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Dossier thématique
Partie 1 : La ville racontée aux enfants

La ville racontée aux enfants dans les albums espagnols : pas de pépites pour les chercheurs d’hors

The city in Spanish children’s picturebooks: no wandering off the beaten track
Patricia Mauclair

Résumés

L’Espagne, où 80 % de la population vit en ville, est un pays qui se soucie d’offrir un environnement sain à ses enfants si l’on en juge par sa participation active au sein d’associations telles que Ciudades amigas de la infancia et l’AICE (Asociación Internacional de Ciudades Educadoras), ainsi que sa place dans le dernier Bilan Innocenti 17 de l’UNICEF. Cet intérêt pour le bien-être de l’enfant en milieu urbain explique certainement la très large diffusion des ouvrages, tous traduits en espagnol, du psychopédagogue italien Francesco Tonucci, sur le rôle des enfants dans l’écosystème urbain. La société figurée dans la littérature pour la jeunesse se construisant à partir des espaces sociaux de l’enfance et mettant en scène la société dont l’enfant fait l’expérience, nous nous proposons de voir si la littérature produite en Espagne pour les enfants met en scène la société urbaine dont le petit Espagnol fait l’expérience au xxie siècle et si elle s’inscrit dans ce vaste programme national de réflexion sur la ville et l’enfant.

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Mots-clés :

ville, enfant, album

Keywords:

city, child, picture book

Géographique :

Espagne, Spain
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Texte intégral

1En 2022, l’Espagne, où 80 % de la population vit en ville1, se hissait en tête du classement proposé par le Bilan Innocenti 17 de l’UNICEF qui, chaque année, « fait état de la situation des pays les plus riches de la planète en ce qui concerne leur capacité à offrir un environnement sain aux enfants2 ». À ce bilan positif s’ajoute la participation active de l’Espagne au sein de deux associations, Ciudades amigas de la infancia [Villes amies des enfants] et l’AICE (Asociación Internacional de Ciudades Educadoras [Association internationale des villes éducatrices]). L’association Ciudades amigas de la infancia a été créée en 1996, dans le sillage de la résolution prise lors de la Conférence des Nations Unies sur les établissements humains (Habitat II) de faire des villes des lieux vivables pour tous et toutes. Cette Conférence a déclaré que le bien-être des enfants est l’indicateur suprême d’un habitat sain, d’une société démocratique et d’une bonne gestion des affaires publiques. Le premier congrès des Ciudades amigas de la infancia s’est tenu à Séville en 2011, 120 municipalités espagnoles ont déjà reçu ce titre. 235 villes espagnoles sont également membres de l’AICE (créée en 1994) dont l’objectif est de construire des villes qui éduquent tout au long de la vie, conviviales, durables, saines, accessibles, dynamiques, inclusives, participatives, justes et créatives3. Le préambule de la charte de l’AICE rappelle que « dans la ville éducatrice, l’éducation transcende les murs de l’école pour imprégner toute la ville4 ». Autre initiative qui mérite d’être soulignée, l’exposition Caperucita camina sola : la reintroducción de la infancia en la ciudad [Le Petit Chaperon marche seule : la réintroduction de l’enfance dans la ville]5, destinée à faire réfléchir sur la mobilité de l’enfant en milieu urbain, circule depuis 2012 dans toute l’Espagne.

  • 6 Francesco Tonucci, La ciudad de los niños, Barcelone, Ed. Gráo, 2015.
  • 7 Francesco Tonucci, El niño en la ciudad, Oviedo, Ed. Losada, 2017.
  • 8 Francesco Tonucci, Manual de guerrilla urbana. Para niñas y niños que quieren defender sus derechos(...)

2Cet intérêt pour le bien-être de l’enfant en milieu urbain explique certainement la très large diffusion des ouvrages, tous traduits en espagnol, de Francesco Tonucci, sur le rôle des enfants dans l’écosystème urbain, tels que La ciudad de los niños6 (le seul qui ait été traduit en français : La ville des enfants : Pour une [r]évolution urbaine, éd. Parenthèses, préf. de Thierry Paquot, 2019.), El niño en la ciudad [L’enfant dans la ville]7 ou encore Manual de guerrilla urbana. Para niñas y niños que quieren defender sus derechos [Manuel de guerrilla urbaine. Pour les filles et les garçons qui veulent défendre leurs droits]8. Le psychopédagogue italien défend l’idée que l’enfant est un citoyen à part entière et qu’il faut prendre les intérêts et les jeux des enfants comme mesure de la conception de nos villes. Ses réflexions ont notamment inspiré la municipalité de Pontevedra (Galice), une ville où le piéton est roi depuis plus de 20 ans. Elles ont également inspiré l’un des articles de Pantera [Panthère], revue écologiste destinée aux enfants, qui, en 2020, a consacré son numéro 3 aux villes durables. Dans cet article intitulé « La ciudad y los niños » [La ville et les enfants], Lídia Hervás explique le projet de Tonucci d’inviter à redessiner les villes pour que les enfants récupèrent l’espace urbain, pensé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour l’adulte travailleur. Les autres articles font non seulement un état des lieux des villes et des villages en Espagne, mais ils engagent également les jeunes lecteurs à penser autrement l’avenir de leurs habitats, dans le respect du vivant. Dans plusieurs articles, la ville y est décrite comme un espace polluant, envahi par les voitures, peuplé d’adultes penchés sur leurs portables, ignorant la présence des plus vulnérables, c’est-à-dire les enfants, les personnes âgées, les handicapés et les sans-abri.

  • 9 « Littérature pour la jeunesse et société, une affaire de discours », La Revue des livres pour enfa (...)

3Comme le rappelle Matthieu Letourneux9, la société figurée dans la littérature pour la jeunesse est construite à partir des espaces sociaux de l’enfance et met en scène la société dont l’enfant fait l’expérience. Il nous a donc paru intéressant de voir si la littérature produite en Espagne au xxie siècle pour les enfants mettait en scène la société urbaine dont le jeune Espagnol fait l’expérience et si elle entrait en résonance avec ce vaste programme national de réflexion sur la ville et l’enfant. Cette contribution s’appuiera sur une quarantaine d’albums contemporains, écrits et illustrés par des Espagnols, qui ont choisi la ville comme sujet – l’occurrence du terme « ciudad » dans le titre en a souvent facilité le repérage – ou comme cadre de l’action. Certains albums sont antérieurs aux travaux de Tonucci mais nous avons tenu à les incorporer à notre corpus puisqu’ils circulent encore massivement entre les mains des jeunes lecteurs espagnols. Ces productions portent toutes un regard bien spécifique sur la ville, regard qu’elles transmettent aux enfants. À quoi ressemble cette ville que l’on raconte et que l’on dessine pour des enfants ? Est-elle bien la leur ? Quels espaces leur réserve-t-elle ? Quels projets éducatifs porte-t-elle ?

Des villes en mal d’hispanité

  • 10 David Palomo, « El misterio de los toldos verdes: por qué los balcones de España están plagados de (...)
  • 11 Céline Vaz, « De la crise du logement à la question urbaine. Le régime franquiste et les conditions (...)
  • 12 Basilio Calderón Calderón, José Luis García Cuesta, « La estructura de las ciudades españolas: un c (...)
  • 13 « El modelo americano, en España: un estudio alerta de la creciente dispersión de la ciudades », 20 (...)
  • 14 Daniel Rendón, « Diez centros comerciales más grandes de España que tienes que conocer », Tipa para (...)
  • 15 Gonzalo Fanjul, « Dieciséis kilómetros », El País, 10/11/2022, URL : https://elpais.com/planeta-fut (...)

4Quiconque aura déambulé dans les rues de villes espagnoles aura remarqué les stores verts aux fenêtres des immeubles10, les kiosques où l’on achète journaux et friandises, les points de vente de la loterie ONCE, les pittoresques boîtes aux lettres cylindriques jaunes, les terrasses d’immeubles où sèche le linge ou encore les incontournables terrasses de café où toutes les générations se retrouvent. Le nombre élevé de bancs, d’aires de jeux, de parcs, indique que le climat est propice à une sociabilité extérieure. Au-delà des spécificités architecturales propres à chaque région, le paysage urbain espagnol présente donc certaines caractéristiques générales qui le distinguent de tous les autres pays européens. Par ailleurs, l’Espagne possède une forte culture de la propriété, qui trouve notamment son origine dans l’exode rural et le boom de l’immobilier des années 1960-1970, lui-même favorisé par la politique du ministre de l’habitat Arrese dont le mot d’ordre était : « Faisons de l’Espagne un pays de propriétaires et non de prolétaires. » Entre 1960 et 1973, cinq millions d’Espagnols, provenant majoritairement des villes de moins de 20 000 habitants, changent de résidence ; 80 % d’entre eux viennent grossir la population urbaine des régions madrilène, catalane, valencienne et basque11. Ensuite, comme l’expliquent Calderón et García Cuesta12, le xxie siècle a complètement redéfini la ville espagnole, dont la croissance s’est vertigineusement accélérée depuis 1996 et qui la fait ressembler désormais à un agglomérat de villes aux contours diffus : le paysage urbain espagnol a été, pendant des décennies, un paysage de grues et d’échaffaudages. À la suite de l’éclatement d’une bulle immobilière en Espagne en 2007, aggravée ensuite par la crise financière mondiale, de nombreux immeubles en construction sont devenus des chantiers fantômes et des dizaines de milliers de locataires et de propriétaires ont été expulsés de leur logement parce qu’ils étaient incapables de payer leur loyer ou les traites de leur emprunt. La crise de l’immobilier a également généré l’importation du modèle américain d’expansion urbaine dispersée, avec la construction de quartiers de maisons individuelles jumelées éloignés du centre historique13. La périphérie accueille aussi de plus en plus d’immenses centres commerciaux, l’Espagne se targuant de compter les plus grands et les plus modernes d’Europe et de les inclure dans ses attractions touristiques les plus prisées14. Ces métamorphoses successives du paysage urbain contrastent avec la persistance de quartiers périphériques défavorisés, des zones de bidonvilles parfois, une honte pour le pays que dénonçait encore Gonzalo Fanjul dans un article du journal El País en novembre 202215.

  • 16 Vicente Múñoz, Los animales de la ciudad, Alzira, Algar, 2006.
  • 17 Pato Mena, Un cocodrilo en el bolsillo, Saragosse, Apila, 2021.
  • 18 Silvia Nanclares, Miguel Brieva, Al final, Madrid, Kókinos, 2010.
  • 19 Jordi Vila, Meritxell Martí, Papel de Diario, Barcelone, La Galera, 2004.
  • 20 Denou Violeta, Teo descubre la ciudad, Barcelone, Timun Mas, 2001.
  • 21 Antonio Ventura, La espera, Salamanque, Lóguez, 2004.
  • 22 Juliet Pomés Leiz, Sábado, ¿qué vamos a hacer? Barcelone, Ed. Tusquets, 2003.
  • 23 Mariona Tolosa Sisteré, Un paseo por la ciudad, Saragosse, Flamboyant, 2022.

5Étonnamment, ce visage polymorphe de la ville espagnole semble n’avoir guère inspiré la grande majorité des albums consultés. Certes, les illustrations introduisent parfois quelques indices, tels que des enseignes de commerces ou de services écrites en espagnol ou encore des noms de rues pour signifier l’identité hispanique de l’espace urbain représenté. Dans Los animales de la ciudad [Les animaux de la ville], de Vicente Múñoz16, nous apprenons dès le début que le petit Ricardo est né « Calle Pérez Pujol », non-loin de la poste et de sa tour métallique, autant d’éléments suffisant à situer précisément l’action à Valence, à laquelle Vicente Muñoz rend hommage. Dans Un cocodrilo en el bolsillo [Un crocodile dans la poche]17, Pato Mena intègre dans ses représentations du chemin parcouru par la petite Tina une boîte aux lettres espagnole ainsi qu’un kiosque. Dans les illustrations de trois albums, Al final [À la fin]18, Papel de Diario [Page de journal]19 et Teo descubre la ciudad [Téo découvre la ville]20, une brise méditerranéenne souffle dans les hauteurs des blanches terrasses d’immeubles où l’on voit le linge sécher. Quand le linge ne flotte pas sur les terrasses, il est suspendu à des fils qui, surplombant un puits de lumière ou une rue, relient des fenêtres et nous transportent vers le sud (La espera [Lattente]21). Ailleurs que sur les terrasses, le soleil du sud rappelle sa présence aux fenêtres que l’on protège de stores verts, dans les illustrations de Sábado, ¿qué vamos a hacer? [Samedi, qu’allons-nous faire ?]22 et de La espera. L’ancrage hispanique est peut-être plus prégnant dans les illustrations de l’album Un paseo por la ciudad [Une balade en ville]23, de Mariona Tolosa Sisteré : on y reconnaît la vie en immeuble, les terrasses de café, les marchands de glace, les fameuses boîtes aux lettres, les stores en bois ou en toile verte, le linge aux fenêtres, quelques terrasses surplombant des immeubles aux façades blanches, les kiosques et le parc à chiens, espace de plus en plus courant en Espagne. Cet album nous montre également une ville en travaux et dénonce subtilement les priorités touristiques des édiles par la bouche de l’un des passants qui, face à un nouvel hôtel en chantier, exprime son regret de ne pas assister à la construction d’un centre social.

  • 24 Miguel Ángel Cuesta, Historia de un árbol, Barcelone, Juventud, 2011.
  • 25 Agustín Comotto, El mar dijo basta, Barcelone, La Galera, 2006.
  • 26 Roser et Carles Capdevila, Las tres mellizas y las tres erres, Barcelone, Fundación Intermon Oxfam, (...)
  • 27 Roser et Carles Capdevila, Las tres mellizas y las tres gotas de agua, Barcelone, Fundación Intermo (...)

6Toutefois, ne nous méprenons pas, ce ne sont là que de rares exceptions à une règle, semble-t-il bien établie, qui consiste à exploiter la capacité métonymique de l’image de la rue ou de l’horizon constellé d’immeubles comme parties signifiant le tout qui les contient, l’urbain se caractérisant presque exclusivement par un entrelac de rues bordées d’édifices à l’architecture occidentale, soit par une vue panoramique d’immeubles rectangulaires souvent frangés d’usines aux hautes cheminées fumantes. Ce second type de paysage s’inscrit dans une tradition urbanophobe propre à la littérature à visée écologique qui concentre dans la ville tous les dysfonctionnements dont souffre notre planète. Dans une double page de l’album Historia de un árbol [Histoire d’un arbre]24, de Miguel Ángel Cuesta, nous voyons des enfants jouer au ballon sur un trottoir, unique illustration donnant à voir des enfants s’approprier une parcelle d’espace public non destinée au jeu. Cette séquence, passablement anachronique, n’est là que pour servir un récit visant à alerter sur l’urgence de préserver les arbres. Déréalisée, métaphorisée, la ville devient même presque dystopique dans El mar dijo ¡basta! [La mer a dit « ça suffit ! »]25, de Agustín Comotto (ill. 1), et Al final qui, là encore, reprennent les stéréotypes de l’urbanopohobie pour dénoncer plusieurs formes de pollution telles que la pollution visuelle liée à l’omniprésence de messages publicitaires et la pollution sonore générée par tous les véhicules motorisés. Dans cette même veine, les jumelles de Las tres mellizas y las tres erres [Les trois jumelles et les trois R]26, de Roser et Carles Capdevila, nous révèlent un espace urbain sale et gris jonché de conteneurs à déchets débordants. Dans un autre album de la série, Las tres mellizas, tres gotas de agua [Les trois jumelles, trois gouttes d’eau]27, les jumelles dénoncent le gaspillage de l’eau en montrant une zone résidentielle avec ses piscines, ses jardins bien arrosés et ses terrains de golf en bordure de ville.

Illustration 1 : Agustín Comotto, El mar dijo basta (2006).

7L’ancrage hispanique est donc très largement minoritaire et les rares albums qui en font le choix réduisent à une portion congrue les multiples paysages de la réalité urbaine actuelle, pourtant familiers de très nombreux jeunes Espagnols. Il n’est jamais question, par exemple, des enfants de familles expulsées de leur appartement, de ces immeubles fantômes qui s’imposent dans certains quartiers, ni des sans-abri dont la présence fait désormais partie intégrante de l’environnement urbain. L’album Un paseo por la ciudad (ill. 2) se distingue une fois de plus en osant montrer un mendiant et un SDF, très discrètement dessinés dans l’une des dernières doubles-pages. Et même lorsque certains lieux de sociabilité urbaine tels que les terrasses de café ou les centres commerciaux de centre-ville s’affichent enfin dans les illustrations, ils ne sont là que pour composer un décor avec lequel l’enfant n’entre pas en interaction. Voici donc qui nous amène à un autre constat : l’enfant n’a pas vraiment de place dans cette ville.

Illustration 2 : Mariona Tolosa Sisteré, Un paseo por la ciudad (2022).

Des villes ennemies de l’enfance

  • 28 « La ville récréative prend son temps, elle n’exclut personne. Comme son nom l’indique elle est jou (...)
  • 29 Antonio Vicente et Miguel Ordóñez, Marina y el niño verde en la ciudad, Madrid, Bilingual Readers, (...)
  • 30 José Carlos Andrés et José Fragoso, ¡Ten cuidado Bruno!, Madrid, NubeOcho, 2022.
  • 31 « C’est pour cela que les grands ont inventé une prison dorée qu’ils ont nommée “jardin d’enfants” (...)

8Ce qui frappe à la lecture de ces albums, c’est l’absence quasi totale d’enfants en train de jouer. Pour reprendre l’expression de Thierry Paquot, la ville n’y est pas « joueuse28 ». Le parc pratiqué par les deux héros de Un cocodrilo en el bolsillo n’est même pas un espace ludique, on n’y voit d’ailleurs aucun autre enfant, mais un lieu de transition propice à l’observation et à la réflexion – définition très adulte du parc – dans lequel ils se posent avant de reprendre le chemin de l’école. Trois albums seulement montrent des enfants jouant dans un espace récréatif public. Deux d’entre eux ont pour seule ambition pédagogique de faire découvrir un environnement, en l’occurrence la ville : dans Teo descubre la ciudad, nous voyons le petit Teo s’amuser lorsque la fête foraine s’installe dans sa ville, parenthèse festive exceptionnelle par définition ; la fête foraine est également évoquée dans Marina y el niño verde en la ciudad [Marine et l’enfant vert dans la ville]29, qui inclut également dans sa visite de la ville un passage par une aire de jeux – petit rectangle gris accolé à une usine et une route –, une salle d’arcade – où l’on peut parler avec les machines –, et une salle de cinéma. Seul l’album ¡Ten cuidado Bruno! [Fais attention Bruno !]30, de José Carlos Andrés et José Fragoso, choisit pour cadre principal de l’action un parc où des enfants jouent. L’auteur, Andrés Fragoso, semble s’adresser en priorité aux parents, leur suggérant de cesser de surprotéger leurs enfants. On y voit un couple totalement terrorisé à l’idée que leur fils Bruno se blesse, tombe malade ou se salisse. Las de ne pouvoir disposer de la même liberté que ses congénères, Bruno finit par convaincre ses parents de le laisser jouer librement dans le sable sale d’un bac et dans les flaques. L’espace récréatif représenté est pourtant loin de ressembler à un playground, il est l’illustration parfaite de ces « prisons dorées31 » et se révèle plus expérimental et donc initiatique pour les parents, qui apprennent à lâcher prise, que pour les enfants.

  • 32 Patricia Mauclair, « De l’urbanité dans les albums pour enfants espagnols contemporains », La ville (...)
  • 33 Olivier Mongin, « De la ville à la non-ville », dans : Philippe Cardinali, Jacques Lévy, Olivier Mo (...)
  • 34 Jean-Louis Guereña, El alfabeto de las buenas maneras [L'alphabet des bonnes manières], Madrid, Fun (...)
  • 35 Juan Ramón Feijoo López, Marta y los buenos modales, Valence, Monterrey Grupo, 2008.
  • 36 Esteve Pujol et Inés Luz, Valores para la convivencia, Madrid, Parramón, 2014.
  • 37 Violeta Denou, Nico y Ana guardias de tráfico, Barcelone, Timun Mas, 2001.
  • 38 Carmina Del Río, La ciudad sin semáforos, Barcelone, Salvatella, 2006.
  • 39 Encarna Torres, Antonio Amagon, En la calle, Alicante, Miniland, 2015.
  • 40 « Había una vez una ciudad donde no existían las normas de tráfico ».

9D’autres albums abordent la question de l’interaction entre la ville et l’enfant sous l’angle du civisme. Comme nous avions pu l’analyser dans un travail antérieur32, le projet éducatif qui sous-tend l’écriture de certains de ces livres révèle très nettement une volonté de responsabiliser le jeune lecteur citadin afin qu’il devienne un bon citoyen, c’est-à-dire qu’il s’adapte à son environnement en se soumettant à un certain nombre de règles. Dans leur volonté d’éduquer à la vie dans la cité, à la vie en société, ces albums rappellent d’une certaine façon les manuels d’urbanité de l’Espagne d’antan et semblent répondre positivement à la question que pose Mongin : « D’un côté on parle de la ville mais en parle-t-on parce que l’on voit le civisme se dégrader ?33 ». Les manuels d’urbanité rappelaient à l’enfant que la rue n’était ni un espace de jeu, ni un espace de liberté. Les références à l’espace dit « public » se limitaient à l’église, à l’école et à la rue. Il était enseigné que, dans la rue, l’enfant ne devait pas se moquer d’autrui ni s’immiscer dans l’intimité des conversations ni bousculer les passants et que, dans le parc, il devait respecter les fleurs et les plantes34. Les « manuales de urbanidad » n’existent plus mais sont remplacés par des ouvrages très similaires qui dissimulent à peine leur projet pédagogique sous des apparences d’album. Marta y los buenos modales [Marta et les bonnes manières]35 de Juan Ramón Feijoo López, ou bien encore Valores para la convivencia [Valeurs pour vivre ensemble]36, de Esteve Pujol et Inés Luz, invitent le lecteur à se réconcilier avec la notion d’urbanité au xxie siècle. Concernant l’espace public, ils enseignent comment prendre les transports publics, comment saluer, comment venir en aide aux gens en difficulté, rappellent l’importance de ne rien jeter par terre et mettent en garde contre les dangers de la rue. Marta y los buenos modales annonce sans ambigüité le projet pédagogique des auteurs tout en s’appropriant les codes de l’album : accompagné d’illustrations répétant le message véhiculé par le texte, le récit de Marta, à la première personne, rappelle page à page le comportement à avoir à la maison, à l’école et dans la rue. La petite Marta invite notamment ses congénères à respecter les feux tricolores avant de traverser et à ne pas monopoliser le toboggan dans le parc. Nico y Ana guardias de tráfico [Nico et Ana agents de la circulation]37, La ciudad sin semáforos [La ville sans feux tricolores]38 ou encore En la calle [Dans la rue]39 s’inscrivent dans cette même catégorie d’albums qui, finalement, oscillent entre manuels d’urbanité et programme de prévention routière. Ils ont en commun de faire de la rue un espace rendu dangereux par l’omniprésence de la voiture. Nico et Ana, héros d’une série éponyme, deviennent assistants d’agents de la circulation le temps d’un album. Ils se trouvent alors confrontés à un chaos de véhicules conduits par des chauffeurs plus incivils les uns que les autres. L’album La ciudad sin semáforos commence comme un conte : « Il était une fois une ville où le code de la route n’existait pas40. » Les voitures, exemptées de tout règlement, s’imposent à chaque illustration, aussi menaçantes pour le piéton que dangereuses pour elles-mêmes. Heureusement que Federico, le maire, saura rétablir l’ordre en rappelant l’importance du respect des feux tricolores, n’apparaissant donc que pour orchestrer le chaos et n’exerçant son autorité que dans le domaine de la circulation.

  • 41 Urberuaga, Animales parecidos, Madrid, Anaya, 2012.
  • 42 « Évidemment, plus l’enfant est jeune, plus son point de vue est proche du sol [...]. », Colin Ward (...)
  • 43 Paloma Sánchez, Joanna Concejo, Cuando no encuentras tu casa, Pontevedra, OQO, 2010.

10La ville n’est donc pas le lieu du jeu mais un lieu de règles qu’il convient d’appliquer pour mieux vivre ensemble, dans ce concentré d’humains où sévit un mal fort paradoxal, un mal plus sociétal qu’environnemental, la solitude. Dans l’une des illustrations de son album Animales parecidos [Animaux similaires]41 (ill. 3), Urberuaga dessine un paysage envahi de tours d’immeubles et de voitures où survit une poignée d’arbres et où grouille une population d’humains semblables en de nombreux points aux animaux. Pas toujours aimables, souvent pressés, les adultes présents dans plusieurs albums provoquent chez l’enfant un sentiment de solitude. Ils sont d’ailleurs fréquemment représentés à hauteur d’enfant, cadrage paradoxalement rare dans ces albums qui pourtant, comme nous le rappelle Colin Ward42, devrait nous offrir un point de vue proche du sol. Vêtus uniformément de couleurs sombres, ils marchent à vive allure, absorbés dans leurs pensées, sans prêter attention aux enfants, que ces derniers se rendent à l’école (Un cocodrilo en el bolsillo) ou qu’ils soient perdus (Cuando no encuentras tu casa [Quand tu ne retrouves pas ta maison]43, Los animales de la ciudad). Dans Los animales de la ciudad, le petit Ricardo pose un regard critique sur ces adultes qui l’ignorent :

  • 44 « Y los mayores no le gustaban. Iban vestidos siempre igual, como si llevaran un uniforme negro, ve (...)

Il n’aimait pas les grands. Ils étaient tous habillés pareil, comme s’ils portaient un uniforme noir, vert foncé ou gris. Et ils bougeaient sans grâce, comme des marionnettes quand les fils sont emmêlés. Qu’ils étaient faux ! Ils voulaient paraître aimables mais, tôt ou tard, ils devenaient furieux et se criaient dessus. Comment pouvaient-ils être de bonne humeur avec des vêtements si horribles44 ?

  • 45 Josep Antoni Tassies, Nombres robados, Madrid, S. M., 2010.

11Perdu dans son quartier, il ne lui reste plus qu’à se repérer aux figures animales (statues, enseignes) qui jalonnent habituellement son chemin jusque chez lui. Cette même solitude accable le protagoniste de Nombres robados [Noms volés]45 qui, victime de harcèlement à l’école, traverse seul un parc vide et regagne seul son appartement, sans interaction avec qui que ce soit susceptible d’entendre son appel à l’aide.

Illustration 3 : Urberuaga, Animales parecidos (2012).

  • 46 Joan De Deu, Noche de Reyes, Barcelone, Edebé, 2002.
  • 47 María José Floriano et Federico Delicado, El gallinero, Pontevedra, Kalandraka, 2022.
  • 48 Jaume Escala et Carme Solé Vendrell, Los niños del mar, Madrid, Corre la Voz, 2018.
  • 49 Patricia Mauclair, « Quand l’animal redevient un animal dans les albums pour enfants espagnols », d (...)
  • 50 « La pobreza en España tiene rostro de niño » : https://www.unicef.es/noticia/la-pobreza-en-espana- (...)

12Le manque de solidarité caractérise également la ville telle que décrite dans Noche de Reyes [Nuit des Rois mages]46 : dans cet album, l’un des Rois mages doit se rendre dans une ville européenne pour apporter un cadeau à un enfant, l’accueil qui lui sera réservé montre la ville sous un visage aporophobe et xénophobe. La ville devient alors le paradigme de l’inégalité et de l’exclusion. Dans deux autres albums, El gallinero47, de María José Floriano et Federico Delicado (ill. 4), et Los niños del mar [Les enfants de la mer]48, de Jaume Escala et Carme Solé Vendrell, la ville devient le lieu de l’intolérance, voire de l’exclusion, laissant en marge des enfants condamnés à vivre dans des bidonvilles. Un premier épigraphe explique que le titre de El Gallinero reprend le nom du bidonville le plus grand d’Europe, situé dans la communauté autonome de Madrid. Le récit commence avec une illustration pleine page marquée par une séparation très nette entre un premier plan traversé d’enfants seuls, accompagnés d’un lévrier – l’un des chiens les plus abandonnés en Espagne49 – et un deuxième plan rempli d’immeubles avec, entre ces deux univers, un cirque, lieu de tous les fantasmes pour le jeune narrateur qui rêve d’être acrobate. L’évocation de ce rêve est prétexte à mettre en exergue le parallèle entre les exploits des gens du cirque et ceux de ces gamins dont le quotidien est d’éviter les rats et les seringues, de cohabiter dans des lieux insalubres sans chauffage ni électricité et de jouer au milieu des déchets, des rails ou encore des poteaux de lignes à haute tension défoncés, jusqu’à l’arrivée des pelleteuses qui les délogeront sans la promesse d’un avenir meilleur. Un second épigraphe rappelle qu’un tiers de la population mondiale urbaine vit dans des bidonvilles, en périphérie des villes. Tout comme dans El Gallinero, l’une des premières illustrations de l’album Los niños del mar affiche la même démarcation entre deux univers, la ville des immeubles et des cheminées industrielles et la marge, en l’occurrence la plage. Inspiré d’une balade éponyme de Jaume Escala et d’un rapport de l’UNICEF déplorant que les taux de pauvreté infantile en Espagne soient les plus élevés des pays industralisés50, Los niños del mar dépasse ici la seule question des conditions de vie de la population gitane vivant en Espagne que vise la chanson originale, pour embrasser toute la population infantile victime de pauvreté. La page de crédits montre des enfants dormant dans des cartons, les pages suivantes complètent cet espace de vie en y ajoutant des habitations de fortune qui contrastent avec les immeubles en arrière-plan. La plage symbolise ici ce non-lieu de la ville, un espace de déchets et de rebuts de l’humanité où l’on meurt, victime de la drogue ou de la violence. Des enfants y vivent seuls, sans parents, livrés à eux-mêmes ou à des adultes qui les exploitent et les maltraitent.

Illustration 4 : María José Floriano et Federico Delicado, El Gallinero (2022).

13Même si ces deux derniers albums, l’un plus que l’autre, fondent leur récits sur des foyers de marginalité propres à l’Espagne, leur ambition est là encore de dénoncer les dysfonctionnements d’une société injuste d’où l’enfant se sent exclu. Fort heureusement, parmi les albums de notre corpus, certains présentent la ville sous un visage plus positif, cherchant à semer des graines d’espoir. Convoquent-ils Tonucci en pensant la ville à hauteur d’enfant ? Rien n’est moins sûr.

La nostalgie de la tribu perdue

14L’une des propositions faites au jeune lecteur est de réenchanter la ville en recréant du lien social. Deux albums illustrent ce projet : Barrios de colores [Quartiers colorés]51, de Ana González et Kike Ibáñez, et ¿Y yo qué puedo hacer? [Et moi, qu’est-ce que je peux faire ?]52 , de José Campanari et Jesús Cisneros. Le premier choisit de se centrer sur l’espace collectif que résume le quartier. Il raconte comment la vie d’un banal immeuble d’un quartier plutôt normal d’une ville quelconque53 perd toutes ses couleurs suite à l’intervention d’hommes vêtus d’uniformes gris qui suppriment bancs, arbres, pots de fleurs, poubelles puis lampadaires avant d’emmener Paquita et ses chats – peut-être une timide allusion aux expulsions – en répètant comme des automates qu’il faut économiser. Sur le blog consacré à l’illustration de José Antonio Barrionuevo, Un periodista en el bolsillo [Un journaliste dans la poche], l’illustrateur Kike Ibánez raconte avoir imaginé cette histoire après avoir constaté la disparition d’un banc au pied de l’immeuble de ses parents, et explique qu’il avait choisi une base quadrillée pour élaborer le dessin de l’immeuble à partir de formes géométriques, afin de montrer plus facilement comment les habitants se voient condamnés à vivre dans des cubes gris entourés de ciment et pour supprimer plus facilement certains éléments à la suite du passage des hommes en gris54. La couleur revient lorsque les habitants reprennent le pouvoir sur les bureaucrates automates, qu’ils expulsent, et réinstallent tout ce qui avait été supprimé. L’immeuble redevient alors comme avant, l’album célébrant finalement moins l’imagination propice au changement que la force de la solidarité pour maintenir l’existant (ill. 5).

Illustration 5 : Ana González et Kike Ibáñez, Barrios de colores (2017).

  • 55 « En la cuarta planta de un edificio sin ascensor, de un barrio con calles arboladas, de una de esa (...)
  • 56 -Et moi, qu’est-ce que je peux faire ?

15Monsieur X, le héros de ¿Y yo qué puedo hacer?, vit dans une ces villes pleines de gens55 qui se sentent seuls. L’album propose donc une réflexion sur le lien, un lien symbolisé, dès la couverture, par la laisse que tient Monsieur X, dont on ne voit pas le chien. Les illustrations montrent un quartier plutôt ancien, occidental, et non des barres d’immeubles, et pourtant le lieu est impersonnel car vide de lien entre ses habitants. Monsieur X, qui se repaît quotidiennement de mauvaises nouvelles diffusées par le journal, se lamente de ne pouvoir contribuer à rendre le monde meilleur quand, soudain, lui vint l’idée de proposer son aide de sa fenêtre en demandant « ¿Y yo qué puedo hacer?56 ». Très vite des réponses lui parviennent : sa voisine handicapée, une mère dont l’enfant est fiévreux, une vielle dame qui souffre de la faim ont besoin de son aide. Quand Monsieur X entre en action, la ville redevient plus vivante, les oiseaux reviennent, les végétaux s’y font plus nombreux. Il suffit donc d’échanger avec l’autre, de converser, ce qui, rappelons-le, signifie étymologiquement « demeurer, dire avec », pour que la ville devienne un lieu où l’on se sent bien.

  • 57 Marta Altés, Nuevo en la ciudad, Barcelone, Little Blackie, 2020.
  • 58 « El libro más bello de Marta Altès nos enseña que nuestro hogar no es un sitio, sino las personas (...)
  • 59 « Y esta ciudad tan asombrosa y emocionante, ahora también es MI ciudad. »

16L’album Nuevo en la ciudad [Nouveau dans la ville]57, de Marta Altés, semble porter un projet semblable à l’album précédent puisqu’il aborde aussi la question de l’absence de communication dans un monde pourtant hyperconnecté. On y voit de nombreux personnages le téléphone à la main, sans interaction avec ceux qui les entourent. La quatrième de couverture tient à nous rappeler que ce qui fait que l’on se sent chez soi quelque part, c’est moins le lieu en lui-même que les personnes qui y habitent et qui nous aiment58. Le héros en est un chien qui, perdu ou abandonné, quitte la montagne pour rejoindre la ville. En arrivant dans cette grande ville, il a d’emblée l’intuition qu’il trouvera sa place, un foyer pour l’accueillir. Toutefois, cet album a en commun avec de nombreux autres de montrer une population urbaine fourmillante, pressée et occupée, et le pauvre chien peine à retenir l’attention de ceux qu’il croise, jusqu’à ce qu’enfin il rencontre une fillette qui décide de l’adopter. Il dit alors avoir trouvé sa maison et se réjouit de faire désormais partie de la ville, devenue sa ville : « Et cette ville si surprenante et si émouvante est, maintenant, MA ville59. » La ville racontée dans cet album se présente donc comme un espace inclusif qui permet l’intégration de cet animal et justifie la présence de quelques personnages à la peau noire et de quelques femmes voilées. La richesse de ses couleurs, de ses bruits, de ses lumières et des moments de convivialité qu’elle abrite semble faire d’elle le lieu par excellence de la diversité. Or cet éloge de la diversité peine à convaincre, tant le paysage urbain qu’il décrit est un paysage de carte postale qui, par conséquent, invisibilise toute une partie de la population urbaine réelle : la population blanche y est largement dominante, la norme hétérosexuelle s’y impose totalement et sans-abri et handicapés en sont absents. Étonnante contradiction que celle d’un album qui cherche à enseigner l’empathie, la solidarité, en prenant pour héros un personnage marginalisé et qui, en même temps, concentre son regard sur un environnement presque exclusivement blanc et issu des classes moyennes supérieures.

  • 60 Alfredo Gómez, Un perro con suerte, León, Everest, 2007.
  • 61 Antonio de Guevara, Menosprecio de corte y alabanza de aldea, Valladolid, 1539.
  • 62 Christophe Meunier, « Images de l’urbain dans les albums pour enfants », Strenae [en ligne], n° 12, (...)

17Cette nécessité de recréer du lien explique sans doute qu’une partie de ces albums soit empreinte d’une certaine nostalgie. En opposant l’attitude maltraitante des citadins envers les chiens à la générosité des gens de la campagne, l’album Un perro con suerte [Un chien chanceux]60, de Alfredo Gómez, à rebours de Nuevo en la ciudad, exhume l’esprit du Menosprecio de corte y alabanza de aldea [Outrage à la cour et éloge de la vie rustique] du Siècle d’or61 pour nourrir une apologie du monde rural, à l’inverse de l’obsolescence de l’opposition ville-campagne dans les albums français observée par Christophe Meunier62.

  • 63 Bernardo Ríos, « Las diferencias entre un pueblo, una villa y una ciudad », Geografía Infinita, 11/ (...)
  • 64 Juan Carlos Chandro et Gonzalo Izquierdo, Un sueño redondo, Valence, Tandem, 2001.
  • 65 « La ciudad soñaba con ser un pueblo para que todos sus vecinos se conocieran entre sí. Y para que (...)
  • 66 Grassa Toro et Isidro Ferrer, Una casa para el abuelo, Barcelone, Libros del Zorro Rojo, 2014

18Néanmoins, l’idéalisation d’un ailleurs plus vivable que le monde urbain traduit moins un appel de la campagne qu’un désir de retour au « pueblo ». Or, le pueblo étant une agglomération pouvant désormais compter jusqu’à 10 000 habitants63, y retourner signifie surtout retrouver sa tribu, d’où sa représentation sous les traits d’un village, c’est-à-dire une agglomération à taille humaine, symbole du lien social. Dans Un sueño redondo [Un rêve tout en rondeur]64, de Juan Carlos Chandro et Gonzalo Izquierdo, la ville rêve d’être un village pour permettre ce lien et favoriser la solidarité : « La ville rêvait d’être un village pour que tous ses habitants se connaissent entre eux. Et pour qu’ils s’entraident quand ils en auraient besoin65. » Le village permet le retour à l’origine, aux racines. Voilà pourquoi les personnages de Una casa para el abuelo [Une maison pour grand-père]66, de Grassa Toro et Isidro Ferrer, choisissent d’enterrer le grand-père près d’un village entouré de tournesols et construisent leur maison au-dessus du cercueil, choix hautement symbolique qui met en exergue l’importance du lien familial et plus encore de la nécessité de ne pas se couper de ses racines.

  • 67 Bruno Pep, Lucie Mullerova, Un lugar donde ser feliz, Jaén, M1C, 2009.
  • 68 Julio Llamazares, Pozuelo de Alarcón, El valor del agua, Madrid, Cuatro azules, 2011.
  • 69 « Solo Julio le contaba, cuando le iba a buscar al colegio, lo que había hecho ese día y le escucha (...)
  • 70 Jackeline De Barros, David Padilla, Al atardecer, Jaén, M1C, 2010.
  • 71 « Parece [...] que la ciudad cabe en un charco. »

19Le village est le lieu où, finalement, Antonio revient après avoir parcouru des kilomètres à la recherche du bonheur dans Un lugar donde ser feliz [Un lieu où être heureux]67. Son grand-père l’y attend, assis sur un banc de la place centrale. La configuration de son village d’origine correspond à celle de la plupart des villages représentés dans les albums : on y voit une concentration circulaire de maisons blanches cernée de champs et, en son cœur, un clocher et une place. Toutes les maisons sont comme reliées par un câble. Lorsque le pauvre grand-père de l’album El valor del agua [La valeur de l’eau]68 évoque son village que la construction d’un barrage a enseveli, c’est avec la nostalgie de l’origine perdue. Perché au milieu des arbres, des collines, des animaux, son joli village était un lieu de convivialité, comme en témoigne le dernier repas partagé avec ses voisins avant le grand départ. Ce qu’il donne à son petit-fils avant de mourir, c’est une simple boîte dans laquelle il a déposé une motte de terre, celle de sa terre, que le petit-fils jettera sur sa tombe selon sa volonté. Sa vie, c’était la vie au village, ce qui explique pourquoi les histoires qu’il raconte sont inspirées de l’époque où il vivait là-bas : « Julio ne lui racontait, quand il allait le chercher à l’école, que ce qu’il avait fait dans la journée puis il écoutait ses histoires qui elles faisaient toutes référence à l’époque où il vivait au village. Il était rare qu’il raconte quelque chose de ses années à la ville69 ». Le souffle de vie, celui qui permet la transmission orale, s’éteint peu à peu quand le grand-père s’installe en ville. Le même sort est réservé à la grand-mère de l’album Al atardecer [Le soir]70. Sa mémoire s’évapore au fil des pages, laissant apparaître les images floues des souvenirs d’une jeunesse passée à la campagne, de son père qui mourut d’avoir dû la quitter. Le village, paradigme du paradis perdu, s’oppose donc à la ville, paradigme de la solitude et de la perte de soi. Les premières pages montrent le reflet d’un paysage urbain dans une flaque d’eau, accompagné des mots suivants : « On dirait [...] que la ville tient dans une flaque71. » La ville tient dans une flaque, trace d’une vie à l’envers, d’une non-vie où règne la solitude. La grand-mère apparaît seule, elle attend, dans un bar. Le grand-père de El valor del agua déambule lui aussi seul dans les rues de la ville, au milieu des immeubles aux fenêtres vides. Personne ne fait attention à lui, ni les nombreuses voitures ni les nombreux passants qu’il croise quelques pages plus loin, ni même sa famille trop absorbée par un mode de vie citadin. Il perd peu à peu son identité. Lorsqu’il est placé dans une maison de retraite, la rupture avec lui-même se confirme par la perte de la mémoire.

  • 72 Ana Sola et Paula Martin Art, Alaia en la aldea Arco Iris, Madrid, Ed. Gunis, 2021.
  • 73 D’après la définition du Dictionnaire de l’Académie Royale Espagnole (https://dle.rae.es/aldea) : « (...)
  • 74 B. Calderón Calderón, J. L. García Cuesta, « La estructura de las ciudades españolas », op. cit.

20Le fantasme du néoruralisme ne s’exprime que dans l’album de Ana Sola et Paula Martin Art, Alaia en la aldea Arco Iris [Alaia au village arc-en-ciel]72, qui, d’ailleurs, préfère l’« aldea », plus petite que le village et sans juridiction propre73, au pueblo. L’album raconte le changement de vie de la petite Alaia, dont les parents ont décidé de quitter la ville – représentée par une rue de style new-yorkais – pour emménager dans un petit village, afin de vivre en harmonie avec la nature. Si le projet ne séduit guère l’héroïne, celle-ci finit par reconnaître que la vie y est plus drôle que dans la grande ville. Dans ce village alternatif, elle apprend à composer avec la nature et à cohabiter avec des gens de nationalités diverses. La taille de ce village utopique aux couleurs de l’arc en ciel ainsi que sa forme circulaire, circularité que l’on retrouve dans le village fantasmé de Un lugar donde ser feliz et de Un sueño redondo, traduisent clairement un besoin d’espace circonscrit et surtout de centre, dont semble désormais dépourvue la ville espagnole74.

L’imagination, pour quel pouvoir ?

  • 75 Carmen Gil et Óscar T. Pérez, ¡Cuánta gente que va y viene! La ciudad no se detiene, Alzira, Algar, (...)

21Puis à ceux qui ne pourraient fuir la jungle urbaine, certains albums proposent tout simplement une approche plus ludique, plus poétique de la ville. Nous avons déjà pu observer comment le jeune héros de Los animales de la ciudad parvient à retrouver son chemin grâce à l’attention qu’il porte aux figures animales présentes dans son quartier. Cet album invite davantage à poser un regard différent sur la ville qu’à réfléchir à ce qui pourrait véritablement atténuer le sentiment d’insécurité chez l’enfant. Il en est de même dans Al final, qui transforme la traversée d’une ville presque dystopique en voyage fantastique grâce au pouvoir de l’imagination de la jeune héroïne. Dans la collection « Libros para leer, reír y aprender » [Livres pour lire, rire et apprendre], éditée chez Algar, l’album ¡Cuánta gente que va y viene! La ciudad no se detiene [Il y a tant de gens qui vont et viennent ! La ville ne sarrête pas]75, de Carmen Gil et Óscar T. Pérez, montre une ville en mouvement à travers une sélection de paysages jugés représentatifs et en jouant à animer les éléments qui les composent : les feux tricolores deviennent des pommiers, les voitures crient leur colère, les poubelles se régalent de papier, les mannequins des vitrines saluent les passants et le rond-point se ravit de voir les voitures tourner autour de lui. L’évocation de l’hypermarché se résume à la présence de lutins qui, aux heures de fermeture, en profitent pour investir le rayon des jouets, et celle de la bibliothèque à la présence d’un pirate, d’une fée, d’un dragon et de quelques autres personnages enchantés. Il ne s’agit pas tant d’une observation précise de la ville à des fins pédagogiques – le caractère gras des mots clefs illustre pourtant ce projet – qu’une déréalisation d’un espace urbain plutôt bourgeois et suranné, qui concentre fantasmes enfantins et projections d’adultes nostalgiques.

  • 76 Almudena Suárez, Exploradores, Barcelona, Ed. Juventud, 2020.
  • 77 Gonzalo Moure, María Girón, Mi Lazarilla, mi Capitán, Pontevedra, Kalandraka, 2020.
  • 78 Dans une vidéo réalisée pour la XXVI Feria del libro de Fuenlabrada en 2022, Gonzalo Moure présente (...)
  • 79 « Le trajet dans l’espace urbain est donc à la fois enseignement et découverte. », « La ville est t (...)

22Dans cette même veine, l’album Exploradores [Explorateurs]76, de Almudena Suárez, fait littéralement de la ville une jungle, pour transformer le chemin de l’école non pas en lieu d’exploration initiatique pour l’enfant mais en source d’émerveillement. Nous découvrons alors la ville à travers les yeux du jeune narrateur qui, n’ayant pu prendre le bus, déjà bondé, se trouve obligé de se rendre à l’école à pied. Accompagné de sa mère, il vit cette expérience comme un explorateur, le récit de son périple et les illustrations joyeusement colorées nous transportant au milieu d’arbres géants et d’animaux exotiques. Le bus bondé devient alors une aubaine pour réenchanter la ville, l’album célébrant l’imaginaire enfantin tout en adressant à l’adulte médiateur une invitation à modifier sa perception des choses. Cette invitation à apprécier les situations sous un angle positif imprègne également l’album Mi Lazarilla, mi Capitán [Mon Lazarillo, mon capitaine]77, qui raconte le chemin de l’école vécu par un papa aveugle et sa petite fille, malvoyante. S’il convoque l’un des plus grands classiques de la littérature espagnole et s’inspire d’une histoire réelle78, il propose implicitement une lecture sensible, poétique, de l’espace urbain traversé par les deux protagonistes qui, à grâce à leur handicap, jouent avec leur environnement pour mieux l’appréhender au quotidien. Devenus des aventuriers, ce papa et cette fillette font de la rue une jungle de lumières, d’ombres et de sons, peuplant les arbres de toucans, de perroquets, de serpents ou encore de paresseux, jouant avec les noms d’animaux que portent les voitures et transformant le passage pour piétons en un espace aquatique où cohabitent hippopotames, crocodiles et poissons rouges. À l’opposé des conclusions de Marcel Roncayolo79, le trajet dans l’espace urbain n’est ici ni enseignement ni découverte pour l’enfant. Il serait donc plutôt pensé pour l’adulte médiateur comme une entrée dans le monde imaginaire de l’enfant, un hommage au pouvoir de l’imagination ou, mieux encore, au pouvoir de la pensée positive qui n’a d’ambition que d’aider à supporter l’insupportable et non de le changer.

  • 80 Emilio Teixidor, Ring 1-2-3 y el mundo Nuevo, Barcelone, Planeta, 2003.
  • 81 Miguel Ángel Sáez, Leo y Lisa. Más allá de la ciudad única, Barcelone, Thule, 2021.

23Voilà qui expliquerait pourquoi l’imagination pour penser la ville de demain n’est guère sollicitée. Le recours à des projections futuristes pour imaginer des alternatives à la ville actuelle n’est exploité que par deux albums, Ring 1-2-3 y el mundo nuevo [Ring 1-2-3 et le nouveau monde]80, de Emilio Teixidor, et Leo y Lisa. Más allá de la ciudad única [Leo et Lisa. Au-delà de la ville unique]81, de Miguel Ángel Sáez. Lorsque le jeune héros de l’album Ring 1-2-3 y el mundo nuevo réinvente le monde de demain, il l’imagine sans voitures et avec de nouvelles villes :

  • 82 « También quiero cambiar mi cuarto y toda la casa. Las casas tendrán una salida por delante que dar (...)

Je veux aussi changer ma chambre et toute la maison. Les maisons donneront à l’avant sur une place et à l’arrière sur une forêt. C’est pour cela qu’il faut démolir toutes les villes et les reconstruire, circulaires comme un anneau, avec la place à l’intérieur et la forêt à l’extérieur, pour que tout le monde ait un bout de forêt et un bout de place. Au centre de la place, il y aura les marchés, les cinémas, les écoles82...

24L’illustration qui accompagne le texte montre là encore un ensemble circulaire de petites maisons blanches aux toits rouges, plus représentatif d’un petit village que d’une ville actuelle, la circularité étant ici garante d’égalité en permettant un accès pour tous aux services et aux loisirs.

  • 83 J. L. García Sánchez, Miguel Fernández Pacheco, Fábulas de ahora mismo, La ciudad perdida, Madrid, (...)

25Seul l’album Leo y Lisa. Más allá de la ciudad única (ill. 6) pense demain autrement qu’en termes de retour au village. Il s’inscrit dans la filiation de La ciudad perdida [La ville perdue]83, qui pointait déjà les problèmes que nous serions amenés à rencontrer si nous ne changions pas nos modes de vie. Dans cet album visionnaire publié en 1976, un magicien se voit contraint de supprimer une ville tant l’attitude de ses habitants, irresponsables et consommateurs frénétiques, est inacceptable. Se retrouvant sans habitat, ces derniers sont alors condamnés à subvenir à leurs propres besoins. Face à leur incompétence et à celle du maire, le magicien finit par accepter de reconstruire une nouvelle ville au milieu de la forêt, exigeant en contrepartie que les bruits de voitures et les fumées d’usines et de chauffage disparaissent, qu’un maximum d’arbres soient replantés pour assurer ombre et air pur et que des parcs soient créés pour que les enfants puissent jouer à l’écart des voitures. Dans l’album de Miguel Ángel Sáez (2021), Leo et Lisa vivent dans une ville, fabriquée, tout comme eux, de matériaux recyclés. Leur ville est apparemment la seule – d’où son nom de Ciudad Única – à avoir survécu à une catastrophe environnementale, elle est gouvernée par un certain Potenko, riche propriétaire d’usines d’alimention synthétique dont les habitants dépendent désormais totalement. Or, bravant tous les interdits, Leo et son grand-père parviennent à mettre au point un vaisseau volant qui les emmène, eux et Lisa, loin de leur ville, et leur permet de découvrir l’existence d’une autre ville, Ciudad de Cristal, qui a su se libérer de la pollution. Ses bâtiments, transparents, ont permis une revégétalisation de la ville qui permet à ses habitants de se nourrir d’aliments naturels. Après des échanges avec quelques autochtones, il s’avère que Ciudad de Cristal n’est pas la seule ville à avoir survécu à la catastrophe en optant pour un mode de vie plus écologique, l’espoir d’une vie meilleure renaît alors pour nos jeunes héros...

Illustration 6 : Miguel Ángel Sáez, Leo y Lisa. Más allá de la Ciudad Única, 2021.

En conclusion

  • 84 « Lorsque le désirable devient prévisible grâce à la formidable machine industrielle, la ville mode (...)

26Écologisme, civisme et angélisme marquent donc tous ces albums qui, finalement, surfent sur des thématiques et des esthétiques très en vogue sans jamais interroger réellement la place de l’enfant dans la ville. En véhiculant ces représentations stéréotypées de la ville, ils s’abstraient de la pluralité des vécus réels des enfants espagnols en milieu urbain, vécus qui, paradoxalement, ne les intéressent pas vraiment. Un autre paradoxe est que la ville vécue par les personnages de ces albums est essentiellement traversée, sans que l’attention se concentre véritablement sur l’une des quatre fonctions autour desquelles, selon Sylvie Brosssard-Lottigier, s’organise la ville84, circuler. La discordance entre l’engagement de l’Espagne pour réintroduire l’enfance dans la ville et la posture adoptée par cette littérature est donc saisissante. Le projet éducatif que portent ces albums ne distille pas l’idée de la réappropriation de la rue par l’enfant que ne cesse de prôner Tonucci, pas plus qu’il ne tient à faire des lecteurs les chercheurs d’hors dont nous parle Thierry Paquot dans La ville récréative. Enfants joueurs et écoles buissonnières :

  • 85 T. Paquot, « En visitant l’Expo ! », op. cit., p. 150.

L’enfant répétons-le est un chercheur d’hors, hors les murs de l’école, hors les murs de l’appartement familial, hors le temps des horloges, hors les règlements des jeux règlementés, hors la hiérarchie des valeurs des grands, hors les normes de toute sorte, hors les modes imposées par la société marchande...85

  • 86 Laura Guerrero Guadarrama, « La neo-subversión en la literatura infantil y juvenil, ecos de a posmo (...)
  • 87 « A un niño de 5 años de Corregio, Italia, que decía: “Si los adultos no escuchan a los niños, tend (...)

27Ces albums se veulent finalement plutôt conservateurs, empreints de ces valeurs morales qui lestent encore aujourd’hui la littérature espagnole pour la jeunesse. Nous voyons bien qu’ils font l’éloge de la solidarité, de l’égalité, de la famille, sans autoriser véritablement l’enfant à penser et donc sans lui donner du pouvoir pour repenser un écosystème urbain à sa mesure. Même si certains livres très récents tels que Barrios de colores, Un paseo por la ciudad ou encore El Gallinero osent, non sans frilosité, lever les yeux sur certains sujets restés longtemps tabous, il manque encore de ces albums que Laura Guerrero Guadarrama qualifie de néo-subversifs86, assez audacieux pour voir la réalité en face et assez courageux pour inciter le jeune lecteur à se rebeller et à penser la cité de demain autrement. Gardons espoir, l’urgence d’un changement systémique finira peut-être par en accéler la production. Peut-être, un jour, auteurs, éditeurs, et autres médiateurs entendront-ils la mise en garde de ce jeune Italien à qui Tonucci a dédié son Manual de guerrilla urbana : « À un enfant de 5 ans, de Corregio, Italie, qui disait : “Si les adultes n’écoutent pas les enfants, ils auront de sérieux problèmes.”87 »

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Notes

1 Sergio Del Molino, La España vacía. Viaje por un país que nunca fue, Madrid, Turner Noema, 2016, p. 28.

2 Rapport Innocenti 2022 : https://www.unicef.fr/article/rapports-innocenti/.

3 Ciudades educadoras. Para un mundo mejor : https://www.edcities.org/quien-somos/.

4 « En la ciudad educadora, la educación trasciende los muros de la escuela para impregnar toda la ciudad » (toutes les traductions sont de l'auteure).

5 Ministerio para la transición ecológica y el reto demogáfico : https://www.miteco.gob.es/es/ceneam/exposiciones-del-ceneam/exposiciones-itinerantes/caperucita/default.aspx - prettyPhoto.

6 Francesco Tonucci, La ciudad de los niños, Barcelone, Ed. Gráo, 2015.

7 Francesco Tonucci, El niño en la ciudad, Oviedo, Ed. Losada, 2017.

8 Francesco Tonucci, Manual de guerrilla urbana. Para niñas y niños que quieren defender sus derechos, Barcelone, Editorial Gráo, 2018.

9 « Littérature pour la jeunesse et société, une affaire de discours », La Revue des livres pour enfants, n° 268, 2012, p. 94-101.

10 David Palomo, « El misterio de los toldos verdes: por qué los balcones de España están plagados de ellos », El Español, 3 novembre 2019 : https://www.elespanol.com/reportajes/20191103/misterio-toldos-verdes-balcones-espana-plagados/440957089_0.html.

11 Céline Vaz, « De la crise du logement à la question urbaine. Le régime franquiste et les conditions de vie urbaines », Vingtième siècle. Revue d’histoire [en ligne], vol. 3, n° 127, 2015, p. 188, DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/ving.127.0179.

12 Basilio Calderón Calderón, José Luis García Cuesta, « La estructura de las ciudades españolas: un complejo entramado de relaciones entre permanencias y cambio, formas y usos », Boletín de la Asociación de Geógrafos Españoles [en ligne], n° 77, 2018, p. 283-314, DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.21138/bage.2542.

13 « El modelo americano, en España: un estudio alerta de la creciente dispersión de la ciudades », 20minutos, 21/01/2016, URL : https://www.20minutos.es/noticia/2653563/0/modelo-urbano-eeuu/creciente-dispersion-ciudades/espana-estudio/.

14 Daniel Rendón, « Diez centros comerciales más grandes de España que tienes que conocer », Tipa para tu viaje, URL : https://tipsparatuviaje.com/centros-comerciales-mas-grandes-de-espana/.

15 Gonzalo Fanjul, « Dieciséis kilómetros », El País, 10/11/2022, URL : https://elpais.com/planeta-futuro/3500-millones/2022-11-10/dieciseis-kilometros.html.

16 Vicente Múñoz, Los animales de la ciudad, Alzira, Algar, 2006.

17 Pato Mena, Un cocodrilo en el bolsillo, Saragosse, Apila, 2021.

18 Silvia Nanclares, Miguel Brieva, Al final, Madrid, Kókinos, 2010.

19 Jordi Vila, Meritxell Martí, Papel de Diario, Barcelone, La Galera, 2004.

20 Denou Violeta, Teo descubre la ciudad, Barcelone, Timun Mas, 2001.

21 Antonio Ventura, La espera, Salamanque, Lóguez, 2004.

22 Juliet Pomés Leiz, Sábado, ¿qué vamos a hacer? Barcelone, Ed. Tusquets, 2003.

23 Mariona Tolosa Sisteré, Un paseo por la ciudad, Saragosse, Flamboyant, 2022.

24 Miguel Ángel Cuesta, Historia de un árbol, Barcelone, Juventud, 2011.

25 Agustín Comotto, El mar dijo basta, Barcelone, La Galera, 2006.

26 Roser et Carles Capdevila, Las tres mellizas y las tres erres, Barcelone, Fundación Intermon Oxfam, 2003.

27 Roser et Carles Capdevila, Las tres mellizas y las tres gotas de agua, Barcelone, Fundación Intermon Oxfam, 2001.

28 « La ville récréative prend son temps, elle n’exclut personne. Comme son nom l’indique elle est joueuse. », Thierry Paquot, « En visitant l’Expo ! », dans : Thierry Paquot (dir), La ville récréative. Enfants joueurs et écoles buissonnières, Gollion, Infolio, 2015, p. 134.

29 Antonio Vicente et Miguel Ordóñez, Marina y el niño verde en la ciudad, Madrid, Bilingual Readers, 2010.

30 José Carlos Andrés et José Fragoso, ¡Ten cuidado Bruno!, Madrid, NubeOcho, 2022.

31 « C’est pour cela que les grands ont inventé une prison dorée qu’ils ont nommée “jardin d’enfants” ou “parc de jeux”. », Thierry Paquot, « Les enfants sont-ils aussi des citadins ? », dans : La ville récréative, op. cit, p. 8.

32 Patricia Mauclair, « De l’urbanité dans les albums pour enfants espagnols contemporains », La ville et l’urbain : visions nouvelles et regards croisés, Éditions Bouregreg, Rabat, 2020, p. 271-282.

33 Olivier Mongin, « De la ville à la non-ville », dans : Philippe Cardinali, Jacques Lévy, Olivier Mongin, Thierry Paquot, Marcel Roncayolo (dir.), De la ville et du citadin, Marseille, Parenthèses, 2003, p. 35.

34 Jean-Louis Guereña, El alfabeto de las buenas maneras [L'alphabet des bonnes manières], Madrid, Fundación Sánchez Ruiperez, 2005.

35 Juan Ramón Feijoo López, Marta y los buenos modales, Valence, Monterrey Grupo, 2008.

36 Esteve Pujol et Inés Luz, Valores para la convivencia, Madrid, Parramón, 2014.

37 Violeta Denou, Nico y Ana guardias de tráfico, Barcelone, Timun Mas, 2001.

38 Carmina Del Río, La ciudad sin semáforos, Barcelone, Salvatella, 2006.

39 Encarna Torres, Antonio Amagon, En la calle, Alicante, Miniland, 2015.

40 « Había una vez una ciudad donde no existían las normas de tráfico ».

41 Urberuaga, Animales parecidos, Madrid, Anaya, 2012.

42 « Évidemment, plus l’enfant est jeune, plus son point de vue est proche du sol [...]. », Colin Ward, L’enfant dans la ville, Paris, Éd. Etérotopia, 2020, p. 48.

43 Paloma Sánchez, Joanna Concejo, Cuando no encuentras tu casa, Pontevedra, OQO, 2010.

44 « Y los mayores no le gustaban. Iban vestidos siempre igual, como si llevaran un uniforme negro, verde oscuro o gris. Y se movían sin gracia, como las marionetas cuando se les enredan los hilos. ¡Qué falsos resultaban! Querían parecer amables, pero tarde o temprano se enfurecían y se gritaban unos a otros. ¿Cómo iban a estar de buen humor si tenían que llevar aquella ropa tan horrible? »

45 Josep Antoni Tassies, Nombres robados, Madrid, S. M., 2010.

46 Joan De Deu, Noche de Reyes, Barcelone, Edebé, 2002.

47 María José Floriano et Federico Delicado, El gallinero, Pontevedra, Kalandraka, 2022.

48 Jaume Escala et Carme Solé Vendrell, Los niños del mar, Madrid, Corre la Voz, 2018.

49 Patricia Mauclair, « Quand l’animal redevient un animal dans les albums pour enfants espagnols », dans : Sandra Contamina et Fernando Copello (dir.), Regards sur l’animal et l’enfant, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2022, p. 267-284.

50 « La pobreza en España tiene rostro de niño » : https://www.unicef.es/noticia/la-pobreza-en-espana-tiene-rostro-de-nino.

51 Ana González et Kike Ibáñez, Barrios de colores, Pontevedra, OQO, 2008.

52 José Campanari et Jesús Cisneros, ¿Y yo qué puedo hacer?, Santander, Milrazones, 2017.

53 « En una ciudad cualquiera. En un edificio corriente de un barrio bastante normal. »

54 https://unperiodistaenelbolsillo.com/kike-ibanez-barrios-de-colores/.

55 « En la cuarta planta de un edificio sin ascensor, de un barrio con calles arboladas, de una de esas ciudades atiborradas de gente, vive el señor Equis. »

56 -Et moi, qu’est-ce que je peux faire ?

57 Marta Altés, Nuevo en la ciudad, Barcelone, Little Blackie, 2020.

58 « El libro más bello de Marta Altès nos enseña que nuestro hogar no es un sitio, sino las personas que nos quieren. »

59 « Y esta ciudad tan asombrosa y emocionante, ahora también es MI ciudad. »

60 Alfredo Gómez, Un perro con suerte, León, Everest, 2007.

61 Antonio de Guevara, Menosprecio de corte y alabanza de aldea, Valladolid, 1539.

62 Christophe Meunier, « Images de l’urbain dans les albums pour enfants », Strenae [en ligne], n° 12, 2017, DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/strenae.1724.

63 Bernardo Ríos, « Las diferencias entre un pueblo, una villa y una ciudad », Geografía Infinita, 11/2022, URL : https://www.geografiainfinita.com/2022/03/las-diferencias-entre-un-pueblo-una-villa-y-una-ciudad/.

64 Juan Carlos Chandro et Gonzalo Izquierdo, Un sueño redondo, Valence, Tandem, 2001.

65 « La ciudad soñaba con ser un pueblo para que todos sus vecinos se conocieran entre sí. Y para que todos se ayudaran unos a otros cuando lo necesitaran. »

66 Grassa Toro et Isidro Ferrer, Una casa para el abuelo, Barcelone, Libros del Zorro Rojo, 2014

67 Bruno Pep, Lucie Mullerova, Un lugar donde ser feliz, Jaén, M1C, 2009.

68 Julio Llamazares, Pozuelo de Alarcón, El valor del agua, Madrid, Cuatro azules, 2011.

69 « Solo Julio le contaba, cuando le iba a buscar al colegio, lo que había hecho ese día y le escuchaba sus historias, eran todas referentes a la época en la que aún vivía en el pueblo. Rara vez contaba algo de sus años en la ciudad. »

70 Jackeline De Barros, David Padilla, Al atardecer, Jaén, M1C, 2010.

71 « Parece [...] que la ciudad cabe en un charco. »

72 Ana Sola et Paula Martin Art, Alaia en la aldea Arco Iris, Madrid, Ed. Gunis, 2021.

73 D’après la définition du Dictionnaire de l’Académie Royale Espagnole (https://dle.rae.es/aldea) : « Pueblo de escaso vecindario y, por lo común, sin jurisdicción propia. »

74 B. Calderón Calderón, J. L. García Cuesta, « La estructura de las ciudades españolas », op. cit.

75 Carmen Gil et Óscar T. Pérez, ¡Cuánta gente que va y viene! La ciudad no se detiene, Alzira, Algar, 2015.

76 Almudena Suárez, Exploradores, Barcelona, Ed. Juventud, 2020.

77 Gonzalo Moure, María Girón, Mi Lazarilla, mi Capitán, Pontevedra, Kalandraka, 2020.

78 Dans une vidéo réalisée pour la XXVI Feria del libro de Fuenlabrada en 2022, Gonzalo Moure présente l’histoire de son album : https://www.youtube.com/watch?v=dz0EMq-vbwM.

79 « Le trajet dans l’espace urbain est donc à la fois enseignement et découverte. », « La ville est toujours la ville de quelqu’un », P. Cardinali et al., De la ville et du citadin, op. cit., p. 62.

80 Emilio Teixidor, Ring 1-2-3 y el mundo Nuevo, Barcelone, Planeta, 2003.

81 Miguel Ángel Sáez, Leo y Lisa. Más allá de la ciudad única, Barcelone, Thule, 2021.

82 « También quiero cambiar mi cuarto y toda la casa. Las casas tendrán una salida por delante que dará a una plaza, y una salida por detrás que dará a un bosque. Por eso hay que derribar todas las ciudades y construirlas de nuevo, circulares, como un anillo, con la plaza en el interior y el bosque por fuera, para que todo el mundo tenga un trozo de bosque y un trozo de plaza. En el centro de la plaza estarán los mercados, los cines, las escuelas... »

83 J. L. García Sánchez, Miguel Fernández Pacheco, Fábulas de ahora mismo, La ciudad perdida, Madrid, Altea, 1976.

84 « Lorsque le désirable devient prévisible grâce à la formidable machine industrielle, la ville moderne devient un puzzle de quatre pièces organisées autour de quatre fonctions : habiter/travailler/se recréer/circuler. », Sylvie Brosssard-Lottigier, « Le jeu : un impératif éducationnel », dans : La ville récréative, op. cit., p. 64.

85 T. Paquot, « En visitant l’Expo ! », op. cit., p. 150.

86 Laura Guerrero Guadarrama, « La neo-subversión en la literatura infantil y juvenil, ecos de a posmodernidad », OCNOS, n° 4, 2008, p. 35-56.

87 « A un niño de 5 años de Corregio, Italia, que decía: “Si los adultos no escuchan a los niños, tendrán serios problemas.” »

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Table des illustrations

Légende Illustration 1 : Agustín Comotto, El mar dijo basta (2006).
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Légende Illustration 2 : Mariona Tolosa Sisteré, Un paseo por la ciudad (2022).
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Légende Illustration 3 : Urberuaga, Animales parecidos (2012).
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Légende Illustration 4 : María José Floriano et Federico Delicado, El Gallinero (2022).
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Légende Illustration 5 : Ana González et Kike Ibáñez, Barrios de colores (2017).
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Légende Illustration 6 : Miguel Ángel Sáez, Leo y Lisa. Más allá de la Ciudad Única, 2021.
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Pour citer cet article

Référence électronique

Patricia Mauclair, « La ville racontée aux enfants dans les albums espagnols : pas de pépites pour les chercheurs d’hors »Strenæ [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 04 février 2024, consulté le 22 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/strenae/10446 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/strenae.10446

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Auteur

Patricia Mauclair

Université de Tours
Département d’études hispaniques et portugaises

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