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SUDS a lu

Gérard Étienne (dir.). Universités privées : la fabrique des inégalités. Leçons d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie

Karthala, 2023
Kevin Mary
p. 211-216
Référence(s) :

Gérard Étienne (dir.). Universités privées : la fabrique des inégalités. Leçons d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Karthala, 2023, 326 p.

Texte intégral

  • 1 Projet intitulé « Enseignement supérieur privé et inégalités » (ESPI) réalisé de 2018 à 2020 coordo (...)

1La privatisation de l’enseignement supérieur et plus largement de l’éducation a fait l’objet d’un nombre important de travaux scientifiques à mesure que le processus se développait à l’échelle mondiale. Ces études mettent notamment en avant la montée des inégalités à tous les niveaux éducatifs par des processus aujourd’hui complexes ne se résumant plus à un secteur privé « élitiste » développé en parallèle du secteur public. Néanmoins, la littérature s’est globalement plutôt concentrée sur les pays du Nord, délaissant dans le même temps les pays du Sud, restés parents pauvres des recherches en éducation (Akkari et Payet, 2010, p. 21). Cet ouvrage collectif issu d’un projet de recherche financé par l’AFD1 vient donc combler un manque dans la littérature. Il propose une réflexion sur les systèmes d’enseignement supérieur de six pays du Sud répartis en Amérique latine (pour trois d’entre eux), en Afrique (deux cas d’études) et en Asie (traitant du Vietnam). Par la diversité des cas d’études proposés, l’ouvrage offre un aperçu assez équilibré de cette partie du monde. L’éclairage se veut ici pluridisciplinaire. Bien que composé majoritairement de sociologues, il bénéficie également des apports de politistes, économistes ainsi que de chercheurs issus des sciences de l’éducation. L’ouvrage fait également la part belle aux chercheurs des Suds puisque la majorité des auteurs des différents chapitres en sont issus.

2Il démarre avec une longue introduction qui permet de cadrer le propos et d’en saisir les différents enjeux. Étienne Gérard et Rocio Grediaga Kuri indiquent d’emblée l’importance quantitative du phénomène : la multiplication parfois exponentielle du nombre d’établissements supérieurs privés sur tous les continents et le fait que dans de nombreux pays, une majorité d’étudiants sont aujourd’hui inscrits dans l’enseignement supérieur privé. Les auteurs indiquent ensuite la difficulté à saisir précisément l’actualité du phénomène. Plusieurs raisons sont évoquées : défaillances des appareils statistiques nationaux (on ne connait pas précisément le nombre d’établissements car tous ne sont pas officiellement référencés), faible régulation du secteur par les États et opacité de nombreux établissements, notamment lorsqu’il s’agit de recueillir des données sur leur financement. Sont également rappelés les éléments qui ont contribué à l’essor de la privatisation dans ces pays : les politiques d’ajustement structurel des années 1980 et 1990 qui ont réduit les dépenses publiques, la dérégulation du secteur de l’éducation qui considère la privatisation comme un moyen d’améliorer les services publics et, à l’échelle mondiale, la conversion de l’éducation en bien marchand au cours des années 1990. Les politiques de développement menées par les institutions internationales (Banque mondiale en tête) qui avaient priorisé dans un premier temps l’éducation de base, mettent aujourd’hui l’accent sur l’enseignement supérieur. Ce niveau d’éducation est en effet jugé stratégique dans le cadre de l’économie de la connaissance qui permet de stimuler la croissance économique et in fine, le développement. Ensuite, l’une des conséquences de la mise en marché du secteur de l’éducation est l’arrivée d’acteurs auparavant extérieurs au champ éducatif tels que les entreprises – y compris de grands groupes transnationaux – et les entrepreneurs de tous ordres (des enseignants eux-mêmes jusqu’aux fonds d’investissement), les ordres confessionnels ou encore les partis politiques qui (re)configurent les rapports entre offres et demandes d’enseignement supérieur. Enfin, les auteurs montrent que la dérégulation de l’éducation a généré une forte hétérogénéité des établissements privés du supérieur et a conduit à deux processus décrits comme « non envisagés par les politiques néolibérales d’éducation ». La qualité des enseignements ne s’est d’abord pas améliorée, notamment parce qu’ont émergé aux côtés d’institutions élitistes des universités privées « bas de gamme » délivrant des enseignements de faible qualité. La fragmentation de l’offre n’a ensuite pas conduit à une égalisation des conditions d’accès et de réussite dans l’enseignement supérieur : les étudiants s’inscrivent en quelque sorte dans les universités privées « selon leurs moyens » (financiers et socio-culturels), ce qui conduit à des expériences et des débouchés très disparates. Ces éléments vont dans le sens des travaux indiquant que les bénéfices présupposés de la privatisation de l’éducation n’ont pas été rigoureusement évalués (Verger et al., 2016). De manière transversale, les auteurs indiquent que ces mécanismes ont conduit à l’adoption de modèles politiques et éducatifs générateurs d’une hausse des inégalités scolaires et sociales et rappellent en définitive le rôle central des pouvoirs publics dans les logiques de reproduction voire d’aggravation de ces inégalités.

3Les six chapitres suivants sont des études de cas par pays. Ils dressent d’abord un panorama du développement de l’enseignement supérieur privé dans le pays étudié, pour ensuite s’intéresser plus directement aux inégalités qui structurent aujourd’hui ce développement. Plusieurs articles proposent également des typologies d’établissements privés (dans les cas du Vietnam, de l’Argentine, du Pérou, du Mexique et de la République démocratique du Congo), en fonction à la fois des données disponibles et des enquêtes de terrain. Il ressort de ces typologies, au-delà des différences, l’importance des critères de la taille des universités, du type de formations proposées (cycles courts et longs notamment) ou encore du type d’investisseurs impliqués (grands groupes, petits entrepreneurs, etc.).

4La lecture de l’ensemble des articles fait apparaître des situations logiquement hétérogènes. Certains processus apparaissent néanmoins transversaux. Les formes de privatisations et leur développement sont par exemple avant tout dépendants des contextes historiques, géographiques et politiques dans lesquels ils sont inscrits. Ainsi, au Vietnam, l’inégale répartition des universités privées trouve son origine dans la rupture entre le sud du pays historiquement plus ouvert aux investissements étrangers (et en particulier américains) et le Nord sous influence soviétique ayant privilégié une planification centralisée. En Argentine, dans le chapitre rédigé par Jaime Aragon Falomir et Santiago Andrés Rodriguez, l’instabilité politique au cours du xxe siècle a freiné le développement du secteur privé de l’éducation. La succession de coups d’État militaires a en effet engendré une série de réformes et de contre-réformes finalement peu propices à l’émergence du secteur. Les différentiels de développement entre pays ressortent également en creux de la lecture des différentes études de cas, notamment en ce qui concerne les organes de régulations de l’enseignement supérieur, oscillant entre régulation effective et quasi-absence de régulation. Les cas du Vietnam (Dinh Thi Bich Loan, Nolwenn Hénaff et Tran Thi Thai Ha) et de la République démocratique du Congo (Marc Poncelet et Pascal Kapagama) sont à ce titre particulièrement dissemblables. Si au Vietnam l’organisme national d’accréditation des établissements fait référence, les organes de régulation en République démocratique du Congo apparaissent à la fois presque inexistants, très opaques et soumis aux pratiques clientélistes.

5L’un des intérêts de l’ouvrage, qui marquera sans aucun doute le champ des études sur l’enseignement supérieur privé dans les Suds, réside dans la somme de données récoltées par les chercheurs, et ce dans des contextes parfois très peu documentés comme l’Afrique centrale. Il s’agit à la fois de données compilées et de données originales récoltées lors d’enquêtes de terrain. Au total, des centaines d’entretiens ont été menées avec différents acteurs de l’enseignement supérieur (étudiants, enseignants, dirigeants et fondateurs d’universités, personnel administratif, etc.) ainsi que des dizaines de monographies d’établissements. Des données compilées ressortent également des éléments intéressants et originaux comme dans l’exemple vietnamien où des formalisations graphiques illustrent une répartition des étudiants par filières selon qu’ils sont inscrits dans le privé ou le public (p. 72), ou encore le graphique de la page 75 qui montre des inégalités d’accès à l’enseignement supérieur plus élevées dans le privé que dans le public en utilisant l’indice de Gini.

6L’un des apports essentiels de l’ouvrage est de proposer une vision fine et nuancée des liens entre secteurs publics et privés de l’enseignement supérieur, qui se caractérisent avant tout par leur porosité. Au Sénégal par exemple, dans le chapitre écrit par Hamidou Dia et Jean-Alain Goudiaby, l’État oriente et paye la scolarisation dans des structures privées de centaines d’étudiants dans le but d’améliorer l’accès à l’enseignement supérieur mais aussi et surtout de désengorger les universités publiques. En République démocratique du Congo, les universités privées ont tellement de mal à trouver des étudiants solvables qu’elles cherchent à devenir des établissements publics afin de pouvoir bénéficier de subventions. La lecture de l’ouvrage permet également d’affiner la vision d’un enseignement supérieur public qui, dans les pays du Sud, ne serait que répulsif pour les étudiants, car dégradé par des décennies de coupes budgétaires. Dans de nombreux pays comme le Vietnam, le Mexique où l’Argentine, il demeure partiellement attractif, bien que souvent cantonné à quelques établissements publics « élitistes », pour partie inaccessibles en raison de places restreintes et de critères académiques élevés requis à l’entrée. Plusieurs chapitres évoquent également les liens ténus entre le champ éducatif et le champ politique qui participent de ce brouillage entre les sphères publiques et privées, notamment lorsque des hommes politiques parfois encore en poste ouvrent à titre personnel des universités privées. L’étude des inégalités bénéficie des apports de la sociologie critique et en particulier de l’analyse en termes de capitaux possédés par les étudiants et leurs familles qui permet une vision multidimensionnelle des inégalités loin de ne se cantonner qu’aux barrières économiques érigées à l’entrée des universités privées via les frais d’inscription et de scolarisation. À ce titre, les auteurs soulignent qu’il n’existe pas d’homologie parfaite entre classes sociales et classes d’universités privées : le jeu des bourses d’études parfois obligatoires dans certains pays ou encore des réseaux liés au capital social fait que des étudiants moins privilégiés intègrent des universités dites d’élites. Un fort capital scolaire permet également à des étudiants défavorisés d’intégrer des universités privées moins prestigieuses à la faveur de réductions des frais de scolarité.

7Enfin, l’un des mérites de cet ouvrage est de prêter une attention particulière aux stratégies d’implantation des établissements privés et donc de s’intéresser aux dimensions géographiques du phénomène. Pour cela, les auteurs mobilisent pour la plupart l’outil cartographique et des planches de cartes en couleur sont proposées au fil de la lecture. L’inégale répartition des universités invite les auteurs à s’interroger sur les liens entre les choix de localisation des établissements et les inégalités scolaires et sociales qui en résultent. Pour autant, cette dimension mériterait de faire l’objet d’une analyse géographique à proprement parler où les espaces de ces universités ne sont plus seulement envisagés comme un contexte, mais plutôt comme des territoires structurés par la présence d’universités. L’éducation constitue en effet aujourd’hui un outil d’attractivité à différentes échelles : pour les quartiers, les villes mais aussi les régions délaissées. Lorsque sont évoqués les politiques de regroupement d’universités (p. 49) et d’accès au foncier (p. 47) au Vietnam, ou encore lorsque l’article sur le Mexique (Rocio Grediaga Kuri, Étienne Gérard et Monica Lopez) évoque les « méga-universités » (p. 210) et la création par certains établissements privés de circuits de scolarisation internes en développant des niveaux d’éducation secondaires (p. 216), on regrettera que l’analyse ne discute pas du concept des Hubs éducatifs qui se développent aujourd’hui dans les pays du Sud qui souhaitent s’aligner sur les critères des classements internationaux et s’affirmer comme de nouvelles puissances éducatives (Kleibert et al., 2020). Les regroupements universitaires ou la création de campus scolaires et universitaires évoqués dans l’ouvrage correspondent-ils à ces nouveaux territoires éducatifs ? Si la complexité du processus de privatisation est largement décrite, les auteurs discutent peu la distinction opérée par Ball & Youdel (2007) autour des formes endogènes et exogènes de la privatisation, pourtant décrite dans d’autres travaux comme un « repère stable dans la littérature internationale » (Chevallier et Pons, 2019, p. 30). Enfin, on peut regretter l’absence d’une conclusion, qui pointerait notamment les manques et les pistes de recherche à approfondir et apporterait une synthèse plus générale sous forme de cadre analytique.

8Au final, cet ouvrage dense constitue une lecture stimulante. Malgré quelques (rares) coquilles encore présentes (dans les textes et les cartes), il sera très utile aux chercheurs travaillant sur l’éducation dans les pays du Sud et deviendra sans nul doute un point d’entrée de référence pour les travaux sur les pays enquêtés, qui pourront s’y rapporter pour investiguer des points plus spécifiques (creuser la question des investisseurs dans l’éducation privée, la manière dont ces universités participent de la fabrique des territoires, etc.).

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Bibliographie

Akkari A. et Payet J. (2010). Transformations des systèmes éducatifs dans les pays du Sud : Entre globalisation et diversification. De Boeck Supérieur.

Ball S. et Youdell D. (2007). Hidden Privatisation in Public Education. London, Institute of education.

Chevallier T. et Pons X. (2019). « Les privatisations de l’éducation : formes et enjeux », Revue internationale d’éducation de Sèvres, 82, 29-38.

Kleibert J., Bobée A., Rottleb T. et Schulze M. (2020) Global Geographies of Offshore

Campuses, Leibniz-Institut für Raumbezogene Sozialforschung (IRS), Erkner.

Verger A., Fontdevila C. et Zancajo A. (2016). The privatization of education : A political economy of global education reform. New York, Londres, Teachers College Press.

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Notes

1 Projet intitulé « Enseignement supérieur privé et inégalités » (ESPI) réalisé de 2018 à 2020 coordonné par Étienne Gérard. Financement de l’Union Européenne et de l’AFD. Un rapport de recherche a été produit en 2020 dans la collection « Papiers de recherche » de l’AFD en amont de cet ouvrage. Lien du rapport : https://www.afd.fr/fr/ressources/lexpansion-de-lenseignement-superieur-prive-et-le-creusement-des-inegalites-sociales.

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Pour citer cet article

Référence papier

Kevin Mary, « Gérard Étienne (dir.). Universités privées : la fabrique des inégalités. Leçons d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie »Suds, 288 | 2023, 211-216.

Référence électronique

Kevin Mary, « Gérard Étienne (dir.). Universités privées : la fabrique des inégalités. Leçons d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie »Suds [En ligne], 288 | 2023, mis en ligne le 01 avril 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/suds/910 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/suds.910

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Auteur

Kevin Mary

 Maître de conférences en géographie, laboratoire Art-Dev (UMR 5281 CNRS), Université de Perpignan Via Domitia.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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