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Dossier

Circulations marchandes et mondialisation des pauvres : transformations sociales et spatiales vues des Suds

Anne Bouhali, Adrien Doron et Sylvain Racaud
p. 5-20

Résumés

À partir de lieux marchands marqués par l’informalité, lieux d’ancrage de la mondialisation des pauvres (Choplin et Pliez 2018) et/ou de -lieux marchands à forte intensité capitalistique, ce numéro porte sur les transformations sociales et spatiales impulsées par les circulations de marchandises, d’acteurs et de capitaux, le long des itinéraires empruntés. Le dossier vise à documenter les effets des circulations marchandes sur la production de l’espace et sur le quotidien des acteurs, que ce soit en tant qu’opportunité économique ou de consommation.

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Texte intégral

Fig. 1. Congo Street, Kariakoo, Dar es-Salaam.

Fig. 1. Congo Street, Kariakoo, Dar es-Salaam.

Ce quartier est la centralité commerciale tanzanienne principale, y cohabitent différentes formes de commerce : de gros, de détail en boutique, de rue, formelles, « informelles », sédentaires, ambulantes, pérennes, éphémères, etc. différents types de clientèles, etc.

Racaud, 2015.

1La présence de marchés populaires dits informels est un marqueur paysager incontournable dans les villes des Suds, des mégapoles aux plus modestes bourgades rurales. Insérés dans des réseaux de circulations humaines, matérielles et financières, ces lieux constituent un objet de recherche bien étudié, des enjeux socio-politiques qui s’y nouent à l’échelle locale (Morange 2015, Paulais et Wilhelm 2000, Spire et Choplin 2018) aux mécanismes d’intégration aux échanges transnationaux et mondialisés à l’échelle globale (Bouhali 2015, 2020, Doron 2017, Racaud 2018). La gamme urbaine des points de vente comprend également des dispositifs éprouvés : le supermarché, la boutique et la vente de rue (fig. 1). Elle est depuis quelques années enrichie par les shopping malls, centres commerciaux modernes où les nombreuses boutiques sont interconnectées par des allées marchandes (Harroud 2009, 2015). Dans les espaces ruraux, le marché périodique (fig. 2) reste un lieu et un moment structurant de la vie et des échanges (Chaléard 1996). C’est aussi un carrefour de plusieurs routes marchandes, une interface entre plusieurs échelles, une vitrine de l’arrière-pays et une porte d’entrée pour les produits importés notamment de Chine (Racaud 2023).

Fig. 2. Marché périodique de Batcham, Cameroun.

Fig. 2. Marché périodique de Batcham, Cameroun.

Les marchés périodiques sont une porte d’entrée importante de marchandises importées dans les espaces ruraux, ils sont également des points de collecte de produits agricoles de l’arrière-pays. Ces lieux d’échange sont des carrefours de plusieurs routes marchandes et des ramifications discrètes de routes transnationales.

Racaud, 2014.

2Les données macroéconomiques rendent compte, dans une certaine mesure, des circulations marchandes globales pour lesquelles la Chine joue un rôle majeur. Cette dernière est devenue le principal partenaire commercial de l’Afrique depuis 2009 (Gabas et Chaponnière 2012), les importations en provenance de ses régions industrielles étant passées de 50 milliards de dollars en 2008 à plus de 110 milliards en 20191. À partir de 2008, début de la croissance spectaculaire des échanges de marchandises, elle est aussi devenue le second fournisseur de l’Amérique latine (Kellner et Wintgens 2018). Ces dynamiques illustrent un changement de la géographie du commerce mondial : les Suds en tant que marché final participent à la reconfiguration des flux du commerce global polycentrique (Horner et Nadvi 2017, Pieterse 2012). Des marchés des Suds, en particulier les marchés indien et africain, sont devenus attractifs économiquement, compte tenu de la croissance démographique, de l’urbanisation, de la disponibilité d’une population active jeune, d’un marché de consommateurs en plein essor – les fameuses « classes moyennes » (Darbon et Toulabor 2014) – et de forts taux de croissance annuels des PIB nationaux. Les discours positifs sur leur fort potentiel économique – dont celui du bas de la pyramide « bottom of the pyramid », les nombreux pauvres présentés comme un marché à conquérir pour vendre certes à bas prix, mais en de très grandes quantités (Prahalad 2004), accompagnent des flux mondiaux qui se matérialisent in fine dans les marchés et autres lieux commerçants.

Fig. 3. Un café de la medina de Tunis transformé partiellement pour la vente de baskets importées.

Fig. 3. Un café de la medina de Tunis transformé partiellement pour la vente de baskets importées.

La médina de Tunis a connu une forte expansion du commerce d’importation dans la décennie 2000. D’abord cantonnées à des espaces de vente temporaires sur des étals, ces marchandises ont investi des rues entières à l’image du souk Boumendil. Au-delà de ces lieux, les approvisionnements mondialisés sont un agent puissant de la transformation urbaine qui se diffuse dans la ville, en modifie le paysage et les usages.

Doron, 2012.

3À partir de lieux marchands marqués par l’informalité, lieux d’ancrage de la mondialisation des pauvres (Choplin et Pliez 2018) et/ou de lieux marchands à forte intensité capitalistique, ce numéro de Suds porte sur les transformations sociales et spatiales impulsées par les circulations de marchandises, d’acteurs et de capitaux, le long des itinéraires empruntés. Prendre pour objet des circulations marchandes transnationales dont se saisit une grande diversité d’acteurs, des businessmen de quartiers cossus métropolitains à des commerçants itinérants ruraux, à d’importatrices familières de Dubaï, à des vendeuses de rue, revient à réfléchir aux jeux d’échelles entre le local et le global, ainsi qu’aux niveaux intermédiaires, tous travaillés par des dynamiques réticulaires qui en modifient les contours (Id., p. 107). Pour appréhender la dynamique socio-spatiale du quotidien de gens ordinaires, engagés dans le commerce de produits importés, souvent d’envergure modeste, il est nécessaire de décentrer le regard « il faut glisser des centres vers les marges, s’installer en ces lieux flous que sont les confins de pays, les périphéries de territoires urbains, le long des routes qui conduisent à des bourgs commerçants dressés au milieu de nulle part […] Ici comme ailleurs, se joue la mondialisation, autrement plus discrète. » (Id., p. 25-26). Le dossier vise ainsi à documenter les effets des circulations marchandes sur la production de l’espace et sur le quotidien des acteurs (fig. 3), que ce soit en tant qu’opportunité économique ou de consommation. En dépassant un clivage urbain-rural, ce volume vise à répondre à deux questions. Premièrement, comment les circulations marchandes transforment-elles et (re)signifient-elles les espaces ruraux et les espaces urbains, y compris les plus modestes (Robinson 2006 et 2008), qui jalonnent les routes empruntées ? Deuxièmement, comment les circulations marchandes ouvrent-elles des opportunités économiques et des espaces de consommation pour les habitants des Suds ? Nous postulons que la production d’espaces, d’opportunités économiques et de consommations spécifiques sont en étroites interrelations. Les circulations d’objets marchands impulsent des rapports sociaux, économiques et politiques singuliers dans les lieux d’ancrage qu’elles traversent : marchés urbains et ruraux, espaces publics, quartiers commerçants, supermarchés, shopping malls, lieux de rupture de charge, etc. Cette expansion spatiale de la société de consommation est le produit mais également le moteur d’un procès de circulation plus global, autrement dit du capital, dont Harvey (2018) a montré que les espaces investis plus récemment, les « nouvelles frontières du capital », sont complémentaires aux espaces anciennement arrimés aux logiques d’accumulation. À la complémentarité des espaces, s’ajoute celle des acteurs. Les grands opérateurs ou intérêts économiques ont besoin de la masse des pauvres, pour produire, faire circuler, vendre et pour consommer. « Pauvre », ce terme renvoie à une catégorie statistique, en particulier celle de la Banque mondiale qui établit un seuil à 1.90 $ par jour, limite du passage vers la global middle class (entre 2 et 10 ou 13 $ selon les études), catégorie dont la délimitation est délicate, hétérogène, mais s’apparentant bien à des classes de consommation ou de consommateurs (Berrou et al. 2019). Ces ensembles concernent donc des personnes aux revenus faibles ou modestes, autrement dit des conditions matérielles spécifiques mais également des relations sociales inégales et « une expérience de la mondialisation dans les espaces en marge des grands centres d’accumulation du capital ou dans les interstices de ceux-ci » (Choplin et Pliez 2018, p. 11). Les consommateurs, fussent-ils « pauvres », « joue[ent] un rôle similaire à celui que jouait l’ouvrier dans le capitalisme productif. Sans lui, pas de plus-value ni d’accumulation. Or, la plus-value passe en effet dans la fabrication en amont du désir de consommer et de s’identifier à telle ou telle marchandise » (Weber 2016, p. 6-7). Les circulations marchandes, les connexions multiples à un ou des « ailleurs » via notamment les applications et réseaux sociaux, produisent une culture matérielle cohérente avec la logique de conversion d’espaces au capitalisme.

4Ce numéro propose de tisser des liens entre d’une part des approches sur la production contemporaine de l’espace urbain et d’autre part des travaux sur l’entrée de sociétés des Suds dans la consommation globalisée. En s’appuyant sur l’analyse de réseaux de production globaux (Global Production Networks) et en intégrant les apports de la géographie culturelle (Lemarchand 2011), les premières approches questionnent la production de l’espace urbain par les flux de marchandises et les réseaux de production transnationaux (Beyer et al. 2020). Elles identifient de nouveaux champs, comme la prise en compte des infrastructures urbaines comme facteur de production spatiale, l’identification de moteurs discrets de la globalisation et soulignent la nécessité de dépasser les analyses circonscrites aux seuls espaces métropolitains. Ce dossier cherche à montrer des interrelations entre différentes formes marchandes, avec par exemple un dépassement de la dichotomie urbain/rural, mais aussi formel/informel ou sédentaire/nomade. Les recherches qui s’intéressent aux effets des diffusions croissantes de produits globalisés, en particulier ceux importés de Chine, questionnent le développement de la société de consommation dans les Suds. Certains travaux (Khan-Mohammad et Kernen 2023, Marfaing 2018) examinent comment les produits chinois, largement disponibles sur les marchés des Suds et parce qu’ils sont bon marché, contribuent non seulement à la démocratisation de la consommation de produits importés mais aussi à l’essor d’un entrepreneuriat à faible capital dont une partie parvient à l’accumulation (Rabossi 2012). Nous proposons également de réfléchir au rôle des objets dans les processus de transformation des espaces et des rapports sociaux (Cook 2004, Knowles 2014, Marcus 1995) au prisme des circulations commerciales. En s’inscrivant dans « le retour du matériel en géographie » (Weber 2016), ce dossier présente ainsi des contributions de disciplines variées partageant l’idée selon laquelle l’objet matériel et les lieux sont révélateurs de phénomènes sociaux. Ils « sont des incorporations de rapports sociaux et de rapports de domination, de conflits et de subordinations » (Id., p. 4) qu’on peut lire à travers la culture matérielle des pauvres, elle-même en relation étroite avec l’espace et les réseaux.

Contenu du dossier thématique

5Ce numéro de Suds est l’occasion de faire dialoguer des recherches croisant l’étude des circulations commerciales avec l’observation des transformations spatiales et sociales qu’elles impulsent. L’objectif est de tisser des liens entre des terrains variés, situés essentiellement en Afrique ainsi qu’en Amérique Latine et de dépasser les particularités des objets d’étude pour se concentrer sur l’appréhension des transformations paysagères, sociales, culturelles et politiques induites par ces circulations dans et aux abords des marchés des Suds. Le dossier compte huit articles, les auteurs, juniors et seniors, s’inscrivent en majorité en géographie mais d’autres disciplines telles l’anthropologie, l’histoire et la science politique complètent la réflexion sur l’espace. En effet, toutes les contributions informent sur les interrelations entre les circulations et les transformations sociales et spatiales dans les Suds. Le propos fait la part belle aux enquêtes de terrain, la démarche ethnographique guide souvent la production du matériau empirique. Le dossier couvre des études de cas en Afrique subsaharienne (5), au Maghreb (2) et au Brésil (1), il souligne que ces aires géographiques sont connectées entre elles, par exemple via les échanges entre le continent africain et l’Asie ou encore avec le Brésil. En dépit des appels diffusés dans les réseaux de recherche francophone situés dans les Suds, nous n’avons pas reçu de contributions portant sur des études de cas en Asie. Serait-ce un angle mort des travaux francophones sur les circulations marchandes hors des radars des études macroéconomiques ou des migrations ?

6Le dossier propose néanmoins une collection d’articles qui nous renseigne sur les lieux marchands de la mondialisation des pauvres (Choplin et Pliez 2018). La contribution de Katharina Grüneisl « La fripisation de la Hafsia : une contre-histoire d’un projet de rénovation urbaine à Tunis », décentre le regard habituel sur les acteurs et processus de la production de la ville, mettant l’accent sur les mécanismes de co-production de l’espace. Elle interroge plus particulièrement le rôle des commerces considérés comme illégitimes ou marginaux dans la fabrique de la ville. Cette dernière est également l’objet de l’article de Tayeb Otmane, Hadj Mohammed Maachou et Badreddine Yousfi, « Émergence des nouvelles centralités à Oran en Algérie entre métropolisation et circulation marchande mondialisée ». En prenant l’exemple d’Oran, les auteurs montrent que la dynamique commerciale, impulsée par l’orientation du pays vers l’économie de marché, transforme les quartiers résidentiels et impose une hiérarchie urbaine et commerciale inédite. Camila de Conto Sena s’intéresse quant à elle, à partir d’une approche ethnographique, aux dynamiques le long des parcours migratoires de commerçants sénégalais installés au Brésil. Sa contribution « De Dakar a Marau : le Rio Grande do Sul sur la feuille de route des commerçants sénégalais. Regard sur les stratégies de circulation et d’implantation » révèle que la récente immigration de vendeurs ambulants sénégalais à Marau s’inscrit dans un processus de reconfiguration des routes mais aussi dans un contexte d’investissement de l’espace urbain par le commerce. Les routes sont aussi l’objet de la contribution suivante « Circulations marchandes et mondialisation des relations urbain-rural en Tanzanie ». Sylvain Racaud vise à éclairer des modalités renouvelées d’intégration des relations urbain-rural et d’une métropole tanzanienne périphérique à la mondialisation via la route marchande du made in China bon marché. Il conclut en notant que la mondialisation originale des relations urbain-rural, c’est-à-dire leur intégration à des logiques plus globales, est le produit de logiques de réseaux, espaces d’opportunités appropriés par des acteurs discrets de la mondialisation. La publication de Sylvie Ayimpam et Timothée Kazadi Kimbu « Le “couloir” à la frontière entre la Zambie et le Congo (RDC) » a pour objectif d’analyser les enjeux de pouvoir et les jeux d’acteurs autour du projet de modernisation du poste-frontière de Kasumbalesa. Elle souligne que le rapport de force, entre les services de l’État à la frontière et une organisation sous-régionale qui tente d’imposer des normes internationales de gestion des flux au « couloir », engendre une tension caractéristique de la mondialisation « ancrée ». Issouf Binaté inscrit également son travail dans une perspective transnationale. L’article « Les échanges entre la Turquie et la Côte d’Ivoire à l’ère du numérique : Dynamiques, réseaux des étudiants entrepreneurs et pratiques d’une mondialisation par le bas », s’intéresse aux circulations des produits made in Turkey en Afrique, via notamment le rôle des étudiants ivoiriens installés en Turquie. L’auteur révèle notamment que la mondialisation des échanges par ces acteurs peu connus du circuit du commerce international s’inscrit dans le prolongement de migrations africaines en Chine ou en Egypte. Abdul-Aziz Dembélé interroge la manière dont des entreprises globales s’implantent au marché Tecno (Abidjan) dans sa contribution « Les marchés de la téléphonie mobile en Afrique de l’Ouest : dynamiques populaires et stratégies des firmes globales ». Son travail met en lumière la convergence d’intérêts entre acteurs globaux et acteurs populaires, qui jouent de l’imbrication entre les formes formelles et populaires du commerce des produits électroniques grand public. Enfin, Antoine Kernen et Idrissou Mounpe Chare portent leur attention sur des produits spécifiques importés dans l’article « Les nouveaux usages thérapeutiques des compléments alimentaires chinois au Cameroun ». Ils mettent en évidence la diversification de la perception des produits made in China par les consommateurs, produits qui s’enracinent dans un nouveau contexte économique social et culturel qui les transforme.

7Les articles scientifiques sont complétés par deux rubriques utiles au thème du dossier. L’entretien de Suds « Circulation du Finnish Hardcore Punk » mené avec Lasse Ullvén par Sylvain Racaud met en lumière des circulations « underground » liées à une sous-culture : le punk hardcore. Fins connaisseurs et acteurs de cette scène, leur discussion souligne que cette circulation est une forme de résistance à la globalisation culturelle et qu’elle produit des formes spatiales singulières. Enfin, la rubrique Suds en parle aborde le problème de la « fast fashion », autrement dit de la mode éphémère qui génère des déchets et des circulations de plastique dans Correcteur2023-07-10T11:59:00CRdes pays des Suds, donc de la pollution liée à la surconsommation dans Correcteur2023-07-10T11:59:00CRles Nords.

8Les sections suivantes présentent successivement les axes de réflexion du dossier.

Transformations des lieux marchands sous l’effet des circulations commerciales

Fig. 4. Vue sur William Street (saturée de camions) et Ben Kiwanuka Street, Kampala.

Fig. 4. Vue sur William Street (saturée de camions) et Ben Kiwanuka Street, Kampala.

Le quartier marchand Nakivubo, au cœur de la capitale ougandaise, est une centralité commerciale sous-régionale à partir de laquelle les marchandises importées sont réexpédiées dans une bonne partie de la sous-région. Ce quartier est emblématique de relations entre flux de marchandises et urbanisation commerciale.

Racaud, 2023.

9La production contemporaine de l’espace urbain est de plus en plus modelée par la circulation des individus, de l’information, de l’argent et des marchandises (Beyer et al. 2020). Les lieux marchands, des plus évidents telles les rues commerciales de métropoles, aux moins visibles sur le radar de la mondialisation, tels des marchés périodiques ruraux, sont des terrains privilégiés pour analyser les circulations de marchandises, d’acteurs et de capitaux (fig. 2 et 4). Ces points d’échange contribuent, chacun à leur niveau, à la construction de réseaux marchands souvent transnationaux, par exemple ceux des produits fabriqués en Asie. Les flux croissants se concrétisent par des dispositifs logistiques qui répondent aux spécificités des lieux dans lesquels ils se déploient. Par exemple, l’essor de marchés dans des métropoles africaines rend compte de formes marchandes globales qui recomposent la rue selon un principe de spécialisation commerciale (Bertoncello et Bredeloup 2009). On retrouvera cet essor marchand dans chacune des propositions de ce numéro. Les articles permettent une lecture des transformations urbaines au cœur des métropoles, notamment l’article de Katharina Grüneisl qui retrace le développement du marché de la fripe de la Hafsia au cœur de la capitale tunisienne ou celui d’Issouf Binaté qui retrouve les étudiants ivoiriens dans les quartiers marchands d’Istanbul. C’est aussi le cas du marché « Tecno » de Treichville, spécialisé dans la téléphonie mobile au cœur d’Abidjan, dont l’essor est analysé par Abdul-Aziz Dembélé au croisement des stratégies des firmes globales et des capacités d’initiative des acteurs populaires. Toutefois, ces transformations ne sont pas exclusives aux centres des métropoles. Ainsi la proposition de Tayeb Otmane, Hadj Mohammed Maachou et Badreddine Yousfi analyse l’émergence de centralités cette fois-ci dans les périphéries d’Oran et en concurrence avec le centre-ville. Camilla De Conto suit les migrants et commerçants sénégalais au Brésil, et si la métropole de São Paulo est inévitablement sur leur route, c’est dans la petite ville de Marau que se territorialise leur activité commerciale. Sur le terrain des boutiques de compléments alimentaires chinois au Cameroun, Antoine Kernen et Idrissou Mounpe Chare analysent les transformations en cours dans les métropoles de Yaoundé et Douala comme dans la petite ville de Mbalmayo. La grande route, celle du business inter ou transnational, peut laisser entrevoir des articulations avec des espaces transfrontaliers plus modestes comme le long du corridor de Kasumbalesa entre République démocratique du Congo et Zambie, où nous emmènent Sylvie Ayimpam et Timothée Kazadi. Enfin, depuis Mbeya au sud-ouest de la Tanzanie, Sylvain Racaud observe également la connexion des marchés ruraux aux échanges locaux comme transnationaux, montrant ainsi que les espaces ruraux jouent un rôle dans les circulations marchandes mondialisées. Du cœur des métropoles des Suds jusqu’aux espaces ruraux, les propositions s’attachent ainsi à saisir les effets des circulations marchandes sur l’accès au foncier, sur les transformations des paysages urbains et des fonctions urbaines, sur les types d’appropriation de l’espace public ou privé par les différents acteurs, sur la coexistence plus ou moins pacifique entre diverses formes de commerce, du formel à l’informel, sur l’organisation de réseaux marchands, sur les relations urbain-rural, ou encore sur l’intégration de lieux marchands ruraux dans des réseaux d’échange mondiaux.

Transformations des rapports sociaux, des modes de production et de consommation

10Au-delà de la seule transformation des espaces, ce dossier s’attache aussi à documenter les effets des objets marchands en circulation sur les rapports sociaux (Appadurai 1986, Weber 2016), les modes de production et de consommation. Les marchandises importées bon marché, notamment de Chine ou de Turquie, sont révélatrices de changements des représentations et des pratiques quotidiennes. La consommation d’articles made in China apparaît, dans le cas de population d’origine rurale, comme centrale pour la construction d’identités urbaines (Chapatte 2014). La diffusion massive des produits chinois contribue à faire entrer l’Afrique dans une ère de consommation globalisée (Kernen et Khan Mohammad 2014). On retrouve particulièrement ces dimensions dans les propositions, sur les marchés ruraux tanzaniens, dans les périphéries d’Oran ou dans la diffusion des textiles turcs en Côte d’Ivoire. Serait-ce le signe du passage d’une « économie de marché » à une « société de marché », c’est-à-dire « un mode de vie tel que les valeurs marchandes s’insinuent dans le moindre aspect des affaires humaines ; […] un lieu où les relations sociales sont réaménagées à l’image du marché » (Sandel 2014, p. 42) ? La puissance du marketing en réseau des compléments alimentaires chinois au Cameroun décrit par Antoine Kernen et Idrissou Mounpe Chare a transformé les usages comme les espaces de vente de ces marchandises en dépit d’un prix peu concurrentiel. Cet axe met l’accent non seulement sur la consommation mais aussi sur la production de circulations, ces deux volets du système capitaliste étant des moteurs de rapports sociaux comme le soulignent parfaitement les contributions d’Issouf Binaté à propos des étudiants ivoiriens à Istanbul, d’Abdul-Aziz Dembélé sur la diversité des acteurs et leurs multiples rôles dans la diffusion de la téléphonie. Les circulations d’objets marchands sont opérées par une myriade d’acteurs du quotidien au capital inégal, des vendeurs ambulants urbains ou ruraux (Rabossi 2012), aux commerçants sédentaires, aux nombreux employés des arrière-boutiques, ou aux grands hommes et femmes d’affaires. Cette économie des circulations organise un espace ressource, c’est-à-dire un espace vecteur d’opportunités (Pliez 2007) à l’image des centralités de passage (Doron 2017) où se maximise la capacité à tisser des relations sociales et d’affaires. C’est le rôle de la médina de Tunis dans laquelle s’inscrit le développement du commerce de fripes, celui d’un poste frontalier en plein développement entre Zambie et RDC ou encore celui des quartiers cosmopolites et marchands d’Istanbul ou de São Paulo.

Enjeux politiques et de régulation des circulations marchandes

11Envisager les transformations sociales et spatiales impulsées par les circulations marchandes de la mondialisation des pauvres ouvre aussi la question des enjeux politiques et de régulation. En effet, le développement d’une économie marchande relevant de circulations transnationales est à même de bouleverser les espaces et les sociétés, urbains ou ruraux, dans lesquels elle s’insère. Ici, un interstice urbain délaissé peut devenir un espace de pression foncière et de concurrence pour l’accès aux locaux commerciaux (Bennafla 2013). Un quartier résidentiel peut être requalifié en quartier-marché (Bouhali 2015) entraînant d’inévitables conflits d’usages. Là, l’arrivée de nouvelles activités portées, sinon captées, par de nouvelles populations peut venir transformer les caractéristiques sociales, économiques et culturelles d’un territoire et soulever des tensions, sinon des conflits. Ces derniers, en particulier lorsque la problématique de l’« informalité » entre en jeu, révèlent l’ambiguïté des cadres de gouvernance, ambiguïté qui peut d’ailleurs être une ressource utilisée à dessein dans la gouvernance du commerce de rue (Racaud et al. 2018). On comprend alors les effets de complémentarité entre les catégories – produits politiques – de « formel » et « informel ». Cette perspective via les complémentarités rend mieux compte des manières dont les deux systèmes économiques constituent des formes interdépendantes d’organisation économique (Meagher et Lindell 2013) dont la coexistence ne fait néanmoins pas l’économie de conflits. L’émergence, voire l’irruption, des circulations marchandes de la mondialisation des pauvres dans les territoires est rarement planifiée et vient parfois s’opposer aux projets urbains de mise en ordre et de mise aux normes des espaces urbains (Morange et Spire 2017). Elle appelle souvent dans le même temps une régulation et des aménagements publics, rendus nécessaires par exemple par la transformation d’un espace résidentiel en espace marchand et logistique. Parfois la régulation se réduit au seul projet d’éviction d’activités non désirées. Quels sont alors les arrangements locaux de régulation des circulations ? Quelles sont les normes ? Quels sont les discours de légitimation ou de délégitimations de telles activités ? Comment coexistent ou s’affrontent politiques publiques et logiques privées ? Les articles du dossier s’emparent de cette thématique dans la diversité des questions qui l’accompagnent. À Tunis, Katharina Grüneisl restitue ainsi une contre histoire de la rénovation urbaine du quartier de la Hafsia et montre comment un commerce de fripe considéré comme marginal et illégitime a remanié et coproduit le quartier moderne aux côtés des acteurs plus classiques de l’aménagement urbain et en dépit des réticences. Tayeb Otmane, Hadj Mohammed Maachou et Badreddine Yousfi notent que les périphéries oranaises offrent à la fois des options d’aménagement pour les aménageurs tout en entraînant un processus de transformation « par le bas » d’espaces résidentiels en espaces marchands, ce qu’observe aussi Sylvain Racaud au marché de Mwanjelwa à Mbeya. Dans l’article de Sylvie Ayimpam et Timothée Kazadi et dans celui d’Issouf Binaté, ce sont respectivement les grandes orientations politiques internationales, portées par les organisations régionales, les bailleurs de fonds internationaux et/ou les États qui dégagent opportunités et interstices pour le développement des activités marchandes. Les migrants et commerçants sénégalais étudiés au Brésil par Camilla De Conto naviguent entre opportunités ouvertes par la politique migratoire brésilienne et contraintes locales à l’installation d’activités pérennes. Les ressorts de la légitimation sont aussi portés par cette économie elle-même, par formalisation et association affichée aux grandes firmes globales de la téléphonie au marché « Tecno » de Treichville ou par transformation et médicalisation des usages des compléments alimentaires chinois au Cameroun.

12En décentrant le regard vers les espaces discrets mais bien visibles de la mondialisation (Choplin et Pliez 2018) et en suivant des objets variés dans différents contextes sociaux, économiques et spatiaux, le dossier montre des formes spatiales dynamiques qui soulignent d’une part l’importance des ancrages et des disparités spatiales, et d’autre part les logiques d’inclusion et d’exclusion sociale.

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Bibliographie

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Notes

1   Source : UN Comtrade, https://comtradeplus.un.org/ (consulté le 10 juillet 2023).

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Congo Street, Kariakoo, Dar es-Salaam.
Légende Ce quartier est la centralité commerciale tanzanienne principale, y cohabitent différentes formes de commerce : de gros, de détail en boutique, de rue, formelles, « informelles », sédentaires, ambulantes, pérennes, éphémères, etc. différents types de clientèles, etc.
Crédits Racaud, 2015.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/suds/docannexe/image/299/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 798k
Titre Fig. 2. Marché périodique de Batcham, Cameroun.
Légende Les marchés périodiques sont une porte d’entrée importante de marchandises importées dans les espaces ruraux, ils sont également des points de collecte de produits agricoles de l’arrière-pays. Ces lieux d’échange sont des carrefours de plusieurs routes marchandes et des ramifications discrètes de routes transnationales.
Crédits Racaud, 2014.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/suds/docannexe/image/299/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 780k
Titre Fig. 3. Un café de la medina de Tunis transformé partiellement pour la vente de baskets importées.
Légende La médina de Tunis a connu une forte expansion du commerce d’importation dans la décennie 2000. D’abord cantonnées à des espaces de vente temporaires sur des étals, ces marchandises ont investi des rues entières à l’image du souk Boumendil. Au-delà de ces lieux, les approvisionnements mondialisés sont un agent puissant de la transformation urbaine qui se diffuse dans la ville, en modifie le paysage et les usages.
Crédits Doron, 2012.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/suds/docannexe/image/299/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 515k
Titre Fig. 4. Vue sur William Street (saturée de camions) et Ben Kiwanuka Street, Kampala.
Légende Le quartier marchand Nakivubo, au cœur de la capitale ougandaise, est une centralité commerciale sous-régionale à partir de laquelle les marchandises importées sont réexpédiées dans une bonne partie de la sous-région. Ce quartier est emblématique de relations entre flux de marchandises et urbanisation commerciale.
Crédits Racaud, 2023.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/suds/docannexe/image/299/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 648k
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Pour citer cet article

Référence papier

Anne Bouhali, Adrien Doron et Sylvain Racaud, « Circulations marchandes et mondialisation des pauvres : transformations sociales et spatiales vues des Suds »Suds, 287 | 2023, 5-20.

Référence électronique

Anne Bouhali, Adrien Doron et Sylvain Racaud, « Circulations marchandes et mondialisation des pauvres : transformations sociales et spatiales vues des Suds »Suds [En ligne], 287 | 2023, mis en ligne le 01 octobre 2023, consulté le 03 mars 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/suds/299 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/suds.299

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Auteurs

Anne Bouhali

Maîtresse de conférences, Université de Picardie Jules Verne – UR Habiter le monde. Courriel : anne.bouhali@u-picardie.fr

Adrien Doron

Maître de conférences, Université Paris Cité – UMR Géographie-cités. Courriel : adrien.doron@u-paris.fr

Sylvain Racaud

Maître de conférences, Université Bordeaux-Montaigne – UMR Les Afriques dans le monde, sylvain.racaud@u-bordeaux-montaigne.fr

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