Navigation – Plan du site

AccueilNuméros74Pour l’amour de Carlos

Pour l’amour de Carlos

Modèles de vie et figures de chef chez les Ñetas
Martin Lamotte

Résumés

Le 30 mars 1981, le gangster Carlos La Sombra est assassiné en prison à Porto Rico. Sa mort déclenche une guerre de pouvoir sanglante dans le milieu carcéral portoricain et marque la naissance du gang des Ñetas. À partir de la fin des années 1990, ces derniers amorcent la rédaction d’un livre – le Liderato – faisant le récit de la vie du fondateur. Appartenir au gang, c’est dès lors connaître cette histoire et suivre ce modèle. Surtout, de nouvelles figures de chef s’imposent au sein de l’organisation : ceux qui écrivent la légende de Carlos gagnent en pouvoir et autorité. Cet article revient sur l’écriture et la circulation de cette histoire dans le monde ñetas, et sur la fabrique narrative du gangster pénitent et politiquement radical comme outil de façonnage des figures d’autorité.

Haut de page

Entrées d’index

Mot-clé :

gang, chef, autorité, récit
Haut de page

Texte intégral

1Le 30 mars 1981, Carlos Ramon Torres Iriarte, alias Carlos La Sombra, s’apprête à regagner le quartier pénitentiaire de la prison où il est incarcéré à Porto Rico. Sur le chemin qui le mène de l’infirmerie à sa cellule, il est intercepté par quatre hommes du Grupo 27, un gang de prisonniers auquel il avait été confronté par le passé. Son corps sera retrouvé plus tard, lacéré de coups de machette et criblé de balles. À l’époque, cette histoire est relatée aussi bien dans la presse locale militante que dans la presse à sensation. Prisonnier de droit commun, mais proche du milieu indépendantiste dont il protège les membres incarcérés en même temps que lui, Carlos a le droit aux honneurs d’une partie de la gauche radicale portoricaine. Surtout, suite à son enterrement, et pour venger sa mort, ses plus proches amis en prison déclarent la guerre aux membres du Grupo 27 et en massacrent la plupart. Cette revanche sanglante signe l’acte de naissance du gang La Asociación, aussi connu sous le nom de Los Ñetas.

  • 1 Une vaste littérature traite de la notion de gang, notamment dans le contexte états-unien, voir Br (...)

2Ces histoires, autour de la mort de Carlos mais aussi de sa vie, me furent racontées à maintes reprises dans des lieux différents. En effet, ce récit local portoricain a pris de l’ampleur, à mesure que La Asociación s’internationalisait, de Porto Rico à la côte est états-unienne, en passant par une partie de la côte ouest d’Amérique latine et par l’Europe. Ce fut Bebo, l’un des présidents des Ñetas à New York, qui m’en fit part le premier en 2011, avec force détails. Trois ans plus tard à Barcelone, Le Padrino, l’ancien président d’un des groupes les plus actifs des Ñetas en Espagne, me raconta à son tour la mort de Carlos. Depuis 2011, je mène en effet une ethnographie auprès des Ñetas. J’ai débuté mes recherches à New York, les ai poursuivies à Barcelone, puis à Guayaquil et à Porto Rico. J’ai ainsi participé aux activités du gang1, que ce soient les cérémonies spirituelles honorant la mort de Carlos, les fêtes, les réunions ou les activités publiques du groupe – manifestations contre les violences policières ou regroupements funéraires.

3Si l’histoire de la mort de Carlos circule de part et d’autre du monde ñeta, c’est parce qu’elle est retracée dans le Liderato, le livre que les membres du gang ont écrit et fait circuler à partir des années 1990. Loin de l’image du bandit cruel et sanguinaire, Carlos incarne pour les Ñetas un modèle de vie harmonieuse. En effet, la construction d’une figure morale s’avère être au cœur de leurs préoccupations. Suivre les pas de Carlos, c’est pour les Ñetas accepter d’entrer en transformation profonde, d’investir ce que serait, selon ce modèle, une bonne vie de gangster. Pour autant, le récit du Liderato s’inscrit dans une nouvelle économie de la violence, à un moment où les Ñetas redessinent leur collectif et son rapport à l’espace.

  • 2 Cet article doit beaucoup à ma lecture croisée des travaux d’Yves Cohen (2012) – sur les logiques (...)

4Pour décrire la façon dont ce texte a été rédigé et dont il est investi par les Ñetas, je reviendrai sur les tribulations de deux de leurs chefs : Bebo et Le Padrino. Composer un récit relève de logiques d’actions particulières qui fondent des formes d’autorités spécifiques. En effet, à travers cette « prise d’écriture » (Fabre 1997), une nouvelle catégorie de personnages s’impose au sein de La Asociación : ceux qui composent le récit du bandit Carlos et gagnent en pouvoir. J’examine ici les logiques d’action qui précèdent à l’écriture ainsi que les outils mobilisés et les façons dont des individus agissent pour raconter ces histoires2. J’étudie tout à la fois le gang, son rapport à un récit et la façon dont se dessinent des figures de chef en contexte criminel.

Le turf comme territoire

5Le Liderato renferme l’histoire de Carlos, celle du gang, mais aussi la philosophie des Ñetas, les règles du Grito – le rituel organisé en l’honneur de Carlos tous les 30 du mois – et celles de La Asociación. Ce type d’écrit, tant par son degré d’élaboration que sa formalisation, est unique en son genre dans l’univers des gangs. Il n’est pourtant pas rare que ces groupes fassent circuler en leur sein des récits oraux de leurs origines. Cependant, à ma connaissance, seuls les Latin Kings, officiant à la même période que les Ñetas, ont développé un manifesto (Brotherton & Barrios 2004) de la même ampleur que le Liderato. Pourquoi et comment ce texte a-t-il donc été écrit ? Dans quel contexte et par qui ? L’image de La Asociación et des Ñetas est contrôlée : ces derniers ont en effet coupé court à toute demande de documentaire sur leur gang émanant de journalistes et, à ma connaissance, il n’existe pas d’autres écrits les concernant que le Liderato. L’histoire du Chapter’74, le groupe créé par Bebo dans les années 1990, permet d’appréhender l’évolution des Ñetas à New York, entre processus de centralisation, transformation profonde du rapport au territoire et crise identitaire.

  • 3 Sur le tournant entrepreneurial des gangs, voir Coughlin & Venkatesh 2003.

6C’est à 19 ans, alors qu’il rejoint, depuis Porto Rico, sa famille installée dans le South Bronx à New York, que Bebo devient membre des Ñetas. Au tout début des années 1990, La Asociación sort du cadre des prisons et commence à se répandre dans les rues new-yorkaises. À la même époque, elle se développe aussi dans d’autres États de la côte est états-unienne, tels que le New Jersey, le Connecticut ou la Floride. C’est la première fois que le gang s’organise en dehors du système carcéral où il est habituellement confiné. La ville est alors asphyxiée, entre une épidémie de crack et de fortes violences. De l’aveu de Bebo, plusieurs Ñetas profitent à cette époque de cette économie de la drogue, implantant des points de vente dans leur turf – les territoires qu’ils contrôlent. Le degré d’implication des gangs et a fortiori celle des Ñetas dans le narcotrafic est toutefois à nuancer. Comme l’indique le sociologue Richard Curtis (1998), les grands barons (bichotes) monopolisent à New York le commerce de drogue, organisant la circulation et l’acheminement de la marchandise depuis l’Amérique centrale, les Caraïbes et Miami. Ce n’est pas le cas des Ñetas qui n’ont pas les capacités logistiques nécessaires3. Pour autant, les membres de La Asociación font partie des petites mains de ce trafic et travaillent pour le compte des bichotes en écoulant leur stock dans la rue.

7Bebo est l’un des pionniers ñetas dans le South Bronx lorsqu’il fonde le Chapter’74 grâce au soutien de deux membres du gang, toujours en prison. Cette section fut nommée en référence à une révolte carcérale à Porto Rico en 1974, dont Carlos fut l’un des meneurs. Ces derniers lui envoient deux lettres attestant de sa crédibilité et l’autorisant à ouvrir un chapter – un sous-groupe ou une section – avec à sa tête un président, un secrétaire et éventuellement un trésorier. À la fin de l’année 1992, le groupe de Bebo compte une quinzaine de membres. Plusieurs autres Ñetas fondent également des chapters dans le Bronx à la même période et, à partir de 1993, on en compte une trentaine, ceux du South Bronx réunissant entre 500 et 700 membres. Chaque chapter règne sur un territoire, que ce soit un coin de rue, une station de métro, un parc ou même un quartier. Les membres habitent dans la zone d’influence de leur groupe, qui peut s’étaler sur plusieurs blocs (îlots). Le chapter tient un territoire où les membres traînent, organisent leurs réunions, vendent de la drogue. Le Chapter’74 entre en guerre avec d’autres gangs pour le contrôle de divers points du narcotrafic. Ces guerres de gangs sont fréquentes entre 1990 et 1994 et Zulu, Familia, Ñetas ou encore Latin Kings s’affrontent violemment. Les Ñetas, à ce moment spécifique de leur histoire, pourraient donc correspondre à la définition que William Whyte (1943) donne des gangs : des street corner gangs (gangs de coin de rue), inscrits dans une localité particulière, protégeant leur turf contre d’autres gangs.

8Au milieu des années 1990 s’ouvre néanmoins une deuxième période dans le développement de La Asociación, lorsqu’une junta central – assemblée administrative et politique – est créée, regroupant les deux mille Ñetas new-yorkais. À partir de 1995, celle-ci s’impose peu à peu dans le paysage des chapters en intervenant directement sur leur organisation et leur vie quotidienne. Bebo en est élu secrétaire, puis président, et propose de réorganiser et de restructurer l’ensemble des sous-groupes, en fusionnant les plus petits. Entre 1994 et 1995, les chapters passent de trente-trois à treize. L’unification des chapters permet entre autres au leadership de la junta central un contrôle accru sur les membres et sur leurs activités. Cette centralisation représente un basculement dans l’organisation des Ñetas à New York : ils passent d’une structure de type street corner à un système centralisé et hiérarchisé.

9À New York, le Chapter’74 est devenu en l’espace de trois ou quatre ans l’un des plus importants chapters du South Bronx, à la fois en influence et en membres, ces derniers venant désormais de toutes les parties du Bronx, voire de New York. Dans ce mouvement, les chapters ont aussi perdu leur appartenance territoriale de proximité. Ils ne sont pas restreints à une ou plusieurs rues et leurs activités se délocalisent. Il ne s’agit plus de représenter ni même de défendre un territoire, d’autant que la junta central refuse désormais que ces groupes prennent le nom de leur quartier. Cette déterritorialisation opérée par les Ñetas a un impact important sur le sens que ces derniers donnent à leur propre groupe. Le turf, qu’il fallait défendre des envahisseurs, n’est plus. Ce bouleversement fait entrer le gang dans une profonde crise existentielle qui conduit au départ d’une partie de ses membres.

10Cette transformation interne est aussi fortement corrélée à la structure politico-économique fluctuante de New York à cette même époque. En 1993, le nouveau maire de la ville, Rudolph Giuliani, déclare la guerre aux gangs de rues et traque, entre autres, les Ñetas et les Latin Kings. Son action s’accompagne d’une lutte contre le trafic de drogue et d’une politique de tolérance zéro. Parallèlement, le marché du crack, pourtant si florissant depuis le milieu des années 1980, connaît un net ralentissement, voire une forte dépression (Contreras 2013). Les Ñetas doivent ainsi s’adapter à un nouveau contexte marqué par la répression accrue de leur organisation, la présence massive de policiers dans les rues et la métamorphose d’un marché de la drogue qu’ils ne maîtrisent plus. Pour autant, ces évolutions n’entraînent pas la chute de La Asociación qui trouve au contraire un second souffle. En effet, au lendemain de la guerre contre la drogue, les gangs – principalement les Ñetas et les Latin Kings – ont su profiter des taux élevés d’incarcération dans le système pénitentiaire new-yorkais ainsi que de la frustration de nombreux jeunes visés par les mesures policières pour assurer leur renouvellement (Curtis 1998). Dans ce temps critique, les Ñetas réussissent leur transition, la junta central en prenant le contrôle. Bebo et les autres présidents détournent le gang des guerres de turf et du trafic de drogue, en proposant aux membres un autre récit, basé sur un retour à la figure légendaire de Carlos La Sombra.

Retour à la source

11Pour faciliter cette transformation, les chefs ñetas se rapprochent de plusieurs leaders ou intellectuels communautaires – des membres des Black Panthers, d’anciens membres de gangs des années 1970 qui se sont extraits des violences de rue ou encore des acteurs des organisations communautaires par exemple. En 1994, les chefs ñetas entrent en contact avec Panama Alba et Richie Perez, deux anciens membres du Young Lord Party – un groupe de gauche radical portoricain ayant existé entre 1969 et 1973. Introduits dans les réunions de la junta central, les deux hommes bénéficient d’une oreille attentive de la part des leaders ñetas et poussent La Asociación à s’impliquer dans la lutte pour la justice sociale. Collaborant avec les Latin Kings, ils constituent le service d’ordre des Racial Justice Days, les grandes manifestations organisées par plusieurs associations new-yorkaises contre les violences policières. Les Ñetas travaillent aussi directement pour des partis politiques et Richie Perez leur demande de participer au recrutement des habitants du South Bronx sur les listes électorales en 1993 puis en 1997. Par ailleurs, il crée la United Family Coalition, une structure où les leaders des différents gangs peuvent régler ensemble leurs conflits, sans violence. À la fin des années 1990, les Ñetas mettent ainsi un terme aux guerres de gangs et commencent une lente transition vers un mouvement politique plus formel.

12À cette fin, les présidents de la junta central, influencés par Richie et Panama qui leur racontent l’histoire de Carlos La Sombra, poussent à un retour à « l’essence » et aux racines de La Asociación. Si tous les Ñetas new-yorkais connaissent la figure de Carlos, peu de détails de la vie du fondateur le sont alors. Certains anciens détenus à Porto Rico ont transmis des bribes de son histoire, mais alors que les Ñetas perçaient dans les rues de New York, cette histoire s’est perdue ou, du moins, a été éclipsée derrière leur engagement dans le commerce de drogue. Ce « retour » passe par un chantier important, l’écriture du Liderato, le livre ñeta. Bebo contacte d’anciens membres du gang à Porto Rico et organise ce qu’il appelle des « voyages de pèlerinage » sur l’île. Avec d’autres présidents de chapters importants, il visite la tombe de Carlos, contacte sa famille et ses amis. Son but est de reconstituer l’histoire fondatrice et les débuts de La Asociación. De retour à New York, il rédige, en anglais, les résultats de son enquête et commence à diffuser sa propre version de l’histoire de Carlos.

13Bebo n’est pas le premier Ñeta à entreprendre ce récit et plusieurs textes, parfois contradictoires, circulaient déjà entre la prison et les chapters de rue. Cependant, il est le premier à le faire de manière systématique. Comme j’ai pu le montrer ailleurs (Lamotte 2018), l’existence de récits divers avait contribué à créer un flou autour de la figure du fondateur. Cette multiplication des récits et l’existence de sources parcellaires a participé au développement d’une véritable quête historique autour du personnage de Carlos. Comme secrétaire, puis président de la junta central, Bebo développe la mise en texte de cette histoire comme un pivot de son travail et de sa démarche en tant que Ñeta.

14Bebo signe de son nom plusieurs textes du Liderato. Sa position et sa signature valident de facto les documents ensuite distribués à l’ensemble des chapters, et notamment ses écrits sur l’histoire de Carlos. C’est le début de l’écriture de ce récit de référence. Alors employé de banque, Bebo a accès au matériel nécessaire pour recopier les divers papiers manuscrits qu’on lui transfère depuis les prisons et pour retranscrire les entretiens menés à Porto Rico. Il peut aussi imprimer ses lignes sous la forme d’un livre et le photocopier pour faciliter sa diffusion. Dans cet ouvrage qui prend forme, Bebo insiste sur l’héritage politique de Carlos et sur son rôle de leader des révoltes carcérales. Loin d’être un simple prisonnier de droit commun, il est présenté comme un prisonnier politique en raison de ses positions indépendantistes. Ce détour par l’écriture de l’histoire de Carlos aide les leaders ñetas à rediriger leur action vers un activisme politique plus prononcé et permet aux leaders de la junta central de justifier leur implication dans les mouvements contre les violences policières par exemple. Les Ñetas commencent dès lors à organiser des réunions d’éducation informelles où ils enseignent la vie de Carlos. Bebo participe à la construction du mythe en donnant à cet homme un statut de juste et de héros de la lutte indépendantiste.

15Bebo a alors besoin, en tant que nouveau chef, d’asseoir son autorité à un moment où il entraîne les Ñetas dans une transformation profonde de leur raison d’être. Cette transition est difficile. Devenu président de la junta central, Bebo fait face à des oppositions internes. Les chapters du Queens contestent son autorité et font scission. Cette guerre violente, qui oppose deux factions ñetas, est motivée par le narcotrafic. Certains veulent détourner le gang de ses activités illégales et acquérir une légitimité politique. C’est le cas de Bebo qui entend investir la scène politique et culturelle locale, en passant de la figure du chef de guerre à celle du chef de paix. Au contraire, les chapters dissidents du Queens, et en premier lieu leur présidente La Madrina, entendent continuer leur implication dans diverses activités illégales – drogues, mais aussi vente d’armes. Conscient que l’image de Carlos lui permet de faire le pont entre le passé violent et hors-la-loi des Ñetas new-yorkais et ses ambitions politiques pour le groupe, Bebo la mobilise pour affirmer et légitimer sa ligne. Selon lui, les chapters dissidents s’écartent de la véritable vocation de La Asociación, celle qu’il attribue à Carlos : une ligne politique pro-indépendantiste, abolitionniste et radicale. La Madrina est finalement arrêtée et écope d’une peine de vingt ans de prison, provoquant le déclin des groupes ayant fait scission. Le pouvoir de Bebo en est indirectement renforcé : il devient alors le seul représentant des leaders ñetas. Véritable reconnaissance de son travail de collecte et d’écriture, ce nouveau statut lui ouvre un accès direct à la haute hiérarchie ñeta historiquement localisée en prison à Porto Rico (Lamotte 2020). Alors qu’il essaie de stabiliser et de mettre en circulation un récit pour convertir les Ñetas au nouveau chemin qu’il conçoit pour La Asociación depuis le milieu des années 1990, Bebo propose en même temps une nouvelle figure du chef ñeta : celui qui, suivant le modèle de Carlos, fait la paix. Par ailleurs, au milieu des années 1990, être Ñeta change de sens avec la junta central. La centralisation du pouvoir s’accompagne d’un tournant bureaucratique de La Asociación, marqué par le recours systématique à l’écrit et par un processus d’archivage de divers papiers – feuilles d’émargement aux activités du groupe, comptes de la trésorerie, comptes rendus des réunions, etc. La mise en forme du Liderato a pour vocation de redonner du sens à l’identité ñeta en redessinant le profil du collectif.

16Cependant, bien qu’ils aient décroché du trafic de drogue et de toute forme d’activité illégale, les Ñetas ne parviennent pas à se faire reconnaître comme des interlocuteurs légitimes sur la scène politique new-yorkaise. Mis à part Richie et Panama, ils ne trouvent pas non plus de relais au sein d’associations communautaires ou de mouvements politiques. À partir des années 2000, le gang new-yorkais entame une longue période de déclin, passant de plusieurs milliers à quelques centaines de membres, pour presque disparaître. Dans le même temps, paradoxalement, il connaît une expansion géographique d’abord en direction de la côte ouest de l’Amérique latine – Équateur et Pérou principalement –, puis de l’Espagne et de l’Italie.

Écritures plurielles dans le monde ñeta

17Par le truchement de deux Ñetas équatoriens emprisonnés à Rikers Island, prison new-yorkaise, puis déportés à Guayaquil à la fin des années 1990, La Asociación connaît un nouvel essor en Amérique latine. Suite aux grandes migrations équatoriennes en Espagne, elle s’implante ensuite à Barcelone et à Madrid, avant de se développer partout dans le pays, puis en Italie. En Europe, l’organisation se dote d’un nouveau chef, Le Padrino, qui sera l’artisan d’une paix durable avec les Latin Kings, un autre gang états-unien qui a connu la même trajectoire internationale (Brotherton & Barrios 2004).

18C’est à Guayaquil que Le Padrino, découvrant le récit de Carlos La Sombra, « tombe amoureux », comme il le dit lui-même, de La Asociación. Le Padrino connaît déjà les Ñetas, qui tiennent la zone sud de la ville et sont en guerre avec les Latin Kings. Il se rapproche du chapter local et demande à rencontrer son président. En guerre, le chapter a besoin de muscles pour étoffer ses rangs et Le Padrino entre alors en convivencia, la phase de compagnonnage qui précède l’initiation.

19Le récit de Carlos La Sombra est arrivé en Équateur dans les bagages de ces deux Ñetas déportés de Rikers Island. Avant d’être extradé, l’un deux a, semble-t-il, pu recopier sur des petits carnets une partie du Liderato. À partir de cette base et de leurs souvenirs, un nouveau Liderato est rédigé à la main, photocopié puis diffusé dans les rues de la ville portuaire équatorienne. À cette seconde version du texte viennent s’ajouter l’histoire des premiers chapters équatoriens ainsi qu’une série d’articles de presse concernant les Ñetas à Guayaquil, des dessins ou encore des lettres écrites par les membres appelés mensajes de conciencia. D’un petit livre à New York, le Liderato passe à sept en Équateur. L’histoire de Carlos n’est cependant pas augmentée et fait l’objet du premier livre. C’est ce dernier que Le Padrino découvre à Guayaquil.

20Là-bas, les Ñetas doivent aussi défendre un territoire et leur commerce de drogue. Sous la double pression de la police et de gangs rivaux, la plupart des membres du chapter du Padrino finissent soit tués, soit incarcérés. En quelques années seulement, Le Padrino devient le président de son chapter. Réputé pour sa violence et son autorité, il gagne en prestige dans le monde ñeta. Cependant, sa position devient rapidement intenable et il échappe à plusieurs tentatives d’assassinat. À la faveur d’un regroupement familial, il réussit finalement à rejoindre sa mère en Espagne, au début des années 2000.

21Sa réputation le suit à Barcelone où il essaye avec quelques membres plus anciens de réorganiser La Asociación et de diffuser l’histoire de Carlos La Sombra. Cependant, il est privé du Liderato équatorien dont il a dû se débarrasser à la suite d’une descente de police à son territoire de deal. Il doit dès lors faire avec les souvenirs qui lui restent. Au début des années 2000, chaque nouvel arrivant en Espagne contribue avec ses propres connaissances à la reconstitution de l’histoire de Carlos ou de celle de La Asociación. Cet assemblage de souvenirs crée une certaine confusion et plusieurs versions de la vie de Carlos coexistent alors.

22Alors que le nombre d’adhérents à La Asociación s’accroît à Barcelone, Le Padrino décide de prendre contact avec les Ñetas new-yorkais pour tirer au clair l’histoire du gang. Faisant partie de cette seconde génération qui a adhéré au groupe en embrassant le Liderato de Bebo, il perçoit à ce titre les membres new-yorkais comme de respectables grands frères. À la faveur d’une rencontre organisée par la région catalane pour mettre fin aux violences de rue entre Ñetas et Latin Kings, à laquelle Bebo est convié, les deux hommes se rencontrent et nouent des liens d’amitié durables. Notons qu’en 2006 un traité de paix entre Ñetas, Latin Kings et Maras est signé et trouve l’appui de la région catalane qui reconnaît ces groupes comme des « associations socio-culturelles, sportives et musicales » – appartenir aux Ñetas n’est alors plus passible d’emprisonnement, comme c’est toujours le cas à Madrid. La prise de contact avec les Ñetas barcelonais est mise à profit par Bebo pour rectifier les erreurs factuelles contenues selon lui dans les versions barcelonaises de la vie de Carlos.

23Suite à la visite de Bebo en Espagne, Le Padrino supervise la mise en place d’une junta central à Barcelone dont il devient le secrétaire général. Surtout, il participe à l’écriture d’un nouveau Liderato unifié et écrit en espagnol, qui a vocation à être diffusé à l’ensemble des Ñetas. Rédigé sur ordinateur, et disponible en version PDF, ce nouveau Liderato est intitulé le « Guide suprême du Liderato ». Dans son introduction, il est écrit que la junta central s’est dotée d’une nouvelle édition afin de faire circuler « un seul livre » servant de base à tous les chapters qui « suivent la même philosophie et vont dans le même sens d’un nouveau jour ». Bien que la junta central de Barcelone ait été dissoute peu de temps après, ce texte fait encore autorité parmi les chapters espagnols.

24Lors de cette nouvelle phase de circulation du texte, les évolutions technologiques ont refaçonné matériellement le Liderato. De document dactylographié puis photocopié, il a été transformé en un document manuscrit agrémenté de dessins et de coupures de presse avant d’être réécrit un nouvelle fois, au format PDF. Depuis, Internet et notamment Facebook ont profondément modifié les modalités d’échanges parmi les Ñetas. La plupart des chapters possèdent désormais un compte Facebook. Le Padrino a ouvert, avec d’anciens leaders de la junta central, une page sur le réseau social, intitulée « Mouvement », sur laquelle il publie régulièrement. Ces transformations technologiques et la facilité de diffusion du Liderato à plus grande échelle modifient aussi le processus de révision, jusqu’à constituer une nouvelle phase de la composition. Ainsi, la page Wikipédia consacrée aux Ñetas indique environ 500 demandes de révision de l’histoire de Carlos ou de La Asociación, rien que pour la période s’étalant de mai 2009 à mars 2018. Les corrections concernent pour partie des éléments factuels de la vie du fondateur – sa date de naissance, le nom de ses enfants ou la date de sa mort par exemple –, preuve que le débat n’est pas clos et que l’écriture se compose à plusieurs mains, désormais anonymes.

Se transformer

25Bien que la junta central ait finalement été dissoute suite à un conflit interne, Le Padrino garde une aura au sein de La Asociación en Espagne. Il est désormais bien plus que le chef de guerre qu’il était en Équateur à Guayaquil. Considéré comme un sage, notamment grâce à sa maîtrise de la vie de Carlos et des règles de La Asociación, il s’approche de ce que les Ñetas considèrent comme le modèle du parfait gangster, un modèle calqué sur celui de la vie du fondateur. Souvent contacté pour régler des différends entre Ñetas, il est une figure éminente de La Asociación bien qu’il ne fasse plus partie d’aucun chapter. Par ailleurs, il a su conserver ses liens avec Bebo et en tisser de nouveaux avec la hiérarchie ñeta à Porto Rico, ce qui lui confère un rayonnement international.

  • 4 La formulation est d’Adeline Herrou, dans Baptandier & Charuty 2008.

26À Barcelone, après la pacification des Ñetas, Le Padrino a en effet su à son tour user du Liderato, et surtout du récit de Carlos qui y est fait, pour asseoir son autorité sur l’ensemble du groupe. S’inspirant de l’expérience états-unienne et s’appuyant sur les textes réunis dans le Liderato espagnol, il a non seulement poursuivi la reconfiguration de l’identité collective ñeta initiée par Bebo, mais a aussi, et surtout, engagé un travail de transformation. En invitant chaque membre à imiter le modèle de Carlos, il a développé au sein de La Asociación une pratique de « perfectionnement de soi4 ». Il s’est appuyé pour cela sur la convivencia, le processus par lequel un futur membre apprend les règles de La Asociación et participe en tant qu’invité aux activités du gang.

  • 5 Les Ñetas utilisent sans distinction normes (norms) et règles (rules). Afin d’alléger le texte, j’ (...)

27Chaque chapter décide de la durée de cette période pendant laquelle le futur membre assiste aux cérémonies spirituelles et aux réunions du collectif. Mais la convivencia est surtout marquée par l’apprentissage de l’histoire de Carlos et des règles de La Asociación. Le rituel d’initiation débute par un test lors duquel le futur membre doit répondre à une série de questions que lui posent les membres du chapter. Le Padrino a approfondi le sens de cette période de convivencia, en faisant du Liderato le socle d’une transformation personnelle et de Carlos un modèle de vie à suivre. En s’appuyant cette fois-ci sur le code de loi ñeta, Le Padrino a ainsi insufflé une dimension ascétique – entendue ici comme une réflexion sur sa vie et le perfectionnement de soi – à la démarche ñeta. Au nombre de vingt-cinq, ces règles5 qui auraient été écrites en prison à Porto Rico s’appliquent en Espagne, en Amérique latine, aux États-Unis et à Porto Rico. Celles-ci portent sur la sexualité, la sécurité et l’hygiène. Elles insistent sur le respect de la hiérarchie, de la famille et, plus particulièrement, sur la dignité et l’honneur de chaque membre. La vie de Carlos, me dira Bebo, « est dans les règles ». Elles sont l’essence du fondateur :

« La naissance de La Asociación, vraiment, ce n’est que… comme Association Pro Rights of Inmates… que après sa mort. Donc il [Carlos] n’a jamais vu son rêve devenir réel… la formation d’un vrai groupe. Les règles de régulation (rules of regulation) […], ça n’a jamais été là quand il était vivant. C’était son bébé, mais n’importe qui a écrit ces trucs savait qu’il y avait Carlos tout autour. Ça [les règles] c’est Carlos qui nous parle à nous. »

28Si l’on suit Fernanda Pirie (2013), le système juridique n’a pas uniquement pour finalité de rendre la justice, mais doit aussi veiller à ce que toute la population adhère aux devoirs et aux obligations légales. Les textes de loi prescrivent des règles qui guident chaque membre de la société afin qu’il puisse vivre sa vie en accord avec la vision de la communauté. Dans le cas des Ñetas, cette vision est indexée sur l’image de Carlos, qui est désormais institué en législateur ultime des lois du gang.

29L’image de Carlos diffusée par les Ñetas tourne autour des notions de rédemption et de transformation. Le passage par la prison n’est pas perçu comme la fin d’une trajectoire de vie, mais comme un possible renouveau. Cette vision transformatrice est liée à la capacité de Carlos, ou ce qu’il en est dit, d’avoir transcendé l’espace de sa cellule en créant un mouvement et une conscience politique.

30Durant l’étape de convivencia, la vie de Carlos est décrite comme un modèle vers lequel le conviviente doit tendre et à partir duquel il devra réorganiser sa vie. L’initiation ne met pas fin au processus d’apprentissage des nouveaux membres. Ainsi, si les règles sont apprises mot à mot dans un premier temps, Le Padrino appelle à un « apprentissage du cœur ». Il ne s’agit plus alors de les connaître à la lettre, mais de les appliquer à sa propre vie. L’exposé des règles donne lieu à une véritable éducation inculquée par les anciens, où les normes sont interprétées quotidiennement en fonction des situations. Le modèle de la vie de Carlos sert alors à exemplifier les règles lors des conversations autour des textes. Chaque discussion permet de développer une connaissance intime du groupe, mais aussi de soi-même. L’accès aux règles et à leur interprétation autorise de véritables pratiques de perfectionnement de soi. Dans cette logique, le serment prononcé par le conviviente lors de son initiation acte aussi son entrée dans une condition spirituelle.

31Le Padrino opère ainsi une transformation profonde de la raison d’être de La Asociación. Il assure aussi le maintien du groupe, alors que les Ñetas new-yorkais sont dans une phase de déclin. Être gangster n’est plus uniquement lié au trafic de drogue ou au contrôle du territoire. Ce n’est plus non plus une quête historique. C’est entrer en transformation personnelle, calquer sa vie sur celle du gangster idéal, Carlos. À Barcelone, ce travail de perfectionnement se fait collectivement et est désormais au centre des activités quotidiennes des chapters, où se multiplient des discussions philosophiques et des lectures collectives du Liderato.

32Pour autant, le trafic de drogue ou les conflits de territoire ne disparaissent pas complètement. L’argent de la drogue continue de renflouer les économies de chacun. D’ailleurs, Le Padrino a lui-même recours au deal lorsqu’il se trouve entre deux emplois et dans une situation financière difficile. Plutôt que d’interdire ces pratiques, comme Bebo a tenté de le faire avec un certain succès, Le Padrino utilise cette situation et ses conséquences – bagarres, dépenses outrancières ou arrestations – pour alimenter les discussions autour du modèle de vie incarné par Carlos. Comment concilier cet idéal et le commerce de drogue ou les conflits violents ? Comment vivre une bonne vie dans un contexte de violence, d’inégalité ou d’injustice ? La rhétorique que mobilise Le Padrino s’appuie sur les images de rédemption, de passions et de justice telles qu’elles sont déployées dans le récit de Carlos qui exalte comment celui-ci sut, bien que gangster lui-même, lutter pour la cause des prisonniers et défendre les plus faibles.

  • 6 Qui fait écho au discours religieux de « rachat » par d’anciens membres de gang, voir par exemple (...)

33L’injonction au perfectionnement de soi promue par Le Padrino mobilise un imaginaire directement inspiré du christianisme6. Le récit de Carlos lui-même, avec les douze amis du fondateur qui vengèrent sa mort ou sa représentation en saint écorché, s’inspire fortement de cet univers biblique. Cependant, la vision du Padrino n’emporte pas toujours l’assentiment général. Comme Bebo, Le Padrino doit faire face à des opposants. À Madrid, par exemple, les membres plus jeunes et bien plus impliqués dans le commerce de drogue accueillent Le Padrino avec déférence lors de ses visites, mais ne semblent pas prêter à son projet une oreille très attentive. À Barcelone cependant, fort de l’appui de la municipalité – voire de la police – et de sa reconnaissance par les Ñetas new-yorkais et surtout portoricains, il parvient à imposer sa lecture et à marginaliser les voix récalcitrantes.

L’amour du chef

34Sur les doigts de ses mains, Le Padrino s’est fait tatouer un cœur de sorte que, lorsqu’il fait le signe de main ñeta – le majeur et l’index s’entrecroisent, le pouce enferme l’annulaire et l’auriculaire –, celui-ci est parfaitement visible. Ce symbole, omniprésent dans l’iconographie ñeta, représente l’amour porté à La Asociación, à son hermanito ou sa hermanita et surtout à Carlos. Cet amour est lié à la fois au sentiment de bien-être individuel – avoir de l’amour pour soi – et au bien-être collectif – avoir et montrer de l’amour pour La Asociación. Parler avec amour de Carlos est valorisé chez les Ñetas et leur permet d’ériger une distinction entre les membres – qui se respectent, qui donnent de l’amour aux autres et qui suivent le même code de loi – et les autres – les autres gangs, la police, voire la société. L’amour est érigé en signe distinctif d’appartenance à La Asociación. Les Ñetas développent ainsi un véritable langage amoureux, déployant un vocabulaire affectueux – hermanito, Carlito (petit Carlos). À ce titre, le processus de convivencia construit un parallèle entre l’engagement dans la structure associative des Ñetas et l’engagement en amour. À la fin de la période d’initiation, les membres doivent se sentir « amoureux de » leur asociación. La longue formation du conviviente et les rituels – Grito, initiation – font partie d’un apprentissage de l’amour qu’il faut ressentir pour le groupe. Peu à peu, le conviviente est initié au monde ñeta et, le jour de son entrée, c’est son amour pour la cause, pour la lutte et pour le groupe qui est sondé. Aussi, il n’est pas étonnant que l’entrée dans La Asociación soit perçue comme un investissement total de soi.

35Mais ce langage amoureux est aussi celui d’un contrôle affectif de la part des leaders et d’une domination. L’amour que Le Padrino exige de la part des Ñetas en Espagne peut se muer en dévouement total, notamment dans un contexte où les membres entrent dans une quête de transformation qui s’apparente à un renoncement de soi. Cette transformation individuelle dépend de l’aide et du regard du président de chapter. C’est ce dernier qui se charge de l’éducation des convivientes, c’est aussi lui qui les initie en leur donnant à lire le Liderato. C’est encore lui qui est chargé d’établir la bonne voie à suivre et d’interpréter les règles. Enfin, le président donne accès à la fraternité et au lignage avec Carlos. Il est celui qui protège et aide les membres dans leur transformation, mais c’est aussi celui sur lequel repose l’interprétation de la règle. Le président est une figure paternelle et son autorité n’est pas seulement contractuelle, elle dépend aussi de sa parole. Sa légitimité provient de sa capacité à mobiliser l’amour de ceux qu’il domine et d’incarner la loi auprès d’eux. La hiérarchie ñeta développe ainsi une esthétique collective autour de cet amour, qui est aussi contrôle et domination affective. Cette rhétorique masque les rapports de pouvoir tout en déployant des représentations collectives sur La Asociación fraternelle et aimante.

36Lors de cette transformation des Ñetas à Barcelone, Le Padrino réalise les mêmes opérations que celles menées par Bebo à New York en stabilisant les chapters barcelonais par l’imposition d’une junta central, en disséminant un nouveau Liderato et sa vision personnelle, en convertissant les membres ou en soumettant les plus récalcitrants. Cependant, il prolonge ces actions et étend surtout leurs périmètres. Là où Bebo proposait une transformation collective et une nouvelle rationalité politique, Le Padrino pousse à une transformation individuelle. Son registre est celui de l’individu, du lien affectif et de la soumission à une morale ñeta élaborée à partir de son exégèse de la vie de Carlos.

Les mues de la figure du chef

37Écrit dans des moments de crise existentielle et de transformation profonde, puis mis en circulation dans un réseau ñeta en expansion, la trajectoire du récit de la vie de Carlos donne à voir les polarités de ce monde en construction, les différentes visions qui s’affrontent au sein des Ñetas avec leurs lots de violences – comme la guerre entre Bebo et La Madrina – et enfin l’émergence de figures de chef mobilisant de nouvelles formes d’autorité.

38Il faut ainsi nuancer cet aspect – et ce discours – de symbiose qui caractériserait la communauté ñeta. Les règles et leur application permettent aussi de réprimer voire d’exclure toute tendance contestataire ou toute opposition interne, comme le fait Bebo lorsqu’il discrédite La Madrina et sa tentative de prise de pouvoir. Dans ce cas, les normes et le modèle de Carlos deviennent une façon d’imposer obéissance au pouvoir dominant et à la hiérarchie. Elles sont soutenues par un usage de la force lorsque des meurtres sont commandités afin de faire taire certains hermanitos. De ce point de vue, la communauté ñeta est traversée de relations de pouvoir, d’autorité et de contrôle. Si les Ñetas cessent les guerres de gang au moment où Bebo commence à écrire le Liderato, la violence ne disparaît pas pour autant de leur registre d’action. Ainsi, l’héroïsation de Carlos et l’écriture de son récit sont liées à un processus de pacification interne qui renvoie à une nouvelle économie politique violente. En temps de guerre, la violence est principalement dirigée vers l’extérieur qui constitue une menace. Qu’il s’agisse de contrôler un territoire pour le commerce de drogue ou d’exécuter un membre de gang ennemi lors d’une expédition punitive, elle assure une cohésion de groupe autour du chef de guerre contre l’extérieur. Mais lorsque les Ñetas signent des traités de paix, leur rôle et leur place au sein de La Asociación changent. Il est demandé à chaque membre de travailler sur soi pour tendre à une vie parfaite. Pour cela, le contrôle des leaders sur le moi intérieur de chaque membre s’intensifie. L’individu même est ciblé et les règles prennent un tournant moral.

39L’introduction de l’écriture d’un texte fondateur accompagne un changement de régime d’action. En effet, dans la période du turf antérieure à la junta central, chaque chapter était libre d’imaginer, de conceptualiser et de raconter son propre récit de la vie de Carlos. Au contraire, la junta central impose un récit unique. Schématiquement, on passe donc d’un système d’adhésion horizontal à un système d’adhésion vertical. Dans un système horizontal, on trouve une forme d’égalité entre les chapters : chaque groupe, et même chaque individu, peut développer sa propre version de l’histoire. Le lien entre Carlos et chaque groupe est donc direct. Ce système est cependant remplacé, lors de la création d’une organisation centrale, par un modèle plus vertical, où quelques individus gagnent en autorité et en pouvoir, parvenant à s’imposer comme les seuls liens entre les membres et Carlos. Dans ce modèle, le fondateur perd en accessibilité et la junta central établit des artefacts spécifiques (le Liderato) et, plus important encore, des médiateurs ou des impresarios (Bebo ou Le Padrino) entre les membres et Carlos. Reconstituer ce processus permet de reconstruire l’histoire de La Asociación, prise en tension entre une institution centrale qui gagne en autorité, mais tend aussi à s’isoler de sa base. De fait, que ce soit à New York ou à Barcelone, cette tension n’est pas résolue. Cette dynamique et la carte conflictuelle du culte de Carlos dessinent déjà la scission future de la junta central voire même le déclin de La Asociación.

40L’histoire de la circulation du récit de Carlos est aussi celle de deux chefs qui réussissent, au regard de l’évolution du contexte économico-politique, à reconfigurer le locus même de leur autorité. Alors que le président ñeta n’était jusqu’alors qu’un chef de guerre, tirant sa légitimité de sa capacité à rayonner dans une économie prédatrice – drogue, guerre de territoires –, Bebo ancre son autorité dans sa capacité à mobiliser un savoir autour de Carlos. C’est notamment en investissant une économie du lien avec le milieu politico-associatif qu’il parvient à s’imposer chez les Ñetas. Le Padrino, reconnu pour avoir été un chef de guerre violent à Guayaquil, réussit quant à lui à transformer sa posture de leader en investissant le domaine du développement personnel et de la spiritualité. Alors que la plupart des chefs mafieux, gangsters ou autres boss (Michelutti et al. 2019), fondent leur autorité sur leur capacité à faire usage de la violence, Bebo et Le Padrino semblent aller en sens inverse. Cependant, ces nouvelles figures du chef continuent à être légitimées par des modalités d’actions violentes propres au chef de guerre. C’est d’ailleurs parce qu’ils sont reconnus d’abord en tant que tel que les deux hommes sont capables de faire la paix. Ils perdent néanmoins peu à peu cette ressource à mesure qu’ils délaissent la figure guerrière. Bebo quittera finalement le gang, puis y reviendra et le quittera encore sur une période de plusieurs années. Le Padrino continuera à se mobiliser à la demande dans certains chapters, mais s’éloignera tout de même de la politique quotidienne de La Asociación.

41À New York, le gang entre durablement dans une forme de déclin : il est légitime de se demander si cette transformation opérée par les deux chefs n’accompagne pas la fin du monde ñeta. Entamée à l’apogée de la trajectoire de ces deux grandes figures, l’achèvement de cette mutation du chef ñeta marque peut-être aussi le crépuscule de La Asociación.

Haut de page

Bibliographie

BAPTANDIER BRIGITTE & GIORDANA CHARUTY (éd.), 2008.
Du corps au texte. Approches comparatives, Nanterre, Société d’ethnologie.

BROTHERTON DAVID, 2015.
Youth Street Gangs. A Critical Appraisal, Londres, Routledge.

BROTHERTON DAVID & LUIS BARRIOS, 2004.
The Almighty Latin King and Queen Nation. Street Politics and the Transformation of a New York City Gang, New York, Columbia University Press.

COHEN YVES, 2012.
Le siècle des chefs. Une histoire transnationale du commandement et de l’autorité, 1890-1940, Paris, Amsterdam.

CONTRERAS RANDOL, 2013.
The Stickup Kids. Race, Drugs, Violence, and the American Dream, Los Angeles, University of California Press.

COUGHLIN BRENDA C. & SUDHIR A. VENKATESH, 2003.
« The Urban Street Gang After 1970 », Annual Review of Sociology no 29, p. 41-64, en ligne : https://www.annualreviews.org/doi/abs/10.1146/annurev.soc.29.101602.130751

CURTIS RICHARD, 1998.
« The Improbable Transformation of Inner-City Neighborhoods. Crime, Violence, Drugs, and Youth in the 1990s », Journal of Criminal Law and Criminology no 4/88, p. 1233-1276, en ligne : https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwjuxc2t1eTuAhVMx4UKHXMKB-kQFjAAegQIBRAC&url=https%3A%2F%2Fscholarlycommons.law.northwestern.edu%2Fcgi%2Fviewcontent.cgi%3Farticle%3D6978%26context%3Djclc&usg=AOvVaw1aFrbRDtk-nWmfgTNnOT-W

FABRE DANIEL (dir.), 1997.
Par écrit. Ethnologie des écritures quotidiennes, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.

HAZEN JENNIFER M. & DENNIS RODGERS, 2014.
Global Gangs. Street Violence across the World, Minneapolis, University of Minnesota Press.

LAMOTTE MARTIN, 2018.
« Trois études du pouvoir criminel. Actes d’autorité et écriture dans le gang Los Ñetas », Cultures & Conflits no 110-111, p. 99-120, en ligne : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/conflits/20287

—, 2020.
« Anthropologie de la lose ou la lose de l’anthropologue. Réflexions sur le déclin d’un gang », Ethnographiques no 39, en ligne : https://www.ethnographiques.org/2020/Lamotte [dernier accès, janvier 2021].

MICHELUTTI LUCIA, ASHRAF HOQUE, NICOLAS MARTIN, DAVID PICHERIT, PAUL ROLLIER, ARILD ENGELSEN RUUD & CLARINDA STILL, 2019.
Mafia raj. The Rule of Bosses in South Asia, Stanford, Stanford University Press.

O’NEILL KEVIN LEWIS, 2015.
Secure the Soul. Christian Piety and Gang Prevention in Guatemala, Oakland, University of California Press.

PIRIE FERNANDA, 2013.
The Anthropology of Law, Oxford, Oxford University Press.

PUCCIO-DEN DEBORAH, 2011.
« “Dieu vous bénisse et vous protège !” La correspondance secrète du chef de la mafia sicilienne Bernardo Provenzano (1993-2006) », Revue de l’histoire des religions no 228, p. 307-326, en ligne : https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-de-l-histoire-des-religions-2011-2-page-307.htm

RODGERS DENNIS, 2018.
« Pour une “ethnographie délinquante”. Vingt ans avec les gangs au Nicaragua », Cultures & Conflits no 110-111, p. 59-76, en ligne : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/conflits/20235

WHYTE WILLIAM FOOTE, 2002 [1943].
La structure sociale d’un quartier italo-américain, trad. S. Guth et al., Paris, La Découverte.

Haut de page

Notes

1 Une vaste littérature traite de la notion de gang, notamment dans le contexte états-unien, voir Brotherton 2015 ; Hazen & Rodgers 2014. Pour une discussion sur les enjeux méthodologiques propres à l’ethnographie des gangs, voir Rodgers 2018.

2 Cet article doit beaucoup à ma lecture croisée des travaux d’Yves Cohen (2012) – sur les logiques d’action qui fondent l’autorité du chef – et des travaux de Deborah Puccio-Den (2011) sur l’usage de l’écrit dans la mafia Cosa Nostra.

3 Sur le tournant entrepreneurial des gangs, voir Coughlin & Venkatesh 2003.

4 La formulation est d’Adeline Herrou, dans Baptandier & Charuty 2008.

5 Les Ñetas utilisent sans distinction normes (norms) et règles (rules). Afin d’alléger le texte, j’ai décidé de faire de même.

6 Qui fait écho au discours religieux de « rachat » par d’anciens membres de gang, voir par exemple O’Neill 2015 à propos du Guatemala.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Martin Lamotte, « Pour l’amour de Carlos »Terrain [En ligne], 74 | 2021, mis en ligne le 02 avril 2021, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/terrain/21128 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/terrain.21128

Haut de page

Auteur

Martin Lamotte

CNRS, UMR CITERES

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search