montrer que les écrits sur la littérature de Benjamin et Adorno sont bien plus qu’une activité parallèle ou latérale de la pensée philosophique ou de la théorie sociale. Chez Benjamin, l’historicité des œuvres et l’écart temporel entre le texte et son interprétation vont donner lieu à la théorisation de la « constellation » comme forme d’écriture philosophique, et à une réflexion originale sur la lecture allégorique. Chez Adorno, certains enjeux et problèmes de l’interprétation littéraire, travaillée par Benjamin, ont contribué à sa définition de la philosophie comme « interprétation » (Deutung) proposée dans sa leçon inaugurale de 1932, L’Actualité de la philosophie. La thèse entend donc reconsidérer le dialogue entre Benjamin et Adorno à partir de leur théorie et de leur pratique de la critique littéraire, afin de qualifier l’originalité de ces deux auteurs, leur herméneutique implicite et la conception de l’historicité qui la sous-tend.

4Une première partie du travail se consacre à la reconstruction de ce qui définit l’œuvre littéraire en tant que telle pour les deux auteurs, en tant qu’œuvre de langage tout d’abord, puis en tant que poème. Le chapitre I est ainsi consacré à l’analyse de la lettre de Benjamin de 1916 « Sur le langage en général et sur le langage humain ». Le second chapitre est consacré aux enjeux de la poésie de Hölderlin pour Benjamin et pour Adorno.

5Une seconde partie s’attache à montrer que la critique littéraire est le lieu d’une véritable théorie du concept et des formes du discours philosophique. Elle est donc consacrée à l’étude de certaines des notions les plus originales partagées entre les deux auteurs, reconsidérées à partir de l’interprétation des textes littéraires où elles prennent leur sens : la « constellation » (chapitre III), la « critique immanente », la « teneur de vérité » et le concept de « médiation » hérité de Hegel et Lukács (chapitre IV).

6Enfin, une troisième partie reconsidère le dialogue de Benjamin et Adorno dans son ensemble à partir de la distinction entre « symbole » et « allégorie » proposée par Benjamin dans L’Origine du drame baroque allemand (1928). Cet ouvrage a fait l’objet d’un des premiers séminaires d’Adorno à l’été 1932. On a donc traduit et commenté les comptes-rendus de ce séminaire pour donner une image plus juste de la manière dont Adorno s’approprie les théorèmes de Benjamin et en tire une véritable théorie de l’histoire (chapitre IV).

7La mise en correspondance d’allégories littéraires et de thèses relevant de la philosophie de l’histoire est traditionnelle. La thèse entend montrer que ces deux auteurs renouvellent à leur manière cette tradition de lecture dite « figurale ». On cherche ainsi à expliquer la place que donne Benjamin au concept d’allégorie dans ses premiers projets sur Baudelaire (1938), mais aussi son relatif effacement après ses échanges conflictuels avec Adorno.

8Les deux derniers chapitres de la thèse (VI et VII) s’attachent à questionner la fonction de cette allégorèse moderne pour Benjamin, et à détailler les termes du conflit d’interprétation qui l’oppose à Adorno à propos de la poésie de Baudelaire. Cette polémique de 1938 s’éclaire nettement si l’on tient compte des toutes premières étapes de la discussion entre Benjamin et Adorno. Elle permet aussi de mieux comprendre la notion ultérieure de « modèle dialectique » mobilisée par Adorno dans la Dialectique négative (1966).

9On conclut ce travail en montrant que l’herméneutique littéraire de Benjamin gagne à être comprise à partir de sa réception adornienne, y compris lorsque celle-ci est source de simplifications ou de malentendus. D’autre part, cet échange intellectuel fait ressortir les traits les plus saillants de la pensée de Benjamin pour Adorno, ce qui s’avère utile pour mesurer la contribution discrète, mais essentielle, de Benjamin à la conception adornienne de la « dialectique », où la pratique de l’interprétation littéraire tient une place stratégique, et cela dès la Dialectique de l’Aufklärung (1947).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean Tain, « La médiation des textes littéraires chez Walter Benjamin et Theodor W. Adorno »Trajectoires [En ligne], 17 | 2024, mis en ligne le 25 mars 2024, consulté le 27 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/trajectoires/10799 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/trajectoires.10799

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