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Dossier thématique
Partie 2 : La représentation des enfants dans la ville

Du non-lieu de la ville à son habitabilité par des enfants

S’approprier l’espace urbain dans quelques albums de littérature de jeunesse
From “non-places” to habitable spaces: Appropriating the urban landscape in children’s literature
Eléonore Hamaide-Jager

Résumés

Alors que la population mondiale n’a jamais autant habité les villes, les enfants n’ont paradoxalement jamais été autant écartés de cet espace. Si les années 1950 à 1970 déclinent, en particulier dans les romans, mais aussi dans quelques albums, les déambulations et les jeux de bandes d’enfants dans les rues, les albums de l’extrême contemporain n’en font que rarement un sujet ou un territoire. Les enfants, en particulier lorsqu’ils apparaissent sous leur forme humaine et non animale, sont peu représentés seuls dans l’espace urbain. La ville est parfois traversée avec une certaine distance par le personnage, centré sur lui-même, même si l’illustrateur ou l’illustratrice invite les lecteurs à la regarder avec attention et à dépasser l’impression de banalité. Elle est également décrite comme dangereuse ou négative à cause de ses bruits et ses odeurs. Elle devient un lieu de sociabilité et d’appropriation par le jeu et le cheminement dans des albums projetés dans le passé. Néanmoins, en lien peut-être avec des politiques volontaristes récentes qui veulent replacer l’enfant au cœur de la cité, quelques albums donnent à voir des enfants qui influent sur la reconfiguration de quartiers, et laissent une place à l’enfance. D’autres albums, enfin, montrent une incorporation intime et une appropriation progressive de la ville par le mouvement et les sens. L’album serait alors le reflet littéraire d’un regard social et politique sur la ville en transition, redéfinie par et pour les enfants.

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Texte intégral

  • 1 Christophe Meunier considère que la ville est présente dans 50 % des albums publiés entre 2000 et 2 (...)
  • 2 La perspective serait sans doute différente dans les romans ou dans les bandes dessinées avec des p (...)

1La consultation des sélections annuelles de La revue des livres pour enfants laisse entendre que, contrairement aux super-héros, à l’amitié ou à la guerre, la ville n’est pas une thématique porteuse en littérature de jeunesse. Seuls un ou deux livres sont classés sous ce mot-clé chaque année. Néanmoins, quelques albums proposent une réflexion sur l’espace urbain à hauteur d’enfants, au-delà du simple cadre spatial d’une intrigue1. J’aurais eu un corpus bien plus important si j’avais ouvert à la forêt ou à l’espace de la campagne, souvent associé aux grandes vacances laissant les enfants en liberté faire l’expérience d’un lieu et d’une temporalité autres que ceux de leur quotidien, plus encore avec le confinement qui a reconfiguré les territoires explorés. En réalité, ce qui m’intéressait était au contraire d’observer les enfants des livres dans des espaces quotidiens, qui sont les leurs, sur des trajets qui relient des lieux qu’ils connaissent – l’école, la salle de sport, leur maison ou celle de leur famille proche. Aussi le corpus se restreint-il à une dizaine de titres, représentatifs de la production de leur époque dans leur confrontation des enfants à la ville, des années 1990 à aujourd’hui. Les albums présentés ici sont quasiment les seuls exemples d’ouvrages avec des enfants en autonomie dans la ville2.

  • 3 Abraham Moles, Elisabeth Rohmer, Labyrinthes du vécu. L’espace : matière d’actions, Paris, Librairi (...)

2Abraham Moles et Elisabeth Romer font de la rue un espace à la double fonction : « circuler pour aller quelque part » et « s’arrêter pour être, exister en un lieu3 ». Ils constatent une rupture dans l’espace contemporain, qui privilégie la première au détriment de la seconde. Je voudrais voir dans quelle mesure ces deux fonctions se retrouvent dans les albums contemporains pour la jeunesse et quelle partition s’opère pour quelle représentation de la ville. Comment l’expérience motrice et l’expérience vitale s’articulent-elles dans les albums ? À quelles conditions la ville cesse-t-elle d’être une abstraction pour l’enfant protagoniste pour devenir espace à soi, comme « la chambre à soi » de Virginia Woolf ? Comme objet culturel, l’album rend compte de la manière dont l’enfant s’approprie la ville au point de l’habiter, au sens où Thierry Paquot le reprécise dans son introduction à Habiter, le propre de l’humain, c’est-à-dire au sens heideggérien de présence au monde et à autrui, avec une dimension existentielle. La manière dont les créateurs d’albums se font le reflet d’une réalité de l’enfant et de son degré d’investissement de la ville sera au cœur de mon propos. En quoi le déséquilibre potentiel entre espace de passage et espace d’existence influe-t-il sur la représentation de la ville et de l’enfant ? Je m’arrêterai sur la ville quotidienne, prise entre indifférence apparente et dangerosité ou passéisme, et la ville comme espace de conquête spatiale et identitaire.

La ville infra-ordinaire

3La déambulation d’enfants seuls dans la rue n’est pas chose courante, dans la réalité comme dans les albums. Quelques artistes contemporains représentent pourtant la ville des enfants dans l’ordinaire de leur vie, ainsi qu’y invitait Perec :

  • 4 Georges Perec, « Approches de quoi ? », dans : L’infra-ordinaire, Paris, Seuil, coll. « La librairi (...)

Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question, ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. […]
Ce qu’il s’agit d’interroger, c’est la brique, le béton, le verre […] Interroger ce qui semble à jamais avoir cessé de nous étonner.
Décrivez une rue. Décrivez en une autre. Comparez.
Il m’importe beaucoup que [ces questions] semblent triviales et futiles : c’est précisément ce qui les rend tout aussi, sinon plus, essentielles que tant d’autres au travers desquelles nous avons vainement tenté de capter notre vérité4.

4Deux albums se focalisent sur le parcours d’un enfant et les lieux traversés, avec des perspectives très différentes selon la perception des protagonistes. L’album Toi-même de Marion Duval (Albin Michel, coll. « Trapèze », 2018) semble à cet égard particulièrement emblématique d’une ville qui n’est pas regardée par le personnage. Dès la première double page, l’illustratrice souligne son intérêt pour les lieux et leur architecture : une immense piscine en béton occupe tout l’espace de la double page. Le vitrage reflète le ciel mais fait surtout écho au quadrillage du parking, même si les poutres en béton déstructurent cette géométrie. L’illustratrice fait d’un lieu, en apparence anodin, voire inintéressant, un parking d’équipement sportif, un personnage à part entière, présent avec le même point de vue, sur la deuxième double page, mais offrant un autre visage quand les occupants ont vidé les lieux. Les ombres et les reflets soulignent le passage du temps. Seules les deux fillettes, sur lesquelles va se centrer le récit, occupent l’espace, silhouettes minuscules et colorées dans l’immensité du lieu très graphique. Elles se font aventurières, en prolongeant leur activité de nageuses à l’extérieur de la piscine, suivant les lignes au sol comme elles ont dû le faire dans les lignes d’eau. Elles transfigurent le lieu de leur imaginaire aquatique : le parking comme une plage de graviers et les rochers comme autant d’îles protectrices. Elles sont alors capables de s’approprier un lieu et de le faire leur, au prix d’un détournement imaginaire. Néanmoins, le jeu autant que l’attente de leurs parents finissent par ennuyer une des deux jumelles prises dans un univers carcéral, entre le grillage, le mur et l’imposante piscine. Louison lance un défi à sa jumelle, pour savoir laquelle des deux sera arrivée la première, entre elle, qui entend rentrer à pied, et Adèle qui préfère attendre ses parents sur le parking.

Illustration 1 : Marion Duval, Toi-même © Albin Michel.

5Cette prise de décision ouvre alors sur une double page en légère contre-plongée qui transfigure l’espace et donne du mouvement. Devant Louison s’ouvre le monde malgré l’orage qui gagne le ciel et le noir qui occupe la moitié de l’espace de la page. Par la place faite aux éléments naturels, elle semble transposée ailleurs et pouvoir interroger cet espace qui lui est proche géographiquement mais vraisemblablement peu connu d’elle, quand sa jumelle s’enferme davantage, délimitant un espace déjà clos par une rangée de petits cailloux.

  • 5 Abraham Moles, Elisabeth Rohmer, Labyrinthes du vécu, op. cit., p. 134 : « La rue est le lieu de mi (...)

6La suite de l’album présente une dimension déceptive pour le lecteur. La fillette ne donne pas de mode d’emploi d’appropriation de la ville. La créativité dont elle faisait preuve sur le parking a disparu dans la mesure où la elle traverse des espaces sans même les regarder. L’expérience motrice à travers le quartier se fait sans une conscientisation des lieux qui permettrait à cette déambulation de devenir une expérience vitale, ainsi que la définissent Moles et Rohmer. De petites touches de vie existent, des silhouettes, des ballons de couleur ou des cerfs-volants, signalant des occupants ou des usagers de l’espace. Mais sans réactivité de la part du personnage, ces sollicitations restent lettre morte. Elles ne détournent pas son attention5. Pour le personnage, cet espace reste un non-lieu. Peut-être est-ce dû aussi en partie à l’endroit décrit, qui semble une zone résidentielle sans centre qui puisse permettre un enracinement. L’illustratrice s’intéresse néanmoins à l’espace que traverse son personnage, une première rue bordée de maisons aux hauteurs et matériaux divers, aux couleurs différentes, tandis qu’une barre d’immeubles occupe un autre pan de rue. Si Louison croise des gens, elle ne les voit pas. Rien n’arrête son regard, toute centrée qu’elle est sur le dialogue prolongé avec sa sœur. Elle sait pourtant trouver l’anfractuosité qui va la protéger de la pluie mais son intérêt va vers l’eau une nouvelle fois, avec ces flaques qui lui permettent de jouer dans la ville et, par le biais de son reflet, de retrouver peut-être sa part de gémellité. La réunion des deux sœurs clôture l’album sur une double page, devant leur maison, comme si seul un lieu connu pouvait sceller leurs retrouvailles. La fillette ne se projette pas dans la ville car toute son attention est tournée vers le lieu de vie par excellence : la maison où elle doit retrouver sa sœur.

Illustration 2 : Marion Duval, Toi-même © Albin Michel.

  • 6 Sept enfants sur dix selon une enquête de l’Unicef, le covid n’ayant finalement pas tant bousculé q (...)
  • 7 Christophe Meunier, L’espace dans les livres pour enfants, Rennes, Presses Universitaires de Rennes (...)

7Il n’est pas question d’occupation de l’espace ou de déplacement chez le narrateur verbal. Le texte est un dialogue entre les deux sœurs séparées. Le narrateur iconique offre en revanche un récit divergent, du moins ouvre-t-il un autre récit au lecteur. La dernière double page en plongée permet de retracer le cheminement de la fillette, grâce à des rues très reconnaissables et à un tissu urbain clairsemé et mixte. Cette ultime page reconfigure surtout l’espace de l’album. Pour la première fois, tous les espaces de l’album sont représentés ensemble. L’illustratrice replace la maison des fillettes à proximité de la piscine. Rien ne nous dit que ce chemin n’a pas déjà été parcouru à pied par les jumelles. Dans l’album, les parents circulent en voiture, confortant les observations faites auprès des enfants actuels sur leur absence d’appropriation de leur espace quotidien, en particulier le trajet maison-école, souvent fait en voiture6, y compris lorsqu’il est proche. En revanche, le lecteur est invité à s’approprier l’espace de l’album par un autre point de vue, après avoir traversé les lieux en suivant la progression de la fillette. Est frappante surtout la proximité de la piscine et du logement, ce qui ne semblait pas du tout être le cas en parcourant l’album. Se trouve dès lors synthétisé en une double page ce déplacement, encore marqué par quelques présences humaines mais qui apparaît plutôt comme un espace à découvrir, y compris avec son corps, en refaisant le chemin parcouru. Alors que les personnages sont dans la réassurance de leur identité, ce qu’indiquait déjà le titre « Toi-même », le lecteur est invité à investir, en dehors du personnage, cet espace très mixte, entre pavillons et barres d’immeubles, et à se faire acteur de cette exploration, par quelques détails glissés dans l’illustration, dans les écarts entre les lieux traversés par la fillette, dans une vue immersive, et leur seconde présentation, en fin d’album, en vue panoramique selon la terminologie de Christophe Meunier7 : volets plus ou moins fermés, tag plus apparent, espaces non exploités, comme le skate parc, personnages déjà vus et d’autres non, etc. L’album montre au lecteur une ville que le personnage a traversée sans la faire sienne. Le chemin n’a été que le moyen de relier deux lieux familiers, en laissant dans les limbes les lieux intermédiaires. Déambulation n’a pas rimé avec appropriation.

Illustration 3 : Marion Duval, Toi-même © Albin Michel.

  • 8 Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974, p. 70-71 : « Noter ce que l’on voit. Ce qui (...)

8La perspective est totalement différente dans un album de Betty Bone, qui est une des rares illustratrices à faire de la ville un sujet de ses livres. Tout comme dans Toi-même, le personnage ne cherche pas son chemin, il connaît les lieux. Pourtant, le garçon ne va pas effectuer un trajet entre deux endroits distincts mais une boucle qui le ramène chez lui. Proche plastiquement des tentatives d’épuisement de Perec, Betty Bone fait une place de choix à la ville dans plusieurs de ses albums, dont Balade (Le Sorbier, 2005). Dans ce dernier, tout en images, l’illustratrice prend le prétexte de l’achat d’un journal par un enfant pour décliner plusieurs vues d’un quartier « à ras du sol ». L’illustratrice met en place un dispositif qui questionne le lieu qu’elle donne à voir à son lecteur. Sa démarche met en perspective, au sens propre et au sens figuré, certaines des injonctions des « travaux pratiques8 » de Perec à propos de la rue, d’autant que l’absence de texte dans l’album réclame une acuité du regard semblable à celle déployée par l’auteur de Tentative d’épuisement. Se pose alors la question de la capacité de l’illustration à la fois à rendre compte du fourmillement de la réalité du quartier et à diriger le regard du lecteur sur des aspects particuliers de celui-ci. Les enfants traversent des lieux quotidiens mais que voient-ils ? N’est-ce pas plutôt ici le lecteur qui est invité à regarder la ville, à s’en emparer, à l’explorer ?

  • 9 Sabrina Khenfer, « Haute en couleurs », Citrouille, n° 48, mars 2007, p. 22.

J’ai quitté très tôt Strasbourg, où je suis née, pour vivre en Haute-Savoie, dans un tout petit village, qui pourrait ressembler à celui de La Nuit. Je vivais très isolée de tout, dans un hameau à 1 500 mètres d’altitude. Une vie pas du tout citadine, pour le coup. De ce fait, quand je suis revenue en ville pour mes études, celle-ci me paraissait exotique, poétique. Même architecturalement parlant, pour des choses que la majorité des gens vont trouver laides, je trouve que la ville est belle. C’est pour cela que j’ai illustré avec grand plaisir le livre Le Corbusier, l’œil et le mot. Le Corbusier aimait la ville et en possédait une vision vraiment sociale. La plupart des gens le voit comme l’architecte un peu strict des grandes tours en béton. Pour eux Le Corbusier c’est la déprime, c’est gris, c’est moche9

9Ce questionnement sur la beauté ou la laideur du territoire urbain trouve une synthèse sur les pages de garde. Comme dans de nombreux livres sans texte qui demandent à leur lecteur d’avoir constamment l’esprit en éveil, elles attirent l’attention sur quelques « objets » disséminés dans les pages. Ces éléments sont aussi bien des animaux que des outils, et l’illustratrice ne renonce pas à exhiber tout ce que les citadins jettent par terre : des journaux, des paquets de chips, des canettes et leurs capsules… Les poubelles, les déchets, les déjections, les mauvaises herbes sont autant de visages de la ville que la littérature de jeunesse traite rarement avec autant d’intérêt que dans cet ouvrage, à l’exception de livres, plutôt documentaires, autour du développement durable. Ce quotidien fait partie de ce que Betty Bone veut mettre en avant pour son lecteur. Elle oriente néanmoins le regard de ce dernier en balisant le parcours du promeneur par l’intégration d’un motif de l’illustration précédente : un ballon, une fleur, un PV, de la pluie… Pour elle, le monde de la ville est une source d’étonnement renouvelé jusque dans sa banalité. Il revient à chacun de lui rendre son intérêt. Elle érige le banal en sujet, en matière à fiction réaliste. Cette quotidienneté exhibée tend vers une forme de poésie de la ville par le regard porté sur elle.

10Même si le petit garçon est le personnage principal, l’image offre d’autres ouvertures que son seul regard. Nombre de pages font apparaître un mur, une grille ou une palissade et ne sont pas construites autour de points de fuite. Betty Bone attire, de cette façon, l’œil de son lecteur, dès la première page, sur une fissure, un trou de souris, une lettre et un papier, comme Perec qui opère un choix dans ses prélèvements de réel. Territoire de contrastes et d’oppositions – une femme porte un voile et des baskets, le noir des excréments canins s’oppose à la blancheur de la bouteille de lait –, le quartier rend son sourire au jeune garçon pour qui chaque double page est l’occasion d’une découverte : un soldat en plastique, une fleur, la pluie… Tout vient à point à qui sait regarder. Contrairement au personnage de Toi-même, le petit garçon de Balade sait regarder l’environnement urbain mais le lecteur en reste à faire des suppositions sur son appropriation de ce pan de ville. Le personnage trouve des trésors et fait des expériences sans qu’elles soient verbalisées.

11Inventer un monde de fiction n’est pas nécessaire quand le réel demande déjà à être (re)saisi. Betty Bone cherche à dévoiler l’intérêt du lieu, sa beauté, sa spécificité sans démonstration ; elle exhibe ce que personne ne voit plus mais, finalement, c’est le regard du lecteur qui est sans cesse sollicité. Plongé au cœur d’un milieu qu’il connaît bien, son regard se heurte à des murs réels ou à des fils électriques, des routes, des grillages, qui certes restreignent l’espace mais le projettent vers des détails de l’illustration, des traces de l’homme, de sa vie dans la ville. Le lecteur est invité à porter un regard renouvelé sur les rues. La circulation des voitures, le passage des feux, les miettes de pain dispersées, le clochard, procèdent de la ville et en sont autant d’éléments dont il faut pouvoir rendre compte. La ville est un endroit de passage et d’exploration, jusqu’au retour à la maison. Comme l’enfant, le lecteur est invité à exercer sa capacité d’étonnement et à poser de nouveau les yeux sur ce qu’il croit connaître déjà d’un lieu familier et proche. Dans ces deux ouvrages, l’appropriation première de l’espace se trouve hors champ. Elle a vraisemblablement déjà eu lieu.

  • 10 Ce n’est pas pour autant que l’espace est facile à appréhender. Lors d’un déménagement, la maison d (...)

12Le nombre d’ouvrages sur la maison ou l’immeuble est considérable, en représentant l’espace à l’échelle de l’enfant, où il grandit et s’invente10. C’est encore plus le cas dans les livres contemporains pour enfants qui ne font pas de la ville ou du quartier leur enjeu premier, mais massivement un lieu dangereux. Ce qui frappe d’abord, c’est l’hostilité que semble représenter la ville pour les enfants. Celle-ci n’est ni accueillante, ni neutre.

Peur sur la ville

  • 11 Thierry Paquot, Pays de l’enfance, Vincennes, Éditions Terre urbaine, coll. « L’esprit des villes » (...)
  • 12 En dehors de quelques initiatives mises en avant, le constat est assez proche de celui que faisait (...)

13La rue constitue pour l’enfant des villes le premier territoire extérieur à la maison ou à l’appartement familial. « C’est là qu’il fait l’expérience de sa capacité à devenir chercheur d’hors. Il ne sait pas encore qu’il va grandir en lui-même par ces rencontres avec d’autres lieux, d’autres gens. Pourtant, la rue paraît souvent violente, agressive, dangereuse11. » En effet, Thierry Paquot souligne combien la ville est faite pour les automobilistes et ne s’adapte pas à l’enfant, qui est, au mieux, confiné dans des aires de jeux. La ville n’est pas pensée comme un lieu de jeu, de sociabilité ou d’information comme elle devrait l’être12. En grande majorité, les albums confirment cette affirmation.

  • 13 Betty Bone, Dudu, Paris, Éditions Thierry Magnier, 2005, [p. 8].
  • 14 Betty Bone, Dudu, Coco et Nana, Paris, Éditions Thierry Magnier, 2008, [p. 29-30].
  • 15 Sydney Smith, Perdu dans la ville, Kaléidoscope, 2019, [p. 14].
  • 16 Ibid, [p. 17].

14La ville est tout d’abord un espace bruyant : Betty Bone mentionne la forte présence des voitures, que ce soit dans Dudu ou dans son pendant Coco, Dudu et Nana. Dans les deux ouvrages, trois sœurs partent dans la ville tandis qu’une quatrième reste à la maison avec sa mère, qui a autorisé l’escapade. Les triplées sont séparées car Dudu, plus intrépide, s’est perdue, et les deux autres partent à sa recherche, inquiètes, dans divers lieux. Dans Dudu, Coco et Nana, le temps a passé et la mère s’inquiète de ne pas voir revenir ses trois filles, rassurée un peu maladroitement par la quatrième. Dans le premier volet, le bruit est perceptible et anxiogène : « les pas des passants font un bruit de dents qui claquent13 », certaines voitures font des dérapages dont le son est perçu par les fillettes alors que l’illustration montre l’étape suivante, le carambolage, lui aussi violent et bruyant. Pour appeler ses sœurs, la quatrième enfant, narratrice sans nom, ouvre sa fenêtre et entend « le bruit de la ville, celui d’un klaxon », « le son de sa voix se noie dans le fracas d’un camion poubelle, se cogne aux parois de la ruelle14 ». C’est un même constat de bruits désagréables dans Perdu dans la ville de Sydney Smith, dont le narrateur, un enfant, évoque « les gros bruits qui font peur15 » avant de les détailler : « les taxis klaxonnent. Les hurlements des sirènes envahissent les rues. Sur les chantiers, ça martèle, ça perce, ça crie et ça creuse16 ». Les illustrations montrent une ville bien plus peuplée que celles de Betty Bone, vraisemblablement américaine, avec des immeubles qui saturent l’espace visuellement tandis que la route est encombrée. Les points de couleurs des feux des voitures montrent la densité du trafic et le rythme frénétique de la ville. Le choix d’une séquentialité des images, des changements de points de vue et d’échelle, accentuent de manière cinématographique cette vitesse et cette effervescence sonore. Les tournures impersonnelles soulignent aussi l’impossibilité de connaître l’origine de ces bruits et l’uniformisation de ses occupants, pris dans un collectif par opposition au protagoniste, petit garçon en apparence perdu.

  • 17 Delphine Perret, Sébastien Mourrain, Louise ou l’enfance de Bigoudi, Paris, Les Fourmis rouges, 202 (...)
  • 18 Ibid, p. 14.

15Les odeurs peuvent aussi être dérangeantes : la sœur, restée à la maison dans Dudu, Coco et Nana, fait entrer l’odeur du diesel : dans Dudu ce sont les vapeurs de mazout qui surgissent. L’odeur particulière de la ville doit aussi être apprivoisée, surtout quand on vient de la campagne comme l’héroïne de Louise ou l’enfance de Bigoudi de Delphine Perret, qui quitte une campagne isolée pour le New York des années 1950. Dans le texte, sa première perception est olfactive – « ça sentait le brûlé et la graisse de voiture17 » –, même si l’illustration se focalise sur une perception visuelle du gigantisme de la ville, qui contraste avec son logement, déprécié en comparaison de la grande maison quittée à regret : « C’était trop petit, trop beige, trop carré, trop haut, trop bas, trop rugueux, trop lisse. Même si on voyait le dessus du crâne de tout le monde (et ça, ça lui plaisait)18. » C’est une forme de refus de la ville qui est signifié car les sensations qu’elle offre sont désagréables. Elles font obstacle à une appropriation et font de la rue un lieu de passage pour des enfants qui élisent comme lieux d’existence leur intérieur ou la campagne.

16Alors que le corpus n’est déjà pas très vaste, les albums récents qui font une place aux enfants seuls dans la ville en donnent une image négative, anxiogène. Ils témoignent de l’absence d’attention portée aux enfants. Comme le suggère Thierry Paquot, la rue est réservée aux actifs, des adultes qui roulent ou qui sont pressés. Elle n’intègre pas le rythme de l’enfant.

Une ville passéiste ?

17Est-ce à dire que les enfants d’aujourd’hui ne peuvent pas être acteurs de la ville ? Lorsqu’il publie en 1997 une adaptation de Je me souviens de Perec (Sorbier, 1997), Yvan Pommaux trouve prétexte d’une chute en roller d’un enfant pour amorcer une remémoration d’un Paris oublié. Durant ces années, rares sont les albums montrant des enfants dans la rue, qui plus est de la capitale, sans leurs parents et jouant dans cet espace. Ce déplacement d’enfant sera repris dans l’album autobiographique de Pommaux Avant la télé, où il polarise les déplacements de son enfance autour de trois pôles : sa circulation pour participer à la vie familiale par les « commissions », les déplacements pour l’école et les jeux.

Illustration 4 : Yvan Pommaux, Avant la télé © École des loisirs.

  • 19 Yvan Pommaux, Avant la télé, L’école des loisirs, coll. « Archimède », 2002, [p. 19].
  • 20 Voir par exemple Les Gars de la rue Paul de Ferenc Molnar. Aurélie Gille rappelle la nécessité d’un (...)
  • 21 Marc Augé, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, 1992, p. 100.

18Alain rend service à ses parents en se rendant dans plusieurs boutiques de la ville. Sont énumérées pas moins de 29 boutiques, en partie représentées à l’image, entre le lieu d’habitation et l’église, qui est un point de repère mais aussi un lieu où le personnage se rend régulièrement. L’usage des magasins est bien partagé entre ce qui relève d’une demande parentale (crémerie, épicerie) et ceux que l’enfant fréquente pour lui, comme le marchand de journaux. Alain s’approprie d’autant plus ce lieu où il achète des illustrés avec ses économies, qu’il s’installe sur la marche du magasin pour les lire aussitôt. De même, la petite monnaie restant des courses lui permet d’acheter des bonbons. La rue est faite d’espaces d’attraction et de répulsion en lien avec sa vie sociale, que certaines images montrent pourtant comme très proches. Il voudrait éviter la fille des épiciers qui est amoureuse de lui, laquelle marque son territoire du nom d’Alain, quand il lui en préfère une autre. L’illustration permet de constater la proximité immédiate entre le logement du garçon, l’épicerie et le garage automobile où habite son copain. Alain circule librement et seul dans ces espaces, et y crée une sociabilité, qui n’est pas celle de ses parents, mentionnée par les jeux proposés. Les enfants circulent à pied ou en patins, dont les roulettes « font un bruit terrible ». Ce jeu est possible, selon le narrateur car « les voitures sont rares, la rue leur appartient19 ». Au-delà de la rue sont investis des terrains vagues, d’ailleurs repris en couverture. Ce sont des espaces qui ne sont pas désignés par un usage adulte spécifique et sont assez emblématiques de l’appropriation mentionnée dans un certain nombre de romans de la première moitié du xxe siècle20, voire de séries britannico-américaines comme L’autobus à impériale diffusée en 1970, ou allemande comme Krempoli, qui passe à la télévision en France durant l’année 1976. Dans Avant la télé, le terrain mouvementé, les objets abandonnés participent bien de l’ambiance de guerre que ces enfants n’ont pas connue mais qui fait partie de leur quotidien, plus encore dans leur ville de Vichy. Enfin, le dernier espace est l’école, que l’enfant rejoint avec ses amis après un kilomètre de marche. Son espace de vie dans la ville est donc assez étendu. Il s’agit d’un vrai lieu selon la définition qu’en donne Marc Augé, qui affirme : « Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu21. » Ainsi, la ville d’Alain définit bien son identité d’enfant d’après-guerre, de garçon d’une famille de la classe moyenne. Ses relations amicales marquent bien l’espace et, si Alain ne s’intéresse pas au passé, sa ville garde trace de son histoire « importante et trouble » (p. 38). Il est d’ailleurs extrêmement rare qu’une ville soit nommée dans les albums, en dehors de Paris. Ce livre est néanmoins un peu ancien et évoque un territoire qui n’existe plus, qui laisse d’ailleurs la place en fin de livre à un jardin public. Il n’a pas fait école.

19Force est de constater que très peu d’auteurs-illustrateurs font de la ville un territoire, encore moins un sujet, comme si le désengagement politique et social de la figure enfantine dans la ville marquait aussi durablement les objets culturels de l’enfance. Des municipalités ont pourtant des démarches volontaristes, impliquant les enfants. Quelques albums donnent des modalités d’appropriation de la ville par ces derniers.

À la conquête du monde

20Les adultes sont à l’initiative d’une des modalités possibles de prise en compte des enfants et de leurs besoins : il s’agit de les impliquer dans l’aménagement ou le réaménagement des territoires urbains. Jacob, Mimi et les chiens parlants, d’Elīna Braslina et Sanita Muižniece, est un des seuls albums à proposer une représentation urbaine d’un enfant qui cherche à influer, de manière peu réaliste certes, sur l’occupation de l’espace. L’histoire se situe dans la ville de Riga, dans un véritable quartier qui garde son aspect assez pittoresque : surnommé le petit Moscou, ce quartier plutôt pauvre conserve des maisons et immeubles en bois ainsi qu’une construction en l’honneur de Staline, l’académie des sciences. La ville de Riga se reconnaît à son pont. Les deux protagonistes ont tout d’abord la particularité de se déplacer seuls dans la ville. Mimi connaît le quartier qu’elle fait découvrir à son cousin. À la suite d’une dispute entre les deux enfants, Jacob, dont le père est architecte, se croit doté du pouvoir de faire advenir les constructions qu’il dessine. En effet, pour se venger de sa cousine, il a imaginé l’érection d’une tour en plein milieu de son parc et les bulldozers arrivent dans cet espace pour le transformer. Après moult mésaventures, Jacob dessine en écoutant les suggestions de son ami et des chiens :

  • 22 Elīna Braslina et Sanita Muižniece, Jacob, Mimi et les chiens parlants, Montréal, La Pastèque, 2020 (...)

En fait, j’ai un pouvoir… une imagination hyperpuissante. Si je dessine quelque chose, ça se réalise pour de vrai. Regardez, j’ai dessiné un gratte-ciel. […] On va imaginer tous ensemble la nouvelle Maskatchka du futur. Moi je dessine un toboggan. Et vous, vous avez envie de quoi ?
- Moi je veux une piste spéciale pour faire du patin à roulettes !
- Une nouvelle colonne d’affichage pour les petites annonces !… et pour faire pipi dessus.
- Moi ce que je voudrais, c’est un nouveau tramway avec une nouvelle conductrice… et deux balançoires. Et un autre toboggan pour ange et plein d’arbres partout22.

21Non seulement les travaux finissent par être arrêtés mais le leader des chiens qui parlent est en mesure de restituer les arguments des différents acteurs. Il semble avoir compris la part de la communication et du projet politique qui peut influer dans la réhabilitation d’un quartier : il met l’accent sur le « patrimoine architectural en bois » qui serait « fondamental » et met en avant l’argument de la préservation d’une espèce protégée, celle des chiens parlants. Rien n’est dit du projet final dans le texte, mais une des images de la dernière page reprend largement le plan dessiné par l’enfant avec une place arborée, piétonne, comportant divers espaces de jeux, ainsi qu’une tour proche de celle proposée par les chiens qui en font leur point de ralliement, tandis que l’aménagement se poursuit. Le seul livre mettant en scène une véritable incidence des enfants sur leur espace à vivre flirte avec le merveilleux, même si quelques personnages s’étonnent de la spécificité des chiens. Le projet des enfants est d’ailleurs largement porté par les animaux. La ville se réduit davantage à un quartier où les adultes ne prennent pas leur rôle dans la reconfiguration des liens, entre un père infantile qui préfère pêcher et raconter des histoires et des individus d’un milieu interlope ou du monde du spectacle grimés à la manière du mime Marceau.

  • 23 Jean-Yves Petiteau, Elisabeth Pasquier, « La méthode des itinéraires : récits et parcours », dans : (...)
  • 24 D. Perret, S. Mourrain, Louise ou l’enfance de Bigoudi, op. cit., p. 33.

22Deux ouvrages soulignent comment une deuxième modalité permet l’investissement de la ville par les enfants. La ville devient un partage quand on a un guide. Jean-Yves Petiteau et Élisabeth Pasquier considèrent non seulement que « la lecture de l’espace public est indissociable de la notion de parcours » mais que « le véritable déplacement consiste à abandonner sa propre lecture et à accepter la rhétorique de l’autre23 ». C’est exactement ce que font les deux amies dans Louise ou l’enfance de Bigoudi. Louise s’approprie la ville d’abord par la narration que lui en fait son amie. Les deux fillettes sont dans une forme de transaction des espaces. Louise raconte la campagne américaine par des sensations ressenties par tous les sens et, de son côté, Ella la New-Yorkaise raconte les séances de cinéma aux sièges moelleux, la musique des voisins et la vue des néons la nuit. L’appropriation de la ville passe aussi par un discours sur celle-ci qui consiste en des récits de vie qui sont d’abord des récits de parcours, comme le démontrent Jean-Yves Petiteau et Élisabeth Pasquier : au musée, dans les magasins, dans le café en bas de chez elle où on lui donne toujours une petite grenadine. L’appropriation d’une ville est affaire de mots et de corps. Chaque espace demande aussi une incorporation, une nouvelle façon de se mouvoir. Pour être dans la ville, non seulement il est nécessaire de la parcourir mais New York exige en outre une posture spécifique du corps, qu’il faut saisir pour maîtriser la ville et non la subir. Ainsi, « Louise apprit à fendre la foule en courant et à traverser les passages piétons comme une gymnaste24 ». C’est à cette condition seulement qu’elle peut exister dans cette ville et la faire exister en elle.

23Ce genre de retournement est sensible aussi dans Perdu dans la ville de Sydney Smith. Tout d’abord, le lecteur qui voit en couverture cet enfant en gros plan et ce titre considère que ce petit garçon est perdu. Or, petit à petit, celui-ci s’adresse à un autre, qu’on ne verra jamais mais qui s’avère être son chat, perdu, et dont il espère le retour. Pour son chat, il est en mesure de se souvenir de l’agression que peut être la ville quand elle n’est pas faite pour soi, qu’on soit un animal ou un enfant. L’expérience supposée vécue par le chat semble reconduire celle qu’a vécue l’enfant de se sentir perdu et anonyme dans la ville. Les premières images l’inscrivent dans un univers labyrinthique exploré par la marche. Mais, à partir du moment où il distille ses conseils pour bien appréhender la ville, il y a rupture dans les images, avec une forme de décélération dans leur succession et avec une raréfaction des autres individus pour laisser la place aux lieux. L’enfant suggère un itinéraire à emprunter, signalant les dangers potentiels – les ruelles qui sont des raccourcis mais qu’il faut choisir, les passages avec chiens violents – ainsi que les moyens d’y échapper. Les bonnes cachettes ne manquent pas et sont des lieux d’arrêt dans une ville qui est en mouvement : caché sous un arbre ou au sommet d’un autre qui a été aménagé pour permettre à un enfant d’y monter et de prendre de la hauteur sur la ville.

  • 25 S. Smith, Perdu dans la ville, op. cit., [p. 26].

24Cet itinéraire est aussi extrêmement intéressant car il n’est pas conditionné par une géographie physique – des noms de rues, des repères comme des magasins – mais en termes de sensations corporelles, et souligne une intimité avec la ville, comme « cette bouche d’aération [qui] souffle une vapeur chaude qui sent bon l’été. Tu pourrais te pelotonner dessous et faire une sieste25 ». Petit à petit, les sensations désagréables laissent la place au bien-être et à des sollicitations d’ordre esthétique : la musique à écouter, la gentillesse des occupants des lieux, le banc où demeurer en bonne compagnie, autant de sensations qui s’achèvent sur l’endroit où on est le mieux, à la maison, mais aussi dans les bras de quelqu’un qu’on aime. Le texte revendique cette douceur progressive, à mesure qu’on approche de cet espace plus intime du « chez soi » malgré des conditions climatiques qui empirent. L’enfant évolue sous une tempête de neige. Le guide n’impose aucun choix à celui à qui il veut faire découvrir son territoire spatial et intime. Il note simplement qu’il est nécessaire de modifier son comportement pour faire sienne la ville. La ville ne peut devenir accueillante que si l’on accepte de la laisser nous toucher.

  • 26 D. Perret, S. Mourrain, Louise ou l’enfance de Bigoudi, op. cit., p. 36.
  • 27 Thierry Paquot, Mesure et démesure des villes, Paris, CNRS éditions, 2020, p. 241.

25Cette expérience est celle vécue par Bigoudi dans la dernière page, qui opère un changement radical. Louise a appris à investir la ville, à la quadriller voire à en occuper l’espace mais ici, au-delà de son logement et de ses déplacements, elle l’habite au sens plein où elle est à sa place. Elle retrouve en haut du toit où l’emmène son amie Ella ce qui, pour elle, était constitutif d’une jouissance d’être au monde, la présence du ciel. La ville n’est plus seulement un lieu de circulation, elle devient un « lieu de station » et de contemplation. L’adhésion spatiale se fait expérience esthétique et bouleversement intime. Elle qui aimait regarder la campagne à perte de vue voit des immeubles à perte de vue, qu’elle domine. Ils lui apparaissent « aussi petits que des jouets », ils sont donc qualifiés à hauteur d’enfants. À partir de ce moment-là, Bigoudi intègre la ville à son identité. Elle adopte au même moment une nouvelle coiffure qui a une forte incidence puisqu’elle conditionne le nom sous lequel elle est identifiée dans le premier album centré sur ce personnage, qui raconte la vieillesse de celle qui n’est plus Louise mais seulement Bigoudi. Enfin, les deux fillettes deviennent identiques dans leurs postures, l’une n’est plus l’initiatrice de l’autre. New York devient le lieu de vie de Bigoudi comme il l’est déjà depuis longtemps pour Ella. La dernière phrase de Louise, « Oui, ça me plaît beaucoup ici26 » serait « l’expression de la capacité de chaque Terrien à habiter, c’est-à-dire à être en accord avec lui-même et en résonance avec le monde vivant et la société des Humains27 ».

Conclusion

  • 28 C’est bien ce que montre le livre coréen Regarde en haut ! de Jin Ho Jung (Rue du monde, 2020) où u (...)

26La ville est invisibilisée dans un grand nombre d’albums. Elle est un cadre narratif un arrière-plan, rarement un sujet. Bon nombre de lecteurs, pourtant, habitent en ville, sans nécessairement la connaître. Quelques albums montrent néanmoins l’ordinaire de la ville au lecteur plus qu’au protagoniste : en effet, soit celui-ci traverse la ville en étant absorbé dans ses pensées au point de ne rien saisir de l’espace dans lequel il marche, soit la nature de l’album, un album sans texte, ne permet pas de préciser le degré d’appropriation de l’espace, qui est pourtant scruté par l’enfant. Comme un reflet de la perception actuelle de la ville par les parents, les rues des albums se caractérisent par les agressions sensorielles et mentales qu’elles suscitent. Elles sont investies dans la douleur, sauf dans des albums qui dépeignent une ville du passé qui savait faire une place aux enfants. Dès lors, ceux-ci y avaient une vie sociale et la faisait leur. Deux modalités d’appropriation sont pourtant déclinées. Il s’agit de devenir acteur de la ville et de sa reconfiguration pour qu’elle devienne un lieu intime et non un lieu de passage. L’une dépend des volontés politiques des adultes de faire une place à la voix d’abord, pour écouter les envies des plus jeunes, et aux corps et besoins des enfants ensuite. La seconde demande une confiance des parents en l’autonomie de leur enfant, pour qu’il découvre la ville à son rythme. Les albums contemporains y sont particulièrement sensibles, forts de nouveaux enjeux sociétaux… et écologiques. La marche, la déambulation, la flânerie sont des étapes nécessaires pour que les enfants incorporent, fassent corps avec la ville, s’en saisissent par diverses sensations, pour qu’elle marque de son empreinte leur identité, souvent grâce à un guide qui en montre les beautés. Pour habiter la ville, sa ville, l’enfant protagoniste comme l’enfant lecteur doit orienter son regard, s’interroger sur le point de vue qu’il adopte sur celle-ci, accepter peut-être d’en changer, souvent grâce à un autre28.

27Les albums du corpus sont donc inscrits dans leur temps. Ils témoignent d’un regard sociétal plus large sur l’espace urbain, autorisant ou non les enfants à faire de leur corps mobile un outil d’intimité avec la ville. Vont sans doute venir prochainement des ouvrages qui montrent combien le confinement a permis un retour des piétons dans la ville et une redécouverte du quartier, rendu aux familles. Reste à savoir si ces contraintes et limitations de déplacements ont paradoxalement permis un recentrement sur un espace proche, à échelle d’enfant et de pas.

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Notes

1 Christophe Meunier considère que la ville est présente dans 50 % des albums publiés entre 2000 et 2010, alors que trois Français sur quatre vivent en ville… donc la seconde moitié se déroule dans d’autres espaces. Voir « Images de l’urbain dans les albums pour enfants », Strenæ [en ligne], n° 12, 2017, DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/strenae.1724.

2 La perspective serait sans doute différente dans les romans ou dans les bandes dessinées avec des protagonistes plus âgés et donc ayant gagné en autonomie dans leurs déplacements, de Marion Duval aux personnages de Malika Ferdjoukh.

3 Abraham Moles, Elisabeth Rohmer, Labyrinthes du vécu. L’espace : matière d’actions, Paris, Librairie des Méridiens, coll. « Sociologies au quotidien », 1972, p. 134.

4 Georges Perec, « Approches de quoi ? », dans : L’infra-ordinaire, Paris, Seuil, coll. « La librairie du xxie siècle », 1989, p. 11-13.

5 Abraham Moles, Elisabeth Rohmer, Labyrinthes du vécu, op. cit., p. 134 : « La rue est le lieu de micro–événements qui écartent à chaque instant, par de minuscules sollicitations, l’individu de sa ligne d’univers, dûment programmée, pour y mettre en œuvre sa réactivité, donc sa créativité. »

6 Sept enfants sur dix selon une enquête de l’Unicef, le covid n’ayant finalement pas tant bousculé que cela les statistiques. Voir le sondage interactif pour l’Unicef réalisé en 2020, https://harris-interactive.fr/opinion_polls/sondage-aupres-des-parents-deleve-sur-les-trajets-domicile-ecole-et-le-principe-des-rues-scolaires/ (dernière consultation juin 2023).

7 Christophe Meunier, L’espace dans les livres pour enfants, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll « Espaces et territoires », 2016, p. 74-82.

8 Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974, p. 70-71 : « Noter ce que l’on voit. Ce qui se passe de notable. Sait-on voir ce qui est notable ? Y a-t-il quelque chose qui nous frappe ? Rien ne nous frappe. Nous ne savons pas voir. Il faut y aller plus doucement, presque bêtement. Se forcer à écrire ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne. […] Ne pas dire, ne pas écrire “etc.”. Se forcer à épuiser le sujet, même si ça a l’air grotesque, ou futile, ou stupide. On n’a encore rien regardé, on n’a fait que repérer ce que l’on avait depuis longtemps repéré. S’obliger à voir plus platement. »

9 Sabrina Khenfer, « Haute en couleurs », Citrouille, n° 48, mars 2007, p. 22.

10 Ce n’est pas pour autant que l’espace est facile à appréhender. Lors d’un déménagement, la maison demande à être investie par l’enfant pour en faire un lieu familier, extension de sa propre personne. Plusieurs livres évoquent cette perspective comme Au revoir maison de Margaret Wild et Ann James (La Genévrier, 2020), y compris dans une maison que l’enfant occupe déjà et qu’il lui faut parfois découvrir de la même façon, comme dans Jeu de piste à Volubilis de Max Ducos (Sarbacane, 2006).

11 Thierry Paquot, Pays de l’enfance, Vincennes, Éditions Terre urbaine, coll. « L’esprit des villes », p. 185.

12 En dehors de quelques initiatives mises en avant, le constat est assez proche de celui que faisait dans les années 1960 Marie-José Chombart de Lauwe, (voir « L’enfant et ses besoins dans la cité moderne », Informations sociales, n° 4, Les loisirs de l’enfant dans la cité, avril 1965). L’historien Philippe Ariès fait du non-accueil de l’enfant dans la ville une des caractéristiques de la rue contemporaine, contrairement à celle de l’Ancien Régime, avec tous les dangers qui y guettent cependant l’enfant, libre, certes, mais proie facile.

13 Betty Bone, Dudu, Paris, Éditions Thierry Magnier, 2005, [p. 8].

14 Betty Bone, Dudu, Coco et Nana, Paris, Éditions Thierry Magnier, 2008, [p. 29-30].

15 Sydney Smith, Perdu dans la ville, Kaléidoscope, 2019, [p. 14].

16 Ibid, [p. 17].

17 Delphine Perret, Sébastien Mourrain, Louise ou l’enfance de Bigoudi, Paris, Les Fourmis rouges, 2020, p. 12.

18 Ibid, p. 14.

19 Yvan Pommaux, Avant la télé, L’école des loisirs, coll. « Archimède », 2002, [p. 19].

20 Voir par exemple Les Gars de la rue Paul de Ferenc Molnar. Aurélie Gille rappelle la nécessité d’un lieu pour se retrouver après la constitution de la bande. Voir « Naissance et pérennisation de la bande d’enfants dans quelques séries d’après-guerre », Cahiers Robinson, n° 30, 2011, p. 99-110.

21 Marc Augé, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, 1992, p. 100.

22 Elīna Braslina et Sanita Muižniece, Jacob, Mimi et les chiens parlants, Montréal, La Pastèque, 2020, p. 35-36.

23 Jean-Yves Petiteau, Elisabeth Pasquier, « La méthode des itinéraires : récits et parcours », dans : Michèle Grosjean et Jean–Paul Thibaud (dir.), L’espace urbain en méthodes, Marseille, Editions parenthèses, coll. « Eupalinos », 2001, respectivement p. 64 et p. 65.

24 D. Perret, S. Mourrain, Louise ou l’enfance de Bigoudi, op. cit., p. 33.

25 S. Smith, Perdu dans la ville, op. cit., [p. 26].

26 D. Perret, S. Mourrain, Louise ou l’enfance de Bigoudi, op. cit., p. 36.

27 Thierry Paquot, Mesure et démesure des villes, Paris, CNRS éditions, 2020, p. 241.

28 C’est bien ce que montre le livre coréen Regarde en haut ! de Jin Ho Jung (Rue du monde, 2020) où une fillette handicapée, clouée à son fauteuil, regarde sa rue, très uniforme du haut de son balcon. Elle observe un seul tronçon et en perçoit les nuances mais elle aspire à un lien social, aux habitants de la ville et à l’échange de regard que lui offre un petit garçon, en levant la tête puis en repositionnant son propre corps, et enfin en permettant à la fillette à son tour de descendre dans la rue pour regarder la ville vue d’en bas. Dès lors, celle-ci entre en résonance avec le lieu, elle l’habite car un regard s’est posé sur elle et qu’elle lui a répondu.

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Table des illustrations

Légende Illustration 1 : Marion Duval, Toi-même © Albin Michel.
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Légende Illustration 2 : Marion Duval, Toi-même © Albin Michel.
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Légende Illustration 3 : Marion Duval, Toi-même © Albin Michel.
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Légende Illustration 4 : Yvan Pommaux, Avant la télé © École des loisirs.
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Pour citer cet article

Référence électronique

Eléonore Hamaide-Jager, « Du non-lieu de la ville à son habitabilité par des enfants »Strenæ [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 02 février 2024, consulté le 20 juillet 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/strenae/10501 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/strenae.10501

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Auteur

Eléonore Hamaide-Jager

MCF, INSPE Hauts de France, université de Lille.
UR 4028 « Textes et Cultures », Université d’Artois

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