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Truand ou bandit social ?

Ascension et chute d’un preman indonésien [récit]
Laurens Bakker
Traduction de Josiane Massard-Vincent
Cet article est une traduction de :
Gangster or social bandit? [en]

Résumé

En Indonésie, à la suite des réformes gouvernementales mises en place après 1998, se développe un courant particulier d’activisme. Des causes comme les droits indigènes et les droits fonciers des pauvres sont alors défendues par des groupes dont l’image est résolument plus violente que celle des ONG. Généralement désignées par le terme ormas, ou organisations de masses, ces associations manient deux registres : celui de la responsabilité sociale et celui d’hommes forts défendant leur communauté tout en se livrant à des activités criminelles. Ce mélange est une concoction puissante qui permet à un leader ormas habile – presque toujours un homme – de jouer différents rôles et de faire appel à de multiples sources de légitimation pour ses actes, en fonction de sa position dans la société locale. Pak Bahrudin est l’un de ces hommes, défendant à sa manière les droits des gens de Paser – un district de la province de Kalimantan Est. Ce court récit décrit son ascension, certaines de ses actions et sa chute finale.

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Texte intégral

1Pak (monsieur) Bahrudin et moi nous sommes rencontrés pour la première fois sur un chemin situé entre la mosquée de quartier et un atelier de charpentier, tôt dans la soirée, en juin 2004. J’étais en route pour aller dîner dans un restaurant proche, il était en route pour la prière du soir à la mosquée. Le chemin était minuscule et couvert de sciure. On ne pouvait se croiser qu’en se plaçant prudemment sur le côté et en contournant l’autre personne. J’aperçus un homme, la cinquantaine, mince, encore musclé. Il portait un vieux tee-shirt, un sarong et un peci, le calot noir des hommes musulmans dans une grande partie de l’Asie du Sud-Est. Il arborait une grosse moustache et me regardait avec curiosité. Tanah Grogot, la petite ville où se trouve le chemin, est la capitale du district de Paser, dans la province de Kalimantan Est, à Bornéo. Cette bourgade reçoit rarement la visite d’étrangers et ceux qui viennent sont en général des mineurs coréens employés par la société Kideco qui exploite une grande mine de charbon dans le district. Bahrudin m’a regardé de la tête aux pieds et m’a demandé ce que je faisais dans « son » chemin. Je lui ai parlé du restaurant, mais je lui ai aussi dit que j’effectuais une recherche sur les conflits fonciers dans la province et que j’étais venu à Tanah Grogot pour étudier quelques cas précis dont j’avais entendu parler et en discuter avec les personnes concernées. « Bien, dit-il, alors vous allez vouloir en parler avec moi. Je suis le leader coutumier le plus élevé ici et je dirige une importante organisation communautaire. J’habite à quelques portes d’ici. Venez me voir un de ces jours. » Intrigué par une présentation si confiante et quelque peu bravache, à des lieues du style habituel dans cette partie de l’Indonésie, j’acceptais son invitation.

  • 1 Légalement, cette affirmation n’a pas de sens puisque les droits de propriété foncière privée ont (...)

2Quand je suis arrivé chez lui, quelques jours plus tard, il était assis dans la pièce principale, vêtu d’un uniforme militaire, orné de divers insignes intrigants et de barrettes d’épaule. Il expliqua que cela indiquait son rang en tant qu’entero, ou leader principal, selon l’adat – la coutume – de la population autochtone de Paser. En tant que tel, me dit-il, il défendait les droits sur les terres et les bois détenus par cette population dont lui-même était membre1. À cette époque, les revendications indigènes sur la terre et les ressources étaient, en théorie, partiellement reconnues dans la loi indonésienne, mais totalement ignorées dans la pratique. Même si ces revendications ont pris une place croissante dans le droit national, leur statut formel demeure en général incertain. Pourtant, suite à la démocratisation et à l’autonomie des échelons inférieurs de gouvernement, en particulier dans les districts, qui ont suivi, à partir de 1998, les trente années du régime de l’Ordre nouveau, l’attention locale à ces revendications, sinon leur prise en compte, a considérablement augmenté. Paser est un district riche en ressources et peu peuplé, avec une minorité autochtone non négligeable. Les gens de Paser représentent le groupe le plus important de l’intérieur montagneux tandis qu’une population mélangée d’autochtones et de migrants vit sur la plaine côtière du district. Les migrants sont originaires de différentes régions d’Indonésie, mais la majeure partie d’entre eux sont des Bugis venus de l’île de Sulawesi voisine ou des Javanais.

  • 2 David Henley & Jamie Davidson, « In the Name of Adat. Regional Perspectives on Reform, Tradition, (...)

3Avec la valorisation nouvelle de la région comme unité politique et sociale, les gens de Paser ont commencé à s’élever contre le fait que les migrants et les sociétés minières ou de plantations reçoivent des parcelles de leurs terres « coutumières » grâce à des permis émis par le gouvernement central. Ils ne sont pas les seuls à réagir ainsi. L’adat comme fondement d’identité, de revendications foncières et d’unité, a fait des avancées dans toute l’Indonésie, à mesure que de nombreux groupes indigènes prenaient conscience de leurs droits et des indemnisations auxquelles ils pouvaient prétendre2. Pak Bahrudin, en tant qu’autorité coutumière à Paser, était prêt à prendre en charge la détresse de ceux qui affirmaient que leurs terres coutumières avaient été « volées » par les « étrangers », même si le « vol » s’appuyait sur des titres fonciers ou des droits d’usage officiels et légaux.

  • 3 De son nom complet PBA-PDS, Paser Dayak Serumpun, Branche Dayak Paser.

4Bahrudin n’impliquait pas le gouvernement local dans ses démarches, les fonctionnaires étant pour la plupart descendants de migrants et, par conséquent, selon lui, peu favorables aux gens de Paser. Quand son aide était requise pour résoudre un conflit foncier, il allait d’abord s’assurer du bien-fondé, d’après l’adat, des revendications du requérant. Si la demande était valide, il informait l’utilisateur de la terre de ses conclusions et proposait un accord qui consistait en général à partager la terre, dans la mesure du possible, à la laisser au requérant autochtone si elle était nécessaire pour la culture des plantes vivrières, ou à obtenir une indemnisation si la partie adverse était puissante et dotée de bonnes connections – comme dans le cas de sociétés minières ou d’entreprises de plantations. Un accord était souvent trouvé et, s’il incluait une compensation financière, Bahrudin recevait en général 10 à 15 % de la somme pour ses services. De tels paiements n’étaient cependant pas obligatoires, mais consentis librement – c’est du moins ce que m’ont assuré deux personnes qui lui avaient remis un tel « cadeau ». Ce pourcentage était jugé approprié pour remercier quelqu’un dont l’aide avait été décisive dans l’aboutissement d’une démarche et était aussi appliqué pour remercier des représentants du gouvernement, des juges, etc. À l’occasion, le processus n’était pas aussi lisse. Pour résoudre le conflit, Bahrudin mobilisait alors les membres du groupe Défense de notre adat, le PBA3, à se joindre à lui lors de sa visite à celui qui enfreignait l’adat. Créé en 2001, le PBA était organisé selon une structure de commandement militaire : Bahrudin, en tant qu’entero, en était le commandant en chef, mais il avait trois adjudants chargés chacun des habitants d’une zone précise de Tanah Grogot et de ses alentours. Ses membres pouvaient être mobilisés rapidement par téléphone portable et réunir dix à vingt d’entre eux était affaire de dix à quinze minutes. J’en ai été témoin à plusieurs reprises, c’était toujours impressionnant. Leur arrivée était annoncée par le bruit de motos approchant à grande vitesse, après quoi ces engins et leurs conducteurs, pour la plupart de jeunes hommes à la mine résolument dure, apparaissaient dans des nuages de poussière et de gaz d’échappement. Ils étaient tous de Paser, nombreux étaient ceux qui portaient des tenues de camouflage ou des chemises vertes marquées du logo du PBA.

5J’avais été quelque peu dérouté par ce spectacle. Jusque-là, j’avais rencontré des ONG locales et nationales qui promouvaient les droits des populations autochtones et des leaders coutumiers, mais aucune ne fonctionnait de la sorte. Les ONG étaient souvent basées dans les principales villes de la province et étaient en contact avec des représentants des gouvernements locaux ainsi qu’avec des donateurs étrangers. Ces organisations rassemblaient des militants qui publiaient des rapports, intentaient des actions auprès des représentants du gouvernement, organisaient des débats et étaient toujours en quête de financements pour assurer leur fonctionnement. Les activistes des ONG étaient souvent issus de groupes ethniques locaux détenteurs de droits coutumiers mais, en général, il ne s’agissait pas de leaders coutumiers ou d’experts de l’adat. Ils étaient souvent jeunes, tout juste sortis de l’université et, par leur ancrage urbain, géographiquement tout à fait à l’écart des communautés, la plupart du temps rurales, qu’ils s’efforçaient d’aider. Les leaders coutumiers vivaient eux dans les communautés rurales où l’adat régulait la vie quotidienne. Ils venaient rarement en ville, n’avaient pas d’accès aux représentants du gouvernement ou aux donateurs étrangers, parlaient souvent un indonésien médiocre, parce qu’ils étaient de bons locuteurs de la langue de Paser, et n’étaient pas militants. Quand une telle communauté perdait de la terre au profit d’une mine ou d’une plantation, ses leaders protestaient auprès de la compagnie bénéficiaire, mais finissaient généralement par se résigner à leur sort.

6Pak Bahrudin et son PBA représentaient autre chose. L’existence d’un chef coutumier suprême, tel que lui-même se présentait, était niée avec véhémence par les autres leaders coutumiers des communautés montagnardes. Lesquels n’avaient pas d’objection à ce qu’il revendique ce statut à la ville. Ils supposaient que l’adat de Paser différait de leur adat, comme c’était le cas parmi les différentes communautés de l’intérieur. Alors s’ils avaient un entero là, pourquoi pas ? Tant que Bahrudin ne venait pas dans leurs montagnes pour essayer de leur imposer sa loi… J’ai demandé aux adjudants du PBA si celui-ci se considérait comme une ONG de la population autochtone. La question provoqua un éclat de rire chez le secrétaire de l’organisation. Selon lui, les ONG recherchaient seulement des fonds pour financer les intérêts de leur bureau et faisaient peu de choses pour les gens qu’ils prétendaient représenter. À Paser, elles n’aidaient pas du tout la population. L’ONG des peuples indigènes la plus en vue là-bas, fit-il remarquer, était dirigée par un officiel du gouvernement à la retraite qui n’était même pas natif de Paser et ne s’opposait à aucun projet gouvernemental, pas même aux plantations sur les terres coutumières. Cette organisation n’existait, selon lui, que pour légitimer la politique du gouvernement et faire taire les critiques. Le PBA procédait de manière radicalement différente, en tant qu’« organisation sociétale » (organisasi kemasyarakatan), ou ormas, ce qui en faisait une entité légale selon la loi nationale dans une catégorie autre que celle des ONG. De plus, le PBA tirait sa légitimité sociale de sa référence à l’autorité de l’adat, ce qui signifiait que ses membres étaient d’abord soumis à la loi coutumière et seulement ensuite au droit national. Le PBA et Bahrudin n’intentaient pas d’action ou ne déposaient pas de plainte, m’expliqua le secrétaire, car leur autorité était basée sur l’indigénéité et l’antériorité des gens de Paser dans la région. Si leur aide était sollicitée, ils informaient les parties en présence de ce qu’il convenait de faire d’après l’adat et, selon la situation, contribuaient à mettre en œuvre la décision de l’entero. « Pour cela, il faut un homme fort, quelqu’un qui est un expert en droit coutumier et qui n’a pas peur d’exprimer son jugement. Qui comprend le gouvernement et a des amis dans l’armée. Un dur, comme Bahrudin », poursuivit le secrétaire. Je lui demandais alors si Bahrudin était un jago, ou même un preman. De nouveau, il éclata de rire.

  • 4 Loren Ryter, « Pemuda Pancasila. The Last Loyalist Free Men of Suharto’s Order? », Indonesia no 66 (...)
  • 5 Ian Wilson, « Continuity and Change. The Changing Contours of Organized Violence in Post-New Order (...)

7Ma question était abrupte bien que je ne m’en sois pas aperçu sur le moment. Preman était un mot utilisé par certaines de mes connaissances de la ville voisine de Balikpapan pour se désigner les uns les autres et je l’avais entendu aussi aux îles Mentawaï parmi les jeunes. Le terme qualifie quelqu’un, presque toujours un homme, qui ose exprimer son opinion, suit son idée, s’oppose à ce qu’il n’aime pas et réalise les objectifs qu’il se fixe. Selon l’usage plus négatif (et courant), preman désigne les gangsters et les truands qui sont associés à la délinquance et à la violence urbaine. À Paser, ce sont les durs du quartier qui extorquent l’argent de la protection aux marchands des rues et aux chauffeurs de bus et qui assurent une certaine forme de sécurité à la population locale4. Jusqu’en 1998, le pouvoir central surveillait étroitement les preman – les utilisant pour faire sa sale besogne et pour obtenir des entrées dans l’économie criminelle. Dans le même temps, il contrôlait la criminalité au sein de ces groupes, allant, si nécessaire, jusqu’à tuer leurs membres, laissant les corps dans l’espace public comme un avertissement pour les autres. Cependant, la présence et l’implication des preman dans les affaires légales et illégales de l’État autorisait une normalisation de la violence et de la criminalité comme une partie de la pratique gouvernementale, conférant aux preman et à leurs activités un vernis officiel5. Leur attitude, dénuée de finesse, exigeait de parader, d’afficher un style direct et de montrer une capacité à réagir avec violence. Elle était soutenue par la relation qu’entretenait le preman avec le régime. À sa chute en 1998, son système de clientèle ne disparut pas mais suivit la décentralisation de l’autorité gouvernementale qui passa du niveau central à l’échelon local de la société. Ce qui signifie que, dans chaque district comme à Paser, les représentants du gouvernement pouvaient chercher à s’ériger en parrains puissants, mais d’autres Bahrudin pouvaient le faire aussi, des « gros durs » comme lui se positionnant comme parrains dans toutes les localités d’Indonésie. Pourtant, une position de preman a aussi ses désavantages : elle évoque un individu grossier, impoli, qui peut très bien ne pas être très pieux et être dépourvu de morale, autant d’inconvénients dans la société indonésienne, l’opinion populaire associant presque automatiquement ce type d’hommes à la violence, à l’alcool et à la criminalité.

  • 6 Henk Schulte Nordholt, « The Jago in the Shadow. Crime and “Order” in the Colonial State in Java » (...)
  • 7 Lee Wilson, Martial Arts and the Body Politic in Indonesia, Leiden, Brill, 2015, p. 181.

8Alors qu’une mentalité désinvolte peut s’expliquer chez des adolescents cherchant leur place dans la société, pour des hommes adultes comme Bahrudin, une position de preman implique un choix plus sérieux. Cela suppose une attitude critique vis-à-vis du pouvoir et la capacité inhérente d’utiliser la violence, mais cela met aussi en danger son statut moral et religieux. Bahrudin avait bien une telle attitude à l’égard du gouvernement, qui pour lui ignorait systématiquement les droits coutumiers des gens de Paser en poursuivant le développement de plantations et de sites miniers sur ses terres. Il allait jusqu’à, pourrait-on dire, se positionner ainsi contre les membres de sa communauté, en se désignant comme chef coutumier suprême, un titre inconnu des autres leaders coutumiers rencontrés. Pour Bahrudin et son PBA, la dureté, l’indépendance et le soupçon de violence qui façonnaient leur image ne pouvaient nuire. L’attitude, pensais-je, était vraiment là. Pourtant, Bahrudin n’était pas un voyou des rues et il visait clairement un dessein plus grand. Il pensait que jago lui convenait mieux, bien que ce soit un terme javanais et donc étranger pour lui. Un jago, suggéra-t-il, est un dur, comme un preman. Il suit son chemin et est prêt à utiliser la violence pour atteindre ses objectifs, mais il est aussi un « champion » responsable de sa propre communauté qu’il protège des criminels, des voleurs et de l’injustice. Plus qu’un preman, souligna Bahrudin, un jago peut être une personne intelligente, dotée de sens moral, qui utilise son cerveau et observe consciencieusement sa religion. Il a des muscles et un sens des responsabilités, mais il sait aussi prévoir, développer une stratégie et être diplomate. Un entero, pensait-il, combinait ces caractéristiques, tout en étant spécialiste de l’adat, ce qui n’est possible qu’après des années d’études poussées. Il doit faire preuve de sagesse et d’écoute dans la résolution des conflits et s’assurer que les gens le prennent au sérieux et respectent ses pouvoirs, à la différence des ONG. Un entero aide ceux qui sont traités injustement et ne doit pas reculer face à des adversaires puissants. Cependant, dans les publications, un jago est fréquemment associé à la criminalité. Héros local et protecteur, il peut également voler d’autres communautés ; homme d’influence, il peut faire passer ses propres intérêts avant ceux de la communauté6. Un jago est un bandit social qui utilise la violence pour protéger et aider, mû par un sens profond de la justice et de l’honneur qui transcende ceux de la loi et de l’État, mais dont les muscles sont aussi au service du plus offrant. En tant que tel, le jago assure l’ordre d’une certaine manière, tout en étant un agent de désordre, exerçant le pouvoir et usant de violence, imposant sa volonté, critères indispensables à son autorité7. Les activités de Bahrudin et sa position sociale étaient, dans une certaine mesure, conformes à cette définition : c’était un homme fort et féroce qui se battait pour les gens de Paser, menaçant de violence ceux qui utilisaient « illégalement » les terres coutumières, et qui se positionnait comme homme de pouvoir entre les différentes parties. Il créait un vide juridique en basant sa justice sur le droit coutumier et en s’en désignant l’expert suprême tout en s’assurant du soutien des autorités étatiques appropriées. En tant que sergent à la retraite, il avait de bonnes relations avec la garnison de Tanah Grogot et savait qu’elle pouvait s’avérer utile en cas de problèmes avec le gouvernement ou la police, en particulier parce que l’armée et la police entretenaient des rapports de rivalité. Aussi, Bahrudin occupait une zone grise de la légalité en même temps que de vide de pouvoir, qu’il utilisait à son avantage en organisant des manifestations, en mettant en scène la puissance et la férocité des membres de son PBA, face aux compagnies et aux migrants, au nom de l’adat. Il le faisait avec prudence, évitant la brutalité frontale ou la violence sauvage, mais les entrepreneurs d’origine étrangère à Paser m’ont dit que, pour eux, Bahrudin et le PBA étaient une bande de voyous qui faisaient chanter les gens – les menaçant de violences corporelles ou d’incendies criminels –, les obligeant à payer simplement car ils n’étaient pas natifs de Paser.

9L’ascension de Bahrudin et du PBA à Paser a été aussi favorisée par un respect nouveau et peut-être par la crainte qu’inspiraient certains autres groupes autochtones à Kalimantan. Dans une série de conflits violents, les Dayak – terme désignant les principales populations indigènes de Bornéo – avaient attaqué des colons venus de Madura dans les provinces de Kalimantan centre et est, tuant plusieurs centaines d’entre eux. Alors que les gens de Paser, musulmans, ne s’associaient pas aux Dayak, majoritairement chrétiens, cette démonstration de violence ethnique de masse ainsi que la capacité des Dayak à déplacer les Madurais, redoutés dans toute l’Indonésie pour leur férocité, ont amené Bahrudin à ajouter le « d » de Dayak au nom du PBA et à instaurer des relations avec les ormas dayak dans la province. Comme les groupes dayak du Kalimantan commençaient à s’organiser, Bahrudin et le PBA furent invités à assister à des rassemblements indigènes dans toute la province. Les liens politiques, économiques et sociaux se sont renforcés et ont consolidé la position du PBA, tandis que les associations avec d’autres ormas ont conforté son image d’organisation dangereuse et potentiellement violente. En même temps, Bahrudin a acquis une réputation de magicien traditionnel, conférant une nouvelle dimension au répertoire de l’entero.

10Le PBA est devenu une force sociale évidente depuis le printemps 2004. Ses membres sont entrés en conflit avec des agriculteurs locaux et avec des sociétés de plantations, se forgeant rapidement une réputation de négociateurs coriaces. Ils ne se satisfaisaient pas de l’indemnisation initiale, mais exigeaient davantage et obtenaient aussi le dédommagement de leurs frais. Parfois, une compagnie acceptait de laisser l’agriculteur sur sa terre à condition qu’il se mette à cultiver des récoltes pour elle. Dans certains cas, quand les négociations se prolongeaient, des incendies ravageaient les bâtiments de la compagnie, mais aucune mise en cause du PBA ne fut rendue publique ou signalée à la police. En privé, on m’informa de soupçons et de « quasi-certitudes » quant à leur implication, mais ceux qui parlaient ainsi, notamment des représentants du gouvernement, pensaient que le soutien social dont bénéficiait le PBA, ses liens avec l’armée et la violence ethnique récente le rendaient trop redoutable pour envisager des poursuites. On attendait des formes ouvertes de criminalité ou de violence pour rendre les faits publics, mais c’est précisément ce que cette organisation cherchait à éviter. Elle s’arrangeait pour menacer indirectement de violence, suggérant son aptitude à y recourir, et contrecarrait les barrières gouvernementales ou policières à leurs actions en invoquant les traditions coutumières de l’adat comme source alternative de légitimation.

  • 8 Laurens Bakker, « The Sultan’s Map. Arguing One’s Land in Pasir », in Franz & Keeber von Benda-Bec (...)

11Plus tôt, cette année-là, un descendant du dernier sultan de Paser, qui avait été destitué par le gouvernement colonial hollandais, avait porté plainte au tribunal du district pour réclamer un patrimoine foncier ayant appartenu à son lointain ancêtre. En progressant régulièrement dans la hiérarchie des juridictions, la procédure provoquait de plus en plus d’agitation parmi les villageois et les agriculteurs de Paser. Bahrudin intervint auprès du gouvernement du district et déclara que les anciens sultans n’étaient pas autochtones, mais d’ascendance bugis. Ils étaient venus de Sulawesi, toute proche, mais ne pouvaient prétendre à des droits fonciers héréditaires à Paser. Il expliqua que l’adat primait sur toute revendication que ces migrants pouvaient exprimer. Les exploitants natifs de Paser qui risquaient de perdre leurs terres s’appuyant sur cette coutume, il demanda au gouvernement de soutenir publiquement sa position. Le chef de district était partagé : une grande partie de la population, lui compris, était d’origine bugis et valorisait l’histoire de Paser en tant qu’ancien sultanat, tandis que les gens de Paser allaient certainement protester si le gouvernement ne confirmait pas l’argument de Bahrudin. Ce représentant de l’État déclara que l’affaire dépendait des tribunaux et n’était pas de son ressort, mais que la police n’autoriserait pas de nouvelles manifestations afin d’éviter toute agitation sociale. Bahrudin réagit en réunissant ses soutiens et en organisant une cérémonie coutumière de plusieurs jours – un événement culturel, pas une manifestation – face aux bureaux du chef de district. Il chassa les esprits maléfiques afin de ramener l’harmonie, explicitant très clairement quel « esprit maléfique » particulier devait pour cela s’éloigner8.

12Le descendant du sultan alla s’installer provisoirement à la ville voisine de Balikpapan pour échapper aux tensions, mais il n’abandonna pas la procédure. À Paser, Bahrudin convoqua une réunion du PBA pour annoncer que cet homme agissait contre l’harmonie sociale et provoquait agitation et peur au sein de la population. Il lança publiquement un « avertissement », tembarau, lui enjoignant de renoncer à ses démarches pour restaurer le calme. Cet avertissement était, affirma-t-il, tout à fait conforme à la coutume de Paser. Comme aucune réponse ne vint, quelques semaines plus tard, Bahrudin annonça que le PBA avait prononcé une « condamnation coutumière » – peondang – du descendant du sultan. Ceci faisait de lui un hors-la-loi selon l’adat : quiconque le souhaitait était libre de le frapper ou de lui faire du mal de toute autre façon, voire de le tuer. S’il ne renonçait pas à sa procédure, l’étape suivante consisterait à penirak bombai, une « exécution » selon les règles de l’adat. Le descendant du sultan répondit via un entretien avec un journal local, déclarant que la terre lui appartenait légalement par héritage, alors que les agriculteurs, invoquant leur droit coutumier, n’étaient que des squatteurs. Une de ses maisons à Paser fut ensuite complètement détruite par un incendie. L’explication officielle invoqua un départ de feu dans une cour mal entretenue, mais, dans la rue, les gens parlaient de puissante magie issue du rituel coutumier organisé par Bahrudin auparavant. Le PBA confirma que son leader détenait de grands pouvoirs magiques, ce qui était selon eux à l’origine de l’incendie. Quelques jours plus tard, un de mes contacts au gouvernement local m’informa que les pompiers avaient été appelés pour ce qui s’avéra être un feu insignifiant dans une zone éloignée du district, les empêchant ainsi d’intervenir à temps sur la maison incendiée, sinon pour en arroser les dernières cendres.

13À ce stade, le gouvernement du district s’impliqua en envoyant une délégation à la Cour suprême, à Jakarta, pour discuter de l’affaire. Le tribunal conclut finalement que l’héritier du sultan avait droit à la terre, mais qu’il ne pourrait cependant en prendre possession en raison d’erreurs commises dans l’enregistrement des titres fonciers dans les années 1960. Le descendant du sultan accepta l’accord financier proposé par le gouvernement du district à une condition : il lui fallait abandonner la procédure et renoncer à en intenter d’autres. Le PBA célébra l’issue de l’affaire comme une grande victoire et déclara que justice avait été rendue pour l’adat de Paser.

14Au printemps 2009, je suis retourné à Tanah Grogot pour une enquête sur la pauvreté et l’accès à la justice. J’ai cherché à revoir Bahrudin car j’étais curieux de faire le point sur le PBA, si important au moment de mon départ au printemps 2005. Je rencontrai Bahrudin chez lui, il m’attendait en grand uniforme, accompagné par deux adjudants. Il me dit que les actions de 2004 avaient mis le PBA sur le devant de la scène et avaient incité d’autres membres de la communauté de Paser à créer des organisations comparables ; il en existait six maintenant. Cela avait divisé les forces locales. Les manifestations (ou rituels) mobilisant une grande foule comme avant étaient maintenant beaucoup plus rares. En effet, les groupes rivaux acceptaient de l’argent des autorités locales pour se tenir à l’écart de la manifestation ou pour en dénoncer les objectifs. Bahrudin refusait toujours de collaborer avec le gouvernement local, freinant ainsi le développement des plantations et des mines. Il avait l’année précédente appelé la Commission nationale contre la corruption (KPK) de Jakarta pour examiner un cas particulièrement louche. Les chercheurs de la Commission n’étaient pas allés très loin car l’administration et les élus de l’assemblée locale avaient été tout sauf coopératifs. L’affaire retomba et fut, craignait-il, aussi néfaste à la réputation du PBA que l’action contre le descendant du sultan avait été bénéfique.

15De plus, ses contacts parmi les militaires étaient maintenant en retraite et avaient quitté Paser, le laissant sans soutien dans la garnison. Un nouveau chef de la police avait commencé à suivre les instructions de la police nationale pour lutter contre le mouvement des preman en interdisant les manifestations coutumières et en enquêtant sur les activités du PBA qui soutenait les revendications foncières des gens de Paser. Récemment, Bahrudin avait été convoqué au poste et informé que son organisation pouvait être considérée comme coupable de harcèlement envers les utilisateurs légitimes de la terre. Il pensait que c’était l’inverse, que c’était plutôt la police qui le harcelait, mais que clairement quelque chose avait changé car ils n’auraient pas osé faire cela quelques années auparavant.

16Cependant, Bahrudin était aussi entré dans ce qu’il appelait une « collaboration » avec le département des Affaires sociales du gouvernement régional, bien que son chef soit bugis, son rôle étant de soumettre des projets visant à soulager la détresse des gens de Paser les plus pauvres. Plutôt que de proposer directement des solutions, l’État souhaitait mettre en place des politiques d’aide correspondant aux désirs des habitants, invitant ainsi Bahrudin à travailler avec lui. Alors que j’étais assis un matin dans le département et que je discutais avec certains responsables, Bahrudin est entré sans me voir. Il avait une expression et un comportement nettement différents. Il était tête nue et ne portait pas l’uniforme du PBA, mais, à la place, une chemise en batik, comme ce que porteraient tous les autres citoyens en une telle occasion. Pas de regard dur ni de paroles fortes, plutôt des regards de côté et des réponses courtes et polies. Nous avons pris un café à la fin de son rendez-vous et il m’a dit qu’il recevait un budget du département, mais seulement de petites sommes, marginalisant ainsi l’impact du PBA. Il comprenait les réticences du département à lui allouer davantage, mais il savait que c’était pour le gouvernement un moyen de le contrôler.

17J’ai vu Bahrudin pour la dernière fois durant l’été 2010. Il avait énormément maigri, ressemblant à peine à son portrait en uniforme accroché derrière lui, au mur du salon, le jour de ma première visite. Il pouvait seulement manger du porridge de riz, m’expliqua-t-il, et en petites quantités ; cela avait constitué sa seule nourriture pendant les derniers mois. Les médecins du grand hôpital de la province de Balikpapan avaient diagnostiqué un cancer de l’œsophage dû à ce qu’il fumait continuellement, mais il éclata de rire en me le racontant car il n’en croyait rien. Dans son esprit, il était en réalité victime d’une action magique exercée contre lui par ses ennemis dans le district. Il rit de nouveau à l’idée de tout le mal qu’ils s’étaient donné pour vaincre ses propres défenses magiques et des efforts qu’ils devaient continuer à faire pour rendre leur magie encore efficace. Il pensait que c’était vraiment dommage que le gouvernement et les migrants aient réussi à diviser les gens de Paser aussi profondément. Le PBA avait perdu tous ses membres sauf les plus loyaux et il était évident que ceux qui allaient le tuer ne pouvaient être que des locaux car aucun migrant ne pouvait connaître de magie assez forte pour s’attaquer à lui. Peu lui importait de mourir, me dit-il, il souhaitait simplement résister pour voir combien de temps ses ennemis allaient tenir.

18Un mois après, j’ai reçu un texto du fils de Bahrudin disant que son père était mort. Dans les jours qui suivirent, de nouveaux messages venant d’autres contacts m’informèrent que l’électricité s’était coupée à Tanah Grogot au moment de sa mort et qu’il avait fallu la force de dix hommes adultes pour porter son corps amaigri.

19Texte traduit de l’anglais par Josiane Massard-Vincent

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Notes

1 Légalement, cette affirmation n’a pas de sens puisque les droits de propriété foncière privée ont priorité sur les revendications coutumières dans le droit foncier indonésien.

2 David Henley & Jamie Davidson, « In the Name of Adat. Regional Perspectives on Reform, Tradition, and Democracy in Indonesia », Modern Asian Studies no 42/4, 2008, p. 815-852.

3 De son nom complet PBA-PDS, Paser Dayak Serumpun, Branche Dayak Paser.

4 Loren Ryter, « Pemuda Pancasila. The Last Loyalist Free Men of Suharto’s Order? », Indonesia no 66, 1998, p. 44-73 ; Laurens Bakker, « Organized Violence and the State. Evolving Vigilantism in Indonesia », Bijdragen tot de Taal-, land- en Volkenkunde no 172, 2016, p. 249-277.

5 Ian Wilson, « Continuity and Change. The Changing Contours of Organized Violence in Post-New Order Indonesia », Critical Asian Studies no 38, 2006, p. 265-297.

6 Henk Schulte Nordholt, « The Jago in the Shadow. Crime and “Order” in the Colonial State in Java », RIMA. Review of Indonesian and Malaysian Affairs no 25/1, 1991, p. 74-91.

7 Lee Wilson, Martial Arts and the Body Politic in Indonesia, Leiden, Brill, 2015, p. 181.

8 Laurens Bakker, « The Sultan’s Map. Arguing One’s Land in Pasir », in Franz & Keeber von Benda-Beckmann & Anne Griffiths (dir.), Spatializing Law. An Anthropological Geography of Law in Society, Farnham & Burlington, Ashgate Publishing Limited, 2009, p. 95-114.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Laurens Bakker, « Truand ou bandit social ? »Terrain [En ligne], 74 | 2021, mis en ligne le 02 avril 2021, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/terrain/21391 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/terrain.21391

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Auteur

Laurens Bakker

Université d’Amsterdam

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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