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L’astrofuturisme et au-delà

Persistance du rêve spatial américain

The enduring promise of the American space dream
Arnaud Saint-Martin
p. 28-39

Résumés

Cet article analyse les usages des visions du futur dans le champ de l’astronautique aux États-Unis, et plus spécifiquement dans le domaine des vols habités. Celles-ci composent un répertoire « astroculturel », intégrant la science-fiction, la futurologie, les programmes d’exploration des agences spatiales, etc. Une fonction durable de cet ensemble de représentations et de valeurs est de légitimer les projets de « colonisation » de l’espace : d’entretenir un « rêve ». Ces objectifs n’en restent pas moins situés et non consensuels en dehors des communautés déjà conquises. Le système de croyances sous-tendant ces visions utopistes est ainsi persistant, mais fragile.

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Texte intégral

Persistance du rêve spatial américainAfficher l’image
Crédits : Antton Ospitaletche 2023 - HEAR

1Un million d’êtres humains qui vivent en 2050 sur la planète Mars, régis par un gouvernement non plus terrestre, pas même extra-terrestre, mais martien, autonome, et qui réalisent le plein potentiel d’une espèce « multiplanétaire » affranchie de ses attaches terriennes : si cet horizon vulgarisé par le fondateur de l’entreprise SpaceX Elon Musk (2018) relève de la science-fiction à des fins de relations publiques, elle n’en suscite pas moins l’attention publique, la curiosité, voire l’adhésion parmi les passionné·es d’espace et au-delà. Cette vision portée par E. Musk est dérivée d’une subculture populaire à l’intersection de la science-fiction, du folklore états-unien (nouvelle frontière, colonies, Ouest sauvage, ruée vers l’or, pionniers, hors-la-loi, etc.) et de la culture professionnelle de l’astronautique. Cette manière d’imaginer la colonisation de Mars n’a rien de particulièrement original : de telles vues circulent depuis les années 1950 au moins (et pas seulement aux États-Unis). Elle accompagne le déploiement d’un projet entrepreneurial, qui ambitionne de privatiser l’aventure spatiale jusqu’à son point ultime, Mars.

2Cet article propose de rendre compte de la « fabrique des visions du futur » (Chateauraynaud & Debaz 2017) dans le microcosme de l’astronautique états-unien, et plus particulièrement dans le domaine des vols habités. Celles-ci contribuent à la reproduction d’une doxa ajustée au fonctionnement d’un champ d’organisations très peu autonome, car soumis à la politique spatiale comme politique publique sectorielle. Les agences spatiales civiles et militaires, sous tutelle gouvernementale, ont pour mandat institutionnel d’appliquer ces logiques politiques projetées à plus ou moins long terme. Les visions astrofuturistes sont ainsi mobilisées afin de justifier les activités des organisations en charge des affaires spatiales. Elles puisent dans le corpus de l’« astroculture », que l’historien Alexander Geppert (2012) définit comme l’« ensemble hétérogène d’images et d’objets, de médias et de pratiques qui visent tous à donner des significations à l’espace extra-atmosphérique tout en stimulant l’imagination individuelle et collective ». Les récits des futurs de l’exploration spatiale en sont une composante essentielle. Qu’il s’agisse de romans de science-fiction, plus ou moins réalistes et plausibles, de projections cinématographiques donnant corps à des scénarios d’occupation de l’espace, ou, dans un registre plus « dur », de plans techniques de colonisation développés par des futurologues, comme c’est le cas pour la conquête de la planète Mars (Saint-Martin 2019), ces productions viennent légitimer d’une façon ou d’une autre la conduite de projets et programmes qui exigent des investissements financiers considérables. Ces « visions de l’avenir désirables collectivement adoptées et institutionnellement établies » (Jasanoff & Kim 2015 : 4) dessinent ainsi les contours d’« imaginaires technologiques ».

La longue conquête (des parts de marché) de l’espace

3Les façons d’imaginer l’occupation de l’espace ont été fixées à la fin du xixe siècle sans vraiment se renouveler, si bien que les scénarios possibles en la matière sont finalement limités (voir Prantzos 1998). Station orbitale, base planétaire, systèmes de transport interplanétaires, les motifs de l’exploration humaine de l’espace sont restés stables. Ils véhiculent des représentations et des valeurs reconnues dans les répertoires des « astrocultures ». Les visions pionnières de stations spatiales de Constantin Tsiolkovski (1857‑1935) ou d’Hermann Oberth (1894‑1989) font partie de ce fonds commun de l’histoire du voyage interplanétaire. John Desmond Bernal (1901‑1971) en avait également jeté les bases dans The World, the Flesh, and the Devil (1929), court essai dans lequel il imaginait entre autres le concept d’un « vaisseau spatial » autosuffisant où coexistent des milliers de « navigateurs » – une « sphère » (de Bernal donc) d’une vingtaine de kilomètres de diamètre, construite à partir des matériaux glanés dans l’espace. La généalogie de ces représentations de papier alternant entre le voyage par les colonies célestes ou l’implantation par des bases planétaires inclut encore les vues tout aussi grandioses de l’écrivain de science-fiction et futurologue Arthur C. Clarke (1917‑2008), qui n’a pas cessé de rendre tangibles les « promesses de l’espace », jusque dans des productions aussi hypnotiques que 2001, l’Odyssée de l’espace (1968). Construire des futurs possibles est consubstantiel à l’exploration humaine de l’espace. Cet avenir est diversement approprié selon les organisations en charge des affaires spatiales et plus largement des astrocultures. Du cosmisme russo-soviétique appelant à l’avènement d’une humanité transcendée par l’exploration spatiale à la colonisation grand-angle de la « nouvelle frontière » aux États-Unis, les thèmes sont immuables et s’actualisent jusque dans les récits du « New Space », inspirés des visions du voyage interplanétaire qui avaient cours dans les années 1920‑1930 (Eltchaninoff 2022).

  • 1 Apogée de la conquête lunaire états-unienne, le programme Apollo (1961‑1972) a mobilisé près de 400 (...)

4Ces visions hyperboliques de l’humanité dans l’espace sont autant de productions symboliques hors de portée, mais qui ont notamment pour fonction d’agir sur les agendas politiques des créanciers de l’aventure spatiale : dès les années 1950, Wernher von Braun (1912‑1977) – l’ingénieur en chef en charge du développement des V-2 nazis, la source technique de la rocketry qui mènera les États-Unis sur la Lune – n’a cessé de « vendre » l’espace, de la publication de son Mars Project (1952) à son implication dans Apollo, et il y a été aidé par des magazines à grand tirage (The Collier) ou par Walt Disney (DeGroot 2006). D’autres ont emboîté le pas, par exemple son collègue, Krafft Ehricke (1917‑1984), ingénieur et pionnier de l’astronautique, théoricien de l’« impératif extraterrestre », prescrivant l’obligation pour l’humanité de coloniser l’espace, en commençant par la Lune, qu’il s’agissait d’industrialiser et d’urbaniser. Il n’est certes pas le seul « visionnaire » à penser que l’espace est l’avenir de l’humanité. Dans un registre qui se veut tout aussi rigoureux techniquement, Gerard O’Neill (1927‑1992), physicien en poste dans la prestigieuse université de Princeton, fondateur de la société pro-espace L5, a posé les jalons d’une autre vision grandiose de l’expansion humaine dans son opus The High-Frontier: Human Colonies in Space (1977). Comme l’a suggéré l’historien des sciences Patrick McCray (2013), O’Neill fait preuve d’un certain talent dans l’art du « visioneer », alliant l’anticipation visionnaire et l’ingénierie ; il marquera durablement la pensée de l’exploration de l’espace (il inspire les visions millénaristes d’un Jeff Bezos, par exemple). La NASA, cherchant à relancer le désir d’espace dans l’après-Apollo1, a délégué le travail visionnaire à d’autres, dont la parole est moins contrainte politiquement. Ces entrepreneurs de la cause spatiale, à la façon d’O’Neill ou de Robert Zubrin – fondateur de la Mars Society, infatigable propagandiste de la colonisation de la planète rouge depuis les années 1980 (Brunier 2006 ; Saint-Martin 2019) –, sont ambivalents à l’égard du contrôle gouvernemental de la politique spatiale : ils défient l’establishment de la NASA et l’élite politique de Washington – coupables de regarder dans le rétroviseur –, en même temps qu’ils s’emploient à rendre convaincantes leurs visions sublimes dans ces arènes. D’autres visionnaires de l’exploration spatiale, dans le sillage de G. Harry Stine (1928‑1997), appellent carrément à une nouvelle ère de la course à l’espace propulsée non plus par le gouvernement, mais par les promoteurs de la « libre entreprise » projetée dans le vide spatial – ce qu’il sera convenu d’appeler, à partir de la fin des années 1990, le « New Space » (Saint-Martin 2021).

5La projection est tellement abstraite que les visionnaires ne s’embarrassent pas toujours de détails sur les modalités pratiques du gouvernement de ces colonies spatiales. La confiance dans l’avenir l’emporte, au bénéfice d’une démonstration sommaire mais suggestive. Les avocats de l’exploration humaine peuvent compter sur le zèle de relais influents dans l’espace public. Parmi ces voix, Patrick Moore (1923‑2012), astronome amateur britannique (auteur du catalogue Caldwell, bien connu des stargazers), écrivain prolifique et producteur d’une émission astronomique à succès de la BBC, pouvait prophétiser en 1976 un cycle d’exploration humaine et robotique de l’espace, qui inclurait l’installation d’une base durable sur la Lune en 1995 (après un retour en 1992), une autre sous contrôle international en 2000, puis une colonie sur la surface de Mars en 2020, avant d’autres étapes d’une expansion continue au cours du xxie siècle (Moore 1976). Ces spéculations, quoique démenties par les faits quelques années plus tard, entretiennent la croyance.

6Alors que s’ouvre un nouveau cycle d’exploration de la Lune, par l’intermédiaire du programme Artemis porté par la NASA depuis 2019, les visions antérieures du futur perdurent mais sont canalisées dans des récits conformés aux attentes et aspirations contemporaines. Les desseins des marchands de l’astrocapitalisme et des entrepreneurs en vision du futur de la « nouvelle course à l’espace » sont autrement terre-à-terre. L’enjeu, pour eux, est de commercialiser des usages déjà connus, notamment les télécommunications spatiales, et des usages plus prospectifs – pour ne pas dire spéculatifs – comme l’exploitation minière des astéroïdes. Les capitalistes ne manquent pas d’audace dans la justification de leurs business plans, à l’image d’Elon Musk, qui prétend que les profits engendrés par Starlink, filiale de SpaceX banalisant la connectivité à haut débit et faible latence à l’échelle planétaire, par la mise en place d’un réseau dense de milliers de satellites en orbite basse, serviraient à financer la colonisation de Mars. Cette altération marchande du futur spatial n’est pas récente mais s’est intensifiée depuis que l’idiome de la globalisation s’est insinué sur les marchés des applications spatiales dans les années 1990. Parmi les outils actuellement disponibles pour construire ces futurs de ladite nouvelle économie de l’espace, les études et prévisions de marché sont sans doute les plus scrutées par l’industrie. Des cabinets de conseil, généralement proches des lieux de pouvoir, fournissent des diagnostics et des anticipations sur la croissance de tel ou tel segment de marché. Des banques d’investissement et des fonds de capital-risque sont tout aussi engagés dans la formalisation de ces pronostics (Saint-Martin 2021). Les experts et professionnels du capital-risque, depuis les places financières habituelles (Silicon Valley, New York et divers pays à la fiscalité arrangeante, comme le Luxembourg), s’emploient ainsi à faire valoir leurs options en stock, et cherchent à justifier la continuité des investissements.

  • 2 Parmi ces producteurs d’enchantement entrepreneurial, voir le cas de Peter Diamandis, initiateur du (...)

7La fabrique de ces futurs de l’industrie jugés désirables croise les intérêts financiers des titulaires de portefeuilles de valeurs plus ou moins prometteuses. Le futur s’écrit ici à court terme : selon les cas et le degré d’avancement des projets, un capital-risqueur mise sur une start-up en escomptant un retour dans les 3‑5 ans. Ces mises, perçues comme autant de prises de risque calculées, contribuent pour beaucoup au cadrage temporel des activités entrepreneuriales et à l’énoncé des promesses techniques et commerciales. Les « influenceurs » et techno-évangélistes de cette « industrie » de la finance des technosciences spatiales enrobent leurs prophéties de discours visionnaires sur l’abondance infinie des « ressources » de l’espace2. Ces agents et courtiers de l’astrocapitalisme s’emploient à confirmer la trajectoire économique des industries spatiales. À force de lobbying et d’advocacy au cœur de l’establishment politique, ils ont contribué à l’infléchissement des politiques spatiales : les agences spatiales gouvernementales, NASA en tête, frileuses concernant la commercialisation des usages de l’espace jusque dans les années 1990, affichent désormais leur attachement à la vision marchande. L’engouement est toutefois contrebalancé par la géopolitique de la nouvelle course à l’espace, et plus particulièrement celle du retour sur la Lune, qui divise la communauté spatiale internationale entre blocs : d’un côté, les États-Unis et ses partenaires signataires des « Accords Artemis », de l’autre la Chine alliée notamment à la Russie.

Fabricants de futur

8Les futurs remplissent des fonctions de rassurance doxique et/ou de légitimation des politiques spatiales. On n’imaginerait pas un instant qu’il en soit autrement dans un champ tourné vers l’avenir mais toujours enjoint de justifier l’utilité de ses missions et de ses programmes. Ce champ s’est différencié à partir des années 1950‑1960 selon diverses modalités en fonction des pays. La dépendance de la commande gouvernementale est un fait de structure, quels que soient ces champs nationalisés et la nature des rapports entre, d’un côté, les agences et administrations publiques en charge de ces affaires et, de l’autre, les industries parapubliques et privées sous contrat ou dont les activités sont encadrées par les États. Mais encore faut-il justifier la dépense, lui donner un sens, la projeter dans le temps, la protéger aussi des remises en question et des critiques de son bien-fondé. C’est là qu’intervient le référentiel futuriste, condition sine qua non de la perpétuation des vols habités spatiaux.

9L’astronautique peut être analysée comme un champ (Bourdieu 1976), soit un espace structuré et conflictuel de relations objectives entre des positions occupées par des agents et des organisations, régi par des principes et des valeurs spécifiques, et occupé à des tâches reconnues comme valant la peine d’être accomplies. Ce microcosme reconnaît la pertinence de luttes d’autorité et de définition de la domestication technique de l’espace extra-atmosphérique. Ces luttes visent, d’une part, la maîtrise des instruments de production technique, sociale et organisationnelle de l’astronautique comme champ différencié, et d’autre part la définition des structures symboliques et culturelles légitimes, à commencer par les principes de vision et d’orientation des activités. La « vision » (futuriste) est une catégorie d’acteur (McCurdy 2011), polysémique jusqu’à un certain point, qui renvoie à l’exercice du pouvoir temporel dans le champ. Qui contrôle la vision, le sentier dont dépendent les organisations (notamment la NASA, comme agglomération de centres, de laboratoires et d’instituts distribués à l’échelle des États-Unis depuis la création de l’agence en 1958), est à même d’assoir sa domination dans l’ordre des ambitions et des priorités spatiales. S’il est de bon ton d’en référer à une conception pacifiée des rapports sociaux sous l’angle de la coopération et de l’appartenance à une « communauté spatiale » internationale (cf. Zabusky 1995), la concurrence est un moteur. Dans ce champ comme dans d’autres, toutes les visions ne pèsent ni ne portent autant. Encore faut-il jouir d’une position favorable pour être audible dans l’espace des prises de position possibles, se prévaloir d’une autorité technique, culturelle et politique nécessaire pour transformer une vision en cadre d’action pratique (sinon c’est incantatoire, sans effet autre que discursif), et enfin pouvoir compter sur des alliés et soutiens dans les champs administratif et politique où s’élaborent les décisions et se négocient les budgets.

10Lorsqu’elle est verbalisée par John F. Kennedy en 1961, la vision des premiers pas de l’humanité sur la Lune est lourde d’implications. Interminable sujet d’exégèse parmi les spécialistes de « la décision » (Logsdon 2011), elle propulse une conception volontariste, nationaliste et romantique du contrôle politique du futur – un futur borné qui plus est à la fin de la décennie 1960. C’est l’archétype de la « vision présidentielle impériale » (Launius & McCurdy 1997). Il aura fallu « vendre » cet objectif lunaire (Kauffman 2009), non sans difficulté, car l’opinion publique, travaillée par d’autres préoccupations (pauvreté, guerre du Vietnam, droits civiques, etc.), était loin d’être acquise (Maher 2019). La propagande de la NASA, via son Bureau des Affaires publiques ou les services de public outreach, de conserve avec les discours enthousiastes des space advocates des groupes d’intérêt de l’industrie spatiale, s’est développée en soutien : pour construire l’adhésion, pour in fine emporter et justifier les budgets fédéraux. La NASA doit donner corps à une mission, guidée par une vision consensuelle, sublime et sans alternative. C’est un condensé de valeurs et de tropismes culturels trouvant leur source notamment dans l’exceptionnalisme états-unien. C’est le supplément d’âme, résumé par des slogans (la « nouvelle frontière »), des représentations symboliques et des astronautes érigés en héros de l’Amérique, pour conforter une trajectoire budgétaire à confirmer chaque année lors des négociations autour du financement de la NASA. L’ennui pour les visionnaires à l’avant-poste du champ est que la vision futuriste s’est empâtée, encroûtée avec le temps. Après l’apothéose d’Apollo 11, la passion lunaire a vite décliné. En 1972, c’en était fini des aventures sur la Lune : le futur martien, que les lobbies de la NASA ont vendu au président Nixon au lendemain du premier pas sur la Lune, s’est évanoui. S’y est substituée la stratégie – jugée plus attractive pour les politiciens du Congrès – qui consiste à valoriser l’occupation de l’orbite terrestre basse par une navette couplée bientôt à une station spatiale. L’exploration du ciel profond par des vaisseaux habités pouvait attendre. La NASA, hier perçue comme le fer de lance de la politique spatiale états-unienne, est alors la cible de critiques toujours plus vives parmi les déçus de la course à l’espace (Handberg 2003). Ceux-ci rivalisent d’inventivité dans l’expression de futurs alternatifs à ceux que portent l’agence fédérale. Cette dernière n’en demeure pas moins enjointe à préparer l’exploration humaine de l’espace, ultimement de Mars – son mandat natif (Lambright 2014). Dès que la conjoncture politique est favorable, le thème surgit à nouveau. Pour un président, c’est l’assurance de se replacer dans l’inspiration de la Destinée manifeste et de soulever une mythologie qui ne prend pas la poussière car la NASA et diverses institutions muséales (le National Air and Space Museum à Washington, en point d’orgue) entretiennent la doxa de l’exploration humaine. Des présidents ont certes proposé des grandes visions, par exemple l’Initiative d’Exploration spatiale de George Bush (1989) et la Vision de l’Exploration Spatiale de George Bush Jr. (2005), mais ces articles de foi ont aussitôt achoppé sur les luttes politiques et les arbitrages budgétaires défavorables au Congrès, sans compter les lourdeurs et inerties de la bureaucratie de la NASA. Cet essoufflement de l’autorité programmatique de la NASA a créé un appel d’air. Des mouvements « pro-espace » se sont organisés dans les années 1970 pour relancer l’aventure du vol habité dans l’après-Apollo (Michaud 1986). Leurs mots d’ordre se voulaient autrement plus audacieux que les plans d’occupation de l’orbite terrestre basse par une navette spatiale couplée à une station dont les coûts respectifs menaçaient de lester lourdement les budgets annuels de la NASA. Les témoignages de l’intérêt pour l’espace et ses futurs sont innombrables : la bibliographie craque sous le poids des récits de conquérants de l’espace, d’essais de futurologie d’Arthur C. Clarke et autres romans de hard science-fiction, de manuels d’exploration d’ingénieurs inventifs, enthousiastes, qui annoncent des lendemains heureux dans telles stations spatiales gigantesques ou telles colonies planétaires, en général sur Mars. Ce qui frappe dans cette littérature du mouvement pro-espace, c’est qu’elle maintient l’horizon d’une attente – d’une impatience dans le champ. Quoique régie par des logiques bureaucratiques et politiques qui la détournent de toute fantaisie dans l’expression du futurisme cosmique, la NASA compose avec ces visions attestant la continuité d’une passion pour l’exploration. Parce que le débat sur les fins et les mandats de la NASA ne cesse pas de déstabiliser son gouvernement, ces visions du futur s’avèrent d’utiles justifications (Kay 2005), et contribuent à étayer la grandeur passablement grandiloquente d’une aventure qui – rien de moins – place l’Amérique à l’avant-garde de l’histoire de l’humanité (Sage 2014).

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11Les visions du futur de l’exploration humaine de l’espace à l’œuvre dans le champ de l’astronautique légitiment l’établissement de hiérarchies dans l’ordre des programmes, des projections et des prospections. Tout l’enjeu, pour les garants des politiques des vols habités, est d’ancrer le plus durablement l’évidence que cette aventure en vaut la peine en dépit des attentes déçues et des promesses parfois hyperboliques jamais concrétisées. Une stratégie, partagée par les agents fidèles à cette inspiration, est de naturaliser l’exploration, d’en faire une attente socialement acceptable sinon nécessaire : une compulsion enracinée dans la nature humaine. Les visions du futur ne seraient qu’un approfondissement de cette structure native, qu’éternise l’apophtegme rituellement cité de Constantin Tsiolkovski : « La terre est le berceau de l’humanité, mais on ne passe pas toute sa vie dans un berceau ». Les incrédules, pas si rares dans le champ de l’astronautique, estiment que les adeptes de ces grands récits se bercent d’illusions et s’épuisent coupablement à un moment où la protection de la planète est la seule préoccupation viable, mais cela n’entrave pas le cours historique de ce système de croyances : le vol spatial habite les fractions les plus entraînées à défendre l’avenir de cette illusio.

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Notes

1 Apogée de la conquête lunaire états-unienne, le programme Apollo (1961‑1972) a mobilisé près de 400 000 personnes et englouti des dizaines de milliards de dollars dans l’objectif, fixé par John F. Kennedy, d’envoyer un homme sur la Lune et de prouver ainsi aux yeux du monde la suprématie technologique et culturelle de l’Amérique. C’est un temps fort de la Guerre froide en même temps que la source d’une nostalgie durable jusqu’à aujourd’hui.

2 Parmi ces producteurs d’enchantement entrepreneurial, voir le cas de Peter Diamandis, initiateur du X-Prize et co-fondateur de la Singularity University (Saint-Martin 2020).

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Pour citer cet article

Référence papier

Arnaud Saint-Martin, « Persistance du rêve spatial américain »Terrain, 79 | 2023, 28-39.

Référence électronique

Arnaud Saint-Martin, « Persistance du rêve spatial américain »Terrain [En ligne], 79 | 2023, mis en ligne le 06 novembre 2023, consulté le 24 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/terrain/26044 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/terrain.26044

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Auteur

Arnaud Saint-Martin

Centre européen de sociologie et de science politique, CNRS, EHESS, Paris 1

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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