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Comptes rendus

Hélène Meyer-Roudet, Petites bêtes de tout poil ! Jouer avec l’animal de l’Antiquité à nos jours

Olivier Berger
Référence(s) :

Hélène Meyer-Roudet, Petites bêtes de tout poil ! Jouer avec l’animal de l’Antiquité à nos jours [catalogue de l'exposition], Poissy, musée du Jouet, 2023, 50 p., EAN : 9782958418915, 12 €.

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Texte intégral

1Ce catalogue richement documenté vient épauler l’exposition du même nom, organisée actuellement par le musée du Jouet de Poissy. On ne présente plus ce musée, unique en son genre en France, dont le thème est aussi traité par un musée à Moirans, dans le Jura, qui fut autrefois l’un des berceaux de l’industrie du jouet en bois. Sa rédaction en a été assurée par Hélène Meyer-Roudet, directrice du musée, coorganisatrice de l’exposition avec Marion Abbadie, attachée de conservation du patrimoine.

2Encore une fois, le musée a valorisé une partie de ses collections permanentes avec des fonds issus de ses réserves, alimentées régulièrement par des achats et des dons (ou un dépôt du musée du Louvre dans le cas présent). C’est dire s’il nous promet encore, à l’avenir, d’autres expositions aussi réussies, avec un contenu pertinent. L’approche retenue est chronologique, afin de relayer la place de l’animal dans le monde des jeux et jouets, place qui est surtout le reflet des rôles et espaces occupés par l’animal dans la société des hommes, c’est-à-dire dans le monde réel.

3Croire que le jouet-animal serait un objet banal sans intérêt, qu’il n’aurait pas d’histoire, est une erreur. Il a occupé différentes formes et s’est incarné dans des matériaux variés, tout au long des siècles. S’il fut destiné d’abord aux enfants, il s’est adressé peu à peu à des publics plus âgés, ainsi que les jeux de plateau, voire aux adultes qui, parfois, collectionnent les jouets selon leur thématique. Ce sont ces adultes que l’on croise dans les salles de vente ou qui errent dans les brocantes, à la recherche de la pièce qui leur manque et qui oriente leur quête sans fin.

4Avant l’ère machiniste, les hommes dépendaient davantage des animaux, pour produire, manger, se déplacer, s’habiller. Donc les enfants étaient en contact fréquent, dans leur quotidien, avec les bêtes. Il est évident que le jouet en porte témoignage, en reproduisant la réalité en miniature, participant à faire découvrir à l’enfant l’univers qui l’entoure. C’est ainsi qu’il existe des jouets antiques en terre cuite : soit animaux à traîner, soit hochets. Offerts lors de fêtes religieuses, ils pouvaient avoir une fonction d’amulette. Quelques vestiges issus de l’ancienne Perse, de la Grèce ou de l’Empire romain, en portent témoignage.

5Un déficit de sources ne permet pas de connaître la vie du jouet animalier dans le haut Moyen Âge. D’une manière générale, la disponibilité des sources, plus abondante sur les périodes contemporaines, explique la différence de taille des parties du catalogue. Ce n’est qu’à partir des xiie-xiiie siècles que les jouets en bois sont diffusés dans les foires et les grandes villes. Cités dans la littérature, la peinture ou les enluminures, ils attestent d’un nouvel intérêt porté à l’enfance et à ses étapes selon les âges. Mais le prix des jouets les réserve à la haute société. Dans les milieux paysans, les parents fabriquent à leurs enfants de quoi les amuser. On trouve le cheval-bâton, des poupées...

6Les figures animalières sont également représentées sur les premiers jeux de cartes ou des jeux de plateau, tel le jeu de l’oye, sorte de parcours initiatique. C’est ainsi que du xvie au xviiie siècle, la fabrique artisanale des jouets se développe dans les villes, dont beaucoup de jeux sont en bois. Le cheval à bascule fait son apparition. Le Jura commence à devenir une grande région productrice, qui peut diffuser ses produits par le biais des colporteurs circulant dans les campagnes françaises. Cette corporation était étroitement surveillée sous l’Ancien Régime, ce que ne dit pas le catalogue. Aussi, le jouet animalier, diffusé ainsi, restait-il un objet neutre qui pouvait être propagé sur une grande échelle. Les philosophes des Lumières voient un intérêt pédagogique dans le jouet animalier, qui devient un véritable compagnon de l’enfant, d’autant plus que tel animal, symboliquement, représente telle figure ou telle vertu : le lion la force, la chouette la sagesse, etc. On retrouve cette charge symbolique forte de la figure animalière dans les Fables de La Fontaine. Des caractéristiques humaines sont projetées sur ces bêtes, comme le feront plus tard des illustrateurs, à l’instar de Benjamin Rabier. Une figure animalière peut alors être un moyen de faire une critique politique de la société des hommes, en contournant la censure de manière anodine : le lion ne serait autre que le souverain... Plusieurs corps d’artisans spécialisés produisent le jouet animalier.

  • 1 Voir Revue historique des Armées, n° 249, 2007/4, Dossier « Le cheval dans l’histoire militaire » ; (...)

7Cette spécialisation de la production s’accentue au xixe siècle. Si le jouet animalier est toujours réservé à la fraction la plus riche de la population, il peut se diffuser auprès de nouvelles catégories moins fortunées, par un début d’industrialisation. En effet, comme l’écrivent les auteurs, la fin des corporations en 1791 par la loi Le Chapelier permet une explosion du nombre d’artisans. Paris voit l’émergence de magasins spécialisés, qui vendent beaucoup lors de la période de Noël. De plus, les jouets animaliers trouvent une fonction dans les écoles où ils servent la pédagogie. À l’image de sa place dans la société, c’est le cheval qui est au-dessus de tous les autres animaux, dans le jouet comme dans ses représentations. Symbole de puissance, de pouvoir et de richesse, il permet à l’enfant de partir sur son dos pour découvrir le monde, qu’il soit à roulettes ou à bascule. Il ne sera détrôné, bien plus tard, que par les vélos et les voitures à pédales, à la suite de la motorisation de la France après la Seconde Guerre mondiale. Toute la traction des véhicules, de même que le déplacement des hommes, dans les domaines civil et militaire, se font avec le cheval1. Bien que le catalogue ne le dise pas, il est évident que plus le jouet est réaliste autant que sophistiqué, comme le cheval avec du vrai crin et une peau en carton bouilli, plus il est cher et accessible seulement aux familles les mieux dotées, donc plutôt à la bourgeoisie.

  • 2 Tourisme encouragé par les compagnies ferroviaires privées, afin de rentabiliser les circulations d (...)
  • 3 Le conservatoire Citroën garde une maquette animée par des lampes, montrant la totalité de la chaîn (...)
  • 4 Voir coffret-diorama croisière noire Citroën, fabriqué par CBG, incluant des animaux d’Afrique (ver (...)

8Dans la seconde moitié du xixe siècle, la création des zoos et l’émergence d’un tourisme d’abord apanage des élites, puis démocratisé par les colonies de vacances (années 1870-1880), correspondent à l’apparition du jouet animalier représentant des animaux, exotiques comme domestiques, que sont les animaux de ferme. Grâce aux chemins de fer, une nouvelle forme de tourisme se développe à l’intérieur du pays2, permettant à davantage de Français de séjourner à la campagne ou en bord de mer, au contact d’animaux que le jouet se devait de reproduire. Encouragé par les hygiénistes, le jeu de plein air est compatible avec la promenade sur le dos d’animaux à roulettes, quand ce ne sont pas de vraies chèvres qui tirent les chariots d’enfants. Reflet de la mode liée aux guinguettes du Plessis-Robinson, avec ses restaurants dans les arbres, un jeu présente des personnages se promenant à dos d’âne, comme cela se faisait dans cette commune (vers 1900). Les sorties aux zoos permettent d’admirer les animaux les plus rares, comme la girafe offerte au roi Charles X, à l’origine d’une véritable mode, transmise dans le jouet jusqu’à nos jours avec la girafe Sophie (de Delacoste), pour les plus jeunes. Les zoos sont représentés dans de véritables maquettes avec figurines, que l’on appelle des dioramas (vers 1900, représentation du Jardin d’Acclimatation par CBG). Un terme qui restera dans le modélisme pour désigner une maquette statique, exposée derrière une vitrine. Ces dioramas ont un rôle pédagogique dans l’enseignement aux enfants. Ils sont toujours employés, ainsi que nous les avions vus au musée du Débarquement à Arromanches, avec des maquettes du port artificiel, ou à l’exposition L’extraordinaire aventure de Zarafa, la girafe de Charles X, au musée de l’Île-de-France, dans laquelle un collectionneur a reconstitué des scènes du périple de l’animal à travers la France, ayant puisé dans la gamme très complète de Playmobil. Ils permettent de visualiser un site à petite échelle, et d’expliquer son fonctionnement, comme une usine peut le faire pour ses visiteurs, enfants et adultes3. Les expéditions lointaines, nombreuses au temps des colonies, continuent de susciter des dioramas, telle la croisière noire4 du constructeur Citroën, puisqu’elles sont l’occasion de rencontrer des animaux exotiques.

9Encore une fois, le cheval a une place de choix. Il est décliné sous différentes formes : à tirer, à pousser, à pédales, sur un manège miniature, dans une écurie fidèlement évoquée, ou dans un relais de poste avec tous ses accessoires, à l’instar des ensembles de jeux contemporains évoquant une ferme, ses animaux et ses machines-outils, très répandus au xxe siècle. L’enfant du xixe siècle pouvait encore voir des charrettes postales tirées par des chiens, accompagnant le facteur, qui devaient être déclinées en jouets. La campagne n’est pas oubliée avec les classiques jeux de l’oie, les assortiments d’animaux d’élevage en coffrets, et même un jeu de pêche à la ligne, qui, dans son concept, existe toujours, dans de nouveaux designs et en matière plastique. Le musée de Poissy présente encore une vache que l’on peut traire et qui meugle ; un autre jouet est un cheval très ouvragé, qui tire sa charrette de bidons de lait, fidèles à ses modèles réels. En général, les mini-vaisselles et leurs accessoires étaient fabriqués par les mêmes artisans qui produisaient déjà de la vraie vaisselle. C’était un moyen de réutiliser leur savoir-faire, leurs outils, et d’élargir leur marché.

  • 5 Louis Bertignac a choisi un jouet mécanique en tôle pour la pochette de son double album Bertignac (...)

10« La Fête des animaux » est le nom donné par les auteurs du catalogue à la période de la Troisième République qui voit l’émergence d’une véritable industrie du jouet pour concurrencer la production allemande. Les Français s’organisent avec des chambres professionnelles et des revues, alors que les grands magasins, de même que les marchands ambulants, diffusent les jouets à grande échelle. Ainsi, la fête de Noël, dans les années 1880, devient une fête commerciale organisée pour les enfants, que les catalogues et illustrations appâtent avec de beaux animaux, à roulettes comme à bascule, pour susciter l’envie d’en chevaucher un et de se faire offrir un tel cadeau par leurs parents. Ce sont des documents réalisés par divers artistes, édités par les grands magasins, qui font l’engouement des collectionneurs d’aujourd’hui. On retiendra la chromolithographie de Léon Hingre représentant une fanfare composée d’animaux, placés dans des positions humanisées (1906). Des automates à clef permettent de donner du mouvement à des jouets qui s’animent : une souris sur le dos d’un chat, un lion sauteur, un renard courant derrière un cygne5. Au centre de nombreux sujets de divertissement et de pédagogie, l’animal est présent dans les lanternes magiques, ancêtres du cinéma. Les cirques et théâtres de marionnettes sont autant de prétextes à mettre en scène les animaux dans le milieu du jouet, qu’il s’agisse d’un théâtre d’ombres sur un écran de papier ou de profils d’animaux en bois peint.

  • 6 Playmobil en a sorti dans sa gamme une version en plastique.

11Dans l’enseignement tel qu’il est pensé par les lois Ferry, l’animal trouve largement sa place, en étant illustré dans les livres de voyages ou dans les livres scientifiques destinés aux enfants. Il est tantôt représenté conforme à la réalité, tantôt humanisé. Des jeux de société prennent pour prétexte les expéditions au Pôle Nord, des livres évoquent la faune d’Australie. Dans la pédagogie, l’animal est présent. Le cheval est naturellement l’élément lié à la nostalgie des provinces perdues, suite à la défaite de 1870-1871. Il n’est donc pas rare de trouver des enfants qui se font photographier portant un mini-uniforme militaire, devant une monture factice, pour faire comme les grands. Dans un autre domaine plus inattendu, l’éducation religieuse, l’animal a un rôle important, afin de faire comprendre sa place dans la Création. Ainsi, les crèches de Noël et les Arches de Noé en bois6 occupent les loisirs des enfants des familles chrétiennes, notamment dans les pays de tradition protestante.

  • 7 Voir Éric Baratay, Le point de vue animal, une autre version de l’histoire, Paris, Seuil, coll. « L (...)
  • 8 Cette propagande destinée aux enfants, passant par leurs jeux, était bien explicitée dans l’exposit (...)

12Durant la Grande Guerre, l’animal est pleinement mobilisé, que ce soient les chevaux, les ânes, les chiens ou les pigeons7. Aussi, l’enfant est-il impliqué dans cette guerre totale à travers la propagande qui s’adresse à lui. Celle-ci passe par le jouet, mis au service du patriotisme8. Dans l’imagerie enfantine, les animaux portent les armes et le casque, ils sont en train d’accompagner les armées. D’autres objets, comme des animaux à traîner ou à bascule, sont fabriqués après guerre dans des ateliers occupant des Poilus mutilés reconvertis. En général, il s’agit de jouets en bois découpés, peints à la main ou au pochoir, selon un processus de production en grande série. Ils sont diffusés via les grands magasins. Ces ateliers sont concentrés en région parisienne, mais aussi en province.

  • 9 Ces jouets ne sont pas isolés mais s’intègrent dans une gamme au sein de mobilier pour chambre d’en (...)
  • 10 Eric Baratay, Bêtes de somme, des animaux au service des hommes, Paris, Points Histoire, 2011, p. 1 (...)
  • 11 Il existe des vacheries en ville, où les vaches vivent en étables fermées et donnent du lait pour l (...)

13Le xxe siècle naissant coïncide aussi avec le début du jouet produit en série, sous licence, à partir d’œuvres d’artistes. Tels sont les chiens et animaux du dessinateur pour enfants Caran d’Ache (1858-1909), bientôt suivis par ceux d’André Hellé (1871-1945) associé à Carlègle, en bois tourné, dans des formes géométriques recherchées, avec leur support le cas échéant9. Si les normes de sécurité sont encore absentes, il existe une recherche esthétique, une recherche de stabilité de la figurine, une recherche de solidité, afin de limiter les risque de blessures pour l’enfant. Entre les années 1910 et 1930, ces jouets ont une touche à la fois cubiste et déjà un peu Art déco. Les animaux sont au centre de la création de Benjamin Rabier (1864-1939) dans ses albums, connus pour représenter les bêtes avec des expressions humaines, destinés à amuser l’enfant autant qu’à lui faire aimer les animaux de la campagne, dont certains sont encore très présents en ville jusque vers 1950 selon les travaux d’Eric Baratay10, comme les vaches, les chats ou les chiens, les lapins, les oiseaux, les cochons, notamment dans les premières villes de banlieue où les nouveaux lotis peuvent avoir des clapiers et des poulaillers. Les ânes sont encore là pour tirer des charrettes ; certains charcutiers tuent le cochon dans la cour arrière de leur boutique11. Rabier a inspiré de nombreux dessinateurs de publicités. C’est encore dans les publicités pour les jouets et dans les catalogues que la figure du jouet animalier se retrouve. Certainement, elle contribue à faire vendre ; les services commerciaux des grands magasins le savent.

14Cette époque contemporaine est celle de l’animal en peluche, né en Allemagne en 1880 avec l’ours Steiff, en feutre ou en mohair. Il est ensuite diffusé aux États-Unis, et en France une vingtaine d’années plus tard. Son succès ira croissant, ses formes changeront pour s’arrondir et lui faire perdre ses caractéristiques d’animal sauvage, au bénéfice d’une forme plus fantaisiste mais combien plus rassurante pour l’enfant. Depuis, le succès de l’animal en peluche ne s’est jamais démenti, et ce quelle que soit la race reproduite ainsi. À côté de la peluche, ce sont les animaux en celluloïd qui font leur apparition, légers, solides et lavables.

15Les animaux continuent d’habiter l’imaginaire enfantin, à travers les figures proposées dans les albums : Babar, Mickey, Félix le Chat. C’est ensuite avec les films d’animation, qui prennent leur essor dans l’entre-deux-guerres, que ces héros de fiction gagnent leur popularité. Celle-ci est acquise grâce à une large diffusion de produits dérivés, dont des jouets en peluche, diffusion intimement liée aux sociétés de production de ces films dans les années 1920-1930. Même des figures issues de contes populaires, comme les trois petits cochons, sont déclinées en peluches. On relèvera un original livret de comptines animalières de la plume de Robert Desnos, sorti en 1944, avant la fin tragique du poète. En dehors des jouets cités, les jeux de plein air aux formes animalières mènent encore une existence heureuse (jeu de la pêche à la ligne, quilles en forme de chats, chevaux à roulettes), que nous lions volontiers au mouvement hygiéniste et à l’urbanisation des villes de banlieue, dont le volet « plein air », encouragé par les architectes, est le jardin du pavillon, sinon le parc public des grands ensembles de maisons ou d’immeubles des cités-jardins (la Butte-Rouge de Châtenay-Malabry, la cité-jardin du Plessis-Robinson...). Il s’agit d’inciter l’enfant et ses parents à passer plus de temps dehors pour prévenir la tuberculose, associée au logement insalubre répandu chez les classes ouvrières.

16Même durant la Seconde Guerre mondiale, la propagande destinée aux enfants peut passer par la mise en scène d’animaux, comme cela fut le cas dans le conflit précédent. Une belle illustration en est donnée par la BD de Calvo, La bête est morte (1944), dans laquelle les peuples du monde sont incarnés par des races différentes d’animaux tout en représentant la guerre et l’union de tous contre les loups allemands... annonçant leur défaite à venir, devenue très probable depuis les revers consécutifs à Stalingrad sur le front de l’Est.

17La dernière partie du catalogue traite de la mondialisation du jouet zoomorphe dans la culture de l’enfance, couvrant en peu de pages une très grande période, riche, courant des années 1950 à nos jours. On entre dans une nouvelle ère de l’industrialisation massive du jouet, dans une société devenue une société de consommation, dans laquelle l’enfant est un client, une cible du marketing à travers ses parents, qui ont le pouvoir d’acheter (et avant, le pouvoir de décider – ou non – d’acheter). De grands groupes se constituent par pays et par continent, chacun essayant de s’exporter grâce aux moyens de communication mondialisés que sont les cargos, avions, trains et camions. Ce sont les matières plastiques qui prennent bientôt le relais du bois, de la tôle, du cuir ou de la laine. Même si un nouvel arrivant s’impose : l’électronique. Cette massification de la production abaisse les prix de vente de manière à démocratiser le jouet.

18Dans la période du baby-boom, la croissance de la population est la promesse d’un marché du jouet plus important qu’il ne l’avait jamais été. Les chambres d’enfants sont les lieux principaux du jeu d’intérieur. Avec les médias modernes, la publicité touche l’enfant sur une très grande échelle. Pour les fabricants, la compétition devient mondiale. Elle est impitoyable. Des marques survivent en se regroupant, les autres disparaissent pour être délocalisées en Asie du Sud-Est depuis les crises économiques des années 1980-1990. Des séries télévisées avec des personnages nouveaux, parfois devenus déjà classiques, envahissent les écrans de télévision. Ils s’accompagnent d’un prolongement en jouets. Comme les chambres sont plus petites dans les logements modernes, le jouet animalier a tendance à se miniaturiser. Ceci est accentué dans les pays où les gens sont contraints de vivre dans des surfaces réduites, comme dans les villes du Japon.

19On note encore une fois que certains jouets sont des produits dérivés : ils sont copiés par certains fabricants ou des variantes en sont produites. Les grandes sociétés de production comme Disney éditent des jouets en peluche ou en caoutchouc à partir des personnages de leurs répertoires, pour leur donner une célébrité encore plus grande. Mickey, Donald, Dingo, Minnie n’échappent pas à leur incarnation en peluches. Il en est de même pour les personnages de l’univers de Winnie l’ourson. Plus tard, Snoopy, après la BD, sort sous forme de peluche ou de sac à main, avec sa propre gamme de vêtements, telle une poupée à habiller. Des petits livres en sont tirés. À chaque nouveau film d’animation de Disney, beaucoup de produits sont créés : autocollants, images, figurines à collectionner offertes dans les menus de chaînes de restauration rapide, gamme pour fournitures scolaires, vêtements, etc.

  • 12 Dans le cas des Bisounours, ce furent d’abord des illustrations sur cartes de vœux avant de devenir (...)
  • 13 Il y avait une variante appelée « Forest Families », mais nous ignorons si elle relevait du même fa (...)

20On ne sait si c’est le dessin animé qui se prolonge par la diffusion de jouets ou si c’est le jouet qui incite ses concepteurs à le faire intégrer un long métrage12. Ainsi, les Sylvanian Families entrent dans une série animée japonaise diffusée en Europe à la télévision, sous le nom des Petits Malins (1986-1987)13. Ceux-ci sont fabriqués par Bandai et chaque personnage est fidèlement reproduit, dans sa race, sa couleur et ses habits, avec toute une gamme de meubles et d’accessoires au design raffiné, dans de belles boîtes, avec des photos mettant en scène la gamme. Bien entendu, tout est destiné à des maisons de poupée adaptées de celles vues dans la série, de grande qualité, qui sont devenues des objets prisés des collectionneurs. Pendant quelque temps, une revue mensuelle fut éditée, avec une partie BD, une autre de découpages et loisirs créatifs, avec des recettes de cuisine et un roman-photo. Aujourd’hui la gamme Sylvanians renaît, avec des maisons de type anglo-américain. Elle compte moins d’accessoires qu’avant, certes, mais la collection a su se renouveler et garder son âme, fidèle à ce qu’elle était dans les années 1980. On a le sentiment que les dessinateurs tels Benjamin Rabier ou Richard Scarry ont encore de l’influence sur ces productions récentes. Peut-être que le message des concepteurs des Petits Malins était de faire comprendre aux enfants que, à l’instar des animaux, les hommes ont des différences qu’il faut accepter car notre société est une. D’autres figures connaissent une déclinaison à la télévision dans les années 1980 : le singe japonais Kiki et la série Mon petit poney, venue d’Outre-Atlantique. La publicité télévisée, accompagnée de la grande distribution, lance des jouets qui ont du succès : les animaux dans des œufs pliants dits Anim’œufs (Bandai, 1989-1990), ou les voitures Extranimals à tête d’animaux (Majorette, 1988).

21Durant les Trente Glorieuses, les jouets en caoutchouc et plastique apparaissent, notamment pour les très jeunes enfants : solides, lavables, ils sont encore nombreux à incarner l’animal. Les peluches animalières continuent leur carrière, et partout des animaux sont produits ainsi, réalistes ou simplifiés, pour tous les goûts, à tous les prix. Dans la vie des enfants, ces peluches ont un rôle important car elles constituent un lien affectif avec leurs parents. Elles sont associées à des émotions, des souvenirs, des voyages. Elles sont des cadeaux offerts par telle personne de leur entourage. Elles occupent toujours une grande place dans la panoplie des jouets d’enfants contemporains. Originale est la série de peluches allemandes Sigikid, au design mêlant tradition et innovation, témoignant de la créativité de leurs concepteurs (p. 48). Beaucoup de jouets premier âge, intégrant les animaux, sont pensés en rapport avec les nouvelles connaissances acquises sur la psychologie de l’enfant.

  • 14 Dont une série de squelettes de dinosaures sous forme de puzzles en bois (de plusieurs firmes diffé (...)
  • 15 Déclinés en une série de figurines en caoutchouc diffusée sur d’autres supports, comme des mini-car (...)

22Des films lancent des jouets qui suscitent parfois un fort intérêt dans le grand public : on pense à la saga Jurassic Park de Spielberg, d’où émanent des jouets à l’origine de la mode du jouet-dinosaure dans les années 199014. Actuellement, il en existe même une déclinaison en Lego, adressée tant aux enfants qu’aux adultes collectionneurs. Des séries d’animation donnent lieu à des jouets : Le manège enchanté, Alf... Le film d’animation Oliver et Compagnie (1988) débouche sur des peluches du chaton et des chiens, dont certaines à ventouses sur les pattes, pour coller sur une vitre. Beaucoup de puzzles sortent à la suite de dessins animés, sur le thème des Schtroumpfs15, Tchaou et Grodo...

  • 16 On remarquera que le tracteur Playmobil de ce coffret est une évocation d’un Fendt dont il reprend (...)

23Certains jouets déjà anciens deviennent des classiques : l’arbre magique de Vullierme avec de petites figurines animales, les différents assortiments de Playmobil, tels le cirque et la bergerie16, ou sa ferme aux animaux que l’on retrouve éventuellement en variantes dans d’autres boîtes. Cette marque allemande a aussi produit des chevaux, dans sa gamme médiévale comme dans sa gamme contemporaine, avec obstacles et remorque spéciale. Lego a toujours produit des animaux dans sa gamme – on mentionnera les personnages à tête d’animaux de la série Fabuland – y compris dans sa collection Duplo, de plus grand format, pour jeunes enfants, et s’est essayé à un chat-robot dans une gamme dérivée de l’esprit de la série Lego Technic, ère du numérique oblige. Les animaux font encore de la résistance à travers des jeux de société plus classiques : courses d’escargots, hippopotames qui mangent des billes, coqs, cochons, âne, souris… Mais le virtuel, apparu sous la forme des jeux vidéo dans les années 1970-1980, impose dans la décennie suivante de nouveaux animaux « électroniques », comme le Tamagotchi. Plus tard, ce sont les Pokémon qui apparaissent dans un jeu vidéo avant d’être dérivés en figurines ou sacs à dos, pour ne citer que ces formes. Animal Crossing est un titre de jeu vidéo dans lequel vivent des animaux anthropomorphes organisés en société. Réel ou virtuel, l’animal est toujours omniprésent dans l’univers du jeu.

  • 17 Michel Manson, Hélène Meyer-Roudet, Le jouet et la culture enfantine, guide des collections du Musé (...)

24Dans l’ensemble, ce catalogue est un ouvrage bien réussi, donnant un tableau assez large de son objet d’études, même si les parties ne sont pas toutes de la même taille, du fait de l’absence de sources pour une période donnée ou des choix opérés pour la période contemporaine, dans laquelle les exemples risqueraient d’être surabondants. Une petite bibliographie complète le propos à la fin. Cet ouvrage permettra au lecteur d’avoir une vue d’ensemble lui donnant envie d’aller visiter le musée du Jouet, voire de se mettre à collectionner en fonction de ses affinités. Le jouet-animal n’a pas fini ses aventures. Peut-être que, lassés du virtuel, les enfants retrouveront un jour le contact avec le « jouet-animal réel » et prendront conscience de leur rôle à jouer dans la défense de la vie animale. Pour plus de précisions sur les contextes de l’histoire du jouet, nous renvoyons le lecteur à l’excellent catalogue rédigé par Hélène Meyer-Roudet et Michel Manson17.

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Notes

1 Voir Revue historique des Armées, n° 249, 2007/4, Dossier « Le cheval dans l’histoire militaire » ; voir aussi le bulletin de la Société française d’histoire de la médecine et des sciences vétérinaires, qui comporte plusieurs articles sur le cheval, ainsi que les livres d’Éric Baratay.

2 Tourisme encouragé par les compagnies ferroviaires privées, afin de rentabiliser les circulations du dimanche et de fidéliser une nouvelle clientèle. Plus tard, des compagnies auront même leurs propres hôtels et autobus pour engager des liaisons entre une gare de leur ligne et un site touristique où tout est organisé. On appelait ces trains supplémentaires les « trains de plaisir ».

3 Le conservatoire Citroën garde une maquette animée par des lampes, montrant la totalité de la chaîne de production de la CX dans l’usine d’Aulnay, peu après son inauguration, en 1974. Autre exemple, au musée Rambolitrain consacré au train-jouet, une magnifique maquette à l’échelle O présente ce à quoi ressemblait un dépôt vapeur dans les années 1950, installation disparue du chemin de fer réel, ainsi qu’une ferme avec ses animaux, dans le secteur représentant la campagne.

4 Voir coffret-diorama croisière noire Citroën, fabriqué par CBG, incluant des animaux d’Afrique (vers 1925).

5 Louis Bertignac a choisi un jouet mécanique en tôle pour la pochette de son double album Bertignac live, sorti en 1998. Il s’agit d’un éléphant de cirque qui récupère dans une bassine percée une balle, laquelle remonte ensuite par un mécanisme à clef. Evocation de la condition de l’artiste, bête de foire, qui travaille sans fin à son activité ?

6 Playmobil en a sorti dans sa gamme une version en plastique.

7 Voir Éric Baratay, Le point de vue animal, une autre version de l’histoire, Paris, Seuil, coll. « L’univers historique », 2012, p. 36-40 et 201-226.

8 Cette propagande destinée aux enfants, passant par leurs jeux, était bien explicitée dans l’exposition Guerre et poste, l’extraordinaire quotidien des Français en temps de guerre de 1870 à 1945, présentée au musée de la Poste entre 2007 et 2008. Cf catalogue par Laurent Albaret, illustré par Jacques Tardi, Bruxelles, Casterman, 2007, 102 p.

9 Ces jouets ne sont pas isolés mais s’intègrent dans une gamme au sein de mobilier pour chambre d’enfants, associé à un papier-peint spécifique assorti. Le tout est incorporé dans les catalogues d’un grand magasin.

10 Eric Baratay, Bêtes de somme, des animaux au service des hommes, Paris, Points Histoire, 2011, p. 14-15.

11 Il existe des vacheries en ville, où les vaches vivent en étables fermées et donnent du lait pour les détaillants, les collectivités, les casernes, les hôpitaux...

12 Dans le cas des Bisounours, ce furent d’abord des illustrations sur cartes de vœux avant de devenir des jouets, et pour finir des sujets de séries télévisées aux États-Unis dans les années 1980 (p. 41).

13 Il y avait une variante appelée « Forest Families », mais nous ignorons si elle relevait du même fabricant.

14 Dont une série de squelettes de dinosaures sous forme de puzzles en bois (de plusieurs firmes différentes).

15 Déclinés en une série de figurines en caoutchouc diffusée sur d’autres supports, comme des mini-cartes à jouer.

16 On remarquera que le tracteur Playmobil de ce coffret est une évocation d’un Fendt dont il reprend les couleurs caractéristiques, caisse verte et jantes rouges ; d’autres produits portaient le logo de MAN (grue), autre société bavaroise, région d’origine de Playmobil – ou publicité astucieuse pour l’industrie allemande.

17 Michel Manson, Hélène Meyer-Roudet, Le jouet et la culture enfantine, guide des collections du Musée du Jouet de Poissy, Paris, Mare et Martin, 2019, 120 p.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Olivier Berger, « Hélène Meyer-Roudet, Petites bêtes de tout poil ! Jouer avec l’animal de l’Antiquité à nos jours »Strenæ [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 31 janvier 2024, consulté le 22 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/strenae/10763 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/strenae.10763

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Auteur

Olivier Berger

Chercheur indépendant.

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