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Comptes rendus

François Quet et Anne-Marie Mercier-Faivre (dir.), Des Compagnons de la Croix-Rousse aux Six Compagnons, une série policière pour la jeunesse (1961-1978)

Christine Plu
Référence(s) :

François Quet et Anne-Marie Mercier-Faivre (dir.), Des Compagnons de la Croix-Rousse aux Six Compagnons, une série policière pour la jeunesse (1961-1978), Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2022.

Texte intégral

  • 1 Christiane Connan-Pintado, « Singularités d’une série française : Les Six Compagnons », p. 105.

1La publication de cette étude de 324 pages sur la série Les Six Compagnons confirme que les collections « Bibliothèque Verte » et « Bibliothèque Rose » sont désormais légitimées par les universitaires. Les contributions réunies par François Quet et Anne-Marie Mercier-Faivre ne réduisent donc pas l’intérêt de cette série singulière à la « nostalgie » qu’évoquent les romans de Paul-Jacques Bonzon, aventures policières menées par un  groupe d’enfants de classe populaire dans une société très réaliste des années 60-70, mais permettent aussi de comprendre ce que représentent une œuvre sérielle, les choix de son auteur et la réception de son lectorat. Car, comme Christiane Connan-Pintado le souligne : « Il n’est pas si fréquent de porter une véritable attention à la littérature sérielle française, le plus souvent éclipsée par la production anglophone1. »

  • 2 Michèle Piquart, L’édition pour la jeunesse en France de 1945 à 1980, Villeurbane, Presses de l’ENS (...)
  • 3 Laurence Decréau, Ces héros qui font lire, Paris, Hachette éducation, 1994.

2Dans l’introduction de cet ouvrage collectif, François Quet et Anne-Marie Mercier-Faivre présentent de façon très probante les enjeux d’une étude de la série Les Six Compagnons, dont le premier titre, Les Compagnons de la Croix-Rousse, en 1961, inaugura une succession de 38 volumes entre 1963 et 1978. Leur objectif principal est la compréhension d’un pan important de l’histoire de l’édition française pour la jeunesse et d’« une certaine conception de la fiction sérielle » avec ces romans très représentatifs de leur période : singularité de l’ancrage social – historique et français – de cette série au début des années 60, et représentativité grâce aux caractéristiques partagées avec les séries éditées en masse chez Hachette. Si Les Six Compagnons a rencontré un grand succès auprès des jeunes lecteurs avec « douze millions d’exemplaires en 19802 », les directeurs de la publication soulignent que la moindre connaissance de la série par rapport aux romans reconnus par les bibliothèques et les écoles vient de l’angle mort dans laquelle elle a été placée, du fait de la désapprobation des divers médiateurs institutionnels et du procès en illégitimité littéraire de ces séries policières jusqu’aux années 90 (on se souvient que Laurence Decréau ouvrit alors un chemin avec son ouvrage didactique Ces héros qui font lire3). S’interrogeant sur ce qui a touché les jeunes lecteurs dans cet ensemble romanesque, longtemps cantonné parmi les « mauvais genres » de la littérature de jeunesse, François Quet et Anne-Marie Mercier-Faivre montrent que la série de Paul-Jacques Bonzon se situe au carrefour de différentes questions particulièrement intéressantes pour la recherche en littérature de jeunesse : le contexte de création des Six Compagnons et le rôle de l’éditeur Hachette dans son développement ; les caractéristiques partagées avec d’autres séries comme celles d’Enid Blyton ; les spécificités liées au projet littéraire, social et didactique de l’auteur. Les contributeurs s’appuient sur de nombreuses références critiques parmi lesquelles les études sur la sérialité de Mathieu Letourneux ou Anne Besson et celles d’auteurs comme Laurent Déom ou Aurélie Gille Comte-Sponville sur la série de Bonzon. Et en annonçant plusieurs contributions qui s’intéressent aux conditions d’adhésion du lectorat ainsi qu’aux choix d’adaptation qui se posent dans la réédition et la transmédiation, cette introduction dense et resserrée rappelle que ces questions permettent de révéler les représentations qu’ont les auteurs et éditeurs de la lecture des jeunes et de saisir l’évolution sociale et culturelle du contexte de lecture.

3Les nombreux articles sont regroupés en cinq parties dont François Quet introduit le thème en articulant les enjeux du volume aux différents angles d’études et en apportant des compléments. Ce pilotage apporte de la cohésion à l’ouvrage, même s’il laisse aux lecteurs le soin d’établir d’autres passerelles entre les parties, via les évolutions du texte dans les rééditions, le réalisme social ou l’hybridité générique, thèmes qui reviennent à plusieurs reprises dans les pages. Et il arrive que les auteurs des articles renvoient aux analyses de leurs co-contributeurs, manifestant à l’écrit la dynamique d’un colloque entre chercheurs.

4Afin de sortir Paul-Jacques Bonzon de l’anonymat, une première partie cerne différentes caractéristiques de son projet. Un article de Yves Marion rappelle son métier d’instituteur, et Christine Moulin présente sa création didactique en tant qu’auteur de manuels. Concernant les effets de son écriture sur les jeunes, François Quet s’attache à leur réception qui se manifeste dans les courriers à l’auteur. Ces derniers témoignent d’une proximité entre l’écrivain et ses jeunes lecteurs pendant deux décennies et révèlent autant les paramètres de leur adhésion que leurs compétences critiques : exigence sur la cohérence ou la vraisemblance, attachement aux personnages et aux lieux des récits. Des commentaires collectés sur des forums en ligne montrent que les lecteurs contemporains, adultes cette fois, partagent une même réception de la série. Pour compléter son approche sous un tout autre angle, François Quet s’intéresse aux transformations du texte par les adaptateurs des romans dans leurs rééditions. La réécriture contemporaine – rénovation du vocabulaire et actualisation du contexte – que les éditeurs favorisent pour adapter la série, entraîne l’effacement d’une écriture précise et documentée qui caractérise l’auteur. Comme en réponse, un texte bref de Paul-Jacques Bonzon clôt cette première partie, révélant sa lucidité face au défi de l’écrivain pour la jeunesse, pris en tension entre enjeux commerciaux et exigence de qualité. Il défend une écriture qui ne cèderait pas à la facilité de séduire un lectorat sans y adjoindre un objectif de formation ; il manifeste ainsi sa démarche entre didactique et divertissement et mentionne à ce titre le roman policier, qui peut laisser « place à une certaine noblesse » et « faire découvrir des sentiments altruistes ». Argument remarquable, il promeut le développement de jurys de jeunes lecteurs qui peuvent informer les éditeurs des « goûts de l’enfance » mais également de leur sensibilité aux qualités littéraires.

  • 4 Laurence Olivier-Messonnier, « Les Compagnons de la Croix Rousse (1961-2014) : alpha et omega d’une (...)
  • 5 C. Connan-Pintado, op. cit., p. 111.
  • 6 Marion Mas, « L’héritage des genres populaires dans Les Six Compagnons », p. 132.

5Une seconde partie réunit plusieurs contributions sur la singularité des Six Compagnons, à commencer par son premier volume, Les Compagnons de la Croix-Rousse, qui n’a initialement pas été écrit dans l'optique de débuter une série. Ceci dit, Laurence Olivier-Messonnier relève également que ce premier roman paru en 1961, rompant avec la bibliographie antérieure de Paul-Jacques Bonzon, installe « les linéaments qui sous-tendent la fresque et en ont assuré le succès4 » : constitution d’une bande d’enfants avec un chien autour duquel elle se fédère, récit à énigme policière dans un contexte social populaire. Christiane Connan-Pintado rappelle que la politique de l’éditeur Hachette favorise les séries depuis la fin des années 50, ce qui explique l’apparition d’autres volumes et le changement du titre pour Les Six Compagnons à partir d’une « bifurcation rapide du projet auctorial et surtout éditorial vers la littérature sérielle, sur le modèle chiffré des séries britanniques5 ». Mais si les romans de Bonzon partagent certains traits avec Le club des Cinq, auxquels ils seront comparés par plusieurs contributeurs, l’analyse fait également apparaître des différences, notamment sur la « francité » d’une série « fermement ancrée dans son territoire d’origine ». Christiane Connan-Pintado, qui envisage aussi une filiation avec les romans prolétaires de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre, souligne trois caractéristiques de la série, dont la narration en je. Et Marion Mas, qui établit des liens avec les genres romanesques populaires, analyse comment le mélo, le policier et le roman d’aventures, hybridés dans un contexte réaliste, donnent « naissance à une série singulière dans le champ du récit d’énigme pour la jeunesse6 ». Elle met également en évidence comment ces combinaisons génériques participent à l’efficacité du discours éducatif dans ces fictions romanesques.

6La troisième partie réunit des analyses sur les héros, et plus largement le système de personnages. Pour étudier la bande que constituent les six compagnons de la série, Christiane Connan-Pintado se penche sur la mixité du groupe et plus particulièrement sur la place de Mady, l’unique fille, dont elle analyse l’apparition, les caractéristiques féminines et l’évolution comme personnage central du groupe. C’est le système de personnages de l’intrigue policière qu’étudie Michel Driol en comparant la série Les Six Compagnons à celle du Club des Cinq. Les exemples de suspects et de criminels sont mus par l’appât du gain et les méchants dans Les Six Compagnons se démarquent peu des clichés, même s’ils déjouent les préjugés et les stéréotypes négatifs pour défendre au final la confiance et la fraternité chers à Bonzon. En effet, les jeunes et vifs enquêteurs de la série ont pour qualités remarquables la bienveillance et la solidarité, que Michel Driol relie au roman scout, rapprochant également la série du roman à énigme et du roman noir, pour son réalisme économique et social. Dans ce cadre, les thématiques de la maladie, du handicap et du soin aux autres (le care) occupent également une place importante dans ces romans, comme Cédric Allegret le souligne en étudiant la fonction de différentes figures de soignants.

7Ce sont les liens avec le monde réel qui sont étudiés en quatrième partie. Concernant les espaces des récits, Anne Leclaire-Halté et Luc Maisonneuve soulignent leur dimension didactique autant que narrative, sachant que les récits d’enquête se déroulent souvent à Lyon et dans les villes mais font aussi découvrir aux lecteurs des paysages pittoresques en France et à l’étranger. La dimension sociale est aussi très importante pour dépeindre un univers où le travail détermine les ressorts des intrigues policières, comme le met en évidence Maryse Vuillermet : l’écrivain conjugue les descriptions du monde des métiers « avec une curiosité de pédagogue » et témoigne des évolutions sociales comme par exemple la perte d’emploi. Alors qu’Esther Laso y León étudie les fonctions des paysages sur le plan social, et plus particulièrement la transformation de l’environnement, c’est le souci du détail sur lequel insiste François Quet. Ce trait d’écriture réaliste par lequel Paul-Jacques Bonzon traduit son attention au monde réel témoigne d’un objectif éducatif, révélé dans sa précision pour les lieux, les infrastructures et les évolutions technologiques.

  • 7 Christine Prévost, « Les Six Compagnons, du texte à l’écran », p. 290.

8La cinquième et dernière partie est consacrée à l’iconographie et aux diverses formes d’adaptation des Six Compagnons. Bérengère Avril-Chapuis présente les trois premiers illustrateurs de la série et ses dispositifs iconographiques (couvertures, vignettes en noir et blanc et pleines pages en couleurs), qui « donnent un rythme » et guident la lecture au plus près des récits. Si les séries d’images sont caractérisées d’abord par leur fonction d’ancrage réaliste et les styles graphiques marqués par leur époque, l’article s’intéresse aussi aux choix esthétiques qui jouent sur la dramatisation de l’action et sur l’ambiance propice au genre policier : divers procédés expressifs sont analysés à partir de références (cinéma, presse ou BD…), suggérant le mystère, le danger ou la peur. Après avoir étudié la réécriture par Bonzon d’un de ses romans antérieurs pour l’intégrer à sa série, Marina Chauvet compare la transposition en bande dessinée d’une aventure de 1971, puis rend compte des réécritures de plusieurs romans par Hachette. Ces trois approches lui permettent d’interroger la qualité du texte et les conditions d’une adaptation qui pérennise le succès des romans. Pour compléter et clore la partie, Christine Prévost présente les transpositions télévisées de sept volumes des Six Compagnons résultant d’une coproduction entre TF1 et Hachette jeunesse entre 1989 et 1991, projet accompagnant les rééditions vers un nouveau public. L’article informe des conditions de diffusion très peu favorables de cette collection audiovisuelle française et insiste sur le défi d’adaptation pour les sept réalisateurs : transposer une aventure policière des années 60 pour qu’elle puisse convenir aux goûts des jeunes spectateurs nourris aux séries d’animation japonaises ou aux teen series américaines. Prenant en considération les contraintes inhérentes à la transmédiation d’un volume de série en 50 minutes de film, Christine Prévost souligne que les réalisateurs ont respecté fidèlement les intrigues et restitué, chacun différemment, l’esprit des récits de Bonzon. L’auteure de l’article met aussi en évidence quelques ajouts intéressants, notamment avec les choix de bande sonore, dans cette transposition pour les jeunes spectateurs des années 80 car « chaque épisode va proposer une façon d’équilibrer modernisation, respect du roman d’origine, et contraintes médiagéniques7 ».

9L’ouvrage collectif permet de parcourir les différentes dimensions d’une analyse critique sur des ouvrages sériels, car il recouvre un large champ d’étude. Il met en œuvre une méthodologie intéressante par la diversité des angles explorés, même si le nombre des contributeurs n’évite pas la redondance. Le périmètre quadrillé par les différents articles permet une approche des pôles de l’auteur, du texte et du lectorat, en interrogeant aussi le genre et l’écriture, la réception, les adaptations, illustrations et rééditions, offrant de ce fait un spectre d’analyse quasiment exemplaire. Chaque partie permet d’éclairer et d’approfondir la double dimension – récréative et éducative – de cette œuvre singulière mais les problématisations dont elle fait l’objet invitent aussi à de nombreuses correspondances avec les séries récentes. Anne-Marie Mercier-Faivre conclut l’ouvrage en confirmant que les constats posés sur Les Six Compagnons, qui a rencontré un très grand succès en son temps, concernent bien d’autres « classiques » de littérature de jeunesse. Et à partir de l’ensemble des questions soulevées, notamment autour de l’adaptation, se pose aussi la question importante de la pérennité de ces séries, représentatives d’un temps oublié, face aux cycles romanesques et aux politiques éditoriales d’aujourd’hui.

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Notes

1 Christiane Connan-Pintado, « Singularités d’une série française : Les Six Compagnons », p. 105.

2 Michèle Piquart, L’édition pour la jeunesse en France de 1945 à 1980, Villeurbane, Presses de l’ENSSIB, 2004.

3 Laurence Decréau, Ces héros qui font lire, Paris, Hachette éducation, 1994.

4 Laurence Olivier-Messonnier, « Les Compagnons de la Croix Rousse (1961-2014) : alpha et omega d’une série ? », p. 90.

5 C. Connan-Pintado, op. cit., p. 111.

6 Marion Mas, « L’héritage des genres populaires dans Les Six Compagnons », p. 132.

7 Christine Prévost, « Les Six Compagnons, du texte à l’écran », p. 290.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Christine Plu, « François Quet et Anne-Marie Mercier-Faivre (dir.), Des Compagnons de la Croix-Rousse aux Six Compagnons, une série policière pour la jeunesse (1961-1978) »Strenæ [En ligne], 22 | 2023, mis en ligne le 05 mai 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/strenae/10221 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/strenae.10221

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Auteur

Christine Plu

Docteur en littérature générale et comparée, ex-enseignante à l'Inspé de l’académie de Versailles pour les masters PE et littérature de jeunesse (CY Cergy Paris Université)

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