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Dossier thématique
Partie 2 : La représentation des enfants dans la ville

Villes désirées, villes désirables

La ville à l’épreuve de la pauvreté dans l’album pour enfant
Desired and desirable cities. Urban poverty in children’s picturebooks
Cheyenne Olivier

Résumés

Les villes sont souvent présentées comme des lieux inhumains et hostiles dans les albums pour enfants. Une vision opposée à la représentation d’une ruralité naturelle et idéalisée. Cette dichotomie à l’œuvre dans les albums pour enfants publiés en France semble clore toute possibilité d’une transformation de l’urbain vers un espace plus habitable et inclusif. Il est aisé de penser que la thématique de la pauvreté pourrait accentuer cette vision négative, la ville excluant tant les pauvres que les enfants. En effet, l’urbain concentre et rend visible les questions de pauvreté qui semblent lui être majoritairement associées.
Pourtant, il me semble que les albums pour enfants contemporains sur la pauvreté, sans gommer la réalité d’un univers urbain sale, solitaire et exclusif, offrent également deux pistes ouvertes vers une transformation possible et désirable de la ville. D’une part, ils rappellent que la ville constitue un pôle d’attraction réel face à la pauvreté bien plus tragique du village, selon un paradoxe de la ville qui veut que plus elle est attractive, plus elle concentre la pauvreté. D’autre part, l’exposé clair et détaillé des problèmes spécifiques de l’espace urbain que l’on peut trouver dans ces albums ouvre sur de potentielles solutions concrètes à mettre en place pour rendre la ville désirable et habitable par tous.
Cet article propose une analyse conjointe de deux objets de recherche qui forment le support de ma thèse. D’une part, elle s’appuie sur un corpus d’albums sur la thématique de la pauvreté, établi à partir des travaux menés par le Centre de recherche et d’information sur la littérature de jeunesse (CRILJ) en 2019, ainsi que de la base de données Ricochet. La sélection restreinte convoquée dans cet article privilégie les albums qui mettent en exergue la thématique urbaine dans le dispositif iconotextuel. Elle comprend à la fois des albums traitant de la pauvreté urbaine dans un contexte occidental et des albums étrangers, publiés et traduits en France, qui abordent la pauvreté dans un contexte de migration d’un milieu rural vers un milieu urbain. D’autre part, l’analyse s’appuie sur la création originale d’une série d’albums pour enfants à propos de la pauvreté, coécrite avec l’économiste du développement Esther Duflo, et publiée par le Seuil Jeunesse en 2022 et 2023. Si l’analyse repose principalement sur le troisième album, centré sur la migration temporaire, elle entend aborder les occurrences et fonctions de la ville dans toute la série. Cette approche me permet de mettre en avant les décisions qui peuvent être prises au cours du processus de création et de les croiser avec le résultat final des stratégies narratives, visuelles et textuelles observables dans le corpus.

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Mots-clés :

pauvreté, ville, album, enfant
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Texte intégral

  • 1 Esther Duflo, Cheyenne Olivier, Neso et Najy : même pas peur de la grande ville !, Paris, Seuil jeu (...)
  • 2 Le programme scolaire de géographie de CM2 et de sixième porte sur les thèmes « Se déplacer » et «  (...)

1Le 38e Salon du livre jeunesse de l’année 2022 s’intitulait « Désirs de monde ». Dans ce cadre, j’ai présenté aux côtés de l’économiste du développement Esther Duflo une série d’albums pour enfants sur la pauvreté, publiée au Seuil jeunesse entre 2022 et 20231. Face à des élèves de sixième et de CM2, nous avons proposé une conférence donnée par Esther Duflo, animée par l’éditrice Céline Ottenwaelter et dessinée en direct par moi-même. Le programme scolaire d’histoire-géographie portant sur les migrations humaines2, nous avons décidé de présenter le troisième titre de la série, intitulé Najy et Neso, même pas peur de la grande ville ! Cet album aborde l’histoire de deux jeunes adultes vivant dans un village imaginaire. L’un désire à tout prix quitter le village et gagner de l’argent tandis que l’autre craint la ville, ce milieu hostile où il ne connaît personne. Leurs positions respectives s’inversent progressivement : l’un rejoint la sécurité du village tandis que l’autre s’installe en ville. Pour cette conférence, j’ai redessiné sous une caméra un dessin conçu au préalable (ill. 1). Pensé comme une synthèse des visions contrastées de la ville et de la campagne présentes dans l’album, ce dessin est structuré par un axe central séparant les deux personnages. Chacun regarde du côté opposé, en tension entre le village réconfortant mais sans opportunité économique et la ville inhospitalière mais source de rencontres et d’échanges.

Illustration 1 : © Cheyenne Olivier.

  • 3 Le programme de l’atelier est consultable sur le site de l’Afreloce : https://magasindesenfants.hyp (...)
  • 4 Cécile Boulaire, « Des albums pour toutes les classes (sociales) ? », Album '50' [en ligne], 10 sep (...)
  • 5 Fabrizio Bertolino, Anna Perazzone, « Paper farms. A content analysis of sixty children’s picturebo (...)
  • 6 Guillemette Tison, « La pauvreté dans les romans scolaires de la Troisième République », Les cahier (...)
  • 7 Voir l'article de Nadia Dangui dans ce numéro.

2Les villes sont souvent montrées dans les albums pour enfants comme des lieux inhumains pour les adultes et bien plus encore pour les enfants. L’atelier mené par l’Afreloce au cours de l’année 20213 a permis d’examiner cette inadaptation de la ville aux enfants, mais aussi la manière dont elle exclut une partie de la population. Cette représentation catastrophique de la ville contraste avec la vision d’une campagne idyllique voire édénique observée par Cécile Boulaire4. Elle rejoint les conclusions faites par Fabrizio Bertolino et Anna Perazzone à propos des albums pour enfants sur le thème de la ferme, qui soutiennent une vision de la campagne idéalisée à destination des enfants citadins5. Les albums contemporains semblent contribuer, comme le rappelle Guillemette Tison, à créer l’image dichotomique d’une ville miséreuse et d’une campagne préservée, symboles d’une tension irréductible entre nature et culture6. Pourtant, la chercheuse Nadia Dangui, dans sa présentation d’albums ivoiriens contemporains, montre que la ville y est présentée comme une source de progrès moderne7. Si cette vision partielle s’adresse à un public aisé en reproduisant un modèle occidental aspirationnel inaccessible pour beaucoup, elle rappelle néanmoins le potentiel attractif de l’espace urbain.

  • 8 L’étude de Jane E. Kelley et Janine J. Darragh sur les albums jeunesse américains observe en effet (...)
  • 9 Julien Damon, « Chiffres, approches et paradoxes de la pauvreté urbaine », Questions de communicati (...)

3Les villes dans les albums pour enfants montrent l’exclusion des enfants… autant que des pauvres. L’urbain est en effet le décor privilégié des albums sur la pauvreté8, en particulier ceux qui abordent la question des sans-abri dans un contexte occidental. Plus encore que le milieu rural, la ville concentre et rend visibles les questions de pauvreté et d’inégalités. Un paradoxe de la ville, dont la richesse génère une pauvreté qui devient alors un signe visible de son attraction et de sa vitalité9.

4La thématique de la pauvreté mène paradoxalement à reconsidérer l’attraction de la ville dans les albums pour enfants. Ils présentent une vision nuancée de la ville et esquissent des voies pour la rendre désirable, prenant en compte tant l’observation franche et critique de ses problèmes que le rappel nécessaire de ses attraits.

5Mon étude sera double : elle s’appuiera d’une part sur une série d’albums que j’ai illustrés et co-écrits avec l’économiste du développement Esther Duflo. Elle constitue le sujet de ma thèse en recherche-création intitulée Formes pauvres, formes riches, illustration de la pauvreté dans les albums pour enfants, co-dirigée par Cécile Boulaire (Laboratoire InTRu, Université de Tours) et Nicolas Tilly (ECOLAB, École supérieure d’art et de design d’Orléans). D’autre part, l’étude reposera sur l’analyse d’un corpus d’albums pour jeunes enfants sur le thème de la pauvreté, publiés en France depuis les années 2000. Ce corpus a été constitué à partir des travaux du Centre de recherche et d’information sur la littérature jeunesse (CRILJ) ainsi que de la base de données sur la littérature jeunesse Ricochet. La sélection restreinte proposée dans cet article se focalise sur les albums qui mettent en jeu la thématique de la ville de manière saillante dans la dynamique narrative. J’observerai dans ces productions les stratégies visuelles, textuelles et narratives opérées par les auteurs et illustrateurs dans leur représentation d’un espace urbain désiré, désolant et désirable.

Villes désirées

6Les villes apparaissent en premier lieu comme la promesse d’une vivacité économique propice à une sortie hors de la pauvreté, souvent associée au manque de perspectives à la campagne.

Richesse

  • 10 Edward Glaeser, Triumph of the City:  How Our Greatest Invention Makes Us Richer, Smarter, Greener, (...)

7Comme le rappelle l’économiste américain et théoricien de l’économie urbaine Edward Glaeser10, les villes concentrent l’activité économique d’une zone géographique. C’est une réalité observable dans les albums, où les personnages se rendent en ville dans l’espoir d’obtenir plus facilement un emploi et un revenu. Cette attraction peut être de plusieurs natures. Dans la série d’albums, Esther Duflo a conçu deux personnages pour incarner les multiples motifs qui peuvent pousser ou non un individu à migrer vers la ville. Le premier personnage est celui de Neso. L’album s’ouvre sur une double-page montrant la scène du départ, où l’excitation de Neso contraste avec l’appréhension de ses parents le voyant partir. La troisième page propose un gros plan sur le visage souriant du personnage et le texte exprime son désir de quitter le village par goût de l’aventure et recherche de la fortune. Il fournit un exemple positif. Au contraire, son ami Najy, qu’il retrouve lors de son premier retour au village, est contraint au départ par la soudaine maladie de sa grand-mère et la pression familiale pour trouver un emploi que le village ne lui fournit pas malgré de multiples tentatives. Qu’elle soit voulue ou contrainte, la ville reste présentée comme le lieu d’un potentiel gain financier.

  • 11 José Manuel Mateo Calderón, Javier Martínez Pedro, Au pays de mon ballon rouge, Voisins-le-Bretonne (...)
  • 12 L’album se place dans le contexte de la migration massive de Mexicains vers les États-Unis et retra (...)
  • 13 Il dit ainsi : « Nous avons bien fait de venir jusqu’ici. Ils nous ont donné du travail à tous les (...)
  • 14 David Guyon, Hélène Crochemore, Ailleurs, Vincennes, Talents hauts, 2019.
  • 15 Une attractivité qui n’est cependant pas idéalisée. En effet, une page montre la scène d’une fin de (...)
  • 16 Dominique Mwankumi, Prince de la rue, Paris, L’école des loisirs, coll. « Archimède », 2001.
  • 17 Cette iconographie d’un enfant pauvre fabriquant ses jouets à partir de rebuts est cependant majori (...)

8L’ambivalence de l’attractivité urbaine se retrouve dans les albums du corpus étudié. Au pays de mon ballon rouge11, un album illustré par Javier Martinez Pedro et écrit par José Manuel Matoso Calderón (publié en 2011), s’ouvre sur la présentation d’un village mexicain dont les habitants, ayant vu de nombreux hommes partir chercher fortune dans les villes, cherchent eux aussi à quitter le village malgré une nature édénique12. Le narrateur textuel, fils d’un père parti lui aussi, entreprend également une longue et périlleuse traversée de la frontière. Parvenu aux États-Unis, il exprime dans l’avant-dernière page sa satisfaction quant aux emplois trouvés en ville, tout en évoquant la nostalgie qu’il ressent13. Dans l’album Ailleurs14, illustré par Hélène Crochemore et écrit par David Guyon, le narrateur présente les villes d’un pays occidental non-déterminé comme un objet de rêve et d’envie. La mise en page présente systématiquement, à travers douze double-pages en miroir, le désavantage de l’univers rural ou du bidonville du narrateur face à l’attractivité de l’univers urbain du narrataire occidental15. Il s’agit cependant d’une envie contrastée, exprimée à la fin par le narrateur désormais passé de l’autre côté, symbolique et littéral, du pli central de la page : « Dans mon pays, je rêvais du tien. / Dans ton pays, je rêve des miens. » Enfin, c’est grâce à la ville et son marché, représenté dans l’album Prince de la rue16 de l’auteur congolais Dominique Mwankumi, que l’enfant peut vendre les jouets qu’il fabrique à partir des déchets trouvés. Une situation présentée comme émancipatrice pour le personnage, malgré l’évidente violence d’un enfant fabriquant ses propres jouets pour survivre17.

  • 18 Dans l’appendice documentaire de la série d’albums, Esther Duflo cite un article expliquant les rés (...)

9La ville apparaît donc comme la possibilité, certes amère et douloureuse, d’un essor économique, dont le gain peut être supérieur à la réticence qui l’accompagne d’emblée. Ce constat des albums pour enfants corrobore les observations des économistes. Des études ont en effet démontré que les familles rurales dont un membre migre temporairement en ville mangent mieux que lorsqu’aucune migration n’est possible18. Mais au-delà de l’attrait économique, la ville présente également un attrait social.

Rencontres

  • 19 Kaivan Munshi, « Networks in the Modern Economy: Mexican Migrants in the U. S. Labor Market », The (...)
  • 20 On peut ainsi se référer à des études sur l’importance de la prise en compte des émotions dans la c (...)

10La venue en ville est bien souvent le produit d’un réseau existant de connaissances. De nombreux migrants initient leur migration car ils ont l’assurance d’un contact sur place et effectuent rarement un trajet vers l’inconnu19. Dans la série d’albums, la figure de l’oncle aide Neso à trouver un travail sur le chantier dès son arrivée en ville. C’est ensuite au tour de Neso d’inciter puis d’aider Najy à trouver du travail sur le même chantier. La répétition des scènes et des compositions (ill. 2) permet de rendre compte de cette succession et met en avant la proximité des personnages face à l’hostilité d’un autre ouvrier du chantier. La vie en ville est à la source de nombreuses rencontres et d’un élargissement du cercle social parfois limité du village. C’est la rencontre amoureuse avec la jeune Bulbul lors d’un karaoké qui convainc Najy de revenir en ville après que les deux jeunes hommes ont été chassés du chantier par leur employeur. Ce retournement narratif nous a permis de montrer les migrants autrement que sous l’angle du travail et d’évoquer la vie sentimentale et les liens qu’ils peuvent tisser sur place20.

Illustration 2 : © Cheyenne Olivier.

  • 21 André Bouchard, Le pacha qui s’ennuyait, Paris, Seuil jeunesse, 2016.
  • 22 André Bouchard, Les Palsou, Paris, Seuil jeunesse, 2016.

11Dans ses albums, Le pacha qui s’ennuyait21 et Les Palsou22, l’auteur-illustrateur André Bouchard représente la ville comme un lieu d’échanges entre des personnages aux origines et aux statuts très divers. Bien qu’ils se situent dans des univers urbains différents (l’un inspiré de Byzance et l’autre d’une ville européenne contemporaine), les deux albums mettent en scène les multiples interactions entre des groupes solidaires et composites. L’importance de la figure humaine, et particulièrement de la figure enfantine, est signifiée par l’emploi de la couleur en aplat, qui contraste avec le fond urbain grisé de fines hachures. La résilience se trouve dans le collectif que permet l’urbain et c’est bien le problème du pacha solitaire dans son palais isolé. André Bouchard prend soin de mettre en évidence la stratification spatiale et sociale de la ville, à travers une vue en contre-plongée qui rend compte de la supériorité du palais entrevu depuis les quartiers inférieurs. Ce n’est que lorsque le pacha descend dans la ville basse qu’il s’entoure de gens ordinaires et met fin à son ennui. Source d’emploi et de génératrice de rencontres, la ville dans les albums est également un carrefour où s’échangent et s’acquièrent de nombreuses ressources.

Ressources

  • 23 En effet, si la ville concentre de nombreuses ressources matérielles et de services, l’inégale répa (...)
  • 24 Esther Duflo, « Les économistes doivent se comporter moins comme des physiciens que comme des… plom (...)

12La ville est une source d’abondance mise en avant dans les albums selon deux modalités : parfois pour mieux souligner le manque d’accès des pauvres à ces biens23 et d’autres fois pour mettre en avant leur utilisation ingénieuse des ressources délaissées. Dans le premier cas, le motif récurrent de la vitrine met en avant la richesse de l’offre urbaine. Dans la série d’albums, les scènes se situant en ville mettent en avant la variété des magasins, souvent en marge de la scène principale. L’emploi d’une vue latérale et l’absence d’effet de profondeur dans le rendu des volumes visent à renforcer l’alignement infini de toutes ces échoppes et la planéité de la vitrine. J’ai tenté d’accorder la diversité de l’offre à la thématique spécifique de l’album : par exemple, un plombier jouxte le bureau des assurances (ill. 3) pour faire écho à la métaphore régulièrement convoquée par Esther Duflo d’une économie par « la plomberie » c’est-à-dire par l’attention à des questions spécifiques d’ordre pratique24.

Illustration 3 : © Cheyenne Olivier.

  • 25 Tom Percival, Invisible, Paris, Kimane, 2021.
  • 26 Didier Lévy, Sonja Bougaeva, Jouer aux fantômes, Paris, Éditions les Incorruptibles, 2018.
  • 27 Serge Lesourd, « L'intime extimité de la rue », dans : La construction adolescente, Toulouse, Érès, (...)

13De nombreux albums du corpus convoquent également la symbolique de la vitrine, et plus particulièrement celle des boutiques de vêtements. L’album Invisible25, de l’auteur-illustrateur Tom Percival, ainsi que l’album Jouer aux fantômes26, écrit par Didier Lévy et illustré par Sonja Bougaeva, font contraster l’opulence des boutiques et publicités pour vêtements avec le dépouillement visible des habits de l’enfant qui passe devant. Comme le rappelle Serge Lesourd27, la rue en ville est un espace de transition instable qui fait écho à la situation de l’enfant en développement. Les vitrines qui la bordent pourraient alors renvoyer à de multiples identités projetées et idéalisées dont l’enfant pauvre serait privé.

  • 28 Michel Piquemal, Lionel Le Néouanic, Frédéric Chapotat, L’incroyable histoire de l’orchestre recycl (...)

14Dans le second cas, la réutilisation ingénieuse des déchets est une dynamique narrative et visuelle récurrente. Nous la reprenons dans le dernier album de la série, lorsque le personnage de Nilou fugue à l’arrière d’un camion et se retrouve dans une usine de recyclage. La valorisation des déchets, dont toutes les étapes sont montrées dans une double-page (ill. 4), fascine Nilou qui décide d’en faire son futur métier. Il s’agit cependant d’une organisation structurée des déchets et non de la collecte sauvage montrée par ailleurs dans l’album de Najy et Neso. Cette seconde vision est plus souvent mise en avant dans les albums du corpus. L’orchestre recyclé28, illustré par Lionel Le Néouanic, repose sur la réutilisation ingénieuse, par des enfants d’un bidonville paraguayen, des déchets qu’ils collectent pour en faire des instruments de musique. Guidés par un chef d’orchestre au bon cœur, ces enfants parviennent à se produire dans des villes étrangères dont le nom (New York, Paris) résonne dans le texte comme un signe de réussite éclatante. L’illustrateur fait lui-même preuve de cette ingéniosité en réalisant ses illustrations sous la forme de collages de déchets photographiés.

Illustration 4 : © Cheyenne Olivier.

15La mise en avant d’une abondance caractéristique de la ville se fait de manière ambiguë : elle fonctionne à la fois comme une preuve de son attraction et comme une critique de la forte discrimination qu’elle génère. C’est précisément ce désir de la ville qui permet de mieux mettre en relief le thème de la pauvreté : le contraste rend saillantes les conditions de non-réalisation de ces potentiels urbains.

Villes désolantes

  • 29 Cette justification d’une proximité spatiale de l’enfant avec le pauvre est souvent rappelée, notam (...)

16Les auteurs et illustrateurs posent un regard réaliste et dramatique sur la profonde inégalité que génère la ville. La désolation des cités modernes vient se superposer à la figure du pauvre, perçu, à l’instar de l’enfant, comme étant à la fois physiquement au plus près de la ville, puisqu’il est souvent représenté à même le sol, « à l’instar du petit enfant29 », et exclu par elle. Quels sont les aspects désolants de la vie urbaine et en quoi ces critères font-ils écho à l’expérience directe de la pauvreté ?

Sales

17La ville est systématiquement montrée comme sale et polluée, dans un état de délabrement qui se confond avec l’état de dénuement des personnages. Les trottoirs et les rues des villes dans la série d’albums sont parsemés de déchets divers. J’ai conçu ces éléments à partir d’une série de photographies en prise de vue zénithale de morceaux de nourriture et d’objets laissés par terre dans le paysage urbain (ill. 5). Je souhaitais mettre en contraste la régularité du pavage urbain et la disposition aléatoire et erratique de morceaux plus ou moins reconnaissables, jetés et négligés. J’ai réutilisé ce principe visuel dans la réalisation des scènes de ville (ill. 6) afin de mettre en avant la saleté de l’espace urbain.

Illustration 5 : © Cheyenne Olivier.

Illustration 6 : © Cheyenne Olivier.

  • 30 Malala Yousafzai, Kerascoët, Le crayon magique de Malala, Vanves, Gautier-Languereau, 2017.

18La décharge constitue le pendant nécessaire et masqué de la ville, sa condition même de fonctionnement. Dans l’album Le crayon magique de Malala30, de l’activiste pakistanaise Malala Yousafzai, celle-ci rencontre une fille pauvre et ses frères occupés à ramasser les déchets sur le tas d’ordures situé sous la fenêtre de sa chambre. La confrontation est brutale, mise en évidence par une mise en page en miroir qui oppose, dans une diagonale saisissante, la différence de statut entre les deux enfants. L’amoncellement de déchets fournit un motif qui vient se confondre avec le vêtement sale aux contours incertains des enfants pauvres, dans une continuité visuelle qui nie leur singularité : ils font partie d’une masse indifférenciée, proche visuellement du traitement graphique de la ville dans son étendue.

19Un parallèle est établi entre la ville productrice de déchets qu’elle ne souhaite pas traiter et la société productrice d’exclusion et de pauvreté qu’elle ne veut pas voir. Le traitement des déchets par les pauvres devient un thème d’émancipation teinté de sobriété et de vertu, sans pour autant que cette activité les inclue véritablement dans le corps social.

Seuls

  • 31 Georg Simmel, Le pauvre, Paris, Éditions Allia, 2009.
  • 32 Didier Houzel, « Pourquoi parler de la pauvreté aux enfants ? », Les cahiers du CRILJ, n° 10, La pa (...)

20Georg Simmel31 rappelle la position singulière du pauvre dans la société, à la fois englobé dans celle-ci et maintenu à l’écart à travers une distinction nette. La ville n’est pas seulement un lieu de pauvreté matérielle : elle évoque solitude, abandon et indifférence de ses habitants. Les conséquences mentales de cette exclusion sont mises en avant dans les albums et font écho, comme le rappelle le psychologue Didier Houzel32, à la peur fondamentale du rejet chez le jeune lecteur.

  • 33 Comme le note Michel Defourny dans son ouvrage De quelques albums qui ont aidé les enfants à découv (...)

21Dans la série d’albums, l’enthousiasme de Neso cède rapidement la place à une profonde solitude. N’ayant pas de lieu où dormir, il passe la nuit sur le chantier. Un phylactère de pensée exprime son manque de sécurité et ses peurs face à cet environnement hostile. L’album souhaite aborder, au-delà des conditions matérielles souvent mises en exergue dans les médias, les raisons affectives qui peuvent freiner la migration. J’ai réutilisé le thème du chantier, récurrent dans la littérature jeunesse33 et souvent symbole d’une entraide collective, pour mettre en relief la solitude de Neso.

  • 34 D. Lévy, S. Bougaeva, Jouer aux fantômes, op. cit.

22Les bâtiments, que l’illustration dépeint souvent comme des immeubles à l’apparence impersonnelle et austère, sont ainsi les seuls soutiens des plus démunis dans les albums. L’album Jouer aux fantômes34, focalisé sur la question de l’expulsion et soutenu logiquement par la fondation Abbé Pierre, montre la mince protection que des appartements vides fournissent temporairement à un fils et sa mère. Les compositions verticales, véritables cloisons graphiques à l’intérieur de l’album, ainsi que la gamme colorée glaçante en tons de bistre et anthracite de la peintre Sonja Bougaeva, isolent les deux seuls personnages de l’album. Cette dyade mère-fils constitue une ultime résistance face à l’oppression d’une ville labyrinthique et déserte.

  • 35 Maurice Sendak, On est tous dans la gadoue, suivi de Jack et Guy : deux comptines illustrées, trad. (...)
  • 36 « The Protester » a été élu personne de l’année 2011 par le Time Magazine : voir Kurt Andersen, « T (...)

23La solitude générée par la ville appelle alors à la cohésion sociale. De nombreux albums mobilisent la symbolique de la manifestation collective, que ce soit l’ensemble chantant des orphelins chez Maurice Sendak35 ou bien le soutien international de l’opinion publique dans l’album de Malala Yousafzai. La proximité physique permise par la ville favorise la réunion rapide et la mobilisation instantanée des forces, renvoyant à la figure du protestataire urbain célébrée par le magazine Time en 201136. Ainsi, l’exclusion relève moins d’une propriété intrinsèque de la ville que d’une décision sociale et politique.

Soumis

24Cette solitude est en effet amplifiée et maintenue par la violence du cadre répressif et autoritaire. Les albums présentent plusieurs niveaux de hiérarchisation, entre l’indifférence teintée de mépris des classes supérieures et la répression autoritaire violente des forces de contrôle, ainsi que celle, plus sourde mais non moins excluante, d’une bureaucratie aveugle et écrasante.

  • 37 Paolo Marabotto, Daniel qui n’avait pas de maison, Paris, Circonflexe, 1999.
  • 38 Étienne Delessert, La chute du roi, Paris, Gallimard jeunesse, 2006.

25En ville, la pauvreté côtoie la richesse de près, et génère l’omniprésence du motif de la palissade, que l’on retrouve dans les illustrations de l’album Daniel qui n’avait pas de maison37, de l’auteur-illustrateur Paolo Marabotto. Les illustrations en collage sont composées autour de morceaux de carton plié qui organisent les déplacements et activités du sans-abri Daniel. C’est également un mur, celui duquel tombe le héros de comptine Humpty Dumty, qui structure les compositions d’Étienne Delessert dans son album La chute du roi38. Les barrières et les murs agissent comme des motifs visuels forts, symbole physique d’un rejet des plus aisés.

  • 39 Nous avons mis longtemps à trouver un nom pour cet agent, faute de personnage existant dans la litt (...)
  • 40 Philippe Warin, « Le non-recours : éléments de définition et de présentation des enjeux. », Les Pol (...)

26La ville dans les albums fonctionne également comme le symbole d’un rejet administratif et bureaucratique, notamment à travers la mise en scène récurrente du retard de paiement de dette ou encore de la figure répressive du policier. Elle est ainsi rarement présentée comme une possibilité de changement concret par les institutions, qui sont pourtant majoritairement concentrées dans l’espace urbain. C’est sur ce point que nous avons souhaité proposer une vision nuancée dans la série d’albums. Dans le neuvième titre, la famille d’Imai, dont le bateau a coulé à cause des inondations, se rend en ville chez l’assureur, qui refuse de les indemniser. Si, dans une première version du récit, les habitants parvenaient à s’en sortir grâce à l’aide des autres villageois et en faisant pression sur l’assureur, il nous a semblé qu’aucune des deux solutions ne semblait souhaitable à long terme. Nous avons alors convoqué le personnage de « l’agent du gouvernement39 ». Il vient depuis la ville présenter un programme d’aide inconnu des habitants, faisant référence à la question du non-recours aux aides sociales40.

27Ainsi, les albums sur la pauvreté abordent frontalement les tensions et rejets générés par la ville. Ces tensions sont explicites et ciblées, ouvrant alors la voie à une résolution possible. Car malgré ces défauts, les pauvres ne peuvent se permettre de fuir la ville si attractive et les albums esquissent des moyens de rendre cette ville habitable.

Villes désirables

28De nombreuses stratégies sont mises en place par les auteurs et les illustrateurs pour opérer ce changement, qu’il se situe concrètement dans une réorganisation de l’espace urbain ou qu’il relève d’une réorientation plus subtile du regard.

Nature nichée

  • 41 Notamment dans la relation aux animaux mais également au plaisir pris à évoluer dans des milieux na (...)
  • 42 Pierre Dardot et Christian Laval, Commun : essai sur la révolution au xxie siècle, Paris, La Découv (...)

29Si, comme Isabelle Nières-Chevrel nous le rappelle, la nature et l’enfance sont régulièrement associées41, cette association s’établit également entre pauvreté et nature. Dans un texte sur le mouvement des enclosures au Royaume-Uni, Karl Marx justifiait le droit des pauvres au glanage dans la forêt par la proximité avec la nature que leur dénuement leur procurait42. Bénéfique pour l’enfant comme pour le pauvre, la réintroduction de la nature au sein de la ville apparaît comme l’un des moyens de la rendre habitable et rejoint les appels contemporains à une plus grande végétalisation des espaces urbains, et plus particulièrement des zones populaires.

  • 43 Sarah V., Claude K. Dubois, Bonhomme, Bruxelles, L’école des loisirs, coll. « Pastel », 2017.
  • 44 Barroux, Ahmed sans abri, Paris, Mango jeunesse, 2007.
  • 45 Ludovic Flamant, Sara Gréselle, Bastien ours de la nuit, Paris, Versant Sud, 2021.

30Le parc et sa végétalisation contrôlée situé au cœur des villes représente un espace où le changement devient possible. Dans l’album Bonhomme43 écrit par Sarah V. et illustré par Claude K. Dubois, le sans-abri anonyme s’y réfugie après une longue errance dans la ville et pour se protéger de multiples exclusions subies. Dans cet écrin salvateur, il rencontre la petite fille dont le lecteur suit en parallèle le retour de l’école. Le parc unit le vieil homme et l’enfant, qui lui donne alors son nom. Dans l’album Ahmed sans-abri44, de l’auteur-illustrateur Barroux, le parc permet à l’enfant de méditer sur la disparition subite d’Ahmed. Le vert printanier de la nature renaissante et la délicatesse des contours végétaux signalent l’espoir que représentent sa jeunesse et sa résilience. L’illustratrice Sarah Gréselle, dans une interview avec son coauteur Ludovic Flamant, évoque son choix « très clair » de ne pas placer de végétation dans la ville pour mettre en évidence l’étrangéité de l’ours Bastien45, loin de son élément naturel. Il est le seul représentant du naturel, et les douces hachures de son poil viennent trancher avec la rugosité des pavés bruxellois finement dessinés au crayon de couleur. C’est pourtant l’apparition au milieu des immeubles de grands arbres fantomatiques qui ouvre vers la fin apaisée de l’album.

  • 46 Il est possible pour cela de se référer au numéro 62 de la revue Géographies et cultures sur la nat (...)
  • 47 Le lien de corrélation entre la localisation géographique d’un pays dans l’écosystème tropical et s (...)
  • 48 Joseph Masheck, Christian Talin, « Mondrian, le New Yorkais », Figures de l'Art. Revue d'études est (...)

31J’ai introduit de nombreux éléments végétaux dans les scènes urbaines de la série d’albums, en écho à la végétation luxuriante des villes situées dans des zones tropicales46. Esther Duflo m’avait en effet précisé que le cadre de l’histoire, bien qu’indéfini, se situait dans un environnement tropical, où une majorité de pays à faible revenu sont localisés47. La souplesse des formes organiques contraste avec la grille des immeubles, figurés par des lignes perpendiculaires noires évoquant la rigueur orthogonale des tableaux de Piet Mondrian48.

  • 49 L’Agence européenne de l’environnement établit un état de la recherche concernant les bienfaits de (...)

32La nature dans le paysage urbain procure un refuge temporaire49 qui permet une transition et un passage facilité à travers la ville mais qui reste cependant insuffisant.

Allers-retours

33Si la nature ne vient pas dans la ville, ce sont alors les personnages qui se déplacent. Le mouvement, qu’il soit hors de la ville ou à l’intérieur d’elle, constitue un espoir, restitue la promesse de la ville comme lieu de mobilité sociale.

34Dès le début de la série, la tension entre la ville lointaine et le village a été centrale dans la dynamique des récits. Elément connecteur indispensable, le bus, conduit par le père du personnage principal, vient dans chaque tome permettre des échanges entre les deux espaces. Les villageois effectuent régulièrement des allers-retours pour vendre leurs produits au marché ou bien pour trouver un travail temporaire. À l’inverse, de nombreux personnages viennent de la ville et interviennent dans le village de manière récurrente, telle l’infirmière pour livrer des médicaments contre le paludisme ou une éducatrice pour évaluer les compétences scolaires des enfants (ill. 7).

Illustration 7 : © Cheyenne Olivier.

  • 50 Gaëtan Dorémus, Frigo vide, Paris, Seuil jeunesse, 2009.

35Le déplacement, représenté de manière évidente dans beaucoup d’albums par un moyen de locomotion, peut également être montré de manière plus décalée. Le mouvement des habitants à l’intérieur même de leur immeuble permet de résoudre la situation de faim dans l’album Frigo vide50 de l’auteur-illustrateur Gaétan Dorémus. Un à un, les habitants, en partant paradoxalement du sans-abri au bas de l’immeuble, vont chercher dans les étages supérieurs les ingrédients qu’il leur faut pour composer un repas complet à partager. La vision en coupe de l’immeuble met en avant sa verticalité reproduisant l’échelle sociale. Par le déplacement en hauteur, les habitants arrivent à une mise à égalité des situations, possible par une réorganisation interne de l’espace et l’ouverture des cloisons réelles et symboliques.

36Ainsi, le déplacement décrit dans les albums n’est pas celui, rapide, généralement associé à la ville. Il est un mouvement léger quasi-imperceptible, à échelle humaine et donc présenté comme plus durable.

Nouveaux regards

37Les albums prônent ainsi une forme de ralentissement de la ville et une augmentation de sa sensibilité. La vision et le changement de regard que doit opérer la société envers les pauvres est une modalité souvent mise en avant.

  • 51 T. Percival, Invisible, op. cit.
  • 52 Tejubehan, Salai Selvam, Emmène-moi à la ville, Arles, Actes Sud junior, 2012.
  • 53 Eymard Toledo, Tonton Couture : une histoire au bord du fleuve São Francisco, Paris, Anacaona junio (...)

38Dans l’album au titre explicite Invisible51, de Tom Percival, la petite fille est expulsée avec sa famille dans une autre partie de la ville, un quartier social où les barres d’immeubles tranchent avec la chaleur de son ancien appartement de brique, pourtant tout aussi vétuste. La dynamique de l’album s’articule autour de son changement de regard sur les autres habitants de ce quartier. Une vision rendue d’autant plus urgente que la petite fille elle-même disparaît progressivement de l’image par un effet de transparence. Elle remarque alors progressivement les « invisibles » qui apparaissent au fil des pages : une vieille dame, un jeune migrant, un vieux monsieur. La force du regard se transforme progressivement en action concrète, d’abord par son aide individuelle puis par l’élan collectif pour repeindre les murs d’un quartier désormais multicolore et multiculturel. Dans l’album Emmène-moi à la ville52, dessiné par l’artiste indienne Tejubehan, la ville est décrite à travers le regard d’une jeune indienne venue de la campagne, pour qui les lumières de Mumbai paraissent rassurantes face à l’obscurité inquiétante du village. L’importance de la vue prend également une dimension esthétique. Dans l’album Tonton couture53, de l’autrice-illustratrice brésilienne Eymard Toledo, l’oncle couturier a arrêté d’être pêcheur au village pour fabriquer les uniformes de l’usine bâtie après la construction de la ville. Mais un jour, à cause des exportations, il n’a plus de travail. Son neveu se met alors à coudre et à réaliser des rideaux colorés pour toutes les maisons de la ville, devenues plus gaies et plus attrayantes pour ses habitants.

Conclusion

  • 54 G. Simmel, Le pauvre, op. cit.

39Georg Simmel54 situe le pauvre dans un espace négatif, défini par la préposition « sans », marquant le manque et l’absence : il est sans-abri, sans toit, sans espace, caractérisé par le manque d’une place physique et symbolique dans la société. La ville, par sa concentration extrême, renforce et rend d’autant plus visible la violence de l’exclusion d’une partie de la population souvent désignée comme « indésirable ». Les albums pour enfants sur la pauvreté parviennent pourtant à nuancer cette vision sinistre en rappelant l’attrait économique que représente la ville pour les personnes en situation de pauvreté. Ils soulignent le désir que la ville suscite, étant une source de richesse économique, relationnelle et matérielle qu’il peut être aisé d’oublier dans un contexte occidental. Sans basculer dans une vision idéalisée, ces albums abordent frontalement les aspects désolants et inégalitaires de l’espace urbain en en identifiant précisément les problèmes. La représentation de cette réalité agit cependant moins comme un constat immuable que comme un moteur graphique et narratif de transformation, propice à la conception par les enfants lecteurs d’une ville désirable. Les albums pour enfants sur la pauvreté rappellent à la fois le statut de la ville comme objet passif de désir et comme objet actif de désirabilité. Cette première constatation ouvre la voie à de multiples recherches. La réflexion peut être poursuivie par une analyse de la différence de représentation entre les villes des pays à haut revenu et les villes des pays à faible revenu, de l’influence de l’origine de l’illustrateur sur la représentation de la ville ou encore des conventions graphiques utilisées par les illustrateurs pour représenter l’espace urbain.

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Notes

1 Esther Duflo, Cheyenne Olivier, Neso et Najy : même pas peur de la grande ville !, Paris, Seuil jeunesse, 2022.

2 Le programme scolaire de géographie de CM2 et de sixième porte sur les thèmes « Se déplacer » et « Mieux habiter », tandis que le programme d’histoire de sixième porte sur les migrations humaines. Le programme complet est consultable sur le site Eduscol : https://eduscol.education.fr/260/histoire-et-geographie-cycle-3 (consulté le 14/05/2023).

3 Le programme de l’atelier est consultable sur le site de l’Afreloce : https://magasindesenfants.hypotheses.org/10013.

4 Cécile Boulaire, « Des albums pour toutes les classes (sociales) ? », Album '50' [en ligne], 10 septembre 2021, URL : https://album50.hypotheses.org/4683.

5 Fabrizio Bertolino, Anna Perazzone, « Paper farms. A content analysis of sixty children’s picturebooks on farming and the rural environment », dans : Nina Goga, Sarah Hoem Iversen, Anne-Stefi Teigland (dir.), Verbal and visual strategies in nonfiction picturebooks. Theoretical and analytical approaches [en ligne], Oslo, Scandinavian University Press, 2021, p. 140-157, DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.18261/9788215042459-2021-11.

6 Guillemette Tison, « La pauvreté dans les romans scolaires de la Troisième République », Les cahiers du CRILJ, n° 10, La pauvreté à l’œuvre dans la littérature jeunesse, novembre 2019, p. 73.

7 Voir l'article de Nadia Dangui dans ce numéro.

8 L’étude de Jane E. Kelley et Janine J. Darragh sur les albums jeunesse américains observe en effet une disproportion du cadre urbain face au cadre rural par rapport à la répartition démographique de la pauvreté aux États-Unis. Jane E. Kelley et Janine J. Darragh, « Depictions and Gaps: Portrayal of U.S. Poverty in Realistic Fiction Children’s Picture Books », Reading Horizons [en ligne], vol. 50, n° 4, 2011, URL : https://scholarworks.wmich.edu/reading_horizons/vol50/iss4/5/.

9 Julien Damon, « Chiffres, approches et paradoxes de la pauvreté urbaine », Questions de communication [en ligne], n° 25, 2014, p. 143-160, DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/questionsdecommunication.8989.

10 Edward Glaeser, Triumph of the City:  How Our Greatest Invention Makes Us Richer, Smarter, Greener, Healthier, and Happier, New York, Penguin press, 2011.

11 José Manuel Mateo Calderón, Javier Martínez Pedro, Au pays de mon ballon rouge, Voisins-le-Bretonneux, Rue du monde, 2011.

12 L’album se place dans le contexte de la migration massive de Mexicains vers les États-Unis et retrace l’histoire réelle de l’artiste Javier Martinez. Voir l’analyse par Holly Johnson, « Book Review: Migrant: The Journey of a Mexican Worker, José Manuel Mateo », WOW Review, vol. VII, n° 4, 2015, URL : https://repository.arizona.edu/bitstream/handle/10150/658378/WOW-Review-Vol_VII-Issue-4-16_w.pdf?sequence=1.

13 Il dit ainsi : « Nous avons bien fait de venir jusqu’ici. Ils nous ont donné du travail à tous les trois, ma mère, ma sœur et moi : on nettoie les façades des immeubles. » Cette affirmation n’empêche pas le narrateur d’exprimer également le manque qu’il ressent à la pensée de son village et le lecteur de lui souhaiter un travail plus gratifiant.

14 David Guyon, Hélène Crochemore, Ailleurs, Vincennes, Talents hauts, 2019.

15 Une attractivité qui n’est cependant pas idéalisée. En effet, une page montre la scène d’une fin de marché où s’activent un éboueur d’origine africaine et un sans-abri récupérant les restes alimentaires au sol. Le texte indique : « Dans ton pays, quand tu es pauvre, tu as les restes. » Si le ton est bien évidemment amer, il signale toutefois une situation marginalement plus positive que celle représentée sur l’autre page où le texte indique « Dans mon pays, quand tu es pauvre tu le restes. » On y voit en effet, dans une mise en scène identique à l’autre page, un garçon torse nu et maigre contre un baril vide, aux côtés d’un vieillard démuni, dans un bidonville déserté.

16 Dominique Mwankumi, Prince de la rue, Paris, L’école des loisirs, coll. « Archimède », 2001.

17 Cette iconographie d’un enfant pauvre fabriquant ses jouets à partir de rebuts est cependant majoritairement perçue comme positive dans le cadre d’une étude effectuée par la campagne de sensibilisation RadiAid établie par l’organisation indépendante norvégienne SAIH (Students’ and Academics’ Assistance Fund). Cette campagne souhaitait évaluer la perception des images utilisées dans les campagnes de sensibilisation d’ONG internationales par les bénéficiaires. L’image qui a remporté l’adhésion des participants est celle d’un jeune garçon portant un camion réalisé avec des déchets plastiques, réalisée par l’ONG Dubai Cares en 2015. Son succès tient à la représentation optimiste de la créativité d’un enfant qui, malgré sa pauvreté, peut offrir quelque chose en retour et donc conserve sa dignité.

18 Dans l’appendice documentaire de la série d’albums, Esther Duflo cite un article expliquant les résultats d’une intervention destinée à faciliter la migration de paysans bangladais lors de la période de famine annuelle appelée Monga. Bryan Gharad, Shyamal Chowdhury, Ahmed Mushfiq Mobarak, « Underinvestment in a Profitable Technology: The Case of Seasonal Migration in Bangladesh », Econometrica, vol. 82, 2014, p. 1671-1748.

19 Kaivan Munshi, « Networks in the Modern Economy: Mexican Migrants in the U. S. Labor Market », The Quarterly Journal of Economics, vol. 118, n° 2, mai 2003, p. 549–599.

20 On peut ainsi se référer à des études sur l’importance de la prise en compte des émotions dans la compréhension des trajectoires et expériences de migration. Paolo Boccagni, Loretta Baldassar, « Emotions on the move: Mapping the emergent field of emotion and migration », Emotion, Space and Society, vol. 16, 2015. On peut également se référer à ce document sur la manière d’utiliser les émotions dans la conception d’outils de communication visuelle sur la migration, établie par le Centre international pour le développement d’une politique migratoire : https://www.icmpd.org/file/download/59052/file/EUROMED_MIGRATION_USING_EMOTIONS_IN_MIGRATION_POLICY_COMMUNICATION.pdf.

21 André Bouchard, Le pacha qui s’ennuyait, Paris, Seuil jeunesse, 2016.

22 André Bouchard, Les Palsou, Paris, Seuil jeunesse, 2016.

23 En effet, si la ville concentre de nombreuses ressources matérielles et de services, l’inégale répartition de celles-ci et le manque d’accès à l’intérieur de la ville génèrent de profondes inégalités. Sylvie Fol, « Mobilité et ancrage dans les quartiers pauvres : les ressources de la proximité », Regards Sociologiques [en ligne], n° 40, 2010, p. 27-43, URL : http://www.regards-sociologiques.fr/n40-2010-03.

24 Esther Duflo, « Les économistes doivent se comporter moins comme des physiciens que comme des… plombiers », Le Monde, 13 décembre 2017 : https://www.lemonde.fr/idees/article/2017/12/13/les-economistes-doivent-se-comporter-moins-comme-des-physiciens-que-comme-des-plombiers_5229163_3232.html.

25 Tom Percival, Invisible, Paris, Kimane, 2021.

26 Didier Lévy, Sonja Bougaeva, Jouer aux fantômes, Paris, Éditions les Incorruptibles, 2018.

27 Serge Lesourd, « L'intime extimité de la rue », dans : La construction adolescente, Toulouse, Érès, 2007, p. 171-175.

28 Michel Piquemal, Lionel Le Néouanic, Frédéric Chapotat, L’incroyable histoire de l’orchestre recyclé, Paris, Éditions les Incorruptibles, 2018.

29 Cette justification d’une proximité spatiale de l’enfant avec le pauvre est souvent rappelée, notamment par Ludovic Flamant dans une interview réalisée avec l’illustratrice Sarah Gréselle à propos de l’album Bastien, ours de la nuit : https://www.youtube.com/watch?v=jupTwB45VQs.

30 Malala Yousafzai, Kerascoët, Le crayon magique de Malala, Vanves, Gautier-Languereau, 2017.

31 Georg Simmel, Le pauvre, Paris, Éditions Allia, 2009.

32 Didier Houzel, « Pourquoi parler de la pauvreté aux enfants ? », Les cahiers du CRILJ, n° 10, La pauvreté à l’œuvre dans la littérature jeunesse, novembre 2019, p. 9-11.

33 Comme le note Michel Defourny dans son ouvrage De quelques albums qui ont aidé les enfants à découvrir le monde et à réfléchir, Paris, L’école des loisirs, coll. « Archimède », 2013. Le chantier est au cœur d’albums tels que Joyeux anniversaire, de Chihiro Nakagawa et Junji Koyose, publié chez Rue du monde en 2010 ; Goodnight goodnight construction site, de Sherry Dusky Rinker et Tom Lichtenheld, publié chez Chronicle Books en 2017 ; Travaux en cours, de Taro Miura, publié chez Panama en 2007 ; Quel chantier !, de François Delebecque, publié chez Seuil jeunesse en 2003 ; Une nuit au chantier, de Kate Banks et Georg Hallensleben, publié chez Gallimard en 2004 ou encore Sur le chantier, de Byron Barton, publié à L’école des loisirs en 1987.

34 D. Lévy, S. Bougaeva, Jouer aux fantômes, op. cit.

35 Maurice Sendak, On est tous dans la gadoue, suivi de Jack et Guy : deux comptines illustrées, trad. Anne Trotereau, L’école des loisirs, 1996 [We are all in the dumps: with Jack and Guy, 1993].

36 « The Protester » a été élu personne de l’année 2011 par le Time Magazine : voir Kurt Andersen, « The protester », Time, 14 décembre 2011, URL : https://content.time.com/time/specials/packages/article/0,28804,2101745_2102132_2102373,00.html.

37 Paolo Marabotto, Daniel qui n’avait pas de maison, Paris, Circonflexe, 1999.

38 Étienne Delessert, La chute du roi, Paris, Gallimard jeunesse, 2006.

39 Nous avons mis longtemps à trouver un nom pour cet agent, faute de personnage existant dans la littérature jeunesse. Il est possible de se référer aux travaux du CRILJ sur la représentation du travail dans la littérature jeunesse, qui note un manque de représentation des professions administratives et intermédiaires dans les albums pour enfants. CRILJ, « Et voilà l'travail ! : Colloque des 2-3 février 2012 : Les représentations du monde du travail dans la littérature de jeunesse », Les cahiers du CRILJ, n° 4, 2012.

40 Philippe Warin, « Le non-recours : éléments de définition et de présentation des enjeux. », Les Politiques Sociales [en ligne], vol. 2, n° 3-4, 2014, p. 108-121, DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/lps.143.0108.

41 Notamment dans la relation aux animaux mais également au plaisir pris à évoluer dans des milieux naturels. Isabelle Nières-Chevrel, Introduction à la littérature de jeunesse, Paris, Didier Jeunesse, 2009.

42 Pierre Dardot et Christian Laval, Commun : essai sur la révolution au xxie siècle, Paris, La Découverte-poche, 2015. Selon Karl Marx, la nature offre la représentation physique de la pauvreté et de la richesse, en comparant le corps des pauvres aux ramilles de l’arbre. Selon lui, les pauvres ressentent naturellement une parenté avec ce qui est délaissé, mis de côté dans la nature.

43 Sarah V., Claude K. Dubois, Bonhomme, Bruxelles, L’école des loisirs, coll. « Pastel », 2017.

44 Barroux, Ahmed sans abri, Paris, Mango jeunesse, 2007.

45 Ludovic Flamant, Sara Gréselle, Bastien ours de la nuit, Paris, Versant Sud, 2021.

46 Il est possible pour cela de se référer au numéro 62 de la revue Géographies et cultures sur la nature dans les villes du Sud. La coordinatrice du numéro, Catherine Fournet-Guérin, insiste sur les préjugés qui consistent « à assimiler ces villes à des monstres dévorant et détruisant leur environnement », effaçant la place fondamentale qu’y occupent les espaces verts.

47 Le lien de corrélation entre la localisation géographique d’un pays dans l’écosystème tropical et son niveau de richesse a été établi par l’économiste américain Jeffrey Sachs. Jeffrey Sachs, « Tropical Underdevelopment », National Bureau of Economic Research, Working Paper, 2001.

48 Joseph Masheck, Christian Talin, « Mondrian, le New Yorkais », Figures de l'Art. Revue d'études esthétiques [en ligne], n° 2, Critères et enjeux du jugement de goût. Critique et éloge de la critique, 1994-1996, p. 361-372, URL : https://www.persee.fr/doc/fdart_1265-0692_1996_num_2_1_1127.

49 L’Agence européenne de l’environnement établit un état de la recherche concernant les bienfaits de la nature en ville pour les populations, et en particulier les enfants.

50 Gaëtan Dorémus, Frigo vide, Paris, Seuil jeunesse, 2009.

51 T. Percival, Invisible, op. cit.

52 Tejubehan, Salai Selvam, Emmène-moi à la ville, Arles, Actes Sud junior, 2012.

53 Eymard Toledo, Tonton Couture : une histoire au bord du fleuve São Francisco, Paris, Anacaona junior, 2017.

54 G. Simmel, Le pauvre, op. cit.

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Table des illustrations

Légende Illustration 1 : © Cheyenne Olivier.
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Pour citer cet article

Référence électronique

Cheyenne Olivier, « Villes désirées, villes désirables »Strenæ [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 03 février 2024, consulté le 22 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/strenae/10486 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/strenae.10486

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Auteur

Cheyenne Olivier

Doctorante en Littérature, illustratrice.

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