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AccueilNuméros66Paul NougéD’une lettre à Charles Counhaye

Paul Nougé

D’une lettre à Charles Counhaye

Paul Aron
p. 121-130

Texte intégral

1En janvier 1926, René Magritte signe un contrat de quatre ans avec la galerie Le Centaure (62 avenue Louise), dont Paul-Gustave Van Hecke est le conseiller. En octobre, la moitié de ce contrat est rachetée par Walter Schwarzenberg, le propriétaire de la galerie, et en avril de l’année suivante l’artiste réalise sa première exposition personnelle.

2Une grande part de l’avenir du peintre se joue à ce moment. Il produit à un rythme soutenu et trouve le style qui le fera connaître. Il revoit aussi en profondeur ses adhésions esthétiques. Après avoir été tenté par le cubisme et le futurisme, dans le sillage des frères Bourgeois et de Pierre-Louis Flouquet, il se tourne vers le dadaïsme entre 1924 et 1925. Il participe à la dernière livraison de Marie. Journal bimensuel pour la belle jeunesse, créée par E.L.T. Mesens en juin 1926, puis en octobre-novembre de la même année, il se rapproche du groupe Correspondance. Il cosigne Quelques turpitudes rédigé par Paul Nougé et daté du 6 octobre 1926  ; ce sera, avec les Mariés de la tour Eiffel, un autre tract opposé à la lecture mimée de la pièce de Jean Cocteau par le Groupe libre, le premier geste public d’une complicité qui se poursuivra sans faille jusqu’à la guerre.

  • 1 Van Hecke (Paul-Gustave), «  René Magritte, peintre de la pensée abstraite  », Sélection, 6, 1927 (...)

3Le basculement concerne également le discours critique qui encadre son œuvre. En mars 1927, Van Hecke publie dans la revue Sélection un article, «  René Magritte  : peintre de la pensée abstraite  », et rédige en avril une des deux préfaces du catalogue1. Il est donc, au sens strict, le premier commentateur du peintre, dont il voit l’œuvre moins en ami qu’en collectionneur perspicace, attentif à toutes les formes d’innovation artistique. L’homme, il faut y insister, était un personnage hors du commun. Né dans un quartier pauvre de Gand, fils d’un ouvrier devenu petit commerçant, il suit les cours de l’enseignement professionnel après avoir dû travailler à l’usine. Il travaille ensuite dans une entreprise coopérative, adhère à la Jeune Garde socialiste, puis à son cercle d’études marxistes avant d’étudier en autodidacte les langues, l’histoire, la sociologie et la littérature. Il devient alors journaliste, collabore au théâtre populaire flamand d’Oscar de Gruyter, et fréquente le second cercle des peintres de Laethem Saint-Martin. Associé à son épouse Norine qui dirige une grande maison de couture, il fait fortune, collectionne les peintres contemporains et ouvre dès 1920, en association avec André de Ridder, la galerie puis la revue Sélection qui défend notamment l’expressionnisme flamand. Il dirige en 1921-1922, la revue Signaux de France et de Belgique, conscient que la présentation de l’art moderne nécessite un travail d’explication en profondeur destiné au public et aux amateurs. Il fonde enfin la maison d’édition La Voile rouge, qui publie notamment des poèmes de Karel Van de Woestijne et Mélusine de Franz Hellens.

  • 2 Nougé (Paul), Préface du catalogue de l’exposition Magritte, Galerie Le Centaure, Bruxelles, 23 a (...)

4Sans doute pour éviter d’apparaître simplement comme un «  moderniste  » parmi d’autres, Magritte obtient que la seconde préface du catalogue soit rédigée par son ami Paul Nougé. Et, très rapidement, celui-ci s’impose comme le commentateur le plus avisé du peintre et le seul qui donne de ses toiles le code de lecture qui satisfasse l’artiste2.

5Dans le catalogue, Nougé insiste d’emblée sur le rejet des étiquettes. Pour lui, les tableaux de Magritte ont une force qui leur est propre, et ils ne demandent surtout pas d’être enfermés dans un commentaire  :

Cette peinture, aussi bien, cesse de se défendre. Agressive, elle nous force. Mieux encore, elle se fait oublier, elle semble se défaire, se laisser reconnaître, s’abandonner. Elle s’insinue.

Soudain, l’on constate que ses formes inconnues occupent toute la place.

Elle échappe ainsi au jugement, à la louange, comme René Magritte.

6La presse n’est pas au rendez-vous de cette première exposition. Les quotidiens belges sont loin de saluer un événement. Pour La Libre Belgique, «  c’est du casse-tête chinois dessiné et peint  » (2 mai 1927)  ; pour Le Peuple, Magritte est «  un artiste surréaliste dont l’art se meut dans l’abstraction  », dont Louis Piérard déplore les tons trop gris et ternes (25 avril 1927). Mais les mots les plus durs sont ceux du Drapeau rouge, dans un article anonyme  :

Présentée par M. P.G. Van Hecke, poète, et par M. P. Nougé, poète – que de littérature autour de cet inverti de la peinture  ! L’exposition Magritte sue toutes les sueurs d’un modernisme qui n’en peut plus.

Que dire devant ces toiles prétentieuses, sans aucun lien vivant, veules, sinistres de pauvreté, affichant, sans pudeur, la décomposition d’un milieu qui crève d’individualisme et sent la charogne à quinze pas  ?

Ah  ! M. Van Hecke, «  cette peinture (  ?) ne prétend pas être contemplée  ». Alors pourquoi la tirer de la cervelle où elle pouvait pourrir à son aise  ? Ni rire, ni pleurer, dites-vous. Allons donc, ni rire, ni pleurer  ! parfait. Mais tout de même le besoin de vous appeler crétin et de mesurer la valeur de votre sens critique à la hauteur de votre enthousiasme pour cette jonglerie dont on voit les ficelles.

De la peinture, ce déballage de sous Max Ernst et de sous Chirico mal digéré  ? Non, M. Van Hecke  ; de la littérature pour Charlottes  ! comprenez-vous  ?

Et vous, M. Nougé – car il nous plaît de vous situer une fois pour toutes dans ce cénacle de faiseurs – de quelle prose alambiquée et gluante caressez-vous les «  intentions  » de M. Magritte  !

Si celui-ci, comme vous le dites, «  échappe au jugement, à la louange  », nous savons nous de quel entendement plastique votre admiration est faite, pour jauger à leur juste poids tous les critères que vous éjaculez. (27 avril 1927, p. 4)

  • 3 Lettres surréalistes (1924-1940), recueillies et annotées par Marcel Mariën, Les lèvres nues, 81- (...)

7L’article suscite une réponse de Nougé, que le journal ne publie pas. Sa lettre a été éditée par Marcel Mariën3. Dans un premier temps, il respecte l’anonymat du signataire et écrit à la rédaction  :

27 avril 1927

À vrai dire, les chroniques «  artistiques  » du Drapeau rouge n’ont cessé de présenter à leurs lecteurs une courte série de lieux communs misérables.

Elles trahissent à chaque coup l’indigence des chroniqueurs et dispensent très heureusement d’y répondre.

Le tableau maintenant ne laisse rien à désirer.

Vos critiques peuvent compter sur l’adhésion sans réserve de cette pensée «  bourgeoise  » qu’ils dénoncent à grands cris. Trop bruyamment même pour ignorer tout à fait qu’ils en sont les plus lamentables victimes.

L’on se hâterait de rire, si de semblables démarches ne nuisaient quelque peu à la cause qui leur sert de prétexte.

8Deux jours plus tard, mieux renseigné sans doute sur l’identité du rédacteur, il ajoute à l’intention de Charles Counhaye  :

29 avril 1927

Oui, mon cher Charles, il y avait certaines choses à dire, à découvrir, et d’autres à ne pas oublier, ta signature, par exemple.

Il est vrai que la fermeté de l’écriture, les éjaculations, la charogne, et l’admirable «  suer toutes les sueurs  » (pauvre Villon) en tiennent lieu bien avantageusement.

Que veux-tu, mon cher Charles.

Notre grand âge, notre foie, notre inconscience et nos mauvaises habitudes nous jouent de ces tours.

Résignons-nous.

Tout à toi, mon vieil ami.

Paul Nougé

  • 4 Le Drapeau rouge, 27 août 1927.

9Cet échange d’aménités peut surprendre. Pourquoi Nougé se donne-t-il la peine de rédiger une lettre personnelle, dont le ton indique qu’il connaît parfaitement son correspondant  ? Pourquoi tant d’hostilité de la part du journal communiste à l’égard d’un écrivain et d’un artiste qui sont loin d’être des ennemis  ? Il faut en effet rappeler que quelques semaines plus tard, lors d’une soirée artistique destinée à fêter le dixième anniversaire de la révolution d’Octobre, Augustin Habaru, rédacteur en chef du Drapeau rouge, et Paulette Nougé liront des poèmes tandis que l’avocat Guislain et l’écrivain Jean Tousseul prendront la parole4. Pour comprendre ce qui se joue ici, il nous faut à la fois mieux connaître les intervenants et, selon les mots de Nougé dans sa préface, rendre tout leur poids aux «  circonstances  ».

Charles Counhaye

  • 5 Duysens (Xavier), Charles Counhaye (1884-1971), mémoire Université de Liège, Histoire de l’art, 1 (...)

10Charles Counhaye est né à Verviers le 7 janvier 1884  ; il meurt à Bruxelles le 16 septembre 1971. Son père est chef de service de la coopérative de textile Peltzer & Fils installée à Verviers. Sa mère, Marie-Martine Martin, originaire de Tolède, est ménagère. Son frère cadet, Jean, sera assistant-pharmacien. La famille vit dans une petite maison bourgeoise rue Marie-Henriette n°  745.

11Counhaye fréquente l’École des Arts décoratifs de Verviers puis, en 1904, la classe de Constant Montald à l’Académie de Bruxelles. Après deux années passées à Paris, de 1907 à 1909 en compagnie de sa femme Juliette Perrette, Counhaye occupe divers emplois en Belgique. En 1912, il décide de se consacrer entièrement à la peinture. Il dessine alors beaucoup, dans un esprit constructiviste, mais réalise aussi des dessins inspirés par les fabriques et les usines belges. Ses toiles de la période de guerre relèvent de la «  plastique pure  » et d’un unanimisme un peu abstrait. Pour subvenir aux besoins du couple, Juliette tient une pension de famille à Bruxelles. Counhaye y travaille dans l’ombre jusqu’en 1922. L’année suivante, il obtient un poste de professeur de dessin et de composition décorative au Lycée français de Bruxelles, qui lui assure un premier revenu régulier.

12En 1919, dans L’Art libre, Counhaye affirme son individualisme artistique  : «  [L]a croyance [de l’artiste] est une  ; elle ne peut condescendre à faire de sa valeur esthétique, une intelligence au service des collectivités.  » (L’Art libre, 15 mars 1919, p. 4). Il collabore à Haro  ! qui est une revue anarchiste proche des idées communistes, à laquelle Plisnier collabore aussi.

«  Debout les morts  ! Schneider et Krupp vous remercient  »

«  Debout les morts  ! Schneider et Krupp vous remercient  »

Gravure de Charles Counhaye, Haro !, n°  3, août 1919.

  • 6 Fast (Henri), Les Soirs silencieux, avec des bois gravés de Charles Counhaye, Bruxelles, Ed. «  d (...)

13En octobre 1922, avec Paul George (pseudonyme de Paul Nougé), André Guéry-Famerie, le compositeur Eugène Samuel Holeman, Paul Hermant (qui avait collaboré à L’Art libre) et l’hispaniste Étienne Vauthier, bibliothécaire à la KBR, il participe au comité de rédaction de la revue bimensuelle d’art et de littérature Aujourd’hui que dirige Henri Fast, poète et journaliste à L’Étoile belge et à La Flandre libérale, futur directeur du satirique Panurge (1931-1933), et bientôt éditeur6. Il y propose des bois gravés, mais bénéficie aussi, dans la première livraison, d’un bel article d’André Guéry-Famerie qui le présente comme un peintre d’avant-garde particulièrement cultivé. Sans doute mécontent de quelques réserves exprimées dans le texte, Counhaye rédige pour la seconde livraison un article intitulé «  Peinture  » qui peut apparaître comme une première esquisse de ses convictions. Il y prend ses distances avec l’expressionnisme, plus encore avec le dessin «  bien fait  » des formations académiques inspirées de Poussin. Désormais, conclut-il  : «  L’unité que nous cherchons, le style que nous pressentons, ne peuvent venir qu’en corollaire d’un ordre social nouveau bâti sur des lois économiques moins précaires que les nôtres, à la suite aussi d’une morale qui ne trouvera ses sanctions qu’en notre humilité.  »

14Ce lien entre choix picturaux et évolution sociale semble indiquer une forte politisation, sans doute liée aux débats de la période. En effet, au même moment, le peintre War Van Overstraeten fonde une section belge de l’Internationale des jeunes, à laquelle Charles Plisnier et sans doute aussi Paul Nougé ont adhéré. Il est très probable que Charles Counhaye en ait été également proche. War Van Overstraeten participe au deuxième congrès de l’Internationale Communiste à Moscou (juillet-août 1920). Peu après, un premier Parti communiste belge voit le jour en novembre-décembre 1920. Il est représenté en Flandre, mais aussi à Bruxelles, où se trouvent la plupart de ses adhérents. Il publie un journal, L’Ouvrier communiste et comporte environ 200 membres. Un second groupe se réunit autour du journal L’Exploité que publie Joseph Jacquemotte, un militant populaire du syndicat des employés bruxellois. Peu enclin à démissionner du Parti Ouvrier belge, il en est contraint lorsque le Conseil général de ce parti décide de sanctionner son aile gauche. Le troisième congrès des Amis de l’Exploité décide la création d’un parti communiste le 29 mai 1921. L’internationale communiste impose la réunion de ces deux groupes en 1921 et reconnaît le Parti communiste belge qui en résulte.

  • 7 Articles d’André Baillon publiés dans L’Humanité  : 13/6/20 ; 22/9/20 ; 29/3/21 ; 17/4/21 ; 17/5/ (...)

15Il est intéressant de constater que la revue Aujourd’hui publie deux textes inédits d’André Baillon dans les deux premières livraisons, qui sont celles auxquelles Nougé collabore. Dans la seconde, le récit que ce dernier publie, intitulé «  Fête  », est d’ailleurs une histoire rustique dont le style semble pasticher celui de Baillon. Par ailleurs, ce dernier est alors en partance pour Paris, où il sera le premier belge à donner des textes à L’Humanité, après la fondation du PCF, ainsi qu’à La Vache enragée (fév. 1922), et à Clarté, 6e livraison, où son nom figure à côté de ceux de Henri Barbusse et Victor Serge7. On sait que son roman Histoire d’une Marie devait être le premier feuilleton publié dans le Drapeau rouge selon les souhaits de Joseph Jacquemotte. Plus encore que Jean Tousseul, qui tentera de suivre la même voie, Baillon est alors l’écrivain belge le plus en vue de sa génération et un homme que ses contacts littéraires situent nettement à l’extrême gauche.

16Revenons à Counhaye. On ne sait à quelle date il a adhéré au PCB, mais certainement dans les premières années de l’activité du parti. À la fin de l’année 1926, il réalise sous le pseudonyme de Charel un ensemble de gravures sur bois qui sont mises en vente au profit de la presse communiste (d’après une annonce publiée dans Le Drapeau rouge, 28 décembre 1926). L’usage du pseudonyme se comprend aisément par ses engagements professionnels.

  • 8 Albert Ayguesparse, la mémoire et l’histoire  : exposition réalisée à la Bibliothèque royale Albe (...)

17Au même moment, toujours sous l’impulsion de War Van Overstraeten, le PC souhaite créer un théâtre de propagande sur le modèle allemand, composé d’amateurs. Le Théâtre Prolétarien est lancé à la fin de l’année 1926 par l’instituteur et futur écrivain Albert Ayguesparse et Charles Counhaye, mais il faut attendre 1927 pour que le comédien Fernand Piette en prenne la direction artistique, tandis qu’Ayguesparse, qui n’est pas membre du parti, assure la publication de la revue Mouvements, qui s’ouvre également par un bois de Counhaye8. Le Théâtre prolétarien entame alors des tournées militantes dans le pays, tandis que Piette gagne sa vie comme représentant en machines à écrire. Il adhère formellement au PCB en 1929.

  • 9 Lequel paraît également dans la revue Tentatives, février-mars 1929, avec un bois gravé de Charle (...)
  • 10 Aron (Paul), La Littérature prolétarienne en Belgique francophone depuis 1900, Bruxelles, Labor, (...)

18En 1928, Henri Barbusse propose à Augustin Habaru de devenir rédacteur en chef de l’hebdomadaire Monde. Celui-ci ouvre les colonnes du journal à ses amis belges, à Ayguesparse et Plisnier pour le Manifeste des écrivains prolétariens9  ; à Pierre-Louis Flouquet comme directeur artistique, à Charles Counhaye enfin. Cette situation conduit à un des étranges paradoxes dont l’histoire est coutumière. Comme il se trouve à Paris, Habaru échappe à l’exclusion de l’opposition de gauche au congrès d’Anvers du PC belge de décembre 1928, tout en poursuivant sa campagne en faveur de la littérature et de l’art prolétarien dont, à ce moment, l’Internationale communiste a cessé de faire un slogan10. Counhaye publie des bois et deux grands articles dans Monde.

19Dans le premier, il renouvelle sa condamnation du surréalisme autant que de la plastique pure. Deux mots-clés apparaissent dans son texte  : la vie et le sujet, qui paraissent former le credo artistique auquel il restera fidèle  :

  • 11 Counhaye (Charles), «  Peinture moderne  », Monde, 9 juin 1928, p. 4.

Du cubisme intégral à l’expressionnisme naïvement prétentieux  ; du dadaïsme, petite farce bourgeoise, au surréalisme, fécond en cas pathologiques, l’art plastique s’est avoué, depuis quinze ans, en réaction constante contre la vie. […] Priver l’œuvre de son sujet, c’est limiter la vie à son moi et ne plus se réserver que l’investigation des éléments qui composent notre toute petite personnalité. […]11

  • 12 Counhaye (Charles), «  L’étalage un art d’aujourd’hui  », Monde, 12 novembre 1928, p. 4.

20Dans le second, il développe l’idée qu’il n’y a pas d’art mineur, et que l’embellissement de la vie quotidienne est bien un «  Art d’aujourd’hui […] L’appel fait par les grands comptoirs de vente à la sensibilité créatrice dépasse déjà le stade de la publicité et nous apparaît comme une manifestation nationale marquée par les caractères de la race. […] un Art nouveau s’édifie en dehors des élucubrations de la mode sous le contrôle permanent de l’esprit  »12. La phrase s’explique par le statut de chef décorateur qu’il vient d’obtenir aux Galeries nationales de Bruxelles, filiale des établissements Pelzer de Verviers. Fernand Mogin qui la dirige est le frère de Géo Mogin, dit Norge. Ce statut lui fournit un revenu régulier, complémentaire à l’enseignement, et de surcroît, Mogin collectionne ses œuvres.

21Ces prises de position en faveur d’un art réaliste, associé au mouvement social, ne doivent pas faire confondre Counhaye avec les défenseurs du réalisme socialiste. Son dessin à l’encre de Chine intitulé «  Les résistants  », vraisemblablement exécuté vers 1944-1945, est une exception dans son œuvre par sa référence à une action militante. S’il est sensible aux êtres humains, s’il dessine et peint de très nombreux personnages anonymes, le plus souvent des femmes, quelques usines et des personnages au travail, il réalise surtout des paysages et des portraits que rien ne relie à un engagement politique. Mais par sa détestation du surréalisme et de l’art abstrait, puis par l’enseignement de l’art mural à La Cambre à partir de 1936, et par une vision figurative, vivante et synthétique de ses sujets, il a contribué à donner à ses élèves des modèles dont l’esthétique de Forces murales (Louis Deltour, Edmond Dubrunfaut et Roger Somville) se souviendra.

22Par la suite, Counhaye, Magritte et Nougé auront d’autres occasions de se croiser, notamment après la guerre, lorsque le Drapeau rouge célèbre l’adhésion de Magritte au Parti. Rien n’indique qu’ils se soient personnellement réconciliés.

Les deux avant-gardes

23Les polémiques politiques sur l’œuvre de Magritte sont liées à une longue ligne de fracture qui traverse tout le XXe siècle. Elles concernent la forme que peut prendre l’engagement des artistes et des intellectuels dans leurs domaines spécifiques d’intervention. Un artiste communiste doit-il représenter le monde ouvrier, l’espoir d’un avenir meilleur, son pessimisme ou transformer la tradition picturale  ? Doit-il même lier son art à ses convictions politiques  ? Intervenir par son prestige dans les débats publics, ou mettre son art au service de la propagande  ?

24L’ambition de «  transformer le monde  » qu’affiche le Manifeste du surréalisme de 1924 rend ces questions très concrètes. Elle justifie la tentative de Breton de lier les deux avant-gardes qu’incarnent, à ses yeux, le mouvement communiste et l’esprit surréaliste. Mais comment mettre en accord un parti qui souhaite démocratiser la culture et ouvrir les musées à tous, et une radicalité artistique qui propose de les brûler  ? Celui qui veut représenter les luttes sociales et celui qui veut rompre avec le réalisme  ? La conscience politique et l’inconscient pulsionnel  ? Presque insolubles sur le plan théorique, ces questions le sont encore plus quand elles s’énoncent avec un dogmatisme que l’on confond avec la radicalité des opinions. Et elles deviennent impossibles à débattre dès lors que s’y jouent également des oppositions impensées entre des acteurs sociaux aux expériences de vie hétérogènes.

25Les attaques de Counhaye contre Magritte et sa défense d’un art de la représentation s’inscrivent donc dans un débat qui dépasse l’affrontement personnel. Elles caractérisent une des voies dans laquelle des peintres communistes se sont engagés, et passe par une condamnation sans appel du surréalisme ou de l’art non figuratif. Mais elles sont d’autant plus virulentes que les acteurs sont proches, voire rivaux, dans ce qu’ils prétendent incarner. Il est évident qu’aucun artiste bourgeois, bien installé dans les commandes privées ou publiques, n’a subi le genre d’insultes décernées à Magritte. En ce sens, cette querelle annonce les débats souvent vifs qui vont resurgir chaque fois que des artistes belges s’engagent aux côtés du parti communiste  : au moment de la solidarité avec l’Espagne républicaine, dans les commémorations de la Résistance, dans l’après-guerre, voire encore en mai 68, pendant l’occupation des universités et du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Le débat sur les formes artistiques se double à chaque fois d’une lutte pour la prééminence dans la définition d’une esthétique engagée, donc de l’incarnation artistique de la parole du parti.

26Les lettres de Paul Nougé à Charles Counhaye nous obligent par ailleurs à réfléchir sur l’interaction des champs artistiques. On sait combien Nougé a privilégié les masques  : celui de Paul Georges, de Clarisse Juranville, d’André Souris et de Magritte lui-même, dont l’œuvre lui a permis de développer le plus explicitement sa réflexion artistique (La Conférence de Charleroi, 1929). Il s’est donc en quelque sorte détourné du lieu «  normal  » de la polémique  : celle qui aurait dû le conduire à affronter Plisnier ou Ayguesparse sur le terrain littéraire, sur la question des écrivains prolétariens. C’est au contraire pour défendre un peintre contre un autre peintre qu’il se mobilise. Mais un peintre adverse qu’il connaît bien, parce que, plus que Magritte, il l’a déjà côtoyé dans des groupuscules politiques d’extrême gauche, et qu’il mesure parfaitement les enjeux du débat. Littérature, peinture, politique  : ces trois domaines ne peuvent jamais être dissociés lorsqu’on tente de comprendre le surréalisme.

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Notes

1 Van Hecke (Paul-Gustave), «  René Magritte, peintre de la pensée abstraite  », Sélection, 6, 1927, p. 439-444.

2 Nougé (Paul), Préface du catalogue de l’exposition Magritte, Galerie Le Centaure, Bruxelles, 23 avril au 3 mai 1927, dans  : Histoire de ne pas rire, Bruxelles, Les Lèvres nues, 1956, p. 263  ; «  René Magritte, ou les images défendues (1933-1956)  », dans Ibid., p. 223-260.

3 Lettres surréalistes (1924-1940), recueillies et annotées par Marcel Mariën, Les lèvres nues, 81-95, mai-août 1973.

4 Le Drapeau rouge, 27 août 1927.

5 Duysens (Xavier), Charles Counhaye (1884-1971), mémoire Université de Liège, Histoire de l’art, 1986-1987.

6 Fast (Henri), Les Soirs silencieux, avec des bois gravés de Charles Counhaye, Bruxelles, Ed. «  d’Aujourd’hui  », 1922, in-16, 60 p. (Musée des Beaux-Arts de Gand, 2012-0886-kaft)

7 Articles d’André Baillon publiés dans L’Humanité  : 13/6/20 ; 22/9/20 ; 29/3/21 ; 17/4/21 ; 17/5/21 ; 2/6/21 ; 31/7/21 ; 17/9/21 ; 15/11/21 ; 28/9/21 ; 10/12/21 ; 10/3/22 ; 11/5/22 ; 18/7/22 ; 15/8/22 ; 14/9/22.

8 Albert Ayguesparse, la mémoire et l’histoire  : exposition réalisée à la Bibliothèque royale Albert Ier, par les Archives et Musée de la littérature, sous la direction scientifique de Paul Aron, avant-propos de Hubert Juin, Catalogue, Bruxelles, Bibliothèque royale, 1986, p. 41. Mouvements, bulletin du théâtre prolétarien, 1, avril 1928.

9 Lequel paraît également dans la revue Tentatives, février-mars 1929, avec un bois gravé de Charles Counhaye.

10 Aron (Paul), La Littérature prolétarienne en Belgique francophone depuis 1900, Bruxelles, Labor, 2006.

11 Counhaye (Charles), «  Peinture moderne  », Monde, 9 juin 1928, p. 4.

12 Counhaye (Charles), «  L’étalage un art d’aujourd’hui  », Monde, 12 novembre 1928, p. 4.

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Table des illustrations

Titre «  Debout les morts  ! Schneider et Krupp vous remercient  »
Légende Gravure de Charles Counhaye, Haro !, n°  3, août 1919.
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Pour citer cet article

Référence papier

Paul Aron, « D’une lettre à Charles Counhaye »Textyles, 66 | 2024, 121-130.

Référence électronique

Paul Aron, « D’une lettre à Charles Counhaye »Textyles [En ligne], 66 | 2024, mis en ligne le 16 avril 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/textyles/6632 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/textyles.6632

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Auteur

Paul Aron

Centre Philixte, Université libre de Bruxelles

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Droits d’auteur

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