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Comptes rendus

Florian Moine, Casterman, de Tintin à Tardi (1919-1999)

Christophe Meunier
Référence(s) :

Florian Moine, Casterman, de Tintin à Tardi (1919-1999), Paris, les Impressions Nouvelles, 2022, 524 p.

Texte intégral

1Florian Moine, agrégé d’histoire, enseigne au lycée Louis-Armand d’Eaubonne, dans le Val d’Oise. Il a soutenu en 2020 une thèse d’histoire à Paris 1 sous la direction de Pascal Ory, intitulée Casterman (1919-1999) : une entreprise du livre entre Belgique et France. C’est cette même thèse qui donne lieu à la publication présente par les Impressions Nouvelles en 2022, quatre ans après la publication de la thèse de Sylvain Lesage aux Presses de l’ENSSIB sous le titre Publier la bande dessinée : les éditeurs franco-belges et l’album, 1950-1990. Moine comme Lesage ont tous les deux travaillé sur les archives Casterman. Dans les pages que Sylvain Lesage accorde à la maison d’édition belge, il relève cette tendance à vouloir sans cesse réinventer la bande dessinée.

2Si c’est en 1776 que Donat Casterman fonde à Tournai son entreprise de libraire, de reliure et d’imprimerie, Florian Moine fait débuter sa période d’investigation à l’année 1919, qu’il considère comme un véritable tournant dans l’histoire de la société familiale. En effet, c’est en 1919 que les deux frères Louis et Gérard (26 et 20 ans) et leur cousin Henri Casterman (30 ans) mettent fin à une période de transition de 12 ans qui a débuté avec les décès précoces de leurs pères, les frères Henri et Louis Casterman, durant l’hiver 1906-1907. Les trois hommes se répartissent les responsabilités à l’intérieur de l’entreprise : Louis devient responsable de la maison d’édition, Gérard prend la direction de l’imprimerie et Henri assume les relations entre la maison-mère tournaisienne et la librairie parisienne.

  • 1 Serge Bouffange, Pro Deo et patria. Casterman : librairie, imprimerie, édition. 1776-1919, Genève, (...)

3Le travail de Florian Moine s’inscrit également dans la continuité de la thèse de Serge Bouffange, soutenue en 1992 à l’École des chartes, retraçant l’histoire de Casterman de 1776 à 19191. Le propos de Florian Moine, à travers ce travail extrêmement riche et fouillé, est de retracer l’histoire de Casterman depuis son entrée dans le monde de la BD avec Tintin jusqu’au rachat de l’entreprise familiale en 1999 par Flammarion, et de montrer comment l’exemple de Casterman permet de comprendre les mutations de l’édition religieuse au xxsiècle et les stratégies de ses acteurs.

4Florian Moine a travaillé sur un fonds tentaculaire et de ce fait démentiel. Composé des livres édités ou imprimés par Casterman depuis le xixsiècle et de documents précieux de l’entreprise, ce fonds a été cédé en 2001 à l’Institut du patrimoine wallon. En 2008, la masse importante des documents d’archives, qui est constituée de près de 2 500 mètres linéaires, auxquels doivent être ajoutés les 800 mètres linéaires de la bibliothèque de référence et les archives cédées en 2018 par la veuve de Jean-Paul Casterman, est déménagée dans l’ancienne réserve de papier de l’imprimerie à Tournai, rue des Soeurs Noires. Ces archives ne comptent pas les documents relatifs à Hergé, qui avaient été retirés par les ayants droit avant la cession aux Archives de l’État.

5L’ouvrage de Florian Moine est découpé en trois parties chronologiques. La première partie, qui couvre la période 1919-1945, décrit la reprise en main par la nouvelle génération d’entrepreneurs familiaux. La deuxième partie, correspondant aux Trente Glorieuses, étudie la redéfinition de la politique éditoriale amorcée pendant la Seconde Guerre mondiale et développée à la Libération. C’est la phase d’expansion de Casterman. La troisième partie, de 1970 à 1999, aborde un virage en direction de la presse, sous l’impulsion d’une nouvelle équipe éditoriale et du marché en expansion de la bande dessinée pour adultes, après le départ d’Hergé.

61919-1945. Les nouveaux dirigeants familiaux héritent d’une entreprise centenaire dont l’identité catholique rejaillit à la fois sur le catalogue et dans les relations entre patrons et salariés. Durant cette période, marquée par la personnalité de Louis Casterman, l’imprimerie prend un nouvel essor avec l’adjudication par l’État du contrat des annuaires téléphoniques belges en 1925. Elle remporte également le contrat d’impression des Guides de France de Michelin entre 1923 et 1928. Fort de sa distinction symbolique d’imprimeur pontifical depuis 1870, l’imprimerie de Tournai travaille pour bon nombre de maisons d’édition catholiques françaises. En 1935, le catalogue général de la maison de Tournai présente encore au total 70 % de livres de religion, répartis entre ouvrages théologiques, livres de prières et de dévotion.

  • 2 Gaëtan Bernoville, La bataille du livre pour la victoire du livre catholique, Paris, éditions du fo (...)

7Le travail de notre auteur montre comment Casterman participe à ce que Gaëtan Bernoville2 appelle « La bataille du livre » en 1934. Il s’agit d’un combat culturel mené à travers la littérature de jeunesse pour préserver ou former les consciences des jeunes lecteurs. Les livres d’éducation morale sont conçus pour servir de boussole aux adolescents et aux jeunes adultes. Ces publications voient le jour au moment où la question de l’encadrement de la jeunesse devient cruciale aux yeux des catholiques (cf. l’encyclique Divini illius Magistri de 1929). Les livres de prix constituent un autre volet important de l’histoire éditoriale de Casterman. Cette pratique du livre de prix, née dans les années 1730-1740 chez les Jésuites, se développe avec l’industrialisation à partir des années 1840 pour répondre à des exigences économiques et morales.

8Au milieu des années 1930, Casterman s’impose peu à peu comme un acteur majeur de l’édition enfantine belge. Il s’appuie sur deux piliers fondamentaux : d’une part Les aventures de Tintin, dont Les cigares du pharaon, en 1934, est un moment décisif ; d’autre part, les œuvres hagiographiques de l’autrice catholique Jeanne Cappe, au sein d’une collection nommée « Jeunesse et Patrie ». Les publications de cette collection associent patriotisme belge et identité catholique.

9La collaboration entre Hergé et Casterman débute en 1932 lorsque Charles Lesne, ex-rédacteur au xxe siècle, et récent éditeur chez Casterman, demande à Hergé d’illustrer quelques couvertures de livres religieux. Tintin en Amérique, pour cette même année 1932, est imprimé par la maison de Tournai. À partir de 1934, Les aventures de Tintin et Quick et Flupke sont vendus en albums cartonnés noir et blanc de 128 pages. Entre 1942 et 1945, Hergé va créer six albums dont les ventes ne vont cesser de grimper. Les aventures de Tintin, aux albums à la forme standardisée de quatre cahiers couleurs de 16 pages, constituent peu à peu le fer de lance la maison d’édition.

101945-1970. Ces années sont placées pour Casterman sous le double signe de la croissance et de la pérennisation de la direction familiale. Louis-Robert et Jean-Paul Casterman, les fils de Louis Casterman, prennent peu à peu leur place dans la direction de la maison à partir de la Libération. Le passage de témoins s’achèvera en 1972 lorsque Louis-Robert deviendra PDG de la filiale parisienne et intègrera le conseil d’administration de la maison-mère en même temps que son frère. Entre 1945 et 1965, le chiffre d’affaires de Casterman connaît une croissance continue, due au succès colossal des albums d’Hergé, et ce, malgré l’arrivée des éditions du Lombard, éditeur du Journal de Tintin à partir de 1946. Des accords entre eux sont signés en 1953 et 1954. Casterman et Le Lombard deviennent à la fois partenaires et concurrents. Casterman conserve la maîtrise exclusive de la production graphique d’Hergé alors que Le Lombard, s’engageant dans les produits dérivés, semble plus visionnaire quant aux transformations des pratiques culturelles de l’enfance d’après-guerre.

11À côté des Aventures de Tintin, Casterman s’affirme à partir des années 1950 comme l’un des principaux acteurs de l’édition enfantine. Afin d’élargir son offre, Casterman sépare sa production religieuse qui décline dès les années 1960 de sa production sécularisée, avec les collections de contes et d’albums pour enfants telles que « Farandole ». Cette dernière est la collection la plus représentative de la stratégie éditoriale d’après-guerre. Créée en 1953, elle fait partie des initiatives éditoriales à l’origine de l’industrialisation et de la massification de l’album pour la petite enfance. Pensée pour des enfants qui débutent dans la lecture, la collection s’écoule en particulier dans des lieux qui ne sont pas consacrés aux livres : épiceries, supermarchés et enfin hypermarchés. Le personnage de Martine, créé par Gilbert Delahaye et Marcel Marlier, constitue la figure de proue de cette collection. Le succès de la série va progressivement conduire à privilégier la collaboration avec Marcel Marlier, seul dessinateur à signer un contrat d’exclusivité avec Casterman. Les albums « Farandole » offrent une représentation idéalisée de la société d’abondance des Trente Glorieuses dont ils véhiculent les normes dominantes, affirme Florian Moine.

12Les livres documentaires forment la principale voie de diversification de Casterman dans l’édition jeunesse. L’éditeur développe une véritable stratégie d’importation d’ouvrages. Casterman publie, par exemple, les livres du Tchécoslovaque Miroslav Sasek, la collection encyclopédique Globema.

131970-1999. Casterman doit faire face aux transformations du marché de la bande dessinée. Dans le contexte des mutations socio-culturelles des « années 68 », la bande dessinée connaît une « révolution européenne » marquée par des innovations formelles et des transgressions dans le contenu. Une bande dessinée pour adultes se développe autour d’éditeurs indépendants comme Futuropolis ou d’une presse bédéphilique telle que Hara-Kiri, Métal hurlant ou L’écho des savanes. En tant qu’éditeur d’Hergé, Casterman exerce au sein des cercles bédéphiliques une certaine légitimité. La maison tournaisienne s’appuie sur cette notoriété pour recruter de nouveaux talents. Ainsi, en 1973, Casterman publie Rendez-vous à Bahia et L’aigle du Brésil, d’Hugo Pratt, destinés à un public d’adolescents. La publication en album de La ballade de la mer salée en 1975 constitue un moment de bascule dans l’histoire éditoriale de Casterman. L’éditeur belge invente le « roman en bande dessinée ». Une politique sans doute plus ambitieuse est menée avec Jacques Tardi. En 1978, Casterman lance sa première revue de bande dessinée, (À suivre). Le projet de la revue s’appuie sur l’hybridation entre bande dessinée et littérature.

14L’éditeur doit également faire face à l’effondrement de l’édition religieuse en cherchant de nouveaux débouchés. Il élargit son catalogue en accueillant de nouveaux auteurs et illustrateurs jeunesse tels que Anne Brouillard, Anne Herbauts, Gabrielle Vincent. Il s’ouvre au manga en traduisant les ouvrages de Jirô Taniguchi, mais ne perçoit pas le potentiel commercial qu’implique le caractère sériel du manga. En 1990, les ventes des ouvrages de « Farandole » représente encore 25 à 30 % des ventes de Casterman.

15Après une suite de mauvais choix économiques, la chute des ventes des Aventures de Tintin, la situation de Casterman se dégrade brusquement. En 1999, l’actionnariat familial accepte le rachat de la maison d’édition par Flammarion mais conserve l’imprimerie de Tournai. En 2012, Casterman passe dans le giron du groupe Madrigall, holding chapeauté par Gallimard.

16L’ouvrage de Florian Moine est ainsi une somme nécessaire et passionnante sur cette partie de l’histoire de Casterman, marquée par les mutations profondes, les inventions éditoriales et la promotion d’auteurs et illustrateurs importants dans les domaines de la bande dessinée et de la littérature jeunesse.

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Notes

1 Serge Bouffange, Pro Deo et patria. Casterman : librairie, imprimerie, édition. 1776-1919, Genève, Droz, 1996.

2 Gaëtan Bernoville, La bataille du livre pour la victoire du livre catholique, Paris, éditions du foyer, 1934.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Christophe Meunier, « Florian Moine, Casterman, de Tintin à Tardi (1919-1999) »Strenæ [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 31 janvier 2024, consulté le 19 juillet 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/strenae/10861 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/strenae.10861

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Auteur

Christophe Meunier

Docteur en Géographie – Université d’Orléans
Laboratoire InTRu – Université de Tours

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