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Dossier thématique
Partie 1 : La ville racontée aux enfants

La ville racontée aux enfants dans le livre ivoirien de jeunesse 

The city in Ivorian literary books for children
Yah Nadia Dangui

Résumés

Le livre pour enfants, en tant que moyen de communication, transmet un message, une manière de représenter et de se représenter la ville ; une représentation qui est, en fin de compte, la conception ou la perception de l’auteur et/ou de l’illustrateur. Cette étude analyse l’évolution des représentations de la ville dans le livre ivoirien de jeunesse. Elle se fonde sur une analyse lexico-thématique et sémiologique de 35 livres littéraires ivoiriens pour enfants publiés entre 1985 et 2020. Il apparaît que la ville est prise dans le sens d’un centre urbain, symbole du développement et de la réussite sociale. Il y a souvent une mise en relation entre la ville et le village, entre la vie au village et la vie en ville, toutes deux idéalisées par les auteurs et les illustrateurs. Enfin, les représentations de la ville font surtout appel à des espaces domestiques, à des représentations du mode de vie urbain. L’espace extérieur est suggéré de manière implicite.

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Géographique :

Côte d’Ivoire, Ivory Coast
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Texte intégral

  • 1 Aghi Bahi, « Jeunes et imaginaire de la modernité à Abidjan », Cadernos de Estudos Africanos [en li (...)
  • 2 Xavier Garnier, « Écrire les villes d’Afrique postcoloniales », Versants, n° 60-1, 2013, p. 13-26. (...)
  • 3 Catherine Coquery-Vidrovitch, « De la ville en Afrique noire », Annales. Histoire, Sciences Sociale (...)
  • 4 A. Bahi, « Jeunes et imaginaire de la modernité à Abidjan », op. cit.

1Les villes africaines et surtout ivoiriennes que l’on pourrait qualifier de modernes sont d’origine coloniale1, tout comme l’école avec ses corollaires que sont l’écrit et le livre. Nées du souci des colons de créer des cités administratives pour établir leur hégémonie à travers les institutions et l’écriture2, ces villes, qui conservent malgré tout certaines réalités culturelles3, ont été conçues sur le modèle occidental, aussi bien du point de vue de leurs structures physiques et de leur agencement que de celui du mode de vie de leurs habitants. L’enfant vit donc dans cet environnement et souvent ne connaît que cela4. Étant dans une période d’apprentissage, celui-ci est appelé à utiliser des livres didactiques mais également des livres littéraires censés lui donner les repères pour évoluer dans son environnement social et faciliter son éducation.

  • 5 Chantal Hollerou-Lafarge, Monique Segré, Sociologie de la lecture, Paris, La Découverte, 2007 (3e é (...)
  • 6 Francis Balle, Médias et sociétés, Paris, LGDJ Lextenso éditions, 2013 (16e éd.), p. 11.
  • 7 Robert Escarpit, L’écrit et la communication, Paris, PUF, 1993, coll. « Que sais-je ? », n° 1546, p (...)
  • 8 Eric Barchechath, Rossella Magli, Yves Winkin, Comment l’informatique vient aux enfants : pour une (...)

2Le livre, ne l’oublions pas, est un média de masse5. Balle le situe dans la catégorie des médias autonomes, c’est-à-dire les médias qui n’ont pas besoin d’autres supports pour exister6. Le livre, véhicule du savoir et de la culture, est la matérialisation d’une manière de penser et de concevoir le réel, d’un imaginaire que l’auteur transmet à son lecteur7. En tant que moyen de communication, le livre de jeunesse véhicule des valeurs, des normes de conduite, des manières de penser, des manières de représenter et de se représenter la ville – représentations qui sont, en fin de compte, les conceptions ou perceptions des auteurs et/ou de illustrateurs, eux-mêmes influencés par un certain nombre de facteurs historiques et culturels. Le livre de jeunesse « c’est la performance de la culture, la culture en actes8 ». Comment les auteurs et illustrateurs des albums pour enfants ivoiriens représentent-ils et transmettent-ils la ville aux jeunes lecteurs ? Cette étude vise à analyser les représentations de la ville dans la littérature enfantine ivoirienne et à comprendre comment la ville est perçue et racontée aux enfants.

  • 9 Le paysage éditorial ivoirien a longtemps été dominé par deux maisons d’édition qui avaient surtout (...)

3Il s’agit d’étudier le média livre comme porteur d’une certaine conception de la réalité co-construite par les auteurs et les illustrateurs. Pour ce faire, nous avons fait une première sélection de 35 livres ivoiriens de jeunesse. Ces livres ont été choisis selon qu’ils étaient répertoriés dans la catégorie « littérature enfantine et de jeunesse » des catalogues des deux maisons d’éditions les plus importantes en Côte d’Ivoire, NEI-CEDA9 et Éditions Eburnie. Nous avons également sélectionné des livres en sillonnant les rayons littérature enfantine et de jeunesse de deux librairies dont une des plus grandes d’Abidjan (la Librairie de France et La Bouquinette). À la suite d’une première lecture flottante, afin de repérer les livres qui parlent de la ville ou qui ont pour cadre la ville, 13 livres ont été identifiés pour constituer notre corpus de base. Ces 13 livres sélectionnés évoquent la ville dans le texte et/ou les illustrations, à la différence des 22 autres qui sont surtout centrés sur les contes et qui se déroulent dans un environnement rural. Ces 13 livres ivoiriens de jeunesse ont été publiés entre 1985 et 2020. Une analyse lexico-thématique a permis de repérer les thématiques tournant autour de la ville et la manière de parler de la ville. Mais il faut reconnaître que c’est surtout dans les illustrations que la ville est la plus visible. Cela justifie l’analyse sémiologique. L’analyse des images et des textes permet de suivre l’évolution des représentations de la ville.

  • 10 Il faudra attendre la fin des années 1970 et le début des années 1980 pour voir apparaître les prem (...)
  • 11 S. Marill, « L’édition en Côte d’Ivoire », op. cit.
  • 12 Omar Sylla, Le livre en Côte d’Ivoire, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 85.
  • 13 Bédia François Aka et al., « Analyse de l’impact de la crise de 2002 sur les inégalités en Côte d’I (...)

4Le corpus sélectionné nous permet de mener l’analyse selon trois axes correspondant à trois grandes périodes. La première se situe avant 1990, ce qui correspond au début de la littérature pour enfants en Côte d’Ivoire10. Ces années sont marquées par le monopole de deux maisons d’édition (CEDA et NEI), exclusivement dédiées à l’édition de livres scolaires11. Ensuite, entre 1990 et 2000, on assiste à la privatisation de ces deux principales maisons d’édition, à la libéralisation du secteur de l’édition et à l’apparition de jeunes éditeurs. Les années 2000 voient la fusion de CEDA et NEI, qui entraîne la croissance du nombre de titres pour la jeunesse et la diversification de l’offre12. La crise sociopolitique qui a pour conséquence la scission de la Côte d’Ivoire provoque également le déplacement des populations des zones centre, nord et ouest vers le sud et surtout vers la capitale, Abidjan13. Ainsi, on constate une certaine évolution dans le concept de ville, même si le contraste n’est pas toujours très net. Cette analyse chronologique sera suivie d’une analyse des thèmes propres à la ville dans le livre ivoirien pour enfants.

La ville dans le livre de jeunesse ivoirien

Quelques considérations générales

  • 14 Fatou Kéïta, Le petit garçon bleu, Abidjan, NEI, 1996, p. 20-21.
  • 15 Hortense Mayaba, Souroukani, Abidjan, NEI, 2002, p. 8, 10-11.
  • 16 Véronique Tadjo, Grand-mère Nanan, Abidjan, NEI, 1996, p. 16, 19.

5L’un des premiers constats qu’il est important de faire d’emblée c’est que 22 livres de jeunesse sur les 35 consultés sont surtout consacrés aux contes et à la vie au village. Ces livres se déroulent tous dans un environnement villageois, comme si les auteurs voulaient promouvoir le fait que la tradition à travers le conte est le meilleur moyen d’éduquer les enfants. En couchant ces contes par écrit, ils mettent la tradition africaine, caractérisée par l’oralité, à la portée des enfants modernes. Cependant, certains de ces livres de contes intègrent des éléments qui reflètent la vie moderne et qui parlent aux enfants : une boîte de chocolat dans Le petit garçon bleu14, des tableaux accrochés au mur, une table à manger et des rideaux aux fenêtres dans une case15, une voiture et un avion dans Grand-mère Nanan16.

6Ensuite, dans les 12 livres qui parlent de la ville, celle-ci sert de cadre, de décor pour le déroulement de l’histoire. Elle est donc en arrière-plan et semble ne pas constituer un élément important dans l’histoire. C’est surtout dans les illustrations que la ville est présente. On n’en parle pas toujours de façon explicite. Dans ces récits, ce sont les espaces intérieurs qui sont les plus représentés, emblématiques du mode de vie urbain. L’extérieur est juste suggéré. Pourtant, c’est la ville qui va dicter les comportements et les habitudes de ses habitants et va justifier certaines manières de faire, plus urbaines.

  • 17 Jean-Fabien Steck, « Abidjan et le Plateau : quels modèles urbains pour la vitrine du “miracle” ivo (...)

7Enfin, Abidjan apparaît en filigrane des représentations de la ville. Elle concentre la quasi-totalité des institutions politiques, administratives et culturelles. Cette concentration en fait le centre vers lequel tous convergent. Elle en fait également le prototype de la ville moderne calquée sur le modèle occidental17, cette ville aux accents idylliques qui est le plus souvent décrite dans les livres que l’on propose aux enfants ivoiriens.

Ville d’hier, ville d’aujourd’hui

  • 18 J. de Cavally, R. Traoré-Série, « Entretien avec Jeanne de Cavally », op. cit. ; Martine Borgomano, (...)
  • 19 Ibid.

8La littérature enfantine ivoirienne est récente. Il faut attendre la fin des années 1970 et le début des années 1980 pour voir apparaître les premiers livres pour enfants18. Jeanne de Cavally est une des pionnières de la littérature enfantine ivoirienne avec des titres comme Papi paru en 1978, Poué-Poué le petit cabri (1981) ou encore Bley et sa bande, dont la première édition date de 198519.

9Bien qu’écrit après les indépendances, Bley et sa bande retrace les péripéties d’un groupe d’enfants à l’époque coloniale dans la ville d’Abidjan. C’est donc un Abidjan colonial et surtout quelques quartiers d’Abidjan tels que Port-Bouët, Treichville et le Plateau qui sont décrits.

  • 20 Jeanne de Cavally, Bley et sa bande, Abidjan, EDILIS, 2002 (1e éd. 1985), p. 3.
  • 21 Ibid., p. 3.
  • 22 Ibid., p. 3.
  • 23 Ibid., p. 5.
  • 24 Ibid., p. 81.
  • 25 Ibid., p. 80.
  • 26 Sanaliou Kamagaté, « Radioscopie d’une ville macrocéphale du territoire ivoirien : Abidjan », Regar (...)

10Port-Bouët porte le nom du commandant Bouët-Willaumez et s’est développé grâce à son ouverture sur la mer et au wharf qui y fut construit. C’est là que vivent Bley et sa bande. Le quartier abrite une caserne de douaniers où travaillent « les papas au bout du wharf20 ». Les maisons sont bâties sur de gros piliers de ciment. Les enfants peuvent s’amuser en-dessous et échapper ainsi au sable brûlant21. L’architecture des maisons s’adapte au terrain et au climat. Les automobiles passent sur la route, à quelques dizaines de mètres de là. Elles vont vers Bassam ou en reviennent22. De fait, Port-Bouët, à cette époque, ne faisait pas partie d’Abidjan. Le quartier était à la périphérie entre Abidjan et Bassam et était desservi par un train23. Les enfants empruntaient ce train pour aller à l’école, au Plateau ou à Treichville24. La grande ville est ainsi représentée par ces quartiers qui abritent les grands magasins de la rue du commerce25 et les écoles. En effet, entre 1912 et 1950, le noyau urbain d’Abidjan se concentrait autour du quartier administratif du Plateau et des quartiers populaires de Treichville et d’Adjamé26.

  • 27 J. de Cavally, Bley et sa bande, op. cit., p. 17-21.
  • 28 Ibid., p. 26.
  • 29 Irit Eguovoen et al., « Dernier refuge ou presqu’ile d’opportunités ? Démographie et conditions de (...)
  • 30 Catherine Coquery-Vidrovitch, « Histoire de l’urbanisation africaine : La ville coloniale : “lieu d (...)

11La vie dans le quartier moderne de Port-Bouët, habité par les indigènes travaillant pour le colon, était à l’époque rythmée par des occupations propres au mode de vie des indigènes. Ceux-ci avaient des plantations de manioc, d’arachides et de maïs, allaient à la chasse aux rats-palmistes27, disaient des contes28. L’agriculture était une source de revenu comme une autre. Au-delà du quartier, c’est la vie de ces enfants de douaniers à l’époque coloniale qui est décrite, leur insouciance mais en même temps leur ancrage dans les traditions qui demeurent, même dans une ville sous domination française. Les habitants de ce quartier sont de passage. Ils arrivent de l’intérieur du pays ou d’autres territoires français pour travailler au port autour duquel la ville s’est développée29. La notion de ville à l’époque semble quelque peu confuse. Il ne s’agit pas totalement d’une ville au sens occidental du terme mais elle n’en reste pas moins une, car les habitants s’adaptent à la nouvelle réalité coloniale. Elle devient, comme le dit Coquery-Vidrovitch30, un pôle d’attraction et de diffusion, un lieu de métissage des mémoires.

  • 31 Annie Yapobi, Le secret de Lunelle, Abidjan, CEDA, 1988.
  • 32 Ibid., p. 7, 11.
  • 33 Ibid., p. 13.
  • 34 Ibid., p. 23.
  • 35 Nadia Dangui, « Imaginaire de la ville : modernité et tradition dans le livre littéraire ivoirien p (...)

12Ce caractère confus de la notion de ville est repris dans Le secret de Lunelle31. Ville ou village ? C’est la question que l’on se pose en lisant ce livre. Il ne dit pas clairement où se situe l’histoire. On observe uniquement que le cadre est plus ou moins urbain. On voit surtout l’intérieur de la maison. On peut être tenté de penser qu’il s’agit de la ville si l’on tient compte de l’environnement décrit : école, chambre de Lunelle. Cette chambre a un aménagement moderne : un lit avec un matelas et un oreiller, une table de chevet sur laquelle est posée une lampe avec un abat-jour, une descente de lit, un tapis circulaire au milieu de la chambre et des fenêtres vitrées32. Elle a également une salle de bain attenante avec un lavabo, un miroir, un verre pour la brosse à dent et le dentifrice, etc.33. Ce sont autant de signes d’un mode de vie urbain. Cependant, l’histoire elle-même nous fait penser à un conte avec des faits aussi extraordinaires qu’un oiseau qui parle et une petite fille au visage en forme de lune. La maison se trouve au milieu de la forêt34. L’ambiguïté sur le cadre où se situe l’histoire reste entière et semble entretenue tout au long du livre. On observe que cette histoire peut tout aussi bien être perçue comme un conte que l’on raconte au clair de lune à des enfants, comme dans nos villages africains. Mais elle peut aussi être racontée à des enfants de la ville avant d’aller se coucher, comme on pourrait le faire dans des familles « modernes » ayant adoptées des habitudes plus occidentales35. La ville ici est davantage suggérée qu’explicite.

13Durant cette période, nous constatons que la ville est là mais qu’elle est en pleine construction. Elle est dépendante des réalités socio-culturelles de l’époque coloniale qui sont plus prégnantes, les habitants ayant conservé leurs habitudes villageoises. Entre 1990 et 2000, le lien entre la ville et le village est toujours présent dans les livres mais la ville prend plus de place. Elle se devine surtout dans les changements de mode de vie.

La ville des contrastes

14Le contraste suppose la présence d’éléments antagonistes dans les représentations de la ville. C’est ce que nous suggèrent des livres comme Sinabani la petite dernière, Le soleil d’une nuit ou encore Entres deux mondes. Le contraste apparaît dans la mise en confrontation, à l’intérieur de la ville, de différents types d’espaces mais également entre une ville dans ses aspects modernes et une ville plus « rurale ».

  • 36 Fatou Kéïta, Sinabani, la petite dernière, Abidjan, NEI, 1997.
  • 37 Ibid., p. 2.
  • 38 Ibid., p. 9.
  • 39 Ibid., p. 12-13.
  • 40 Ibid., p. 25.
  • 41 Ibid., p. 23.
  • 42 Ibid., p. 31.
  • 43 Carelle Malendoma, Le Soleil d’une nuit, Abidjan, CEDA, 1997.
  • 44 Ibid., p. 5.
  • 45 Ibid., p. 5.

15Sinabani, la petite dernière36 nous présente surtout des décors intérieurs. Cependant, ces décors intérieurs, qui manifestent le mode de vie de la famille de Sinabani, laissent présager un environnement extérieur plus urbain que rural. La description de la maison et du mode de vie de la famille peut nous aider à comprendre comment l’auteur perçoit la ville et la vie urbaine. La maison est divisée en plusieurs espaces ou lieux de vie bien distincts selon leur utilisation. Elle est dotée d’un salon37. Ensuite, il y a une salle d’étude-bibliothèque où les enfants étudient avec l’aide de la mère38. Il y a également la chambre des parents, où on voit la mère allongée dans un grand lit, avec une table de chevet et une lampe avec un abat-jour, un réveil et quelques livres39. Le nouveau-né est couché dans un berceau40. Il y a également une salle à manger41 et enfin le jardin où jouent les enfants42. La famille est représentée dans chacun de ces espaces. On est vraiment dans l’espace domestique d’une famille moderne aisée. Cet intérieur et les comportements des habitants suggèrent la ville et la modernité. On imagine également l’isolement dans lequel la ville confine ses habitants. La famille de Sinabani est repliée sur elle-même, sans aucun contact avec le monde extérieur. Elle semble se suffire à elle-même. Cette ville trop moderne et trop aseptisée est montrée sous des aspects différents et plus contrastés dans Le soleil d’une nuit43. Cet ouvrage présente plutôt une interaction entre deux jeunes garçons ne partageant pas la même condition sociale. Il permet une incursion dans deux modes de vie totalement différents. Souleymane, jeune garçon déscolarisé, rencontre François, jeune Français aveugle. Le livre raconte l’histoire de cette amitié pour le moins surprenante et vogue sur le thème de la tolérance, de l’acceptation de soi et de l’autre, de l’amitié vraie, du courage et du partage. La présence du « petit blanc44 », François, suggère déjà la ville. La première rencontre a lieu dans le « coin des grands types45 », c’est-à-dire le quartier habité par des personnes d’un niveau social plus élevé et surtout par les « blancs ». Leur amitié va se déporter dans le quartier « précaire » à côté de ce quartier résidentiel.

  • 46 Ibid., p. 4.

16La grande maison blanche de François a deux étages46. François a une vaste chambre :

  • 47 Ibid., p. 11.

Les murs couverts de papier peint étaient assortis à l’épaisse moquette. Au fond, un grand lit aux draps frais côtoyait un bureau en bois et une grande armoire. Dans un coin, un petit salon et un électrophone. À gauche, une porte donnait sur la salle de bains ; tout cela était rangé avec soin47.

  • 48 Ibid., p. 15.

17L’auteur établit un contraste entre la maison blanche de François et l’environnement poussiéreux de Soul et de sa famille48. Eux vivent dans une :

  • 49 Ibid., p. 18.

[…] petite maison pauvrement meublée mais propre. Quatre chaises, qui avaient dû connaître des jours meilleurs, entouraient une vieille table branlante. Cachée par un rideau, une pièce étroite servait de chambre à Mme Camara et à ses enfants. Un autre rideau dissimulait la minuscule cuisine dans laquelle étaient entreposées quelques casseroles soigneusement récurées49.

18Au contraste intérieur des maisons correspond également un contraste extérieur.

  • 50 Ibid., p. 15 et 16.

Les belles rues goudronnées firent place à des ruelles tortueuses et poussiéreuses. Les murs éclatants de blancheur furent remplacés par des murs sales et gris. À la place des grandes maisons luxueuses s’alignaient des masures insalubres. [...] D’un côté, des enfants bien habillés jouaient dans un parc, surveillés par leur nourrice ; de l’autre, des gamins à moitié nus roulaient dans la poussière, livrés à eux-mêmes. Entre ces deux quartiers, le contraste était total50.

19La ville reste un endroit où se côtoient la misère et la richesse. Elle perd son caractère idéal présenté dans Sinabani la petite dernière pour revêtir toute la réalité des différences de conditions sociales. Elle reste malgré tout un lieu de convergence et conserve cet imaginaire de réussite sociale et de modernité.

  • 51 Ministère du Logement et du Cadre de vie et de l’Environnement, Direction de l’environnement, La Pr (...)

20Synonyme de modernité, la ville devrait être également synonyme de comportements civilisés. Mais les habitants de la ville ne se comportent pas toujours comme des personnes civilisées et éduquées malgré toutes les commodités et autres facilités que leur offre la vie urbaine. La promenade magique de la famille Y’a Fohi51 est une bande dessinée destinée à faire changer le comportement des habitants de la ville afin de rendre cette dernière agréable à vivre. Le livre s’ouvre, à la page 3, sur une esquisse d’immeubles, de pont, et la lagune Ebrié. Tout cela peut nous faire penser à la ville d’Abidjan même si celle-ci n’est pas mentionnée. La ville, c’est donc les immeubles, les rues bitumées, les maisons alignées, les voitures et les ponts. Mais la ville c’est aussi toute la pollution produite par ses habitants. Abidjan est ici aussi un contraste : les immeubles et rues bitumées contre les bidonvilles, les ordures et la pollution.

  • 52 Nadia Dangui, « Representaciones imaginarias de la ciudad y del pueblo en los libros infantiles mar (...)

21À ces différences de perception – ville moderne contre ville pauvre et sale – qui s’opèrent à l’intérieur de la ville, on peut ajouter le contraste qui s’opère entre la ville et le village. À ce niveau, le déplacement physique de la ville vers le village fonctionne comme un retour aux sources. Le village sert de base de repli pour reprendre des forces avant de revenir ensuite vers la ville plus moderne52.

  • 53 Josette Abondio, Le Rêve de Kimi, Abidjan, NEI/NETER, 1999.
  • 54 Ibid., p. 31.
  • 55 Ibid., p. 28.
  • 56 Ibid., p. 12-13.
  • 57 Ibid., p. 22-23.
  • 58 N. Dangui, « Representaciones imaginarias de la ciudad », op. cit.

22Kimi53 est une petite fille de la ville qui va en vacances au village54 chez sa grand-mère. Elle fait un rêve dans la nuit. Son rêve est une représentation de sa vie en ville en lien et parfois en confrontation avec sa vie au village. L’album montre dans un premier temps combien les bruits non familiers du village peuvent être effrayants pour un citadin. Mais Kimi arrive à s’approprier ces différents éléments. La ville de Kimi est différente du village. Pour elle, la ville c’est le grondement des autos et les klaxons bruyants55. C’est un lieu débordant d’activités et d’effervescence mais aussi de désordre, de pollution et de surpopulation. La ville c’est la télévision, le mobilier moderne, certaines habitudes plus occidentales telles que fêter Noël, manger à table, utiliser un biberon, etc. La ville c’est aussi le travail de la mère. Elle travaille à l’extérieur et n’a pas le temps de faire la cuisine pour sa famille. Elle est aidée par une cuisinière56. La ville moderne transparaît donc surtout dans les habitudes et les modes de vie mais aussi dans le contraste avec le village. Elle charrie toute une connotation négative qui est contrebalancée par le village. La transition entre les deux est marquée par la voiture qui amène la famille de l’une à l’autre57. Le village est alors vu comme un lieu de refuge et de retour aux sources. La ville reste un mal nécessaire vers lequel l’on revient après avoir refait ses forces à la campagne58.

  • 59 Pascale Quao-Gaudens, Entre deux mondes, EDICEF, 2011, (1e éd., Abidjan, CEDA, 1999).
  • 60 Ibid., p. 33-34.
  • 61 Ibid., p. 37.
  • 62 Ibid., p. 5.

23En revanche, le livre Entre deux mondes59 est particulier car il met en relation trois environnements. Zabou est une jeune fille qui vit en France. Elle apprend que son père, un Européen, vit en Afrique ; un père qu’elle n’a jamais connu. Elle décide de partir à sa rencontre. Elle vient donc à Abidjan avec cet objectif. Son premier contact avec la capitale ivoirienne se fait à l’aéroport, où elle est assaillie par de jeunes garçons porteurs de bagages. Oubliée par sa tante qui devait venir la chercher, elle prend un taxi et se rend compte de la difficulté à indiquer le logement de sa tante car les rues n’ont pas de noms « dans cette capitale, seuls les voies principales et les repères visuels permettaient de s’y retrouver. […] Les réverbères disparaissaient à mesure que le taxi s’engageait dans les quartiers périphériques en suivant les variations de la piste cahoteuse60 ». S’ensuit une description de la ville à travers le périple de Zabou pour rejoindre sa tante. La ville d’Abidjan sera pour Zabou la cour commune où vit sa tante et tous les parents, amis et connaissances. On est en ville, mais les habitudes culturelles et communautaires demeurent : on mange sur une natte à même le sol, tous ensemble, au même bol61. Cette ville est différente de celle qu’elle connaît et où elle a vécu jusqu’à ses 18 ans, Paris62. Le contraste pour Zabou est saisissant entre l’ordre et la lumière de Paris et le désordre et l’obscurité d’Abidjan. Il le sera bien plus encore lorsqu’elle quittera ensuite Abidjan pour aller retrouver son père à Niakara, un village situé à 600 km de là, au nord du pays.

  • 63 Lydie Moudileno, Littératures africaines francophones des années 1980 et 1990, Dakar, CODESRIA, col (...)

24La notion de ville des années 1990 reste marquée par les problématiques de pauvreté, de pollution et la différence avec la vie au village, lieu de refuge. À partir de 2000, on constate une prolifération de titres pour la jeunesse, qui marque le développement de ce qui est considéré par certains comme une sous-littérature63. La ville prend alors des dimensions et une signification particulières.

La ville en Côte d’Ivoire : le village dans la ville

  • 64 Catherine Coquery-Vidrovitch, « De la ville en Afrique noire », op. cit, p. 1098-1100.

25Cadre privilégié de la plupart des livres écrits à cette période, la ville est caractérisée par tout un environnement moderne qui va se manifester dans les lieux d’habitation, les équipements et le mobilier utilisé. Mais on y retrouve quelques marqueurs culturels qui lui donnent une note locale. Ce n’est plus une ville au sens occidental du terme. C’est une ville hybride64 que l’on retrouve dans des livres comme Un monstre dans la ville, Le père Noël à Gagnoa, Zézette la poule et les chiots.

  • 65 Assamala Amoi, Un monstre dans la ville, Abidjan, Éditions Eburnie, 2013.
  • 66 Ibid., p. 25-27.

26Un monstre dans la ville65 annonce dès le titre qu’on est en ville. La page de couverture et les pages 28 et 29 présentent des immeubles bordant un plan d’eau. La ville semble aller de soi. Les enfants savent à quoi elle doit ressembler : rues, immeubles, stade, arrêt de bus, marché, etc. Mais la ville est synonyme de pollution et d’environnement dégradé ; une pollution qui est due à l’activité anarchique de ses habitants qui ne semblent pas s’en rendre compte puisqu’ils imputent la faute à un monstre. Cependant, dans cet environnement très moderne, apparaît, en opposition au monstre, un génie qui habite un plan d’eau claire aux abords de la ville et qui donne la solution pour résoudre le problème de la pollution66. Le fantastique des contes du village s’invite en ville.

  • 67 Franck Koné, Pokou, la princesse aux larmes magiques : la lagune en danger, Abidjan, NEI-CEDA, 2014
  • 68 Ibid., p. 12.

27Dans la même veine de cette mixité ville-village, le livre Pokou, la princesse aux larmes magiques : la lagune en danger67, prend pour prétexte une excursion de l’héroïne Pokou avec sa classe pour présenter « le village Kitahan », un village touristique en pleine ville, au bord de la lagune Ebrié. Cependant, ce village reste très moderne avec son terrain de golf et des campements avec des cases villageoises. « Ces cases entourent une piscine où se baignent enfants comme grands, appuyés sur des ballons gonflables. Chaises et parasols y sont dressés tout autour68. » On décèle une tentative ou un désir de retrouver un peu du village dans la ville, mais la partie commode, plaisante et agréable. Le village est donc reconstitué en ville de manière idéalisée et confortable. On y va pour se reposer, se distraire de la frénésie de la ville, mais sans réellement quitter celle-ci car on veut conserver le confort qu’elle nous offre. Encore une fois, la ville est synonyme de pollution, une pollution contrebalancée par le « village du complexe ». Modernité et tradition se côtoient et se complètent. La modernité, c’est-à-dire la ville, ne doit pas détruire l’environnement que la tradition, le village, tend à préserver. Cette histoire laisse transparaître une idée reçue selon laquelle le village serait plus près de la nature que la ville. Pokou, à l’aide de ses amies et de sa magie, arrive à sauver le complexe dont les eaux étaient menacées par des trafiquants. Pokou cherche également à créer une ville idéale qui, tout en conservant son confort dans un cadre moderne, s’évertue à préserver l’environnement.

  • 69 Gina Dick Boguifo et Hyacinthe Kakou, Zézette, la poule et les chiots, Abidjan, Frat Mat Editions, (...)
  • 70 Ibid., p. 6.
  • 71 Ibid., p. 6.
  • 72 Ibid., p. 16.
  • 73 Josué Guébo, Le père Noël à Gagnoa, Abidjan, Éditions Eburnie, 2019.

28Cette préservation de la nature peut être mise en relation avec la présence des animaux d’élevage en ville. Le chien et la poule se côtoient et apprennent à cohabiter. C’est ce tableau que nous propose le livre Zézette la poule et les chiots69, qui s’ouvre sur une description de l’environnement et du cadre dans lequel va se dérouler le livre : « la famille Kablan habite le quartier chic et paisible de Bellecôte70 ». Bellecôte est un quartier résidentiel situé à Cocody, riviera palmeraie, une commune résidentielle d’Abidjan. Le quartier est réputé pour ses grandes villas et son style de vie très occidental. Chaque famille vit en vase clos dans sa maison, sans trop de contact avec les voisins. L’illustration de la page laisse voir des villas, chacune entourée de sa clôture. Les maisons sont alignées le long des rues et bordées d’arbres71. Il y a suffisamment d’espace dans le jardin pour accueillir une chienne, un coq et une poule. La poule, Zézette, voit les autres poules dans les cours voisines du haut de son perchoir. La ville, c’est les immeubles, les rues bitumées, les voitures, les lampadaires, etc.72 Pourtant, dans ce cadre très moderne, la présence d’une poule dans la maison ne semble pas étrange puisque même les voisins en ont. Ce n’est pas non plus un phénomène étrange de voir des poules et des coqs se promener dans les quartiers. La maison des Kablan sert de cadre à l’histoire de Zézette et de la chienne, qui sont les véritables protagonistes. La ville est le contexte de cette histoire, mais celle-ci est racontée sous forme de conte avec des animaux anthropomorphiques et une moralité. Il s’agit d’évoquer les bons comportements à avoir pour vivre en société, et principalement dans la société moderne ivoirienne. Le lien entre la ville et le village, qui transparaît en filigrane de ce livre, est existant également dans Le père Noël à Gagnoa73. Le père Noël, une réalité très occidentale et moderne, est transplanté dans un environnement urbain et rural ivoirien.

  • 74 Ibid., p. 5.
  • 75 Ibid., p. 10.
  • 76 Ibid., p. 12.
  • 77 Ibid., p. 27.

29De fait, le livre retrace le voyage du père Noël dans une ville située à environ 300 km d’Abidjan, Gagnoa. La maison du père Noël est située « au cœur de la brousse74 », mais elle ressemble aux maisons de la ville décrite dans certains livres déjà mentionnés. Elle est entourée d’un grand jardin avec de nombreux arbres fruitiers et un éléphant qui se promène en liberté75. L’intérieur de la maison présente une salle à manger avec des portes vitrées76, des tableaux aux murs, une lampe à abat-jour, un sapin, un sol carrelé. Les premières pages du livre présentent donc un contraste ou plutôt une synthèse ville/village. Ensuite, tout au long de son voyage, l’enfant découvre avec lui d’autres villes de l’intérieur du pays, et particulièrement Gagnoa. On se rend ainsi compte que les villes ivoiriennes combinent à la fois modernité et tradition : à côté des routes goudronnées et des maisons hautes et vitrées, on peut voir les belles tenues traditionnelles, car les habitants de Gagnoa n’ont pas oublié leur culture77. Les populations pratiquent toujours l’agriculture. Il y a des villages situés dans la forêt autour de la ville. La forêt abrite des génies. La ville de Gagnoa est un entre-deux où les valeurs et croyances ancestrales subsistent et côtoient la modernité.

  • 78 Gina Dick Boguifo, Oh ! Quel chapardeur !, Abidjan, Édition Eburnie, 2014.
  • 79 Ibid., p. 2 et p. 10.
  • 80 Ibid., p. 4-5.
  • 81 Ibid., p. 14-15.

30Cet « entre-deux » de la ville relevé plus haut n’est pas très perceptible dans les deux prochains livres que nous allons aborder. Pourtant, il va transparaître dans les comportements et les manières de penser des protagonistes. Dès les premières pages du livre Oh ! Quel chapardeur !78, on se rend compte que le cadre est moderne. Stéphie et sa mère sont à la cuisine. La mère de Stéphie s’attache à apprendre à cuisiner à sa fille, comme le ferait toute mère africaine. Mais ses plans sont contrariés par le chat de la voisine qui vient lui voler le poisson sorti du frigo en passant par la fenêtre de la maison. On peut voir une salle de séjour et une salle à manger : Stéphie en train de mettre la table, il y a des armoires et étagères vitrées, un canapé et une télévision dans un meuble, etc.79 Cet environnement moderne suggère la vie en ville. La cuisine également est moderne : un plan de travail, une table centrale, des armoires, et un sol carrelé80, un réfrigérateur et une gazinière81. La voisine sonne à la porte car elle a perdu son chat. L’utilisation de la sonnette est également indicatrice de la ville, montrant que chaque famille protège son intimité et qu’on y entre quand on en reçoit l’autorisation. Cependant, on peut voir que l’on n’est pas dans une villa mais plutôt dans un appartement avec un certain standing. L’intérieur de la maison montre une famille moyenne, bien installée et ayant les moyens de s’offrir des appareils électroménagers et du mobilier moderne. L’isolement de la famille reste frappant car l’histoire ne met en scène que la mère et sa fille en train de cuisiner. L’idée demeure que ce sont les femmes qui doivent faire la cuisine.

  • 82 Gina Dick Boguifo, Il n’y a pas de sot métier, Abidjan, Édition Eburnie, 2016.
  • 83 Ibid., p. 26.
  • 84 Ibid., p. 10.
  • 85 Ibid., p. 34.

31Cette idée est aussi perceptible dans le livre Il n’y a pas de sot métier82. Dès la page de couverture de cet album, les signes de la réussite sont exposés : une grande villa et une voiture, qui suggèrent que le personnage les a obtenus grâce à son métier de chef pâtissier/cuisinier, dont il porte les attributs. Ce livre parle d’un jeune homme qui, contre l’avis de son père qui le destinait à être astronaute, décide de devenir chef pâtissier. Le Lycée hôtelier où Gilles travaille83 suggère la ville. La maison des parents de Gilles possède une cuisine moderne (plan de travail, étagères et mur carrelé84) et un salon avec sofa, fauteuil, rideaux, meubles vitrés, etc.85 Cependant, bien que l’on soit en ville, des stéréotypes faisant de la cuisine une affaire de femmes demeurent dans la tête du chef de famille.

32Tout au long de ces livres étudiés, on peut voir que la modernité conserve des accents culturels. Ils s’attachent à reproduire la vie moderne de la ville tout en gardant quelque chose des traditions et de la culture ivoiriennes.

33Au-delà de cette présentation plus ou moins chronologique et en même temps thématique, il importe de faire une analyse transversale qui nous permet de faire ressortir certaines caractéristiques propres à la ville représentée dans le livre pour enfants ivoiriens.

34La thématique qui remporte le plus de suffrages est celle de la pollution. La ville est vue comme un important producteur de pollution, conséquence de l’activité désordonnée de ses habitants. On peut le constater dans La promenade de la famille Y’a Fohi, Un monstre dans la ville et Pokou, la princesse aux larmes magiques : la lagune en danger.

  • 86 A. Bahi, « Jeunes et imaginaire de la modernité à Abidjan », op. cit, p. 4.

35La ville se caractérise également par son côté intimiste qui frise bien souvent l’isolement et l’individualisme86. Les familles vivent en vase clos dans leurs villas ou appartements. Les histoires sont exclusivement centrées sur des familles composées du père, de la mère et des enfants, sur le modèle occidental. Les livres dépeignent alors la vie de ces familles dans leur mode de vie urbain : type d’habitation, division spatiale de la maison, mobiliers et équipements utilisés, etc. La ville n’est pas qu’espace, c’est l’imaginaire du confort, de la modernité, de la commodité. La ville d’Abidjan représentée est faite de contrastes : quartiers chics contre quartiers pauvres, individualisme contre communauté (village). Nous sommes dans une tentative de description réaliste de la ville qui met en avant les inégalités sociales. Cependant, il faut reconnaître que ce « réalisme » reste mitigé car la partie pauvre reste sous représentée.

36Enfin, la relation ville-village est importante dans certains livres étudiés. Il n’y a pas toujours une séparation nette entre ces deux réalités. Cela a peut-être quelque chose à voir avec la manière dont les villes se sont constituées en Côte d’Ivoire. Toujours est-il que la ville et le village sont très étroitement liés, comme pour rappeler les réalités ivoiriennes et les intégrer à l’imaginaire de la ville. C’est une vie urbaine qui est profondément ancrée dans la tradition. L’idée de retour aux sources est très présente. La ville représentée conserve un lien très étroit avec la culture, le livre mettant en avant des repères culturels qui marquent sa particularité. Ces représentations de la ville restent des images idéalisées. Il y a une séparation nette entre la vie en ville et le village dans certains livres, avec un déplacement explicite de l’un vers l’autre, où le village sert de retour aux sources et de lieu de repos, comme on peut le voir dans Le rêve de Kimi, Entre deux mondes, Le père Noël à Gagnoa. Une certaine interrelation diffuse demeure dans d’autres livres où le village est intégré à la ville à travers certaines habitudes, comme dans Zézette la poule et les chiots et Le soleil d’une nuit.

  • 87 Yves Bertrand Djouda Feudjio, « Comprendre autrement la ville africaine », communication présentée (...)
  • 88 Marc Agier, Anthropologie de la ville, Paris, Presses Universitaires de France, 2015, p. 19. Voir a (...)

37Les villes ivoiriennes ne sont jamais totalement occidentales ni totalement africaines87. Elles embarquent un mélange des deux qui leur donne leur particularité et que les livres font ressortir. Mais, en même temps, ces livres insistent sur la précarité qu’on peut retrouver dans ces villes et le fossé qu’il peut y avoir entre riches et pauvres. Les riches essaient de vivre comme les occidentaux et les pauvres transposent leurs habitudes villageoises en ville. La ville n’est pas véritablement un lieu, c’est une manière de vivre88.

  • 89 J.-F. Steck, « Abidjan et le Plateau », op. cit.
  • 90 C. Coquery-Vidrovitch, « De la ville en Afrique noire », op. cit.

38Les modèles des villes européennes peuvent être reproduits dans les quartiers chics mais ils conservent des accents africains qui n’en font pas des villes européennes et qui fondent leurs particularités. Comparée à la ville occidentale, la ville ivoirienne garde de profonds marqueurs culturels en termes géographique et comportemental, même si elle tente de se rapprocher de l’idéal occidental89. Le livre pour enfant traduit la complexité de l’environnement urbain ivoirien. Ville et village ne sont pas fondamentalement opposés mais se complètent plutôt dans le contexte ivoirien. Le livre pour enfants ivoirien va servir à transmettre toute cette complexité90.

39La ville ivoirienne dite moderne est d’importation coloniale. Née avec la colonisation, elle s’est développée au fil des années pour s’adapter petit à petit à l’évolution du monde occidental. De fait, il apparaît que la ville peut être comprise comme un centre urbain symbole du développement et de la réussite sociale. Il y a souvent une mise en relation entre la ville et le village, entre la vie au village et la vie en ville, toutes deux idéalisées par les auteurs et les illustrateurs. Enfin, les représentations de la ville font surtout appel à des espaces domestiques, à des représentations du mode de vie urbain. L’espace extérieur est très souvent suggéré.

40Nous avons pu constater qu’il y avait un lien très étroit entre la ville et le village, entre modernité et tradition, la notion de ville conservant des marqueurs culturels qui n’en font pas une cité au sens occidental du terme, même si elle s’attache à s’en rapprocher le plus possible. Ce rapport ambigu entre la ville et les habitudes rurales restructure les rapports sociaux dans un contexte urbain. Au mimétisme occidental s’ajoute une tentative de conservatisme qui peut entraîner, sinon une perte de repères, du moins une reconfiguration et une reconstruction de l’idée de ville.

41La littérature de jeunesse est récente en Côte d’Ivoire et demeure un genre marginalisé. Cependant, de plus en plus de livres ont paru au cours de ces dernières années et leur étude approfondie pourrait permettre de nouvelles constatations et d’aboutir à de nouvelles conclusions.

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Notes

1 Aghi Bahi, « Jeunes et imaginaire de la modernité à Abidjan », Cadernos de Estudos Africanos [en ligne], n° 18/19, 2010, p. 56-67, DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cea.79 [consulté le 15/04/2021].

2 Xavier Garnier, « Écrire les villes d’Afrique postcoloniales », Versants, n° 60-1, 2013, p. 13-26. Disponible à l'adresse suivante : https://www.academia.edu/12970608/Ecrire_les_villes_africaines_postcoloniales [consulté le 10/11/2021].

3 Catherine Coquery-Vidrovitch, « De la ville en Afrique noire », Annales. Histoire, Sciences Sociales [en ligne], vol. 61, n° 5, 2006, p. 1087-1119, URL : https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-annales-2006-5-page-1087.htm [consulté le 29/05/2019].

4 A. Bahi, « Jeunes et imaginaire de la modernité à Abidjan », op. cit.

5 Chantal Hollerou-Lafarge, Monique Segré, Sociologie de la lecture, Paris, La Découverte, 2007 (3e éd.), coll. « Repères », p. 23-24.

6 Francis Balle, Médias et sociétés, Paris, LGDJ Lextenso éditions, 2013 (16e éd.), p. 11.

7 Robert Escarpit, L’écrit et la communication, Paris, PUF, 1993, coll. « Que sais-je ? », n° 1546, p. 48.

8 Eric Barchechath, Rossella Magli, Yves Winkin, Comment l’informatique vient aux enfants : pour une approche anthropologique des usages de l’ordinateur à l’école, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 2006, p. 105-106.

9 Le paysage éditorial ivoirien a longtemps été dominé par deux maisons d’édition qui avaient surtout le monopole de l’édition scolaire grâce à des accords signés avec l’État : le Centre d’édition et de diffusion africaine (CEDA), créé en 1961 aux lendemains des indépendances, et les Nouvelles éditions ivoiriennes (NEI), créées en 1992, nées des cendres des Nouvelles éditions africaines (NEA) créées en 1972. Ces deux maisons d’édition avaient surtout pour rôle de combler le vide en matière d’ouvrages scolaires. Elles finissent par fusionner en 2003. Stéphane Marill, « L’édition en Côte d’Ivoire : étude du secteur scolaire soumis à appel d’offres », Scolibris, mars 2008, URL : https://www.alliance-editeurs.org/l-edition-en-cote-d-ivoire-etude,107 [consulté le 17/11/2022].

10 Il faudra attendre la fin des années 1970 et le début des années 1980 pour voir apparaître les premiers livres destinés aux enfants ivoiriens. L’émergence des femmes écrivains dans la sphère littéraire y est pour beaucoup. Jeanne de Cavally, Régina Traoré-Série, « Entretien avec Jeanne de Cavally », Notre librairie, n° 87, Littérature de Côte d’Ivoire, 2. Écrire aujourd’hui, avril-juin 1987, p. 125-127.

11 S. Marill, « L’édition en Côte d’Ivoire », op. cit.

12 Omar Sylla, Le livre en Côte d’Ivoire, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 85.

13 Bédia François Aka et al., « Analyse de l’impact de la crise de 2002 sur les inégalités en Côte d’Ivoire », Papiers de recherche, n° 143, septembre 2020, URL : https://www.afd.fr/fr/ressources/analyse-de-limpact-de-la-crise-de-2002-sur-les-inegalites-en-cote-divoire.

14 Fatou Kéïta, Le petit garçon bleu, Abidjan, NEI, 1996, p. 20-21.

15 Hortense Mayaba, Souroukani, Abidjan, NEI, 2002, p. 8, 10-11.

16 Véronique Tadjo, Grand-mère Nanan, Abidjan, NEI, 1996, p. 16, 19.

17 Jean-Fabien Steck, « Abidjan et le Plateau : quels modèles urbains pour la vitrine du “miracle” ivoirien ? », Géocarrefour [en ligne], vol. 80, n° 3, 2005, DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/geocarrefour.1200 [consulté le 09/11/2022].

18 J. de Cavally, R. Traoré-Série, « Entretien avec Jeanne de Cavally », op. cit. ; Martine Borgomano, « Des femmes écrivent », Notre librairie, n° 87, Littérature de Côte d’Ivoire, 2. Écrire aujourd’hui, avril-juin 1987, p. 65-69.

19 Ibid.

20 Jeanne de Cavally, Bley et sa bande, Abidjan, EDILIS, 2002 (1e éd. 1985), p. 3.

21 Ibid., p. 3.

22 Ibid., p. 3.

23 Ibid., p. 5.

24 Ibid., p. 81.

25 Ibid., p. 80.

26 Sanaliou Kamagaté, « Radioscopie d’une ville macrocéphale du territoire ivoirien : Abidjan », Regardsuds, numéro spécial 2018, URL : https://regardsuds.org/radioscopie-dune-ville-macrocephale-du-territoire-ivoirien-abidjan/ [consulté le 28/05/2023].

27 J. de Cavally, Bley et sa bande, op. cit., p. 17-21.

28 Ibid., p. 26.

29 Irit Eguovoen et al., « Dernier refuge ou presqu’ile d’opportunités ? Démographie et conditions de vie à Adjahui-Coubé, un habitat spontané à Abidjan », ZEF Working Paper, n° 187, 2020, consulté le 26/04/2023. Téléchargement gratuit à l’adresse suivante : https://www.zef.de/publications/zef-publications/zef-working-papers/.

30 Catherine Coquery-Vidrovitch, « Histoire de l’urbanisation africaine : La ville coloniale : “lieu de colonisation” et métissage culturel », dans : Jean-Louis Biget et Jean-Claude Hervé (dir.), Panoramas urbains : Situation de l’histoire des villes [en ligne], 1995, URL : http://0-books-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/enseditions/25963 [consulté le 22/11/2022].

31 Annie Yapobi, Le secret de Lunelle, Abidjan, CEDA, 1988.

32 Ibid., p. 7, 11.

33 Ibid., p. 13.

34 Ibid., p. 23.

35 Nadia Dangui, « Imaginaire de la ville : modernité et tradition dans le livre littéraire ivoirien pour enfants », communication présentée au colloque Médias, communication, vie urbaine, 5 juin 2019, Cocody-Abidjan, Université Félix Houphouët-Boigny.

36 Fatou Kéïta, Sinabani, la petite dernière, Abidjan, NEI, 1997.

37 Ibid., p. 2.

38 Ibid., p. 9.

39 Ibid., p. 12-13.

40 Ibid., p. 25.

41 Ibid., p. 23.

42 Ibid., p. 31.

43 Carelle Malendoma, Le Soleil d’une nuit, Abidjan, CEDA, 1997.

44 Ibid., p. 5.

45 Ibid., p. 5.

46 Ibid., p. 4.

47 Ibid., p. 11.

48 Ibid., p. 15.

49 Ibid., p. 18.

50 Ibid., p. 15 et 16.

51 Ministère du Logement et du Cadre de vie et de l’Environnement, Direction de l’environnement, La Promenade de la famille Y’a Fohi, Agence Japonaise de Coopération Internationale (JICA), 1997.

52 Nadia Dangui, « Representaciones imaginarias de la ciudad y del pueblo en los libros infantiles marfileños », Ondina – Ondine [en ligne], nº 8, décembre 2022, p. 79-95, DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.26754/ojs_ondina/ond.202286065.

53 Josette Abondio, Le Rêve de Kimi, Abidjan, NEI/NETER, 1999.

54 Ibid., p. 31.

55 Ibid., p. 28.

56 Ibid., p. 12-13.

57 Ibid., p. 22-23.

58 N. Dangui, « Representaciones imaginarias de la ciudad », op. cit.

59 Pascale Quao-Gaudens, Entre deux mondes, EDICEF, 2011, (1e éd., Abidjan, CEDA, 1999).

60 Ibid., p. 33-34.

61 Ibid., p. 37.

62 Ibid., p. 5.

63 Lydie Moudileno, Littératures africaines francophones des années 1980 et 1990, Dakar, CODESRIA, coll. « Document de travail », n° 2, 2003.

64 Catherine Coquery-Vidrovitch, « De la ville en Afrique noire », op. cit, p. 1098-1100.

65 Assamala Amoi, Un monstre dans la ville, Abidjan, Éditions Eburnie, 2013.

66 Ibid., p. 25-27.

67 Franck Koné, Pokou, la princesse aux larmes magiques : la lagune en danger, Abidjan, NEI-CEDA, 2014.

68 Ibid., p. 12.

69 Gina Dick Boguifo et Hyacinthe Kakou, Zézette, la poule et les chiots, Abidjan, Frat Mat Editions, 2014.

70 Ibid., p. 6.

71 Ibid., p. 6.

72 Ibid., p. 16.

73 Josué Guébo, Le père Noël à Gagnoa, Abidjan, Éditions Eburnie, 2019.

74 Ibid., p. 5.

75 Ibid., p. 10.

76 Ibid., p. 12.

77 Ibid., p. 27.

78 Gina Dick Boguifo, Oh ! Quel chapardeur !, Abidjan, Édition Eburnie, 2014.

79 Ibid., p. 2 et p. 10.

80 Ibid., p. 4-5.

81 Ibid., p. 14-15.

82 Gina Dick Boguifo, Il n’y a pas de sot métier, Abidjan, Édition Eburnie, 2016.

83 Ibid., p. 26.

84 Ibid., p. 10.

85 Ibid., p. 34.

86 A. Bahi, « Jeunes et imaginaire de la modernité à Abidjan », op. cit, p. 4.

87 Yves Bertrand Djouda Feudjio, « Comprendre autrement la ville africaine », communication présentée au colloque N-AERUS XI : Urban knowledge cities of the south, Bruxelles, 2010, disponible à l’adresse suivante : https://docplayer.fr/11647612-Comprendre-autrement-la-ville-africaine.html [consulté le 29/05/2019]. Voir aussi Jean-Luc Piermay, « Sur les traces des capitales indécises de la Côte d’Ivoire », Afrique contemporaine [en ligne], vol. 263-264, n° 3-4, 2017, p. 365-383, DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/afco.263.0365.

88 Marc Agier, Anthropologie de la ville, Paris, Presses Universitaires de France, 2015, p. 19. Voir aussi A. Bahi, « Jeunes et imaginaire de la modernité à Abidjan », op. cit.

89 J.-F. Steck, « Abidjan et le Plateau », op. cit.

90 C. Coquery-Vidrovitch, « De la ville en Afrique noire », op. cit.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Yah Nadia Dangui, « La ville racontée aux enfants dans le livre ivoirien de jeunesse  »Strenæ [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 02 février 2024, consulté le 22 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/strenae/10458 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/strenae.10458

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Auteur

Yah Nadia Dangui

Université Félix Houphouët-Boigny (Abidjan/Côte d’Ivoire)

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