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Le « voleur dans la loi » comme horizon

Itinéraire d’une figure morale en Géorgie postsoviétique
Maroussia Ferry

Résumés

En Géorgie postsoviétique, le « voleur dans la loi » est une figure identificatoire centrale qui irrigue les socialités et l’univers moral des hommes pauvres, de leurs amitiés masculines de rue aux désignations hiérarchiques dans les cours d’école. Durant les années de crise aiguë après la chute de l’URSS, les « voleurs dans la loi » étaient particulièrement réputés et admirés pour les formes de solidarités et de justice coutumière qu’ils exerçaient localement. L’enquête ethnographique menée auprès de ces hors-la-loi permet de retracer leur itinéraire moral, dans un pays aujourd’hui en crise économique et morale, dans lequel les masculinités sont mises à l’épreuve d’un monde social perçu comme corrompu par le capitalisme et la prédation économique.

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Texte intégral

  • 1 Je tais volontairement la ville d’origine de Beka et Zura. Leur quartier, pauvre et sinistré, se s (...)

1Lorsque Zura, 25 ans, frère cadet de Beka, arrive en France en mai 2012, le groupe l’accueille en y mettant les formes : plusieurs soirées festives dans un restaurant chic de l’ouest parisien suivies d’autant de nuits passées à boire du cognac arménien, à se raconter les dernières nouvelles du quartier et à trinquer à l’amitié, l’amour et la famille1. Beka et ses amis entourent Zura d’attentions, de paroles enveloppantes et de gestes tendres et ne lésinent pas sur les dépenses. Une fois passée la période de retrouvailles, l’argent venant à manquer, il faut se mettre au travail. Cependant, la veille du premier cambriolage, la nervosité de Zura est palpable. Beka et ses amis tentent de le rassurer : « C’est normal, la première fois, ne t’inquiète pas, on restera tout le temps avec toi. » Zura avait alors hoché la tête comme pour étouffer sa peur, me dit Beka, en commençant son récit quelques jours après les faits. Présente lors d’une de ces soirées de retrouvailles, j’avais remarqué les attentions protectrices dont le jeune Zura faisait l’objet. Je menais alors une enquête auprès de migrantes géorgiennes. Par le hasard des réseaux d’interconnaissances, je rencontrai ce groupe de cambrioleurs géorgiens que j’appris à mieux connaître entre février et juillet 2012.

2Le matin du premier casse, m’explique Beka, Zura ne se sent vraiment pas bien, il suit néanmoins le petit groupe. Lorsqu’on lui explique comment briser le montant de la porte au pied de biche et qu’on lui demande de frapper les derniers coups, son bras tremble violemment. De retour dans le petit appartement qu’ils partagent tous, il s’enferme longtemps dans les toilettes. On le rassure à nouveau, il va s’habituer, pour chacun d’entre eux aussi, les premières fois étaient difficiles. Mais, chaque matin, Zura est « de plus en plus vert ». Un après-midi, Beka surprend son frère en train de pleurer. Au bout de quinze jours, le groupe se réunit autour d’une onéreuse bouteille de Côte de nuits et de roulés d’aubergines aux noix si bien cuisinés par l’un d’entre eux. Jemal, le plus âgé du groupe, prend la parole : « Zura, il faut que tu l’acceptes, tu n’es pas fait pour ça. » Zura proteste un peu, mais finit par exprimer ce que personne n’osait avancer : « Je vous mets en danger. » Comme Beka me l’a raconté plus tard : « Il avait honte, mais je voyais bien qu’il était soulagé. » Après le départ de son frère, renvoyé en Géorgie moins d’un mois plus tard, Beka me confie avec fatalisme : « Eh oui, c’est un travail de chien, on n’est vraiment pas tous fait pour ça. Pour ce travail de m… »

3Au cours des mois suivants, et jusqu’à mon départ pour la Géorgie fin juillet 2012, cet épisode de la carrière avortée de Zura revient souvent dans les conversations auxquelles j’assiste. Les évocations des peurs du petit frère suscitent l’amusement et de gentilles moqueries à son égard, elles laissent transparaître une certaine conception de la virilité. Elles sont également prétexte à des discussions plus profondes concernant la condition des membres du groupe. Considérer les réactions de Zura comme étant « normales » leur permet d’exprimer une certaine ambivalence envers leur métier de cambrioleur, « travail difficile et dangereux » qu’ils évoquent de manière désabusée, nostalgiques d’un temps où le métier se pratiquait plus moralement, dans un cadre plus solidaire et donc plus sécurisé. D’où leur indulgence, aussi, face à la défection de Zura. Ils ressentent néanmoins une fierté certaine quant à leur pratique, selon eux juste et morale, du cambriolage. Au fil de ces discussions, puis dans la suite de mon enquête en Géorgie, j’ai compris que la source de cette tension, exprimée ici par le « raté » de l’un des leurs, se trouvait dans leur relation à un horizon moral partagé, incarné par l’idéal du « voleur dans la loi ».

  • 2 En géorgien k’anonieri kurdebi. J’emploie le terme russe vory pour les « voleurs » dans leur ensem (...)
  • 3 Le PIB de la Géorgie s’est effondré de 72 % entre 1990 et 1994 (European Commission 2011 : 15), au (...)

4L’expression « voleur dans la loi », traduction littérale du russe vory v zakone2, désigne une caste de hors-la-loi née au sein des goulags staliniens dans les années 1930, dotée d’une « loi » stricte s’organisant autour d’obligations et d’interdits, de nature quasiment ascétique. Régnant en maîtres absolus dans cet univers concentrationnaire, les vory ont été décimés après 1945. Des hors-la-loi se réclamant de cette appellation, entre-temps devenue mythique, sont réapparus dans les années 1970. Leur pouvoir économique et leur influence n’ont ensuite cessé de croître, à la faveur de la perestroïka (1985-1991) suivie de la chute de l’URSS, la privatisation de l’économie et l’affaiblissement du pouvoir et de la structure des États. En Géorgie, petite république de 3,7 millions d’habitants, le nombre des kurdebi et leur influence sur la société étaient considérables jusqu’au milieu des années 2000. Dans le contexte de la violente crise économique que subit le pays à son indépendance3, cette influence culmine avec le rôle politique majeur joué par le kurdi Djaba Iosseliani, à la tête de l’État en 1992. En 2005, le président récemment élu, Mikheïl Saakachvili, entreprend de neutraliser les réseaux des kurdebi et surtout de saper la confiance que leur porte une grande partie de la population.

5Cette figure mythique de la criminalité soviétique puis postsoviétique est au cœur de la pratique du cambriolage du groupe de Beka. Leurs sentiments sur les conditions actuelles de l’exercice de leur métier et le dévoiement supposé des kurdebi révèlent plus largement leur positionnement moral vis-à-vis des évolutions libérales de leur société ainsi que l’affrontement entre deux mondes sociaux que celles-ci ont entraîné.

6À travers une ethnographie d’hommes appartenant à des degrés divers au monde de l’illégalité géorgienne, j’explore dans cet article la manière dont la référence aux kurdebi continue de structurer les pratiques et les imaginaires sociaux de la frange la plus reléguée socialement de la population. Je suggère que le kurdi représente pour elle un horizon identificatoire et moral en m’inspirant de l’usage polysémique que fait de ce terme le philosophe Richard J. Bernstein (1992). Le concept d’horizon permet de décrire un modèle éthique omniprésent, mais dont la forme claire et explicite ne cesse de se dérober. Plus qu’une simple figure, le « voleur dans la loi » représente un modèle culturel et une référence morale connue de tous. Cependant, l’authentique kurdi n’existerait quasiment plus, même si tous ne s’accordent pas sur le moment et la cause de cette disparition.

7La figure du kurdi, réelle et mythifiée, est centrale dans le processus de moralisation des pratiques économiques informelles et, partant, dans l’affermissement d’identités sociales marginales. C’est dans ce sens que je mobiliserai le concept d’économie morale tel que Didier Fassin (2010) l’a étendu au-delà des seules pratiques de résistance des dominés tout en reconduisant sa dimension relationnelle et agonistique. L’auteur identifie, au sein de rapports de forces souterrains, l’intervention d’économies morales différenciées. À cet égard, mon point de vue sera ici celui des « perdants » du jeu postsoviétique, dont les conceptions morales et économiques se sont en partie formées par rapport aux « gagnants », c’est-à-dire au bouleversement des stratifications sociales consacrées par l’avènement de l’économie de marché.

8En ce sens, le kurdi est une figure de crise à double titre : centrale durant la période de « chaos » (areuloba), partagée par une grande partie de la population, elle change encore de signification sociale à partir de la révolution libérale ayant entraîné une montée des inégalités et une bipolarisation de la société géorgienne.

« Mon voleur est le meilleur »

  • 4 Depuis les années 1990, il existe trois clans de kurdebi correspondant à trois villes majeures du (...)
  • 5 À l’exception de Régis Genté, grand connaisseur de la Géorgie, qui mentionne également la non-syst (...)
  • 6 Singulier ganabi ; mot d’argot géorgien apprécié pour sa consonance similaire à la contraction amé (...)

9Le groupe de six amis cambrioleurs mené par Beka et Jemal a sillonné l’Europe au début des années 2010 et connu la prison dans chacun des pays qu’il traversait. Ses membres reversaient environ 10 % de leurs coups les plus fructueux – c’est-à-dire, chose rare, générant plus de 50 000 euros – à un clan de kurdebi4. Les médias français les présentent comme des « pions » subordonnés aux « voleurs dans la loi » qui « pillent » la France. Ceci correspond assez peu à la réalité. Les sources policières, et donc les journalistes, « ont traditionnellement tendance à surestimer le caractère organisé des groupes qui se consacrent à une ou plusieurs activités criminelles » (Favarel-Garrigues 2001 : 7)5. Selon mes interlocuteurs, il existe bien des cambrioleurs subordonnés aux kurdebi, mais ce sont des ganabebi6, « aspirants voleurs », subordonnés car ils attendent d’être dignes d’en porter le titre et d’être intronisés dans la confrérie des « voleurs » à l’occasion d’une cérémonie appelée « couronnement » en Russie et « baptême » en Géorgie. Quant aux kurdebi, selon mes interlocuteurs, ils auraient investi leur fortune dans des affaires légales bien plus lucratives que des casses dans des appartements. Même si les activités de la bande profitent aux kurdebi, Beka et ses amis agissent de manière autonome, n’ont pas été « baptisés » et n’aspirent pas à l’être.

10Lié aux kurdebi sans en être pour autant, le groupe de Beka manifeste à leur égard beaucoup d’admiration, mais aussi une réprobation qui exprime, en creux, la force du modèle éthique incarné par les kurdebi historiques. Les authentiques kurdebi seraient devenus rares à partir des années 2000, peu à peu remplacés par des kurdebi « sans loi » ou « sans limites » (de l’argot russe bespredel), sans morale et attirés par l’argent facile. Bien que ce discours soit très répandu, les sources historiques montrent qu’en Géorgie plus qu’ailleurs, dès les années 1980, les kurdebi ressemblaient fort peu à leurs modèles originels. Pour mieux saisir cette figure et les différentes formes historiques auxquelles le groupe de Beka se réfère, il convient de revenir à la naissance de la caste des vory.

  • 7 Les développements de cette partie sont tirés de Rodger 2017 ; Oleinik 2001 et Varese 1998, 2001.
  • 8 Les « salopes » sont d’anciens prisonniers de guerre des Nazis qui, internés dans les camps à leur (...)

11La genèse de l’émergence des « voleurs dans la loi » a été débattue. Si le terme lui-même n’est décelable dans aucune source présoviétique, certains prisonniers des camps tsaristes, pareils à ceux décrits par Dostoïevski dans Souvenirs de la maison des morts (1862), présentaient quelques similitudes avec les futurs vory, l’organisation en moins. Selon le criminologue Federico Varese (1998), l’institution des vory n’a pu émerger que dans les conditions spécifiques du vaste univers concentrationnaire stalinien propice à la constitution d’une véritable société parallèle7. Relativement égalitaire et horizontale, l’organisation des vory possédait son propre langage, son code vestimentaire et ses tatouages. Composée de détenus de droit commun, elle est dès le début opposée au pouvoir soviétique. Selon l’anthropologue Florian Mühlfried (2018 : 188), sa naissance est liée au refus de certains détenus de droit commun de s’allier aux autorités pénitentiaires en vue de dominer les prisonniers politiques. Le premier commandement de la « loi » des vory est donc l’interdiction absolue de collaborer avec le pouvoir politique et les autorités pénitentiaires. La « loi » originelle des vory n’a jamais eu de support écrit et a évolué avec le temps. Mais l’esprit de la vingtaine de préceptes qui la composent demeure inchangé. On y trouve l’obligation d’être honnête avec les autres vory, de passer périodiquement du temps en prison, de lever des fonds pour la caisse commune. Il est interdit de s’enrichir, de détenir une propriété foncière, de fonder une famille, de travailler, de jurer, d’user de violence ou de commettre un meurtre sans concertation avec l’assemblée des vory. Tout contrevenant à ces principes était puni après la tenue d’une « réunion » (skhodka). Il semble que la plupart de ces règles étaient bel et bien respectées même si certaines adaptations ont été observées, notamment concernant l’interdiction du meurtre ou le rapport aux femmes. L’une des raisons qui expliqueraient la quasi-disparition des vory suite à la « guerre des salopes8 » serait précisément leur sens de la solidarité et de l’honneur. Selon Federico Varese, « le mythe des vory, ces audacieux héros du monde criminel qui ont préféré mourir pour ne pas trahir leurs “idéaux”, est né à ce moment-là » (1998 : 531, je traduis). Dès lors, nombre de films et de romans leur ont été consacrés.

  • 9 Selon la « loi », pour être intronisé, un aspirant-voleur doit être recommandé à la confrérie par (...)

12Dès le début de cette longue histoire partagée, les Géorgiens – incluant les minorités ethnico-religieuses – ont tenu un rôle important au sein des vory. La participation de Staline et d’autres bolchéviques géorgiens à des activités de braquage dans le Caucase prérévolutionnaire expliquerait leur surreprésentation dans les camps soviétiques (Glonti & Lobzhanidze 2004). Selon le criminologue Gavin Slade (2013), leur importance à partir des années 1960 est le fruit de la prévalence de l’économie informelle dans cette petite république, officieusement l’une des plus prospères de l’Union soviétique. Après la perestroïka, le destin des vory russes et géorgiens diverge. Les premiers, qui seraient restés plus fidèles à la « loi », ont été supplantés par d’autres types de criminels prétendument moins scrupuleux. En revanche, les « voleurs » géorgiens s’écartent ouvertement du code originel. Comme le relate le journaliste Andreï Constantinov (2018 : 47), ils commencent à mettre en vente leurs recommandations pour « baptiser » un aspirant-voleur9, un sacrilège aux yeux des vory russes qui se perçoivent désormais comme détenteurs de la pureté de la pratique du code ou de la « loi » initiale. Ils s’enrichissent de manière ostentatoire, fondent des familles et certains participent aux activités politiques. L’assouplissement du code et l’intégration sociale des kurdebi leur a permis de maintenir leur position en Géorgie et d’y prospérer en nombre (Slade 2007 : 176). Au début des années 2000, plus d’un tiers du millier de vory dénombré sur le territoire postsoviétique proviendrait de Géorgie, dont la population elle-même ne représente que 2 % de celle de l’ex-URSS (Glonti & Lobzhanidze 2004 : 25).

13Après la chute de l’URSS, l’intrication entre la société géorgienne et le « monde des voleurs » (kurduli samq’aro) s’est nouée de manière quasiment organique. L’effondrement de l’économie s’est accompagné d’une implosion de l’État sur fond de guerres séparatistes et d’un conflit civil dont ont résulté une profonde désorganisation du pays et l’apparition de différentes milices paramilitaires s’affrontant jusque dans la capitale et semant la terreur dans toute la Géorgie. L’une d’entre elles, la Mkhedrioni (les « chevaliers »), a été fondée par Djaba Iosseliani, kurdi ayant pris part au second gouvernement de la Géorgie indépendante, contredisant par là l’une des « lois » fondamentales des kurdebi. Dans ce contexte troublé, ces derniers deviennent tout-puissants, pallient de nombreuses fonctions étatiques et gagnent encore en légitimité sociale. Ils exercent une forme de violence, considérée comme légitime par une partie de la population, dont ils usent pour extorquer et racketter. Mais ce qui demeure dans les mémoires, c’est l’usage de leur autorité morale à des fins de régulation sociale.

14À l’automne 2013, en visite chez Marina, une professeure de près de 60 ans vivant dans un quartier chic de Tbilissi, je remarque sur son mur la photographie, en grand format et en noir et blanc, d’un homme au regard dur. Elle me confie qu’il s’agit d’un kurdi haut placé, qu’elle avait connu avant son assassinat en pleine rue. Ne lui connaissant pas de sympathie particulière pour les kurdebi, je lui demande avec surprise ce que fait cette photo sur son mur. Plutôt franche, Marina me répond :

« Je ne sais pas, j’aime bien l’avoir au mur, c’était un homme très important à l’époque tu sais… Et nous, on le connaissait ! Et sa mort, c’était horrible, le pauvre… Il était très fort, je ne suis pas pour les criminels et tout ça bien sûr, mais… Je ne sais pas, c’est un peu comme de la superstition, je me sens plus forte quand je le vois au mur. Et j’aime bien aussi le montrer à mes invités, que mes invités le voient, ils me respectent plus. Enfin ça me donne l’impression qu’ils vont plus me respecter, c’est bête peut-être ! »

15Quelques jours plus tôt, elle déclarait à propos de l’ampleur des endettements dans les années 1990 :

« C’était devenu complètement fou, complètement incontrôlable, toutes ces dettes. On empruntait tout le temps à tout le monde et tout le monde nous empruntait tout le temps. […] Parfois c’était très difficile, il fallait être très fort pour aller voir une personne que tu ne connaissais pas et lui réclamer, tout le monde n’a pas cette force, tout le monde n’ose pas… Et tu pouvais perdre ton argent comme ça, si tu n’osais pas. »

16Dans ces conditions, qui structuraient l’économie quotidienne d’alors et comportaient des enjeux vitaux, les kurdebi sont devenus indispensables. Alors que nous échangeons à propos de la photographie à son mur, Marina répète qu’il s’agit d’une « superstition » et qu’elle a même la sensation que cette image lui « porte chance », non sans autodérision. À travers l’importance de cette figure de médiateur par la violence, qui fonctionne comme un quasi-talisman pour Marina, quinze ans après les faits, on comprend, en creux, la béance qui la rendait nécessaire. Les kurdebi n’étaient pas de simples agents de recouvrement de dettes. Du fait de leur pouvoir circonstanciel et grâce à leur légitimité historique, ils étaient devenus l’un des soubassements du lien social et de la confiance réciproque, alors perçus comme menacés (Ferry 2018). Les kurdebi, ancrés localement dans leurs quartiers, protégeaient les habitants et y rendaient la justice ordinaire : vol de voiture, expulsion des sans-abri, etc. Ils allaient jusqu’à régler les querelles entre adolescents, comme le rapporte un de mes interlocuteurs principaux, Koba, âgé de 15 ans en 1999. Deux de ses amis avaient parié un peu d’argent sur le tournoi de ping-pong du lycée. Le perdant refusant de payer son dû, ils demandèrent à être reçus chez le kurdi du quartier, où ils se rendirent en groupe. Koba se remémore son admiration devant la « magnifique maison » du kurdi, perchée sur la colline. Après les avoir écoutés solennellement, celui-ci ordonna au mauvais payeur de s’acquitter de sa dette et lui fit subir une « gifle symbolique », une punition qui existait déjà chez les vory des camps staliniens. Koba et d’autres se rappellent également leurs disputes d’enfants et d’adolescents à propos de leurs kurdebi respectifs. Chacun se targuait d’avoir le « meilleur voleur ». Koba imite avec humour ces vantardises d’enfants : « Mon voleur est le meilleur, c’est le plus fort, c’est lui qui a la plus grosse kalachnikov !, etc. » Dans les cours de récréation à l’époque, les enfants se donnaient mutuellement des titres correspondant à la hiérarchie des kurdebi.

17Mais entre le moment où un kurdi statuait sur une querelle de tournoi de ping-pong et celui où Beka déplore la dégradation des valeurs kurduli, un homme et sa politique ont redistribué les rapports de force en s’employant à saper le pouvoir et à détruire l’autorité morale des kurdebi en Géorgie.

Détruire un mythe

  • 10 Pour protéger Irakli, les circonstances de ces entretiens ne sont pas précisées.

18Mikheïl Saakachvili, président de la Géorgie entre 2004 et 2013, a fait de l’éradication des kurdebi l’une des priorités de son action politique. Dès son élection, dans le sillage de la révolution des Roses, il a entrepris de moderniser les institutions étatiques, mis en œuvre une série de réformes libérales et activement lutté contre la corruption, notamment au sein de la police. Dans ce cadre, il entame une véritable guerre contre le crime organisé, qui menace l’hégémonie du pouvoir étatique (Slade 2007 : 178). Son administration a d’abord employé une stratégie juridique consistant à promulguer, dès 2005, une loi sanctionnant l’appartenance à la criminalité organisée, y compris en l’absence de toute preuve substantielle qu’un crime ou un délit a été commis. Selon mes interlocuteurs, cette loi aurait tiré son efficacité d’une règle du code des vory leur interdisant de mentir sur leur statut de « voleur ». Les kurdebi qui y dérogent étant immédiatement démis de leur titre, l’arrestation des criminels était facilitée. Mais les kurdebi étant en prison comme chez eux, leur autorité y étant historiquement reconnue par la plupart des détenus et par une partie de l’administration pénitentiaire, les emprisonner ne pouvait suffire à entraver leur pouvoir d’action ni à diminuer leur prestige. L’administration Saakachvili a donc entamé ce qu’Irakli, un des lieutenants de cette bataille avec qui je me suis entretenue plusieurs fois, appelle une « guerre psychologique10 ». Il s’agissait de saper le mythe. Envoyé à Koutaïssi, deuxième ville du pays et épicentre du crime organisé, pour combattre les kurdebi, Irakli avait d’abord refusé les trois voitures avec chauffeurs – dont une jeep et une Mercedes – qu’on lui allouait. Son supérieur l’a convaincu de les accepter en lui tenant ce discours :

« Qui, aujourd’hui, possède ce type de voitures à Koutaïssi ? Qui est bien habillé et se rend dans les meilleurs restaurants ? Seulement les kurdebi. Pourquoi crois-tu que neuf enfants sur dix, lorsqu’on leur demande ce qu’ils veulent faire plus tard, répondent qu’ils veulent être kurdebi ou épouses de kurdebi ? Tu dois traverser ta ville, lentement, avec ces voitures. On doit te voir. Ils doivent voir que maintenant les kurdebi sont en prison et que c’est nous qui avons les voitures et les beaux habits. »

  • 11 Commentaire de David Dav, 2018, sur la vidéo YouTube « /Kurds at’ormuzeben, garcheva tsikheshi », (...)

19Plus encore que leur propension à l’ostentation, c’est celle à incarner une certaine cohésion sociale et des valeurs de solidarité qui a été mise à mal au cours de cette « guerre psychologique ». Les kurdebi régnaient sur un univers carcéral dans lequel ils avaient établi une stricte hiérarchie. Le gouvernement a donc choisi de les isoler. Emprisonnés ensemble, ils n’avaient plus personne pour les servir ni leur obéir et n’ont pas tardé à s’entre-déchirer. Le contre-discours du gouvernement fut ici très efficace. Des caméras avaient été cachées dans les cellules et les conflits entre kurdebi ont été divulgués au public. Pour beaucoup de mes interlocuteurs, ces vidéos auraient anéanti le respect qu’ils portaient encore aux kurdebi. Cela se vérifie en parcourant les commentaires en ligne : « Et normalement, s’insulter est-ce que ce n’est pas interdit dans la vraie loi kurduli ? Je nique tellement vos mères11. » Observer ces hommes d’honneur s’entre-accuser, se frapper et s’insulter a désenchanté ceux qui voyaient en eux des héros. Ainsi, Saakachvili a pu se vanter d’avoir réussi ce que « même Staline » n’avait pu accomplir (cité par Slade 2007 : 172).

20

Les voleurs dans la loi en prison, Géorgie, 2014

21Cette « réussite » peut toutefois être nuancée : c’est parce que les kurdebi, malgré les apparences, étaient déjà vulnérables que le gouvernement a pu ainsi démanteler leurs réseaux et saper leur légitimité (Slade 2013). Les conditions qui avaient fait leur succès et leur prospérité dans les années 1990, c’est-à-dire le climat de violence, un État impuissant et l’irruption brutale de l’économie de marché dans le pays, avaient également préparé leur affaiblissement. La multiplication des opportunités et des appels à leurs « services » les avait rendus indispensables, mais le développement de leurs activités renforçait la concurrence entre eux, assouplissait les critères de recrutement et par conséquent le degré de fidélité des lieutenants à la « loi ». L’opinion générale, telle qu’elle est relayée y compris par Beka et ses amis, les disait plus violents, plus riches, plus corrompus. La lutte contre les kurdebi a sans doute encouragé la population à exprimer des reproches qu’elle se formulait déjà à demi-mot. Les pratiques des kurdebi avaient peut-être, en effet, évolué, mais, surtout, elles avaient déjà commencé à être mobilisées comme un enjeu de mémoire sociale.

22Ces débats dépassent le seul phénomène des kurdebi. Dans les années 2000, à mesure que la société se polarise entre ceux qui ont surmonté la crise et les autres, et tandis que les kurdebi perdent leur influence réelle et leur rôle central, la figure du « voleur dans la loi » fait l’objet d’un réinvestissement imaginaire et d’une réappropriation symbolique. Elle fournit un horizon moral et identitaire pour les couches de la société géorgienne sujettes à un sentiment de relégation sociale. Celui-ci est renforcé par le discours convenu sur la nécessaire « adaptation à la démocratie libérale » et la « mentalité arriérée » de ceux qui n’y parviennent pas. Ce phénomène concerne particulièrement les hommes, lesquels développent une vulnérabilité spécifique : hausse du nombre de suicides, comportements « déviants » et recours à l’alcool et aux drogues, seuls ou combinés, ont entraîné une augmentation du taux de mortalité chez les hommes (Sumbadze 2008 : 98). À la différence des autres pays de la région, les femmes sont celles qui migrent en majorité (Ferry 2019). Lorsqu‘elles ont des fils incarcérés au pays, il peut arriver que des kurdebi établis dans les mêmes pays que ces femmes – surtout Grèce, Italie et Turquie – tirent profit de ces situations et du pouvoir qu’ils continuent à exercer dans les prisons géorgiennes, même à distance, en les contraignant à leur verser une partie de leur salaire.

23Pour beaucoup d’hommes géorgiens déclassés, les authentiques kurdebi – surtout lorsqu’ils sont opposés aux kurdebi immoraux comme ceux qui pratiquent ce type de chantages – représentent des figures de réussite économique et de virilité. Ils se les approprient comme des contre-modèles à la logique prédatrice d’un capitalisme perçu comme profondément immoral et dont ils accusent les tenants – étatiques, médiatiques ou économiques – d’être à la source de leur déchéance.

24C’est en effet le rapport à l’argent qui représente le cœur du lien aux kurdebi et de la revendication d’appartenance à l’esprit de la kurdoba pour Beka et son groupe. Leur usage de l’argent ne correspond pas à celui des « pions » décrits dans les articles de presse français, selon lesquels ces subordonnés vivraient chichement afin de reverser tous leurs gains aux parrains. Beka, Jemal, Gigi et les autres, d’après ce que j’ai pu observer durant six mois, alternaient plutôt entre périodes de « flambe » et de modération. Ils envoyaient une part importante de leurs recettes à leurs familles, leurs proches et leur voisinage. Beka et sa bande, en se faisant à leur échelle les bienfaiteurs de leur quartier, pouvaient alors se targuer de suivre la « loi », d’être dans le « respect » (p’at’ivi).

25Selon Beka, il n’y avait pas non plus, contrairement à ce qu’affirment les médias, de coercition concernant les versements au saerto, littéralement « le commun » – une caisse d’entraide entre détenus dont la constitution était et demeure une pratique courante dans les prisons. Elle peut consister en une cotisation d’argent ou seulement de cigarettes, de thé, etc. Sans être exclusive aux vory, cette pratique est cependant l’un des éléments structurels de leur organisation collective depuis leur apparition. Selon le code originel, ces derniers doivent reverser la totalité de leurs gains à cette caisse qui est ensuite redistribuée, notamment aux détenus. Celle-ci est investie d’une forte signification morale et les détournements de son usage sont considérés comme des « péchés » (Slade 2017 : 57). Depuis la seconde génération de vory, la caisse commune peut consister en une entreprise légale au capital de laquelle ceux d’un clan donné versent leurs recettes (Constantinov 2018 : 49). Avec l’internationalisation des groupes criminels géorgiens, le soutien financier et juridique apporté par les kurdebi à leurs semblables – mais aussi aux détenus classiques – en cas d’arrestation est devenu plus incertain. Réciproquement, la cotisation au saerto serait devenue beaucoup moins systématique. Selon Beka, l’usage veut que l’on s’acquitte de temps à autres d’une cotisation au saerto, pour des questions de « réputation » dans le milieu. Mais on ne peut exclure qu’il s’agisse d’un arrangement avec la réalité. Un de mes interlocuteurs affirme qu’il existe un déni important quant à l’usage du saerto, lequel s’apparenterait depuis longtemps à un moyen de blanchir de l’argent à des fins d’enrichissement personnel. Quant aux collectes, il s’agirait plus de rackets que de versements volontaires.

26En effet, il en va du saerto comme de la plupart des principes et attributs traditionnels des vory : ils sont l’objet d’une mythification, de discours qui relèvent d’une « nostalgie structurelle » (Herzfeld 2007 : 174), à travers lesquels la pureté morale des kurdebi eux-mêmes ou de l’un de leurs attributs est renvoyée à un passé plus ou moins mythifié. La plupart des discours que j’ai pu lire ou entendre de la part d’admirateurs des kurdebi établissent la première génération des vory comme modèle de référence. En revanche, la date supposée de dégradation de l’authenticité varie : de rares puristes la place dès le début des années 1990, avec l’introduction du capitalisme, la plupart à la fin de cette décennie, certains, enfin, accusent Saakachvili d’avoir précipité cette déchéance au milieu des années 2000. La sacralisation de tout ce qui touche aux kurdebi peut également conduire, au contraire, à exagérer leur probité au présent. Dans les deux cas, plus que suivre précisément la « loi » de telle ou telle forme historique de kurdebi, il semble surtout important de se réclamer de la morale implicite gouvernant l’esprit de cette « loi ».

L’esprit de la « loi »

27Les premières fois où je le rencontre, Beka mentionne peu les kurdebi. En revanche, le vocabulaire lié à la kurdoba émerge à mesure qu’il m’énonce certains principes de son métier. Il affirme avec gravité que lui et ses amis ne touchent jamais « aux choses sales ». Car, dit-il, « nous sommes respectables ». Les choses « sales », ce sont le trafic de drogues – « nous ne vendons pas la mort » – et la prostitution – « on n’est pas comme ces Albanais, nous, on ne vend pas nos sœurs ». L’important est de ne pas gagner d’argent grâce à ces activités. L’héroïne fait pourtant partie de leur quotidien, presque tout le groupe en consomme. Ils le regrettent, mais l’honneur est sauf puisqu’ils n’en vendent pas. Très vite, la figure de l’autre, de ceux qui n’ont pas de « respect », se dessine. La prostitution est l’affaire des Albanais et la drogue celle des Russes ou des Arabes, pour lesquels Beka et ses amis nourrissent un évident mépris. Au cours des soirées que nous partageons, l’autre décrié se complexifie et je comprends que des Géorgiens aussi, désormais, s’adonnent aux « choses sales » : « De nos jours, il y en a de plus en plus qui ne respectent pas la “loi”. Ils s’en fichent. Même beaucoup de kurdebi se fichent de tout, de la “loi”, du “respect”, et de Dieu. Ils ne respectent même plus les prêtres. » Car la religion et les prêtres (mamaoebi) tiennent une place centrale dans leur vie, leurs discours, leurs valeurs. À l’occasion de l’une de mes visites, alors que je déambule dans l’unique pièce commune, mon regard est attiré par un important tas de bijoux. Je m’en étonne car leur butin n’était jamais exposé ainsi, a fortiori en ma présence. En m’approchant, je remarque qu’il n’est constitué que de croix, de différentes tailles, formes et matières, toutes disposées pointe en haut, dans le « bon sens ». Certaines semblent en métaux précieux, d’autres en toc, l’une d’elle est même en plastique noir. J’interroge Jemal du regard, qui me lance avec gravité : « Tu ne penses quand même pas que l’on revend les croix ! » En tirer de l’argent aurait été un « péché ». Comme je lui demande ce qu’ils en font, il réplique : « On les garde ou on les donne, mais jamais on ne les vend, ça serait irrespectueux, encore pire de les fondre. » Lorsqu’elles ont de la valeur et ne comportent pas de représentation du Christ – considérée comme une spécificité catholique –, elles peuvent être offertes en « sacrifice » (chets’irva) à l’Église sans mentionner leur provenance, même si celle-ci est bien connue des destinataires.

28Le don aux autorités religieuses représente une forme de moralisation économique dont ils attribuent l’esprit à la kurdoba. Leur religiosité semble signer une possibilité de rachat de leurs actions criminelles puisqu’elle leur fournit un guide précis sur la manière dont ils doivent les exercer. Par l’observance de tabous, leurs actes échappent à la seule motivation économique. Car cette forme morale et métaphorique de « blanchiment d’argent » transcende le thème criminel : depuis l’entrée dans l’économie de marché, un fort soupçon de souillure morale pèse sur l’argent, pas seulement celui généré par des activités illégales (Ferry 2018). En m’expliquant préférer envoyer des cadeaux plutôt que de l’argent aux jeunes de son quartier, qui auraient pu mal l’utiliser, Beka se plaçait d’emblée du côté de la « loi » ou de l’esprit de la « loi ». Tout en participant de l’économie réelle du pays par des biais illégaux, l’esprit du code lui permettait de se rattacher à une certaine économie morale géorgienne. Selon Jemal, l’arrestation et l’emprisonnement de Beka, en décembre 2012, a plongé « tout le quartier » dans la détresse économique. Il avait donc la réputation d’être un homme d’honneur, de ceux qui, « baptisés » ou non, suivent la « loi ».

29L’institution de la kurdoba, en plus d’être une organisation criminelle, est porteuse d’une culture à laquelle sont rattachés ceux qui, sans être kurdebi, suivent la « mentalité voleur » (kurdis gageba), ou « mentalité noire » (shavi gageba), et participent aux sociabilités masculines de rue, appelées birzha (terme d’argot russe). Selon l’anthropologue Costanza Curro, cette institution « incarnait [dans les années 1990] des valeurs et des normes qui, loin d’être l’expression d’une sous-culture marginale, représentaient un ordre moral hégémonique, lequel résonnait largement dans la société géorgienne (surtout pour sa part masculine) » (2017 : 14, je traduis). En outre, cette adhésion ne connaissait pas de distinction de classes sociales, ce qui constituait l’une des spécificités géorgiennes majeures par rapport à cette même relation, entre société et crime organisé, telle qu’établie en Russie (Varese 2001 : 184). Les jeunes participants à la birzha se réclamaient donc de la « mentalité voleur » et, surtout, se voyaient offrir concrètement des « perspectives » pour atteindre le rang de kurdi (Zakharova 2017 : 252).

30L’institution de la birzha, liée à l’économie informelle, à des pratiques délinquantes et à la prison n’a pas disparue avec l’arrestation et l’exil des kurdebi. Ces sociabilités de rue masculines perdurent quoiqu’elles soient moins répandues qu’au tournant du siècle. Historiquement liées à l’univers moral des « voleurs », comme celui-ci, elles revêtent désormais une valeur compensatoire au regard de la marginalisation sociale subie par une partie des hommes géorgiens durant le mandat de Saakachvili. J’avais déjà pu l’observer en côtoyant Beka à Paris, mais c’est en rencontrant Kakha, petit délinquant tout juste sorti de prison à Tbilissi, que l’étendue sociale et le sens de la mentalité kurduli me sont clairement apparus.

Le retour des prisonniers

31Si l’un des grands succès de Saakachvili s’est joué dans les prisons, celles-ci ont également été le théâtre et sans doute l’une des causes de sa chute. Quelques semaines avant les élections législatives de 2012, l’opposition a divulgué des vidéos montrant des détenus subissant des violences extrêmes de la part des gardiens, notamment une sodomie pratiquée avec un balai. La politique de « tolérance zéro » du gouvernement avait entraîné une augmentation de 300 % du nombre de détenus entre 2003 et 2010 (Slade 2012). Beaucoup de familles comptaient donc un de leurs membres derrière les barreaux et d’importantes manifestations eurent lieu dans différentes villes du pays, cristallisant le mécontentement d’une population se percevant comme bafouée et appauvrie par les réformes ultralibérales. Deux semaines plus tard, le parti de Saakachvili perdait les élections. Lui succédant au pouvoir, la coalition Georgian Dream a rapidement fait adopter une loi d’amnistie générale. À la fin de l’été 2014, ses effets étaient palpables dans les rues de la capitale. Dans le quartier de Tbilissi où j’effectuais mon enquête, il s’agissait d’un événement important et l’on sentait une joyeuse atmosphère de retrouvailles. Plus que d’habitude encore, des groupes d’hommes discutaient de manière animée dans la cour, occupaient les bancs et s’interpellaient de fenêtres à fenêtres. La plupart se racontaient leurs « histoires de prison ». Shalva, un de mes interlocuteurs, m’a narré avec humour comment ces retrouvailles se déroulaient dans son propre quartier :

« Ils sont là, dans le quartier, très fiers, avec des cercles autour d’eux, tout le monde leur pose des questions sur la prison, je suis sûr qu’ils inventent la moitié de leurs histoires, et les gens les écoutent comme s’ils étaient des héros ! Pfff… [il rit]. Même les enfants, les ados, leurs amis, tous les hommes du quartier sont là autour d’eux. On dirait qu’ils reviennent de la guerre ! […] En tout cas, c’est un grand événement pour le quartier, je te jure ! »

32Bien qu’il s’agisse probablement de détenus ordinaires n’ayant pas accompli d’actes criminels remarquables, ces hommes jouissent d’un certain prestige auprès de leurs camarades qui ne peut être compris en dehors de la mentalité kurduli et de la birzha (sociabilités de rue). Ces pratiques et institutions doivent être également reliées plus largement à la forme et à la fonction des sociabilités masculines géorgiennes de la fin de la période soviétique. Les hommes s’adonnaient à des dons ostentatoires réciproques et régulés par des normes de l’hospitalité codifiées. En leur facilitant l’accès à des biens, des postes et des statuts, ces sociabilités permettaient aux hommes d’assurer leur rôle traditionnel de pilier économique de la famille. Elles augmentaient leur prestige personnel et, tout comme la kurdoba, s’inscrivaient dans un système d’honneur et de respect. L’effondrement de l’économie a affaibli la possibilité d’exercer ces sociabilités ostentatoires et anéanti les bénéfices financiers et sociaux qui les accompagnaient.

33C’est en prenant en compte la mise à mal de ces différents niveaux d’exercice des sociabilités masculines, et pas seulement au prestige générique de la culture de prison, que l’on peut saisir la dimension émouvante de ces retrouvailles. Le bruit de fond de la rue, en ces temps de retour et de changement politique, suggère ainsi une certaine revanche contre la guerre menée par Saakachvili à l’encontre des kurdebi et de toutes les formes d’informalité et d’illégalité, mais également, plus largement, contre un sentiment plus général de perte d’un monde (Ferry 2020).

34Chez Elisso, une femme d’une quarantaine d’année qui me logeait, la période était à la fête tous les soirs. Les amis et les amis d’amis défilaient dans la petite cuisine, buvaient et riaient jusque tard dans la nuit. C’est à l’occasion d’une de ces réunions improvisées que je rencontrai Kakha. Elisso me l’avait décrit d’une manière quelque peu paradoxale : « C’est un garçon en or, mais il ne vaut rien ! » Celui-ci avait 30 ans et sortait tout juste d’un an de prison pour consommation de drogue et autres faits de petite délinquance. Bien qu’habitant un quartier de l’ancienne intelligentsia, il n’avait pas de diplôme, n’avait jamais travaillé, et, comble de la « honte » (sirtskhvili), était entretenu par sa mère migrante en Italie depuis une décennie. Si Kakha pouvait néanmoins affirmer avec fierté n’avoir « jamais travaillé », c’est qu’il mobilisait ainsi l’une des « lois » fondamentales des kurdebi. Ce précepte proscrivant toute forme de travail – interdiction stricte pour les kurdebi – peut se muer en attribut de prestige kurduli (non obligatoire) pour les participants à la birzha. En mobilisant un ordre éthique alternatif, cette référence à la « loi » lui permettait de tempérer l’opprobre morale que sa situation lui attirait dans le quartier. C’est ainsi que Kakha pouvait être jugé par l’une de ses connaissances comme « un garçon en or » qui « ne vaut rien ». Ce type de jugement en demi-teinte, oscillant entre différents ordres de valeur, est couramment employé pour évaluer des hommes tels que Kakha qui ne gagnent pas d’argent et appartiennent aux mondes de l’illégalité et de la sociabilité de rue. Ils sont ici considérés à l’aune de leurs compétences de rue et de leur capacité à maîtriser les codes kurduli, qui représentent une norme masculine historique, mais également de cette autre norme masculine qui consiste à être capable d’entretenir sa famille. Autrefois compatibles entre elles, la première étant même une ressource pour la seconde, ces normes sont devenues contradictoires, entraînant ces phénomènes d’incertitude morale.

Conclusion

35Dans les années 1990, la relation entre l’institution des kurdebi et la société géorgienne, déjà étroite, a atteint son point culminant. C’est aussi durant cette période qu’est né, après celui des années 1930, un deuxième mythe du « voleur dans la loi », spécifiquement géorgien cette fois. Présents à tous les niveaux de la population, du kurdi Djaba Iosseliani à la tête de l’État aux quartiers géorgiens où les kurdebi administraient les conflits locaux, la kurdoba structurait en grande partie la Géorgie, alors en proie à un véritable effondrement économique. La souplesse avec laquelle les kurdebi géorgiens pratiquaient leur code originel leur a permis, par une intégration sociale importante, de ne pas être supplantés par les autres instances de la criminalité organisée qui fleurissaient dans le reste du territoire postsoviétique. Cette pratique révisée du code de leurs prédécesseurs ne les a pas empêchés de continuer à s’en réclamer et d’en tirer une légitimité morale et historique. Surtout, l’univers normatif et la constellation lexicale des kurdebi ne leur était pas circonscrits. Il s’agissait d’un complexe culturel traversant, à des degrés divers d’affiliation – « voleur » en titre, « aspirants-voleurs » ou jeunes hommes suivant simplement l’esprit de la « loi » – un large spectre social. La kurdoba était manifeste au sein des sociabilités masculines, notamment celles liées à la rue, y compris dans les milieux les plus favorisés et éduqués. Les participants à la birzha affirmaient suivre les principes des kurdebi et leur étaient souvent subordonnés. Cette influence était également perceptible, plus largement, à travers des sociabilités masculines s’organisant autour d’échanges de faveurs et de valeurs d’honneur.

36La forte intégration sociale de l’institution des « voleurs » pendant les années 1990 procédait de la crise et reflétait la demande sociale d’un certain ordre, fût-il illégal. De même, l’opposition croissante du pouvoir étatique aux kurdebi, la marginalisation de leur influence normative, mais aussi, concurremment, l’attachement de plus en plus important à l’authenticité de leur « loi » procèdent de changements sociaux profonds. Cette relation conflictuelle à la figure du kurdi indique qu’au début des années 2000, la société géorgienne commence à se polariser de manière aiguë. L’enjeu social crucial dans lequel est pris cet affrontement à propos des « voleurs » apparaît avec acuité lorsqu’on le compare à des types de débats analogues ayant cours en Russie à la fin des années 1990. Selon Gilles Favarel-Garrigues (2001), les adversaires les plus virulents du crime organisé sont à trouver du côté des « conservateurs économiques », tandis que les ultralibéraux prônent une réaction plus souple vis-à-vis de ce phénomène. Or, c’est l’inverse qui survient en Géorgie où le libéral Saakachvili mène la guerre contre les kurdebi et tente de saper leur influence culturelle. Si le chef d’État s’est attaqué avec tant de force à l’institution de la kurdoba, c’est bien qu’il ne s’agissait pas seulement de criminalité ni même d’informalité, mais d’un modèle social beaucoup plus large, soit une économie morale alternative. Selon lui et ses partisans, cette institution fait concurrence à l’État et maintient l’organisation économique et sociale du pays hors de la modernité, tout comme ceux qui n’auraient pas « su s’adapter ».

37En effet, après la guerre aux kurdebi et la relégation économique et symbolique des « perdants » du jeu postsoviétique, l’attachement à la kurdoba a changé de nature. S’y est adjointe la nostalgie pour sa supposée authenticité perdue, qui revêt depuis un contenu identitaire fort, et que j’analyse comme une économie morale s’opposant à celle prônée par le gouvernement de l’époque. Comme j’ai pu l’observer auprès des cambrioleurs géorgiens transnationaux et des jeunes hommes sans emploi et/ou dépendants financièrement de membres féminins de leur famille, ces discours de « respect » s’organisent autour d’une double critique, formulée à la fois à l’encontre des représentants du pouvoir politique et des kurdebi inauthentiques, sur lesquels ils ont cristallisé leurs attentes de moralité économique. Car le kurdi peut tour à tour représenter la forme extrême du capitalisme prédateur ou bien, au contraire, une logique économique antagoniste, fondée sur la solidarité et les appartenances locales ou de parenté. Cependant, en se réclamant de l’esprit de la « loi » des « voleurs » traditionnels, ils revendiquent une morale économique ambivalente : tout en étant fondée en dehors des logiques capitalistes, la kurdoba charrie pour eux un potentiel de réussite économique masculine, ou tout du moins une réminiscence d’un temps où elle aurait été possible. La référence, tantôt implicite, tantôt explicite, au mythe des authentiques kurdebi est ainsi devenue un recours compensatoire qui permet à ces hommes précarisés de s’affirmer face aux « gagnants » du jeu postsoviétique, mais également au sein de leur propre milieu social.

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Notes

1 Je tais volontairement la ville d’origine de Beka et Zura. Leur quartier, pauvre et sinistré, se situe à la périphérie de la ville. Tous les prénoms ont été modifiés.

2 En géorgien k’anonieri kurdebi. J’emploie le terme russe vory pour les « voleurs » dans leur ensemble et le terme géorgien kurdebi (singulier kurdi) pour les « voleurs » géorgiens.

3 Le PIB de la Géorgie s’est effondré de 72 % entre 1990 et 1994 (European Commission 2011 : 15), au moment où la plupart de ses industries disparaissaient et où l’ensemble du système de protection sociale se délitait.

4 Depuis les années 1990, il existe trois clans de kurdebi correspondant à trois villes majeures du pays. Les affrontements entre eux peuvent être sanglants.

5 À l’exception de Régis Genté, grand connaisseur de la Géorgie, qui mentionne également la non-systématicité de cette subordination : « Cambriolage. Les “voleurs dans la loi” géorgiens sévissent en France », Le Figaro, 20 avril 2018.

6 Singulier ganabi ; mot d’argot géorgien apprécié pour sa consonance similaire à la contraction américaine going to be (gonna be).

7 Les développements de cette partie sont tirés de Rodger 2017 ; Oleinik 2001 et Varese 1998, 2001.

8 Les « salopes » sont d’anciens prisonniers de guerre des Nazis qui, internés dans les camps à leur retour d’Allemagne, ont mis en défaite les vory en collaborant avec le pouvoir soviétique.

9 Selon la « loi », pour être intronisé, un aspirant-voleur doit être recommandé à la confrérie par deux « voleurs » confirmés pouvant témoigner de sa valeur et de sa probité. Ces patronages devaient donc être mérités et en aucun cas achetés.

10 Pour protéger Irakli, les circonstances de ces entretiens ne sont pas précisées.

11 Commentaire de David Dav, 2018, sur la vidéo YouTube « /Kurds at’ormuzeben, garcheva tsikheshi », mise en ligne en 2014 et dont nous indiquons ici le lien.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Maroussia Ferry, « Le « voleur dans la loi » comme horizon »Terrain [En ligne], 74 | 2021, mis en ligne le 02 avril 2021, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/terrain/21073 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/terrain.21073

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Auteur

Maroussia Ferry

Institut de hautes études internationales et du développement, Genève

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    “She labours, He overspends”. Crisis and unproductive value of female money in Postsoviet Georgia
    Paru dans Terrain, 78 | 2023
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