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Comptes rendus

Élodie Malanda, L’Afrique dans les romans pour la jeunesse en France et en Allemagne (1991-2010). Les pièges de la bonne intention

Maxime Boeuf
Référence(s) :

Élodie Malanda, L’Afrique dans les romans pour la jeunesse en France et en Allemagne (1991-2010). Les pièges de la bonne intention, Paris, Honoré Champion, coll. « Francophonies », 2019.

Texte intégral

1Dans cet ouvrage tiré de sa thèse de doctorat soutenue en 2017, Élodie Malanda se penche sur les représentations de l’Afrique subsaharienne dans les romans pour la jeunesse parus en France et en Allemagne de 1991 à 2010. Il s’agit d’un sujet de recherche que l’on pourrait qualifier à la fois de « classique » et de novateur : classique parce qu’il existe déjà un certain nombre d’études sur le sujet, notamment en Allemagne, où l’intérêt pour l’image de l’Afrique dans la littérature de jeunesse est relativement ancien, contrairement à la France ; novateur parce qu’il propose un point de vue et une approche totalement différents des études menées jusqu’à présent. C’est ce qui constitue tout l’intérêt de ce travail mené par Élodie Malanda, que nous allons nous attacher à exposer de façon synthétique.

2L’auteure est parfaitement lucide et consciente du côté « classique » de son sujet, que nous expliquions précédemment. Dès l’introduction, elle souligne le « risque de stérilité qui menace l’étude de “l’image de l’Afrique” » (p. 18), et va même jusqu’à poser la question suivante : « Encore une étude sur l’image de l’Afrique ? » (p. 12). Pour échapper à l’écueil qui consisterait à répéter inlassablement des choses déjà mises en évidence par de précédents travaux, elle souhaite donc aller au-delà des analyses faites habituellement, qui se contentent de montrer – et de dénoncer – les préjugés racistes et l’imaginaire colonialiste inhérents aux romans sur l’Afrique. L’auteure propose donc d’analyser son corpus par le prisme des Pièges de la bonne intention, comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage. Elle s’appuie en cela sur la théorie de Vincent Jouve qui, dans Poétique des valeurs (2001), souligne le hiatus entre les valeurs qu’un texte littéraire dit vouloir défendre, et celles qui inondent en fait ce même texte, parfois de façon inconsciente. Ainsi, Élodie Malanda part du constat que depuis les années 1990, les livres pour la jeunesse dont l’action est située en Afrique se réclament tous – de façon différente et à des degrés divers, bien sûr – d’une pensée anticoloniale. La colonisation est terminée, il faut désormais véhiculer une autre image de ce continent, s’émanciper de l’imaginaire raciste qui a imprégné les livres pour enfants depuis le xixe siècle – voilà peu ou prou les intentions, les valeurs défendues par les auteurs. Mais y parviennent-ils toujours ? En s’inscrivant dans le sillage de tous les romans sur l’Afrique écrits depuis des décennies, peuvent-ils échapper à cette pensée colonialiste et raciste (que l’on pourrait qualifier d’inhérente aux romans écrits à partir de la colonisation de l’Afrique par les puissances européennes, notamment dans les années 1880) malgré leurs bonnes intentions et leur volonté de lutter contre ce cadre ? Telle est la clef de voûte du raisonnement d’Élodie Malanda, et c’est sans nul doute ce qui constitue l’originalité et le grand intérêt de son travail. Pour analyser son corpus, elle divise ce dernier en quatre grandes catégories thématiques, qui constituent les quatre parties de son étude : les romans d’aventures, les « romans humanitaires », les « romans de la rencontre » et les romans historiques.

3La première partie de l’ouvrage est à nos yeux la plus intéressante, parce qu’elle s’intéresse aux romans d’aventures, c’est-à-dire aux textes sans doute les plus susceptibles d’être – malgré eux – empreints d’un imaginaire colonialiste, dans la mesure où la majorité des romans pour la jeunesse qui traitaient de l’Afrique durant la période coloniale étaient des romans d’aventures. Cette partie s’ouvre sur des réflexions très précises et pertinentes sur cette notion complexe et difficile à circonscrire qu’est le « roman d’aventures », genre étroitement associé à l’expansion coloniale depuis sa massification au xixe siècle, comme l’ont montré les travaux de Matthieu Letourneux, sur lesquels s’appuie l’auteure. Élodie Malanda montre comment les textes de son corpus s’inscrivent dans la tradition de ce genre tout en ayant tendance à la relativiser, à tenter de mettre à distance la part d’héritage colonialiste qu’il comporte ; elle s’appuie entre autres sur l’exemple du Sang des lions (2008) de Loïc Le Borgne : ce dernier, dans sa courte présentation biographique, indique être un admirateur d’auteurs comme Joseph Conrad ou Joseph Kessel, tout en proclamant immédiatement après son admiration pour Léopold Sédar Senghor, comme pour se donner bonne conscience. Plus largement, les romans étudiés perpétuent des personnages-types de la littérature coloniale – tels que le bon domestique noir, fidèle au maître blanc –, même si les auteurs semblent les manier avec des pincettes. Élodie Malanda souligne aussi « l’inversion axiologique » qui caractérise son corpus, puisqu’il met en valeur la « sauvagerie » au détriment de la « civilisation », allant ainsi à l’encontre de ce qui prévalait dans le roman d’aventures traditionnel. Toutefois, en se contentant d’opérer cette inversion des valeurs, « les romans ne démantèlent en rien la vision du monde défendue par l’idéologie coloniale » (p. 149), puisque l’opposition irrémédiable entre « sauvagerie » et « civilisation », deux catégories pour le moins discutables et contestables, est maintenue et non déconstruite. La première partie s’achève par une analyse de la dévalorisation de la « blanchité » opérée par certains écrivains, toujours dans le but de mettre à distance l’héritage racialiste de suprématie blanche ; mais l’auteure souligne à juste titre les limites de ce discours plein de bonnes intentions, qui revient parfois à remplacer un racisme – compris ici comme pensée établissant une hiérarchie entre les « races » humaines – par un autre…

4La deuxième partie de l’ouvrage porte sur les « romans humanitaires », qui développent un discours de victimisation dont le but est de sensibiliser le jeune lecteur européen à des problématiques telles que les conséquences de la guerre, les réfugiés ou encore les maladies (comme le sida). Élodie Malanda y analyse notamment le discours misérabiliste sur l’Afrique qui se déploie aussi bien dans le texte lui-même que dans les divers éléments paratextuels (titres, préfaces…), mais qui est parfois atténué par les illustrations, lesquelles ont par exemple tendance, depuis quelques années, à éviter de montrer des personnages d’enfants africains victimes de maladies ou de famine et à privilégier des images plus positives. Est évoqué par exemple le cas de Franziska Junge, qui illustre le roman Tuso : Eine wahre Geschichte aus Afrika (2009), et qui a fait le choix de montrer « des personnages souriants et une ville propre […]. Rien dans les vêtements de Tuso ne laisse deviner qu’il souffre de privations quelconques. » (p. 234) Toutefois, malgré quelques « bonnes intentions », force est de constater que la plupart des romans du corpus d’Élodie Malanda ne vont guère au-delà d’un misérabilisme primaire, avec l’engagement humanitaire comme seul horizon possible pour que les Européens puissent venir en aide aux Africains. Seul Tahar Ben Jelloun, note l’auteure (p. 287), semble aller plus loin dans l’engagement en suggérant explicitement aux jeunes lecteurs que les modes de consommation en Europe doivent être repensés, faute de quoi des problèmes comme le travail des enfants ne pourront jamais être résolus.

5La transition vers la troisième catégorie, que l’auteure appelle les « romans de la rencontre », est alors toute trouvée, puisqu’il s’agit de romans ayant l’intention de faire découvrir aux jeunes lecteurs l’Afrique et ses habitants tels qu’ils sont réellement. Le continent africain n’est plus un prétexte ; il semble enfin exister pour ce qu’il est, dans une démarche que l’on pourrait même qualifier d’interculturelle. Cela se traduit par exemple par des « romans ethnographiques », appelés ainsi car la description des habitants, de leurs modes de vie, coutumes, folklore, etc., y semble tout aussi importante que les actions faisant avancer le récit. Mais une nouvelle fois, malgré les bonnes intentions louables affichées par les écrivains, Élodie Malanda relève un certain nombre d’aspects problématiques : « l’antiracisme bien-intentionné » (p. 372) se contente de représenter le racisme sous une forme violente, qu’il s’agit bien sûr de condamner. Or, ce faisant, ce n’est pas le racisme lui-même, comme système de pensée, qui est condamné, mais seulement le racisme comme mauvais comportement. Le racisme est ainsi « montré comme “méchant”, mais non pas comme “faux” » (p. 376), pour reprendre les termes de l’auteure, qui souligne par ailleurs que les « romans ethnographiques » posent eux aussi problème, en ceci qu’ils figent dans le marbre un certain nombre d’images d’Épinal à propos de l’Afrique et des Africains. Surtout, beaucoup de ces romans « dénoncent cette idéologie [colonialiste], mais pérennisent son imaginaire, faute de le déconstruire » (p. 423) véritablement.

6La seule voie possible serait-elle alors celle du roman historique, genre abordé dans la dernière partie de l’étude ? En effet, le roman historique présente l’avantage de mettre en scène une histoire afro-européenne, c’est-à-dire une histoire des relations entre les deux continents. Élodie Malanda constate toutefois que la colonisation semble étrangement absente de ces romans historiques – les romans français de son corpus mettent en effet l’accent sur l’esclavage, tandis que les romans allemands se focalisent beaucoup sur l’apartheid, mis en parallèle avec le nazisme. Dans certains romans d’aventures historiques, la colonisation est même légitimée, ou tout du moins minimisée, refoulée ; par exemple, L’Ange du Namib (2006) de Jean-François Chabas « critique la colonisation anglaise, mais ne dit pas un mot sur la colonisation française » (p. 460), reflétant ainsi une autre tendance qui consiste à dénoncer la colonisation des autres pays tout en passant sous silence celle de son propre pays. Toutefois, de nombreux autres romans historiques « s’inscrivent dans une démarche postcoloniale, en proposant une nouvelle écriture de l’histoire » par l’instauration d’« une polyphonie narrative » grâce à « un jeu sur les points de vue » (p. 474), par exemple en donnant plus la parole aux personnages opprimés.

7Cette étude passionnante ouvrira sans nul doute de nouvelles pistes de recherche, esquissées par l’auteure elle-même dans sa conclusion : Élodie Malanda suggère notamment d’étudier ces fameux « pièges de la bonne intention » dans des livres pour enfants traitant de thématiques différentes, de se pencher sur la manière dont l’Afrique est abordée par l’institution scolaire en Allemagne et en France, ou encore de poursuivre les études sur la blanchité, une thématique qu’elle aborde dans certains passages de son travail, mais qui est encore peu répandue en France et en Europe, alors que les « whiteness studies » sont plus développées aux États-Unis.

8L’ouvrage est par ailleurs bien écrit, agréable à lire. L’angle choisi pour aborder le corpus – celui de l’« écart entre l’intention axiologique et l’impensé du texte » (p. 503) – est original et novateur. On appréciera surtout la mansuétude d’Élodie Malanda sur son corpus, puisqu’elle souligne qu’en tant que chercheuse, son but n’est pas de faire le procès des auteurs en leur reprochant d’avoir raté la mise en œuvre de leurs bonnes intentions ; au contraire, elle salue ces bonnes intentions, qu’il faut selon elle préserver et non pas condamner (p. 505). L’un des grands mérites de son étude est précisément qu’elle pointe du doigt les pièges de cette bonne intention, afin de mieux pouvoir les éviter. En ce sens, son livre intéressera aussi bien les chercheurs spécialistes de littérature pour la jeunesse que certains éditeurs ou écrivains.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Maxime Boeuf, « Élodie Malanda, L’Afrique dans les romans pour la jeunesse en France et en Allemagne (1991-2010). Les pièges de la bonne intention »Strenæ [En ligne], 20-21 | 2022, mis en ligne le 01 octobre 2022, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/strenae/9204 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/strenae.9204

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Auteur

Maxime Boeuf

Aix-Marseille Université, ECHANGES (U.R. 4236)

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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