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Notes bibliographiques

Géographes français en Seconde Guerre mondiale

Fabienne Cavaillé
p. 174-179
Référence(s) :

N. Ginsburger, M.-Cl. Robic et J.-L. Tissier (dir.), Géographes français en Seconde Guerre mondiale, Éditions de la Sorbonne, Paris, 2021, 442 p.

Texte intégral

1Cet ouvrage collectif traite la situation de géographes français pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment leurs conditions de travail, l’évolution de leurs carrières, leurs positionnements ou engagements politiques, l’originalité de leurs productions, quelquefois des traits de leur caractère. Les géographes présentés sont essentiellement des universitaires ; quelques-uns sont fonctionnaires de l’Éducation nationale ou d’autres administrations d’État, étudiants, enseignants du secondaire. Certains sont des célébrités assez bien connues du fait d’études antérieures (Albert Demangeon) ou de leur œuvre imposant voire de témoignages autobiographiques (Pierre George, Max Sorre, Jean Dresh, Pierre Gourou, etc.). D’autres sont des membres de la discipline nettement plus discrets et fort probablement assez méconnus (qu’il s’agisse par exemple de Jacques Weulersse évoqué à quelques reprises ou bien, pour d’autres raisons, de Théodore Lefebvre).

2Les textes sont donc pour la plupart centrés sur l’expérience d’un géographe et à partir de celle-ci sont mis au jour la sphère professionnelle et les réseaux dans lesquels il a évolué durant ces années de guerre, proposant ainsi une vue plus générale sur la discipline. Quelques études sont plutôt centrées sur des écrits originaux ou des collectifs de géographes. Dans tous les cas, il est particulièrement intéressant et plaisant de retrouver ou de découvrir au fil de l’ouvrage diverses personnalités de la discipline et c’est une plongée historique au sein d’une géographie vivante, incarnée qui est ainsi proposée au lecteur. Il faut d’ailleurs dire la pertinence d’avoir réuni ces études alors qu’on peut probablement regretter une certaine dispersion des nombreuses recherches concernant l’histoire de la discipline (voir sur la même période par exemple : Clout, 2015 ; Ginsburger, 2017).

3Le volume est construit en quatre grandes parties structurées à partir de la situation et du positionnement des géographes dans le contexte de la guerre. La première présente les conditions de travail et de vie des géographes dans cette période « contrainte » de la guerre. La deuxième partie s’intéresse à la proximité des géographes avec le régime de Vichy et la révolution nationale. La troisième partie traite des géographes français résidant ou exilés à l’étranger. La quatrième partie, plus courte que les précédentes, s’attache aux géographes « résistants et victimes ».

4Parmi les auteurs des dix-huit chapitres que comprend cet ouvrage, certains sont les plus grands spécialistes de l’histoire et de l’épistémologie de la géographie française, Marie-Claire Robic, Jean-Louis Tissier ou encore Marie-Vic Ozouf-Marignier (lignée dans laquelle s’inscrivent les travaux de Denis Wolff et plus récemment de Dylan Simon). Un tiers des textes a été rédigé par Nicolas Ginsburger, historien spécialiste notamment de l’histoire des géographes français et germanophones pendant les deux guerres mondiales. D’autres auteurs présents ici ont étudié des questions d’un grand intérêt pour la discipline, tels Efi Markou ou bien Federico Ferretti. Ces études sont basées à la fois sur l’exploitation de nouvelles sources concernant des géographes et leurs productions et sur l’avancée de l’historiographie concernant la Seconde Guerre mondiale. Les auteurs ont d’ailleurs voulu rendre plus accessibles certains documents de l’époque en en proposant une reproduction dans cette publication.

5L’objet de l’ouvrage est incontestablement pertinent puisque centré sur une période très complexe, notamment si l’on juge que l’identité de la géographie est alors particulièrement brouillée (Dumoulin, 1994, p. 23-24). On peut considérer en effet que si d’un côté certains des thèmes d’étude traditionnels et des préoccupations des géographes de l’époque coïncidaient assez directement avec les valeurs prônées par le régime de Vichy (le ruralisme, le régionalisme ; Ginsburger, Robic et Tissier, 2021, p. 7), d’un autre côté toutefois il ne fait aucun doute que nombre de géographes ne pouvaient adhérer à des modes de penser et d’agir non-républicains, autoritaires et rétrogrades. Cette complexité est rappelée dès l’introduction où sont mentionnés des géographes menant des activités de « vichysto-résistants » (Ginsburger, Robic et Tissier, 2021, p. 6).

6À la lecture des premières expériences (première partie), on pourra peut-être d’abord être surpris de constater que nombre de géographes ont poursuivi assez normalement leurs activités de recherche et d’enseignement, voire ont finalisé des publications. Par exemple, faisant suite à celles qui avaient été effectuées dans les années 1930, des enquêtes sociales sont organisées par A. Demangeon jusqu’en 1940 notamment sur les « problèmes économiques du temps de guerre » et les « évacuations de populations » (Wolff, 2021, p. 25). Non seulement les géographes ont continué à travailler parfois assez « normalement » mais en outre, paradoxalement, certains d’entre eux ont vu une évolution favorable de leur carrière et de leurs travaux suite à des opportunités plus ou moins directement liées à la situation du moment. C’est le cas de Max Sorre qui dut revenir à des activités universitaires alors qu’il s’était tourné vers une carrière administrative et qui produira alors une œuvre conséquente. Le concernant, « la rétractation de [l’]espace savant (la bibliothèque, le bureau, la salle de cours et non le terrain, l’excursion, les congrès, etc.) » le conduira à un travail de compilation de documents de seconde main, certes très encyclopédique mais également propice aux innovations (du point de vue thématique voire conceptuel ; Simon, 2021, p. 97-100).

7Pour nombre de géographes comme pour beaucoup d’autres intellectuels qui ne sont pas mobilisés, maintenir des activités de recherche et d’enseignement est considéré comme une modalité de résistance. M.-Cl. Robic précise : « il faut admettre que le parti de poursuivre le travail scientifique comme forme de résistance (en particulier comme une expression libre de la raison et comme combat intérieur pour sauvegarder sa liberté […]) confère à certaines publications une densité particulière » (p. 375). On peut évoquer ici le cas (« exemplaire » ?) de Daniel Faucher, alors grand maître de la géographie toulousaine, auteur dès 1939-1940 d’une conférence « Espace vital et géographie » qui constitue une critique géopolitique explicite du projet territorial de l’Allemagne hitlérienne. Ce texte de circonstance se combine en réalité pour cet ancien instituteur avec des engagements politiques très concrets (aide aux réfugiés espagnols dans l’entre-deux-guerres puis aux étudiants juifs ou encore adhésion à la Ligue des droits de l’homme), qui sont ceux d’un « internationaliste et antifasciste » (Ginsburger, 2021, p. 80). Dans ce contexte politique si particulier, le sort des géographes communistes peut retenir l’attention. Pour une part, ils subissent indéniablement et sous diverses formes la répression du régime de Vichy : ils sont inquiétés (Louis Poirier/Julien Gracq), révoqués ou déplacés d’office (Pierre George, Jean Dresch), arrêtés et emprisonnés (Jean Suret-Canale, Raymond Guglielmo). La situation de certains peut parfois paraître assez ambiguë notamment celle d’un Pierre George qui à la fois a subi les menaces anti-communistes et a bénéficié d’appuis de la part de la hiérarchie vichyste. Toutefois, il faut plutôt retenir que plusieurs géographes communistes ou communisants se sont engagés dans la résistance armée, notamment à partir de 1943 lorsque se met en place le service du travail obligatoire (STO). Jean Dresch, Paul Marres, Jean Bastié, Raymond Guglielmo, Raymond Dugrand, André Prenant, Bernard Kayser ou encore Paul Pélissier, Guy Lasserre, etc. s’engagent, parfois alors très jeunes (Bataillon, 2006) au sein des Forces françaises de l’intérieur, des maquis Francs-tireurs et partisans français, etc. (Ginsburger, 2021, p. 56-59 et 69). La fin de la guerre verra de fait un nombre relativement important de géographes (ou futurs géographes) membres du parti communiste ou proches du communisme.

8Parmi les géographes « près de Vichy » (deuxième partie), certains noms sont bien connus, notamment Jean-François Gravier, dont des extraits de textes fournis confirment qu’il a été l’idéologue de la révolution nationale et des idées pétainistes, en matière d’aménagement du territoire notamment. Lucien Gachon, au parcours sinueux et en se voulant à tout prix « romancier et héraut d’une paysannerie socle de la nation », ne pouvait qu’adhérer et conforter le « programme agrarien de Vichy » (Cornu et Ozouf-Marignier, 2021, p. 144). Henri Boucau, inspecteur général de l’Éducation nationale, représente quant à lui les contradictions du hautfonctionnariat : légaliste et opportuniste mais intervenant en parallèle pour éviter la mise à l’écart de collègues enseignants communistes par exemple. Dans un autre domaine, l’étude de quelques petits guides conçus pour favoriser les activités de plein air et la découverte de la France (dont un modèle du genre a été rédigé par P. Deffontaines), utilisés par le scoutisme notamment, montre la concordance des préoccupations scientifiques et pédagogiques des géographes français avec la volonté de reprise en main de la jeunesse par le pouvoir pétainiste. Dans cette partie, il est surtout intéressant de comprendre pourquoi des géographes tels que Jacques Weulersse « libre penseur » (Markou, 2021, p. 179) et Pierre George, membre du Parti communiste (Markou, 2021, p. 178) ont conduit entre 1942 et 1945 une importante étude sur la décentralisation industrielle pour une administration du pouvoir vichyssois, la Délégation générale à l’équipement national (DGEN) bien qu’étant a priori fondamentalement éloignés des valeurs de ce régime. S’il était logique et légitime que des géographes, universitaires, soient mobilisés sur cette question pour laquelle ils avaient compétence et expertise, il semble incompréhensible que de telles personnalités aient accepté de contribuer à cette entreprise. Il apparaît en fait que les géographes concernés « dont la carrière semblait en stagnation » (Markou, 2021, p. 187) aient saisi cette opportunité pour continuer leurs recherches (p. 185) et aient considéré qu’ils allaient ainsi pouvoir « préparer un après-guerre nouveau » (p. 185). Ils ont pu aussi plus fondamentalement considérer que le travail scientifique pouvait être « extrait du politique » (p. 187).

9Viennent ensuite les géographes français résidents ou exilés à l’étranger (troisième partie) qui sont dans des situations fort diverses. Il s’agit pour commencer de Paul Dupuy et des cours et conférences qu’il donna durant les années 1940 à 1942 à l’École internationale de Genève (Ferretti). À la suite d’une carrière de géographe atypique, son enseignement était voué à la « cause pacifiste et internationaliste » (p. 203) et fondé sur des principes pédagogiques libertaires inspirés de Reclus (p. 204). La rapide présentation de Orlando Ribeiro (par S. Daveau, sa femme) permet de découvrir la diversité des liens entre les géographes français et le Portugal. Le cas de Pierre Deffontaines en poste en Espagne à l’Institut français de Barcelone semble notamment montrer que la dissidence peut venir au bout d’un cheminement parti d’un fort attachement à Pétain et d’une indifférence aux crimes du régime franquiste (Gómez Mendoza, 2021, p. 233). Concernant Jean Gottmann, comme on le sait, après avoir fui la Russie, juif naturalisé français, il doit s’exiler aux États-Unis. On constate combien sont déterminantes pour l’organisation de son départ puis son intégration réussie aux États-Unis « l’internationalisation déjà fortement poussée de la discipline géographique », la reconnaissance à l’étranger de l’École française de géographie et l’action de la fondation Rockefeller (Loyer, 2021, p. 261). Pierre Monbeig, qui était déjà au Brésil avant-guerre et avait expérimenté dans le cadre de la création de l’université de São Paulo « l’inter-sciences », a peut-être été amené à développer tout particulièrement dans cette situation originale de temps de guerre, entre « exil et création » une défense des sciences humaines – parmi lesquelles la géographie avait son rôle à jouer – comme sciences humanistes et émancipatrices (Angotti et Salgueiro, 2021, p. 286).

10Parmi les « authentiques » résistants, héros ou victimes issus de la géographie française (quatrièmee partie) est d’abord réhabilité Théodore Lefebvre. Professeur de géographie à l’université de Poitiers, sans notoriété scientifique particulière, membre d’un réseau de résistants dans une zone très risquée, il est arrêté et incarcéré en France puis transféré en Allemagne. Il y fut assassiné lors d’une exécution collective par décapitation en décembre 1943. Il est ici présenté comme le « seul géographe français martyr de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation allemande » (Ginsburger, 2021, p. 312). Sont ensuite données des précisions concernant Jacques Ancel. Impliqué des points de vue intellectuel et politique, ce spécialiste de géographie politique et de géopolitique, bien que pouvant se prévaloir d’une citation de Verdun signée de Pétain, subit les décrets antisémites – fait singulier parmi les géographes français. Il est destitué de ses fonctions, arrêté, interné et mourra précocement quelques mois après sa libération « sans doute épuisé par les privations » (Ginsburger, 2021, p. 326). C’est enfin Jules Blache, essentiellement à travers son ouvrage Le Grand Refus qui est présenté. Dans son texte, initialement plutôt un journal caché des fouilles de la Gestapo, le géographe élabore notamment une longue critique de l’argumentaire nazi, cherchant à « déceler les traces de manipulation pour s’en déprendre » (Robic, 2021, p. 341 et 349).

11Finalement, si l’on est à la recherche, parmi tous ces portraits, d’un modèle précis de Résistance, d’un idéal clair du refus et de l’engagement, il ne s’en trouvera pas beaucoup. Les géographes français tels qu’ils apparaissent ici ont en effet parfois eu des attitudes ambiguës, contradictoires, ils ont eu surtout, comme beaucoup d’autres, des expériences plurielles durant ces années de guerre, poursuivant des activités « normales » mais s’impliquant parfois en parallèle par des écrits ou dans des actions de résistance. Peut-être plus que d’autres toutefois, ils sont manifestement restés discrets quant à leurs faits et gestes concrets de résistance en dehors des responsabilités connues par ailleurs.

12Au fil de la lecture, on ne sera pas très surpris et surprise de ne croiser que peu de femmes. Elles sont présentes surtout comme « épouse de » (p. 272 et 300) et alors en tant que « collaboratrice fidèle et efficace » (p. 245), exceptionnellement comme résistante (p. 300). Elles apparaissent au sein d’un « pôle [de] cartographes bibliothécaires parisiennes » (p. 371) ou au détour de quelques références à des productions et publications féminines (p. 258 et 297) étant entendu que ces dernières sont d’autant plus nombreuses que les hommes sont empêchés de travailler, absents pour cause de mobilisation (p. 298). Quelques noms sont évoqués tels celui de Jaqueline Garnier. Il y a certainement ici beaucoup d’autres absents, soit des personnalités dont il serait pertinent de mieux connaître leur positionnement durant cette période (il est annoncé une étude sur E. de Martonne ; les activités d’un Pierre Gourou par exemple, en particulier au sein de la Résistance, restent ici peu précisées) soit l’occasion de mettre sur le devant de la scène davantage de géographes méconnus et mal reconnus.

13De fait, un certain malaise peut accompagner la lecture de certains chapitres lorsque la question se pose de savoir si le géographe concerné est bien géographe (on peut ainsi s’étonner de lire « Ancel est bien mort en géographe », p. 315 et 322). Le malaise peut être plus profond encore lorsque l’on constate qu’un référent de l’excellence, basé essentiellement sur le statut dans la hiérarchie universitaire et la production savante, sous-tend les raisonnements (depuis « il n’est que maître de conférences » [p. 16] à « en tant que géographe, il n’est, au-delà de sa mort dramatique, qu’un des nombreux élèves de Demangeon [alors qu’il aurait pu devenir] l’un des chefs de la géographie humaine à la française », p. 312).

  • 1 Bien qu’il faille en la matière se méfier d’une approche hagiographique qui comporte certes un inté (...)
  • 2 Bataillon Cl., « Six géographes en quête d’engagement : du communisme à l’aménagement du territoire (...)

14Quoiqu’il en soit, avec cet ouvrage, les connaisseurs de l’histoire de la géographie auront des éclairages supplémentaires qui motiveront une curiosité voire une stimulation à poursuivre ce type de recherches (voir plus loin une « petite annexe »). Ceux qui connaissent peu ou pas la discipline la découvriront auprès de personnalités qui l’ont faite, durant une période sans doute assez révélatrice de ce que peut donner à voir plus généralement la géographie. Ainsi, la publication d’un tel recueil constitue un outil et un bel encouragement – et il est probablement besoin des deux – à la transmission de l’histoire de la géographie, en particulier auprès des étudiants et étudiantes qui ont choisi cette discipline, notamment celles et ceux qui voudront à leur tour l’enseigner 1 2.

Petite annexe – Hélène Viannay et le journal Défense de la France

L’ouvrage collectif Géographes français en Seconde Guerre mondiale incitant fortement à prolonger la découverte de figures de la Seconde Guerre mondiale liées la géographie, un petit pas de côté est ici proposé pour mettre en lumière, face aux portraits de (parfois vieux) « monsieur » issus ou destinés à l’establishment de la discipline, celui d’une jeune femme rattachée de manière plus ténue à la géographie, très active dans la Résistance.

  • 3 Ce laboratoire de la faculté des sciences (de la vieille Sorbonne, rue Victor-Cousin) n’avait que t (...)

Hélène Viannay (née Mordkovitch en 1917, décédée en 2006, épouse de Philippe Viannay) a été à l’origine puis longuement impliquée dans la fabrication et la diffusion de Défense de la France, l’un des plus importants journaux clandestins de la Résistance. Étudiante en géologie à la Sorbonne, Hélène Viannay devient provisoirement chargée des cours de pétrographie et des lectures de cartes géologiques au laboratoire de géographie physique et géologie dynamique de la faculté des sciences de Paris 3. Le professeur Léon Lutaud, directeur de ce laboratoire de géomorphologie et de géologie, dont le personnel masculin fait défaut, lui demande en effet en 1940 de devenir son assistante (Viannay, 2001, p. 135-136).

De par son histoire personnelle, Hélène Viannay est très tôt antipétainiste, refuse la défaite et veut chasser l’occupant mais elle est également antimilitariste. Comme d’autres étudiants, elle ne conçoit pas de partir combattre ni en France, ni depuis l’étranger et ne peut pas non plus devenir un agent de renseignements (Wieviorka, 1995, p. 24-25). Elle commence à rédiger seule des tracts puis rencontre à la Sorbonne Philippe Viannay avec qui elle partage « la même volonté d’éveiller l’opinion » (Vast, 2004a).

Est ainsi créé avec d’autres camarades le journal Défense de la France, délibérément pensé dès le départ comme outil de propagande patriote, diffusé de manière clandestine de juillet 1941 à août 1944. Le journal est conçu avec des moyens et une organisation qui lui permettront de prendre progressivement de l’ampleur et d’atteindre un tirage très important ; en parallèle du journal sont fabriqués de grandes quantités et variétés de faux-papiers. De nombreux jeunes, en particulier étudiants, lycéens et notamment de nombreuses jeunes femmes, sont impliqués dans les activités d’imprimerie et de distribution de Défense de la France. Ces activités sont très dangereuses, probablement toutefois moins pour les femmes dont la police française et les Allemands se méfiaient moins que pour les hommes (plusieurs furent arrêtés, certains déportés qui ne revinrent jamais ; Viannay, 2001, p. 139).

Le laboratoire de la faculté des sciences dans lequel travaille Hélène Viannay est alors un foyer de résistance avec plusieurs personnels de gauche, antifascistes et patriotes dont le professeur Lutaud qui a semble-t-il influencé l’entrée en résistance de certains étudiants. Charlotte Nadel, étudiante travaillant également au laboratoire comme aide-bibliothécaire (Vast, 2004b) participe activement à la création du journal, recrutée par Hélène Viannay (Viannay, Thébaud et Veillon, 1995, p. 244). Toutes les deux sont en charge des aspects logistiques et techniques du journal. Hélène Viannay, qui a une chambre à la Sorbonne, décide d’installer l’imprimerie dans les caves du laboratoire ; le journal y est fabriqué pendant plusieurs mois, le travail se faisant la nuit. Comme dans d’autres cas, les femmes ne rédigent que peu d’articles, aucun pour Défense de la France, ce qui participe de leur invisibilité dans la résistance (Brive et Trempé, 2000, p. 22-23). À la fin de la guerre, Hélène Viannay ne poursuit pas de carrière liée à la géologie ou la géographie. Après des activités de bénévolat, elle s’occupe du centre nautique et de l’école de voile des Glénans qu’elle a créés avec son mari – qui accueille à ses débuts d’anciens déportés et résistants.

  • 4 Vast C., « Hélène Viannay (née Mordkovitch) », musée de la Résistance 1940-1945 en ligne, 2004a, mu (...)

Il a paru intéressant ici, à travers cette figure, bien qu’éphémère en géographie, de souligner le rôle à la fois très politique et moral, très concret et engagé de jeunes, d’étudiants, en particulier de jeunes femmes, qui voulaient avant tout « faire quelque chose » face à cette longue nuit qui leur était imposée 4.

Figure 1 – Hélène Viannay

Figure 1 – Hélène Viannay

Source : © Service historique de la Défense, museedelaresistanceenligne.org/musee/doc/image/recto/grande/1702.jpg

Figure 2 – La une du no 41, du 11 novembre 1943, du journal clandestin Défense de la France

Figure 2 – La une du no 41, du 11 novembre 1943, du journal clandestin Défense de la France

Source : Gallica, gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k147999c.image

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Notes

1 Bien qu’il faille en la matière se méfier d’une approche hagiographique qui comporte certes un intérêt pédagogique mais également des écueils.

2 Bataillon Cl., « Six géographes en quête d’engagement : du communisme à l’aménagement du territoire. Essai sur une génération », Cybergeo: European Journal of Geography. Epistémologie, histoire de la géographie, didactique, document 341, 2006, journals.openedition.org/cybergeo/1739.

Clout P., « French geographers during wartime and German Occupation, 1939-1945 », Journal of Historical Geography, vol. 47, 2015, p. 16-28.

Dumoulin O., « À l’aune de Vichy ? La naissance de l’agrégation de géographie », dans Gueslin A. (dir.), Les facs sous Vichy. Étudiants, universitaires et universités de France pendant la Seconde Guerre mondiale, Presses de l’université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 1994, p. 23-38.

Ginsburger N., « Historiens et géographes au scalpel de Vichy », Revue d’histoire des sciences humaines, no 31, 2017.

3 Ce laboratoire de la faculté des sciences (de la vieille Sorbonne, rue Victor-Cousin) n’avait que très peu de contacts avec les géographes (« littéraires ») de l’Institut de géographie même si certains d’entre eux y ont ponctuellement suivi des cours pour approfondir des connaissances ou y préparer un certificat spécifique (par exemple Philippe Pinchemel, Fernand Joly).

4 Vast C., « Hélène Viannay (née Mordkovitch) », musée de la Résistance 1940-1945 en ligne, 2004a, museedelaresistanceenligne.org/media1702-HA.

Vast C., « Charlotte Nadel », musée de la Résistance 1940-1945 en ligne, 2004b, museedelaresistanceenligne.org/media1893-Charlotte-Nadel.

Viannay H. (témoignage de), « Défense de la France », dans Morin-Rotureau E., Combats de femmes : Françaises et Allemandes, les oubliées de l’histoire, 1939-1945, Autrement, Paris, 2001, p. 134-141.

Viannay H., Thebaud Fr. et Veillon D., « Témoignages [Hélène Viannay] », Clio. Femmes, Genre, Histoire, no 1, 1995, p. 234-262.

Wieviorka O., « Chapitre I. Au commencement », Une certaine idée de la Résistance : Défense de la France (1940-1949), Seuil, Paris, 1995, p. 21-54.

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Table des illustrations

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Titre Figure 1 – Hélène Viannay
Crédits Source : © Service historique de la Défense, museedelaresistanceenligne.org/musee/doc/image/recto/grande/1702.jpg
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Titre Figure 2 – La une du no 41, du 11 novembre 1943, du journal clandestin Défense de la France
Crédits Source : Gallica, gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k147999c.image
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Pour citer cet article

Référence papier

Fabienne Cavaillé, « Géographes français en Seconde Guerre mondiale »Sud-Ouest européen, 52 | 2021, 174-179.

Référence électronique

Fabienne Cavaillé, « Géographes français en Seconde Guerre mondiale »Sud-Ouest européen [En ligne], 52 | 2021, mis en ligne le 15 septembre 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/8450 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.8450

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Auteur

Fabienne Cavaillé

Université Toulouse – Jean Jaurès

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