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Paul Nougé

Paul Nougé

La duplicité de l’esprit sincère
Paul Aron et Pierre Piret
p. 7-10

Texte intégral

  • 1 Smolders (Olivier), Paul Nougé. Écriture et caractère. À l’école de la ruse, Bruxelles, Éditions (...)
  • 2 della Torre Giménez (Estrella), El surrealismo belga. Paul Nougé, Universidad de Sevilla, 1980   (...)
  • 3 Plusieurs rééditions dans la collection Espace Nord, avec des lectures et commentaires de Paul A (...)
  • 4 Voir le très beau catalogue  : Canonne (Xavier) dir., Le Surréalisme en Belgique. Histoire de ne (...)

1On n’en a jamais fini avec Paul Nougé. Malgré une biographie détaillée1, plusieurs thèses de doctorat2, des rééditions commentées3, plusieurs livres et ouvrages collectifs, divers articles, des mentions, parfois largement développées, dans de nombreux travaux sur le surréalisme belge et français, plusieurs expositions, l’homme et l’œuvre continuent de solliciter l’attention des exégètes. À l’occasion de la grande rétrospective de l’activité surréaliste en Belgique organisée par Xavier Canonne au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles au printemps 2024, notre revue se devait d’ajouter son grain de sel à l’événement4.

2Il y a cent ans, alors que paraissait à Paris le premier Manifeste du surréalisme, Paul Nougé (1895-1967) et ses comparses publiaient les premiers «  tracts  » de Correspondance. L’aventure surréaliste en Belgique débutait et l’on sait aujourd’hui le rôle cardinal joué par Nougé – «  la tête la plus forte du surréalisme en Belgique  », selon Ponge – dans le mouvement, et ce malgré sa propension à l’effacement. Sortie de l’anonymat par ses disciples, en particulier par Marcel Mariën, son œuvre, fondamentalement polémique et allusive, a été recontextualisée grâce au travail de chercheurs qui ont identifié les «  cibles  » visées par Nougé, donnant ainsi accès aux enjeux de textes qui ne prennent sens que d’être adressés. Si bien que nous disposons aujourd’hui d’une vue panoramique sur l’œuvre de Nougé, sa poétique, ses enjeux éthiques et politiques, la profonde cohérence qui la traverse, malgré son apparente dispersion.

3Il reste que des pans entiers de cette œuvre demeurent inexplorés et nous avons choisi d’approfondir la connaissance de celle-ci par des éclairages ponctuels, des points de détail si l’on veut, mais qui conduisent à rectifier certaines approximations, apporter des précisions révélatrices, voire ouvrir des voies nouvelles.

4Les contributions se répartissent en deux principaux ensembles. Les premières abordent Nougé comme écrivain, théoricien de la langue et poète expérimental, en adoptant chacune un angle d’approche précis et délimité. Pierre Piret s’attache à définir et à situer le concept d’acte chez Nougé, un concept que celui-ci ne cesse d’invoquer, mais de manière parfois énigmatique. Loin d’être approximative, cette pensée de l’acte surprend plutôt par son originalité. Elle instaure notamment un lien étroit entre le dire et l’agir, qui fonde la possibilité d’un acte poétique. L’analyse de quelques œuvres de Nougé et, plus particulièrement, de l’usage singulier qu’il fait de l’équivoque, permet de montrer comment le poète Nougé met en œuvre cette pensée de l’acte que déploie le théoricien.

5De son côté, Maxime Thiry rappelle l’importance des reprises, des citations, du «  plagiat nécessaire  » de sa poésie, pour les rapporter au principe de «  postproduction  » dans lequel plusieurs commentateurs voient un trait essentiel de l’art contemporain. Cette relecture anachronique de l’œuvre de Nougé permet de mettre en lumière son statut de précurseur. Ce statut est d’ailleurs avéré  : il tient aux liens qui se sont instaurés entre Marcel Mariën, Paul Nougé et les fondateurs du situationnisme français, Guy Debord ou Gil J. Wolman. Fabrice Flahutez précise le contexte de ces relations  : les uns et les autres vont collaborer à la revue Les Lèvres nues, qui devient le point de rencontre entre les suggestions poético-politiques du jeune Nougé et les orientations radicales d’un groupe qui a décidé de dépasser à la fois le surréalisme et le lettrisme.

6Pierre Taminiaux évoque, lui, la portée sensible des textes de Nougé en dégageant de l’analyse des poèmes rassemblés par Mariën sous le titre de «  L’Écriture simplifiée  » une poétique du paysage. Il situe ainsi Nougé dans l’histoire de l’art et de la poésie du paysage en soulignant la façon dont celui-ci dynamise le genre par la place qu’il fait aux images intérieures qui transforment et traversent constamment l’espace naturel.

7Gérald Purnelle analyse également l’œuvre poétique, mais dans une perspective formelle  : il se concentre sur la question du vers chez Nougé, question qui s’avère éminemment complexe. Son analyse, très systématique, montre que le vers est bien présent, souvent de façon souterraine, dans l’écriture de Nougé  ; il dévoile les usages variables qu’il en fait, distingue les influences, inscrit son travail dans l’histoire du vers, montre surtout combien le vers fut pour l’écrivain un moyen constant de liberté et d’expérimentation.

8Ce premier ensemble se clôt sur l’analyse minutieuse de la relation très équivoque qu’entretient Nougé avec l’œuvre de Baudelaire. Clément Dessy montre que Nougé réécrit Baudelaire avec une précision extrême, comme il relirait ses propres brouillons  : s’il lui accorde une telle attention, à la différence de la plupart des surréalistes français, c’est que Baudelaire fait écho à sa propre pratique d’écriture. En réécrivant certains de ses textes, Nougé tout à la fois reconnaît une forme de complicité, se sépare de cet héritage encombrant et réfute certaines facettes du baudelairisme à l’égard desquelles il entend prendre ses distances.

9Un second groupe de contributions pointe le projecteur vers des aspects méconnus de l’homme et de ses interventions. Geneviève Michel lit attentivement les documents qui ont subsisté de sa première passion amoureuse. Elle y repère déjà des constantes de son attitude dans la vie, une sensualité impérieuse, voire un esprit de domination. Peut-être aveuglés par la rigueur de sa pensée, les commentateurs ont rarement insisté sur cette dimension essentielle de la personnalité du poète, qui rappelle combien le surréalisme a porté aussi une exigence de liberté (principalement masculine d’ailleurs) dans le domaine sexuel. Ces albums apportent également la preuve de ce que Nougé avait une connaissance concrète et approfondie de l’art musical, lui qui affirmait avoir «  toujours pensé et construit [s]a pensée d’une manière musicale.  »

10Christophe Vandensavel aborde, lui, le jeu d’échecs. On sait combien Magritte, Nougé, leur ami Denis Marion et quelques proches ont été passionnés par les combinatoires presque infinies des 64 cases et de leurs 32 protagonistes. Mais quel était exactement le niveau qu’ils ont atteint, l’intérêt des problèmes qu’ils ont tenté de résoudre, et plus largement encore, la portée de l’imaginaire de ce jeu  ?

11Pour clore le dossier, Paul Aron commente deux lettres adressées par Paul Nougé au Drapeau rouge, que Mariën avait publiées dans ses Lettres surréalistes (1924-1940), mais sans s’étendre sur la personnalité du destinataire, ni sur les enjeux de la querelle. Celle-ci porte sur une dissension capitale aux yeux des acteurs  : la forme picturale la mieux à même d’incarner l’idéal révolutionnaire. Réaliste pour nombre de peintres communistes, surréaliste pour d’autres, c’est tout le débat du rapprochement ou de la connivence entre les avant-gardes esthétiques et politiques qui est ici posé.

12Ces éclairages différents et complémentaires sur l’homme et l’œuvre en soulignent également la complexité, que le titre du dossier, emprunté à Nougé lui-même, évoque de façon saisissante. Dans le tract Orange 4 (20 octobre 1924), Nougé transforme un texte de Jean Paulhan, Jacob Cow le pirate. Ce dernier était fasciné par la «  duplicité du menteur qui dans le même moment suppose la morale, pense le vrai et dit le faux  », ce que Nougé reprend en décrivant  : «  la duplicité de l’esprit sincère et qui, disant le vrai, voit le faux dans le même moment.  » Il est possible que Nougé ait connu l’ouvrage de Frédéric Paulhan, le père de l’éminence grise de la NRF, qui avait publié en 1896 un ouvrage de psychologie philosophique qui s’intitulait  : Esprits logiques et esprits faux  : les types intellectuels. Auquel cas, la référence eût été transgénérationnelle… Toujours est-il que l’énigme Nougé se condense dans cette phrase qui, par sa construction paradoxale, dynamite l’opposition entre sincérité et duplicité, et prend acte d’une aporie qui traversera tout le siècle.

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Notes

1 Smolders (Olivier), Paul Nougé. Écriture et caractère. À l’école de la ruse, Bruxelles, Éditions Labor, 1995.

2 della Torre Giménez (Estrella), El surrealismo belga. Paul Nougé, Universidad de Sevilla, 1980  ; Marques (Lénia), Pour une poétique du fragment  : l’œuvre de Charles-Albert Cingria et de Paul Nougé, Universidade de Aveiro, 2007  ; Michel (Geneviève), Paul Nougé. La Réécriture comme éthique de l’écriture, Madrid, Universitad Autonoma, 2006, publiée sous le titre  : Paul Nougé. La Poésie au cœur de la révolution, Peter Lang, 2013  ; Gillain (Nathalie), Paul Nougé et Henri Michaux au-delà de l’écriture automatique. Du constat de l’impropriété du langage verbal à l’invention de procédés d’écriture photographiques, Université catholique de Louvain, 2011.

3 Plusieurs rééditions dans la collection Espace Nord, avec des lectures et commentaires de Paul Aron, Jean-Pierre Bertrand, Marc Quaghebeur.

4 Voir le très beau catalogue  : Canonne (Xavier) dir., Le Surréalisme en Belgique. Histoire de ne pas rire, Bruxelles, Bozar Books et Fonds Mercator, 2024.

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Pour citer cet article

Référence papier

Paul Aron et Pierre Piret, « Paul Nougé »Textyles, 66 | 2024, 7-10.

Référence électronique

Paul Aron et Pierre Piret, « Paul Nougé »Textyles [En ligne], 66 | 2024, mis en ligne le 16 avril 2024, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/textyles/6592 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/textyles.6592

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Auteurs

Paul Aron

Université libre de Bruxelles

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