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Les petits pains de la maman d’El Chapo

La dépolitisation de la violence au Mexique [récit]
Adèle Blazquez

Résumés

Les élus de Badiraguato, petite municipalité du nord-ouest du Mexique, reçoivent une grande quantité de journalistes. Plusieurs grandes figures médiatiques du narcotrafic mexicain sont en effet issues des montagnes de la commune considérée comme le « fief du Cartel de Sinaloa », et les anecdotes concernant leur quotidien ou celui de leurs proches sont une denrée prisée des journalistes. L’examen des propos recueillis auprès d’élus locaux au cours de l’enquête ethnographique permet d’identifier les enjeux de la médiatisation de ces petits détails pittoresques. Celle-ci reflète ainsi une tendance à considérer les habitants de la commune comme une base sociale acquise aux narcotrafiquants. La prégnance de ce registre dans les productions discursives des autorités civiles d’une commune rurale marginalisée, et dont la principale économie repose sur la production de pavot, illustre une modalité singulière de dépolitisation de la violence au Mexique.

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Texte intégral

1Sur la place centrale du bourg, le bâtiment de la mairie et sa salle d’attente climatisée. Munie d’une lettre de l’université autonome du Sinaloa, je suis invitée à entrer dans le bureau du maire. Avant de m’introduire, le secrétaire, taquin, dit aux gens qui se trouvent autour de nous : « Oui, elle est là depuis un moment. Elle nous observait de loin. » Dès que je suis installée dans le bureau du maire, celui-ci me lance : « Alors, tu es une journaliste française ? » Je rectifie – anthropologue –, puis commence un bref échange : je présente mes intérêts de recherche auxquels l’élu répond par la présentation de son programme municipal. Quand je lui apprends que j’aimerais rester un certain temps dans la commune, il répond : « Tu veux aller à La Tuna ? Avec nous, il n’y a aucun problème. D’ailleurs, sa maman était là pour mon investiture, elle m’a offert un panier de petits pains. Bien sûr, la dame est venue sans escorte. Pour des raisons évidentes, personne n’allait lui faire quoi que ce soit. Il me semble aussi que l’épouse de Rafael Caro Quintero était là. […] Un hélicoptère de l’armée va prendre des photos aériennes [de la commune]. Si tu en as besoin, on peut les partager avec toi. Et si tu as besoin de quoi que ce soit, nous sommes là. »

2Comme si ma requête en cachait une autre, le maire répond à ma question concernant le temps long de l’enquête par l’évocation d’un des hameaux de la commune : « Tu veux aller à La Tuna ? » Badiraguato, située dans l’État du Sinaloa au nord-ouest du Mexique, est composée d’un chef-lieu administratif – où se déroule cette entrevue – et d’un vaste territoire montagneux parsemé de nombreux hameaux d’habitations. Parmi ceux-ci figure en effet La Tuna qui compte une soixantaine de maisons. Comme tous les autres hameaux de la commune, La Tuna n’est accessible que par des pistes en mauvais état et souvent sillonnées par des groupes armés. Le hameau ne dispose pas de réseau téléphonique et la plupart de ses habitants vivent du seul moyen de subsistance à disposition : la production de pavot. À bien des égards donc, La Tuna n’a rien d’exceptionnel, ce n’est qu’un hameau parmi d’autres dans la commune. Sa mention immédiate de la part du maire renvoie à autre chose : au milieu du hameau une demeure, vaste et luxueuse, domine les toits de tôles des maisons voisines. La Tuna désigne Joaquín Guzmán Loera, alias El Chapo (« le courtaud », pour sa petite taille). L’homme n’a pas besoin d’être nommé : au Mexique, tout le monde sait qu’il est né à La Tuna. C’est lui dont la « maman était là » le jour où le nouveau maire fêtait son investiture. Elle lui a même offert des petits pains. Mentionné de manière immédiate par le maire qui persiste à me prendre pour une journaliste, le panier de petits pains semble revêtir une certaine importance.

3Accusé par la DEA (l’agence antidrogue états-unienne) de diriger la vaste organisation criminelle du Cartel de Sinaloa, El Chapo est aujourd’hui le plus connu de tous les narcotrafiquants mexicains. Il est arrêté en 1993 au Guatemala et emprisonné au Mexique avant de s’évader en 2001. Il est de nouveau capturé en 2014 dans l’État du Sinaloa, incarcéré dans une prison de haute sécurité mexicaine, d’où il s’évade en 2015 par un tunnel long de 1 500 mètres. Enfin, arrêté en 2016, il est extradé aux États-Unis et condamné en 2018 à la peine maximale par le système judiciaire états-unien au terme d’un procès aussi glamour que retentissant à New York. El Chapo, héros de deux séries Netflix – dont il réclame en vain les droits –, supplante donc aujourd’hui ses alliés et ses prédécesseurs en termes de renommée, mais d’autres figures illustres du trafic de drogue des années 1980 sont également originaires de la commune : Ernesto Fonseca (Don Neto), les frères Beltrán Leyva, Juan José Esparragoza (El Azul) et, surtout, le susnommé Rafael Caro Quintero. Censé être l’un des fondateurs du Cartel de Guadalajara (ancêtre de celui de Sinaloa) et accusé d’avoir assassiné Enrique « Kiki » Camarena, agent de la DEA, Rafael Caro Quintero est arrêté en 1985, puis relâché sur une erreur de procédure en 2013. Depuis, il est en cavale, et c’est lui dont l’épouse était également présente lors de la fête d’investiture du nouveau maire en décembre 2013.

4La commune qui les a vus naître est ainsi irrémédiablement associée à ces grands noms. La presse nationale et internationale parle de ce lieu comme du « berceau du narcotrafic » ou du « fief du Cartel de Sinaloa ».

5En sortant du bureau du maire, je discute avec le secrétaire de mairie, qui a l’air de comprendre un peu mieux ma démarche et se dit tout à fait disposé à m’exposer plus en détail les différentes activités administratives et les services correspondants. M’invitant à l’accompagner au bureau de l’état civil, il me raconte dans sa voiture qu’il a récemment escorté des journalistes hollandais qui s’intéressaient « aux tombes des narcos », parce que, me dit-il, « nous avons ici les tombes les plus chères du monde, avec du marbre d’Italie ». Sur le parking, il m’annonce que si j’ai besoin d’une voiture pour me rendre dans la sierra, il mettra à ma disposition un chauffeur « qui connaît les gens » :

« Il n’y a pas de problème, on t’amènera, mais il ne vaut mieux pas dire “française” parce que là-bas les gens sont méfiants vis-à-vis de la DEA et d’Interpol. Moins ils en savent, mieux ce sera. »

  • 1 J’analyse ces deux rencontres dans ce qu’elles révèlent des enjeux de mon enquête ethnographique d (...)
  • 2 « ¿Badiraguato, alegre por fuga de “El Chapo”? », El Debate, 19 juillet 2015 ; « Badiraguato “llor (...)

6Contrairement à mes attentes, le secrétaire de mairie me place lui aussi dans la même catégorie que les journalistes1. Il faut dire que la pression médiatique pèse fortement sur les cadres et les élus de la mairie. Chaque événement judiciaire et ses à-côtés ramènent l’attention des médias nationaux sur la commune de Badiraguato. Rafael Caro Quintero est relâché puis recherché ? Le maire est interviewé. El Chapo s’est évadé ? Un journal titre : « Badiraguato célèbre l’évasion d’El Chapo ». Il est extradé ? Le maire est interviewé. Il est condamné ? « Badiraguato pleure et prie pour El Chapo2 ». La commune est personnifiée pour apposer collectivement à sa population des sentiments en réaction aux aléas qui affectent la vie de ces grands hommes. Invariablement, les maires successifs se voient tendre le micro, en tant que représentants du berceau du narcotrafic. Un jeu à trois d’une certaine façon, où la presse, nationale et internationale, et les autorités locales produisent et reproduisent de concert ces grandes figures.

7Les maires sont donc rodés à l’exercice et leurs pratiques face aux journalistes (ou l’anthropologue prise pour telle) sont révélatrices des modalités de médiatisation de ces grands trafiquants mexicains. Cet intérêt pour une commune rurale et marginalisée fait même l’objet d’un dispositif d’escorte. Le maire et son secrétaire proposent de mettre à ma disposition « un chauffeur qui connaît les gens » pour me rendre dans cette montagne fantasmée, encore plus après le passage dans le bureau du maire. Pour asseoir le caractère incontournable de son escorte, le secrétaire me met en garde contre les habitants de la commune qu’il administre. « Moins ils en savent, mieux ce sera » : afin d’assurer ma sécurité, les habitants ne doivent rien connaître de mes intentions – quelles qu’elles soient. Il assure sa position d’interface entre moi, étrangère susceptible de produire un discours sur la commune, et les habitants que je risquerais de rencontrer. Alors, il mobilise chemin faisant la suspicion récurrente dans le traitement médiatique, juridique, militaire, politique et même académique sur la commune : les habitants sont considérés comme complices de ces grands criminels.

  • 3 Qui paraîtra sous le titre : « Sin El Chapo hay más robo y desempleo », El País, 19 février 2015.

8Conformément à ce que suggère la confusion persistante autour de mon métier, les paroles du maire et du secrétaire trouvent des échos dans les articles de presse publiés à la suite des visites des journalistes dans la commune. Un an auparavant, le prédécesseur du maire avait accordé une interview à une revue d’actualité politique mexicaine. Celle-ci déclarait que, dans cet entretien inédit, l’édile « admet[tait] connaître la mère d’El Chapo ». Lorsque, quelques mois après notre première rencontre, le nouveau maire accueillit des journalistes d’El País, le grand quotidien espagnol, la rédaction promit un article bien achalandé, « l’entretien lors duquel [le maire] parlera d’El Chapo, de la mère d’El Chapo, du fugitif Caro Quintero, du cousin de Caro Quintero3 ». En 2016, le journaliste d’El País en est d’ailleurs à sa deuxième visite et remet la question sur la table : « Il y a un an, vous m’aviez dit que vous aviez une certaine relation avec la mère d’El Chapo. »

9Sollicités, les maires successifs ont donc tendance à parler d’anecdotes comme le « panier de petits pains » de la maman d’El Chapo. Il faut prendre au sérieux ce que produit une telle image, la juxtaposition entre l’évocation d’un célèbre criminel, alors « ennemi public no 1 » selon les forces de police états-uniennes, et celle de sa maman, une vieille dame faisant cuire, comme tout un chacun, des petits pains sucrés pour le maire de son village. D’autres déclinaisons existent : il peut s’agir de l’état de santé ou du moral de la maman d’El Chapo, de celui de l’épouse de Caro Quintero, de son cousin, du barbecue que le narcotrafiquant aurait organisé dans la sierra lorsqu’il a été libéré ou encore de son attachement sentimental à la commune. Le maire déclare par exemple au journaliste d’El País : « Il paraît qu[e Caro Quintero] dit qu’il aime mieux se faire piquer par les moustiques de la sierra que de retourner en prison. » L’importance accordée à ces détails pittoresques met en évidence la prégnance du registre de la célébrité. La banalité et le caractère ordinaire des anecdotes rapportées n’ont de valeur que dans la mesure où ils proposent un contrechamp saisissant et inattendu à la fascination et la curiosité insatiable du grand public pour ces figures. La clandestinité de leur vie, les nombreux méfaits qu’on leur attribue et leur inaccessibilité sont constitutifs de la plus-value accordée aux moindres détails. Les petits pains, les moustiques et les barbecues constituent une porte d’entrée privilégiée dans l’envers d’un décor, une approximation rare et précieuse, une fenêtre d’intimité, voire d’identification, avec des hommes captivants car inaccessibles et dangereux. Les maires se positionnent ainsi comme des insiders face au commun des mortels et revendiquent leur position d’interfaces incontournables pour approcher des bribes de vie de ces grands criminels.

10Le registre pittoresque qui traverse ces entrevues constitue l’élément le plus manifeste de l’édification individuelle à laquelle se livrent les autorités civiles et l’industrie médiatique. Dans ces entretiens qui contribuent directement à faire de ces hommes des figures populaires de bandits, l’édification individuelle se retrouve également dans l’attention portée à leurs trajectoires personnelles. Leurs origines sociales modestes font ainsi partie des leitmotivs des productions médiatiques et de divertissements les concernant, des assertions qui reposent sur l’extrapolation de leur condition à partir de la marginalité sociale et économique de leur lieu de naissance. Pourtant, ces figures appartiennent aux familles dotées qui ont connu une ascension sociale en tirant parti de l’enclavement de la région. La structuration du territoire autour des activités minières au début du xxe siècle a favorisé une économie extractive qui profite aux rares personnes qui disposent des moyens de circulation et des contacts de vente. L’essor de l’agro-industrie sur la plaine littorale du Sinaloa à partir des années 1960 et la répression militaire exacerbée depuis les années 1970 ont renforcé cette dynamique en accroissant l’isolement des terres montagneuses. Un territoire où il est difficile de circuler permet à ceux qui en ont les moyens de capter l’ensemble de ses ressources. Les grandes figures du trafic présentent ainsi toujours cet héritage singulier : des contacts politiques au sein des gouvernements postrévolutionnaires, leur offrant les moyens de circuler – y compris avec des produits illégaux – et un ancrage social dans l’une ou l’autre zone de la sierra où ils représentent l’unique débouché de la production locale. Les journaux et les séries télévisées préfèrent alors évoquer El Chapo, jeune et dépenaillé, vendant des oranges sur une mule et Caro Quintero – descendant d’une grande famille ayant notamment fait fortune grâce au pavot – comme un paysan parvenu, un homme d’extraction populaire, qui reste proche des gens de peu. Les trafiquants eux-mêmes ne manquent pas d’alimenter ces idées reçues, El Chapo se présentant par exemple dans des entretiens avec des journalistes comme « agriculteur ».

11La personnalisation de la commune qui « pleure », « prie » ou « célèbre » les grands trafiquants repose sur le fait qu’ici vivent leurs proches, leurs voisins et par extension leur base sociale supposée. Dans ce contexte, Badiraguato joue un rôle essentiel : ici se manifesterait leur caractère de protecteur, de bienfaiteur, leur propension à la redistribution. Leur opulence, leur réussite économique et leur usage de la violence armée en font des figures publiques ; certains sur les réseaux sociaux et dans les médias voudraient voir en eux des figures politiques subversives. L’épisode le plus sensationnel de la carrière médiatique de Joaquín « El Chapo » Guzmán commence ainsi lorsque Kate del Castillo, une actrice de renommée internationale, l’interpelle sur Twitter à travers une comparaison récurrente : « Aujourd’hui je crois davantage en El Chapo que dans les gouvernements. » Les maires de Badiraguato sont donc souvent interrogés sur les pratiques de bienfaisance de ces grandes figures. À cet égard, les réponses des édiles sont souvent contradictoires les unes avec les autres. L’ancien maire affirme ainsi que Caro Quintero a beaucoup fait en son temps, qu’il a construit une route et amené l’électricité dans son hameau, mais qu’aujourd’hui aucun de ces grands hommes n’aide plus les habitants de la commune qui vivent dans une extrême pauvreté. Son successeur déclare plus tard que, à la suite de l’extradition d’El Chapo, la commune connaît une hausse du chômage et des vols – suggérant que ses activités et sa protection bénéficiaient aux habitants. Les contradictions entre ces déclarations tiennent moins aux pratiques effectives des grandes figures du trafic de drogue qu’aux enjeux institutionnels dans lesquels s’inscrivent ces déclarations des maires : l’un souhaite demander l’inscription de la commune dans un programme de lutte contre la pauvreté, l’autre préfère se saisir d’une opportunité pour acquérir davantage de visibilité au sein du milieu politique régional. Les questions des journalistes visent néanmoins uniquement à déterminer si ces grands trafiquants ont les effets socio-économiques locaux fantasmés et forcément envisagés comme bénéfiques par le grand public : ils existent ou ils n’existent pas ; le bandit est social ou il ne l’est pas.

12Sous les discours sur la redistribution opérée par les trafiquants se dessine le modèle du fief, d’une vassalité qui mobilise implicitement la complicité des habitants. Les journalistes en visite semblent rechercher des preuves de ce culte. Une même photographie illustre de nombreux articles : celle de la devanture d’un restaurant de poulet grillé situé sur une place du chef-lieu et nommé « Pollos Asados El Chapo ». Alors que le propriétaire est tout simplement surnommé « le courtaud » du fait de sa petite taille – comme le trafiquant célèbre –, la photo et ses légendes habituelles suggèrent que les villageois érigent des commerces au nom de leur héros. Si on peut éventuellement y lire un clin d’œil aux attentes du grand public de la part de cet autre « Chapo » injustement méconnu, la récurrence de cette photo dénote chez les journalistes la recherche d’illustrations susceptibles de prouver la popularité locale de ces figures. En effet, l’efficacité rhétorique du fief ne laisse que peu d’espace pour questionner les modalités de présence de ces grandes figures ou pour souligner la pluralité des opinions des habitants de cette commune si souvent personnifiée. La plupart des habitants du chef-lieu, qui ne dépendent pas directement de la production d’opium, ne connaissent pas ces grandes figures personnellement. Hormis des éventuelles et rares revendications liées à un lieu de naissance commun à une célébrité, les grands bandits – comme les journalistes qui restent captifs des réseaux municipaux – sont relativement absents de leurs quotidiens et de leurs horizons. Les habitants de la sierra quant à eux, lorsqu’ils produisent du pavot, dépendent pour leur survie des intermédiaires du trafic – les seuls à même de transformer, transporter et vendre la marchandise dans le contexte de la répression militaire. Les producteurs ne disposant pas de relais politiques et militaires, ils vendent leur récolte à très bas prix et sans négociations possibles. Bien qu’il ne s’agisse pas de la norme, les intermédiaires du trafic, ou ceux pour lesquels ils travaillent, peuvent parfois être l’une ou l’autre de ces figures médiatisées et leur illustre réputation participe alors à entraver la formulation par les producteurs de ce rapport d’exploitation.

13Corsetés par les récits qui font les grands bandits, les journalistes comme les autorités civiles ne relèvent jamais les rapports économiques qu’entretiennent ces figures avec les habitants, ni leur place dans l’économie politique locale. Ainsi, alors que leur activité économique est connue de tous – ils gèrent le trafic de drogues –, jamais le contraste entre leurs profits mirobolants et le dénuement des habitants qui produisent le pavot n’est évoqué. La question de la redistribution, comme celles de l’extraction populaire et des anecdotes du quotidien, renvoie à des attributs personnels et l’exploitation prédatrice des producteurs de pavot qui fonde leur richesse disparaît dans ces mises en récit.

  • 4 Luis Astorga, El siglo de las drogas. Del Porfiriato al nuevo milenio, Mexico, Penguin, 2016, p. 8 (...)

14L’attrait médiatique dont jouit la commune de Badiraguato est paradigmatique du traitement de la violence organisée et du commerce de drogue au Mexique. Elle suit les sentiers de la fabrique des héros auxquels il reste à accoler un adjectif – subversifs, populaires ou encore révolutionnaires. La focalisation sur ces grands bandits supplée les questions que pose un contexte social et politique où 250 000 personnes ont été tuées depuis 2006 dans le cadre de « la guerre contre le narcotrafic ». Depuis les années 1950, l’émergence de ces personnalités dans le domaine public et médiatique tient en fait aux avis de recherche des agences sécuritaires états-uniennes, le FBI, puis la DEA4. Toujours construites par les instances étatiques – nationale ou états-unienne –, ces figures, leurs alliances et leurs scissions sont devenues les clés de compréhension de la situation de violence au Mexique. La participation des autorités locales à ces édifications est centrale dans la reproduction des deux phénomènes concomitants : la violence armée et la stabilité institutionnelle. En concentrant les discours sur les grands hommes et leurs épopées individuelles, les autorités politiques exfiltrent de leurs compétences les problèmes sociaux et politiques que posent des régions rurales où le dernier mode de subsistance est réprimé par l’armée. La marginalisation de la commune par les politiques étatiques et les logiques de captation par une minorité des profits illégaux de l’enclavement se trouvent évincées dans des récits à rebondissements dignes des meilleures telenovelas. Ainsi « le panier de petits pains » de la maman d’El Chapo et la « route de Caro Quintero » sont-ils deux termes d’une dépolitisation de la violence.

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Notes

1 J’analyse ces deux rencontres dans ce qu’elles révèlent des enjeux de mon enquête ethnographique dans la commune et l’administration municipale dans Adèle Blazquez, « Ethnographie d’un contexte violent. L’immanence de l’enquête (Sinaloa, Mexique) », Monde commun no 1, 2018, p. 196.

2 « ¿Badiraguato, alegre por fuga de “El Chapo”? », El Debate, 19 juillet 2015 ; « Badiraguato “llora” por la captura del “Chapo” Guzmán », Expansión, 11 janvier 2016 ; Daniel Flores, « Entre llanto y tristeza, Badiraguato sufre por El Chapo, pero rezan por su tercer escape », Publimetro México, 3 mars 2019.

3 Qui paraîtra sous le titre : « Sin El Chapo hay más robo y desempleo », El País, 19 février 2015.

4 Luis Astorga, El siglo de las drogas. Del Porfiriato al nuevo milenio, Mexico, Penguin, 2016, p. 84.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Adèle Blazquez, « Les petits pains de la maman d’El Chapo »Terrain [En ligne], 74 | 2021, mis en ligne le 02 avril 2021, consulté le 18 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/terrain/21313 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/terrain.21313

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Auteur

Adèle Blazquez

Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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