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Comment conjuguer lieux de résidence et lieux de nature : adéquation et compromis dans les discours de personnes résidant en Occitanie

How to combine places of residence and places of nature: Adequacies and compromises in inhabitants’ discourses in Occitanie
Cómo combinar lugares de residencia y lugares de naturaleza: Adecuaciones y compromisos en los discursos de los habitantes de Occitania
Mélanie Gambino, Isabelle Duvernoy et Patricia Panegos
p. 103-114

Résumés

Cet article pose la question du lien entre la localisation de la résidence, qu’elle soit en ville et hors des villes, et le rapport à la nature. 52 personnes âgées de 25 à 55 ans, résidant dans 13 communes en Occitanie, ont été enquêtées en 2015. Ces entretiens mettent en avant un contraste entre villes caractérisées par la commodité de l’accès aux emplois et aux services et espaces perçus comme isolés où la nature est dominante. Quatre profils-types de localisation des résidences, suivant l’importance donnée dans les récits à la proximité entre celles-ci et les lieux de nature sont identifiés. Deux profils décrivent des lieux de résidence situés à un extrême d’une opposition entre ville et lieux de nature. Deux autres profils correspondent à des discours de compromis.

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Texte intégral

Introduction : rapports à la nature et choix résidentiels

1Nous assistons depuis quelques années à un questionnement sur la place de la nature en ville. La présence d’espaces ouverts et particulièrement d’espaces naturels serait à la fois une demande forte des personnes habitant les villes et un bienfait pour elles en termes de santé mentale et physique. Plusieurs figures de nature urbaine sont mises en avant : nature fertile, forêts urbaines, jardins, corridors écologiques etc. La question du rapport à la nature en ville est cependant une question nouvelle s’inscrivant dans l’histoire complexe des conceptions de la nature et de ses rapports à l’espace habité, influençant tant l’aménagement du territoire que l’expérience, les pratiques et les choix des individus, notamment de lieu de résidence.

2Le terme « nature » n’est en effet pas aisé à définir tant ses acceptions sont multiples (Emelianoff, 2016). Plusieurs auteurs ont montré leur évolution sur le temps long. La notion de nature était construite dans l’Antiquité en opposition aux différentes formes de l’espace humanisé (Berque, 2011). La période romantique a valorisé la nature « sauvage » et pittoresque. Aux États-Unis, la catégorie de wilderness a émergé dans le contexte de la pensée antiurbaniste au xixe siècle (Smith, 2008). La notion d’environnement et l’inquiétude pour sa dégradation ont nourri plus récemment des représentations mettant en avant les fonctionnements écologiques (Pickel Chevalier, 2014 ; Smith, 2008) y compris chez certaines personnes habitant en ville (Glatron, Grésillon et Blanc, 2012).

3On peut également noter dans l’urbanisme et l’aménagement en France une évolution dans la façon dont la nature est localisée et dans l’identification des pratiques liées. Attali (2017) identifie dans l’aménagement des années 1960 des conceptions où les lieux de nature sont pensés comme des lieux emblématiques, comme la mer ou la montagne, éloignés des villes et aménagés pour les loisirs des urbains. La périurbanisation qui a débuté peu après a proposé une nouvelle forme urbaine associant justement résidence et sentiment d’un lien à la nature, sous la forme notamment du jardin. Stébé (2020) souligne cependant que le rapport à la nature n’y est toutefois pas dépourvu d’ambiguïté, étant associé à une nature conçue comme maîtrisée et sans nuisances. Désormais une attention croissante est portée à la nature en ville et les relations qu’il est possible de construire avec les espaces de nature à proximité des résidences urbaines (Bourdeau-Lepage et Vidal, 2014).

4Par ailleurs, la littérature sur les représentations de la nature souligne leur éclatement, suivant les personnes ou les groupes sociaux que ce soit en termes de type de paysage associé ou préféré (Colleony, Prévot, Jalme et al., 2017 ; Buijs, Elands et Langers, 2009) ou de pratiques légitimes dans un même espace (Øian, 2013 ; Sahuc, 2010). Par exemple, Buijs, Elands et Langers (2009) ont pu différencier à partir d’enquêtes cinq images de nature (images of nature) : sauvage, autonome, inclusive, esthétique et fonctionnelle. Ces cinq images sont construites sur un jeu de trois oppositions : nature et culture sont vues comme opposées ou au contraire liées ; les visions sont écocentriques ou anthropocentriques ; l’intervention humaine est, elle, vue comme acceptable ou non.

5D’autres travaux suggèrent que cette diversité de représentations de la nature et ces préférences peuvent être reliées à des pratiques de l’espace, des lieux de résidence voire à des modes d’habiter différents. Zylstra, Knight, Esler et al. (2014) proposent une typologie de quatre relations croissantes que les personnes peuvent avoir à la nature (connectedness with nature), partant d’une position d’information à des expériences, engageant cette fois-ci le corps, ponctuelles et structurées (comme aller faire une activité sportive dans un espace perçu comme naturel) voire moins structurées par une finalité et plus complètes parce que permettant de ressentir un lien à la nature (sentiment d’immersion dans la nature) jusqu’à un engagement (committment) pour celle-ci. Nicole Mathieu suggère que la diversité des rapports à la nature se traduisent par des différences dans les modes d’habiter (2016). Ces derniers se construisent autour de plusieurs dimensions : résider mais également travailler, circuler, vivre ensemble (Mathieu, 2014). De précédents travaux ont souligné l’importance de la résidence comme lieu pour développer un rapport à la nature (Duvernoy et Gambino, 2021). Mais d’autres auteurs identifient des personnes qui construisent leurs rapports à la nature à une échelle globale (Klaniecki, Leventon et Abson, 2018) ou des personnes « écoconscientes » qui construisent ce rapport « en tout lieu » (Mathieu, 2016). À l’inverse, certaines personnes vont limiter ce rapport à une échelle locale (Klaniecki, Leventon et Abson, 2018) voire à certains lieux seulement, pensés comme des lieux emblématiques de nature (Mathieu, 2016).

6Ainsi, que ce soit dans l’analyse des évolutions de l’aménagement ou de la façon dont les personnes expérimentent un rapport à la nature, la question du lien entre la localisation de la résidence et le rapport à la nature peut être posée. Cependant, l’analyse des choix résidentiels est complexe. Le terme de « choix » ne doit pas faire oublier les contraintes qui pèsent sur ceux-ci. Marie-Paule Thomas (2016) identifie trois dimensions dans ces choix résidentiels : une dimension fonctionnelle liée aux ressources et aux contraintes financières et de déplacement, une dimension sociale liée aux logiques familiales et de distinction, et enfin une dimension sensible relevant de l’expérience physique et émotionnelle. Les choix résidentiels résultent de compromis entre ces dimensions. Cette auteure note que les modes de vie se diversifient et prennent une part croissante dans ces choix résidentiels. Le rapport à la nature qu’il est possible de construire par le choix résidentiel peut justement être un élément important des préférences sensibles et des modes de vie. Plusieurs auteurs soulignent en effet l’importance du désir de nature ou de campagne dans les discours habitants qui se traduit par une préférence exprimée pour la résidence en maison isolée avec jardin et, quand ce n’est pas possible, pour une résidence secondaire qui aurait ces caractéristiques (Gateau, Marchal et Léger, 2019 ; Stébé, 2020). Ces « préférences sensibles » (Thomas, 2016) sont sans doute amplifiées par l’attention nouvelle portée à l’environnement (Gateau, Marchal et Léger, 2019 ; Pickel Chevalier, 2014 ; Glatron, Grésillon et Blanc, 2012).

  • 1 Cette enquête faisait partie du projet « Les dynamiques territoriales entre sphères urbaine et rura (...)

7Cet article se propose d’explorer ce rapport à la nature dans les discours sur les choix résidentiels. Par rapport aux études citées (Bourdeau-Lepage et Vidal, 2014 ; Stébé, 2020), nous étendons la réflexion en observant ce rapport à la nature chez les habitants urbains et non-urbains. La question de la multirésidence, dans un sens élargi, est également apparue comme pertinente. Nous nous appuyons sur une enquête collective portant sur les modes d’habiter menée en 2015 dans la partie ouest de la région Occitanie/ Pyrénées-Méditerranée 1. Après avoir présenté celle-ci, et son analyse, nous dégagerons les grands contrastes qui organisent les représentations de l’espace régional puis nous détaillerons quatre profils-types de discours articulant lieux de résidence et relation à la nature.

I – D’une enquête sur les modes d’habiter en Occitanie aux profils-types

1. L’échantillon de personnes enquêtées

8Intégrée dans un projet de recherche visant à interroger plusieurs dimensions des modes d’habiter et des rapports ville-campagne (Gambino et Sibertin-Blanc, 2020), cette enquête s’est appuyée sur un guide d’entretien portant sur quatre thèmes reliés : les parcours résidentiels, les façons dont le territoire de résidence est catégorisé ainsi que les différences faites entre catégories spatiales, les mobilités et enfin le rapport à la nature et les pratiques associées. Les entretiens, qui ont duré en moyenne une heure, ont été enregistrés et retranscrits.

  • 2 Nous présentons les caractéristiques des communes (variables démographiques, classification dans le (...)

9Les 52 personnes enquêtées ont été choisies suivant plusieurs critères. Nous avons rencontré des personnes âgées de 25 à 55 ans, âge permettant d’observer des choix résidentiels de personnes pouvant avoir à conjuguer une vie professionnelle et familiale. Un second critère portait sur le lieu de résidence. Pour maximiser la diversité des contextes de résidence, nous avons choisi 13 communes dans quatre départements de l’ouest de l’Occitanie présentant des profils différenciés dans le zonage en aire urbaine de 2010 (fig. 1). Ces communes présentent des caractéristiques démographiques bien différenciées : croissance démographique forte et population jeune dans les grandes aires urbaines, notamment dans leurs communes périurbaines ; croissance démographique modérée et population plus âgée dans les communes-centres des moyens pôles urbains, croissance démographique faible ou négative dans les communes hors de l’influence des pôles urbains associée à un vieillissement de la population et une part importante des résidences secondaires (tableau 1) 2.

Figure 1 – Localisation des communes d’Occitanie où se sont déroulés les entretiens dans le zonage en aires urbaines 2010

Figure 1 – Localisation des communes d’Occitanie où se sont déroulés les entretiens dans le zonage en aires urbaines 2010

Cartouche : localisation de la région en France métropolitaine et altitude moyenne des communes

Tableau 1 – Caractéristiques démographiques des communes et nombre d’entretiens par commune

Tableau 1 – Caractéristiques démographiques des communes et nombre d’entretiens par commune

L’indice de vieillissement est le rapport du nombre de personnes de plus de 65 ans sur le nombre de personnes de moins de 20 ans.

Source : Insee, recensement de population de 1990 et 2014

Les termes entre parenthèses sont ceux utilisés dans le reste du texte pour désigner les types de communes.

10Pour identifier les personnes enquêtées, nous avons contacté en premier des informants qualifiés (maire, secrétaire de mairie voire connaissances) pour avoir une présentation de la population de chaque commune et tenter de maximiser la diversité des personnes rencontrées.

  • 3 L’échantillon comprenait 13 fonctionnaires (fonction publique d’État ou territoriale : enseignants, (...)

11L’échantillon ainsi composé regroupe 21 hommes et 31 femmes de 25 à 55 ans. Les entretiens se sont déroulés dans leur domicile ou dans des lieux publics (cafés par exemple). Dans certains cas, c’est un couple qui a été enquêté. Notre échantillon représente des catégories professionnelles moyennes dans divers types de professions 3 et pourrait être déséquilibré dans sa représentation de personnes éloignées de l’emploi.

Tableau 2 – Parcours résidentiel simplifié des personnes enquêtées

Tableau 2 – Parcours résidentiel simplifié des personnes enquêtées

N.B. : pour certaines personnes, les motifs exprimés ont pu être doubles : dans trois cas, une opportunité ou un choix professionel a permis de choisir un habitat dans un cadre jugé naturel

Source : Gambino, Duvernoy et Panegos

2. Résidences et parcours résidentiels

12Sur ces 52 personnes, 35 vivaient en maison individuelle et 17 en appartement. Les propriétaires ou ceux résidant dans une maison de famille étaient au nombre de 39, les locataires 10 (trois personnes n’ont pas répondu). Cette faible proportion de locataires, en comparaison avec la moyenne nationale (40 % des ménages en 2019 suivant Stébé, 2020), peut être due à la faible densité de certaines communes choisies pour l’enquête où le coût d’accès à la propriété peut être peu élevé.

  • 4 Nous utilisons cette notion, plus descriptive que celle de « choix résidentiel », pour souligner qu (...)

13Malgré la faible taille de l’échantillon, notre enquête a montré une grande diversité de parcours résidentiels 4 que nous définissons comme la succession de lieux de résidence au cours de la vie.

14Pour rendre compte de façon simplifiée de ces parcours résidentiels (tableau 2), nous avons différencié les personnes ayant changé de commune de résidence depuis leur enfance de ceux y demeurant encore. Certaines personnes enquêtées vivaient dans la commune où elles avaient grandi et y avaient repris l’activité de leurs parents (agriculteur, commerçant), tandis que d’autres avaient changé de pays pour trouver une résidence plus conforme à leurs souhaits. Néanmoins, les parcours résidentiels sont plus complexes. En effet, parmi les personnes habitant dans la commune où elles avaient grandi, certaines avaient vécu quelques années ailleurs, parfois à l’étranger (Écosse), hors métropole (Tahiti, La Réunion), ou hors région (Paris) avant de revenir s’installer dans la commune. Celles qui résidaient dans une autre commune que celle où elles avaient grandi expliquaient ce changement par deux grandes motivations : se rapprocher d’un emploi et des services ou améliorer leur qualité de vie en s’installant dans une commune choisie pour ses espaces ouverts et naturels ou dans une commune connue et appréciée lors des vacances familiales. Aucune personne enquêtée ayant déménagé dans une des trois grandes villes de notre échantillon ne justifie avoir fait le choix d’y résider pour se rapprocher d’espaces naturels. En revanche, une telle justification peut être proposée par des personnes ayant déménagé dans les trois autres catégories d’espaces : villes moyennes, périurbain et communes isolées. À l’inverse, le choix de résider dans ce dernier type de commune peut être motivé par une opportunité professionnelle (cf. Duvernoy et Gambino, 2021 pour une présentation plus détaillée).

15Notre enquête a fait apparaître l’importance d’autres résidences fréquentées pour onze personnes. Il ne s’agit pas toujours à proprement parler de leurs résidences secondaires, puisqu’il peut s’agir de résidences (principales ou secondaires) d’ascendants, de cabanes de chasse…

3. Des discours sur les lieux de résidence aux profils-types

16L’enquête a porté sur les parcours résidentiels et les lieux de résidence, et la façon dont ils étaient reliés aux grandes catégories spatiales et aux rapports à la nature. Sur ce dernier point, et presque à notre surprise, une majorité des personnes interviewées a accepté d’en discuter ; dans un seul entretien le terme « nature » n’est pas évoqué. Le contenu donné à ce terme était variable et pouvait se référer à des types de paysages, aux éléments et à leur expérience (l’air, les saisons, le silence…), à la végétation, aux animaux, etc.

17Nous avons procédé à une analyse de chaque entretien pour identifier les grandes oppositions qui structuraient les discours (Demazière et Dubar, 2004) sur les espaces et les catégories d’espace (la ville, la campagne, la montagne) évoqués. Nous avons notamment cherché à identifier les attributs associés à chacun de ces espaces dont la présence de nature ou d’éléments naturels. Nous avons été sensibles aux différences de rapport à la nature perceptibles dans les discours : pratiques relevant d’activités temporaires structurées ou relevant d’un lien plus global, moins lié à un but (Zylstra, Knight, Esler et al., 2014), importance mise sur le regard ou sur les pratiques (Sahuc, 2010) notamment.

18Nous avons par la suite identifié le système général de contraste permettant de synthétiser l’ensemble de ces oppositions (partie 3).

19L’identification des profils de localisation des résidences, ou plus exactement des justifications ou appréciations de ces localisations, s’est opérée à partir de ce contraste général, en identifiant tout d’abord les profils liés à ses extrêmes, et les profils pouvant correspondre à des positions intermédiaires ou de compromis (partie 4).

II – Une image contrastée de l’espace régional, opposant villes et espaces décrits comme (plus) naturels

20La résidence est positionnée en mobilisant les catégories spatiales traditionnelles de ville et campagne, voire de montagne. L’emploi de ces catégories n’est cependant pas irréfléchi et connaît plusieurs types de modulation dans les entretiens. Il y a ville et ville ; la ville connue est replacée dans une échelle de villes, organisée suivant leurs nuisances et aménités vécues ou supposées. Cette échelle est propre à chacun : Paris, Toulouse ou Rodez pouvant être mentionnées comme villes repoussoirs pour le bruit, la densité de population et de circulation automobile. À l’inverse, la figure de la ville est liée à l’accès aux aménités culturelles (sorties, médiathèque) et aux services (services publics et médicaux, commerces) et, pour certains, à la possibilité de trouver un emploi.

  • 5 Certains discours concernant une résidence à la mer, peuvent présenter des points communs.

21On détecte une première opposition entre ville et campagne basée sur ces mêmes attributs, la campagne se caractérisant par moins de monde, moins de bruit, mais aussi moins d’accès aux services. La campagne n’est cependant pas une catégorie figée. Plusieurs personnes relèvent les profonds changements qu’ont connus les campagnes, notamment en lien avec la spécialisation et l’intensification agricole qui font qu’elles ne peuvent plus être associées de façon non problématique à des espaces de nature. Cette restriction, associée à la présence et visibilité du massif pyrénéen, peut expliquer que nous ayons relevé beaucoup de discours sur la montagne comme catégorie représentant, elle, un réel espace de nature mais, comme tel, difficile à habiter 5 notamment pour l’isolement de la société et de l’éloignement des services qu’il suppose.

  • 6 Pour anonymiser les verbatim, nous citons uniquement les types de communes où résident les personne (...)

22Ces trois grandes catégories et les contrastes entre elles qui organisent les discours sont tissés de référence à la nature. Dans les verbatim, il est parfois difficile de séparer le discours sur la nature du discours sur la campagne ou la montagne, la phrase passant de l’une à l’autre. Par ailleurs, l’opposition entre ville et nature n’est pas systématique puisqu’autant de personnes estiment qu’on peut trouver de la nature en ville, que de personnes le pensant impossible (Duvernoy et Gambino, 2021). Certains jugent que cela dépend des villes. Certaines villes sont associées à la nature, par leur environnement (vision sur les montagnes depuis les villes pyrénéennes, activités de sport de nature autour de villes du Massif central). En ville, la présence de nature semble liée à des objets ou des lieux précis (la plante, l’arbre, le jardin, le parc, le fleuve, le bord de ruisseau). Certains reconnaissent des éléments naturels qu’ils apprécient en ville mais font la différence avec une nature « moins trafiquée » (artiste, grande ville 6) qu’on ne peut trouver que hors des villes. Si les campagnes sont encore associées dans la majorité des enquêtes à la nature, même si l’agriculture compromet pour certains cette association, la montagne est, elle, associée à la nature sauvage. Un verbatim d’une personne ayant choisi de vivre à la montagne évoque trois types de nature, reliés à ces trois catégories d’espace : « Moi, c’est la nature sauvage qui m’importe. Dans un parc, je déprime ! J’ai horreur de ça. Ou dans des campagnes où vous n’avez que des labours ou des champs de colza à perte de vue : je me tire une balle ! » (agricultrice, commune isolée).

23Ces oppositions entre catégories et ces associations entre catégories et nature ne se retrouvent pas dans tous les entretiens qui peuvent n’évoquer que certaines catégories d’espace ou ne pas discuter du lien entre catégories d’espace et nature. Elles peuvent, on l’a vu, être relativisées suivant le type de ville ou de campagne en faisant apparaître des sous-catégories dans les discours. Mais une même opposition générale semble à l’œuvre dans ces comparaisons entre, à un pôle, un espace très fortement socialisé qui offre le confort de services variés ainsi que d’emplois au prix de nuisances (bruits, air pollué, violence) et un accès éventuel à la nature restreint à certains éléments naturels et, à l’autre pôle, un espace plus isolé, plus difficile à habiter, offrant un accès difficile à différents services mais permettant de faire l’expérience quotidienne d’une nature sauvage ou du moins peu maîtrisée.

1. Les quatre profils-types de discours sur les lieux de résidence

24Nous avons différencié quatre profils, suivant l’importance donnée dans les récits à la proximité entre lieu de nature et lieu de résidence. Nous commençons la présentation par les deux profils où les lieux de résidence sont positionnés à un extrême de ce contraste entre villes et lieux de nature. Les deux profils suivants correspondent à des discours de compromis.

Profil : la nature au second plan, vivre en ville pour l’emploi et les services

25Un premier profil type consiste à être localisé ou à se localiser en ville pour être proche de l’emploi, des services mais aussi pour ne pas être isolé.

26Certains présentent cette localisation comme un choix revendiqué, correspondant à un mode de vie. « L’éloignement d’un pôle urbain est quasiment rédhibitoire pour moi ! Ce n’est pas des endroits dans lesquels je me projetterais facilement parce qu’on est des urbains, ma femme et moi, on aime être en ville, on aime les commerces, les restaurants, aller au ciné […]. Avoir accès très rapidement à tous ces services est pour nous hyper important » [directeur d’entreprise, grande ville]. Pour un couple, le choix s’est fait entre deux villes, Toulouse et Foix, où chacun avait un emploi, mais surtout pas entre les deux : « au milieu, c’est-à-dire à peu près Auterive ou Cintegabelle. Cintegabelle, c’est au milieu de nulle part. Et ça, ça ne nous disait rien ! » [employée publique, grande ville].

27La vie en ville est associée à l’idée de ne pas se sentir isolé. « Alors, la campagne, j’ai failli aller y habiter il y a pas mal d’années. Ça m’effraie. D’abord, quand j’étais ado, la campagne me déprimait. Mais vraiment, quoi ! C’était… tellement profond… Ça me déprime. […] Alors, la maison de campagne qu’on a eue, à une demi-heure, trois quarts d’heure de Toulouse, on va dire, était assez éloignée des habitations et j’étais prisonnière de cette… Je crois que c’est vraiment lié à ça. Et au peu de densité, en fait, humaine » [artiste, grande ville]. « Je ne suis pas forcément attaché à un cadre en particulier : montagne, mer ou des choses comme ça, quoi. Voilà. Les choses qui sont importantes pour moi, ça a plus à voir avec des activités. […] Enfin, avoir du monde autour de moi et avoir la possibilité de… […] Avoir… Enfin, les choses à proximité. Et c’est bête à dire, mais entendre les voitures passer, des choses comme ça, quoi ! » [ingénieur, ville moyenne].

28D’autres mettent en avant la commodité pour la vie de famille qu’apporte la vie en ville : « On a toujours vécu dans [cette ville] parce qu’il y a des facilités pour tout : la crèche, le travail » [employé public, grande ville]. « [Après,] la maison qu’on avait avec le papa de mon fils, là, mon envie, ça a été d’être en ville, puisque là-bas, il y avait le problème de chauffage, il fallait aller chercher du bois… C’est super, ces maisons de campagne, mais… Moi, je me retrouvais toute seule avec mon fils, donc je voulais [que tout soit autour] » [artiste, ville moyenne]. « Et vous ne vouliez pas habiter en dehors… un peu en dehors [de la ville]. – Non […] parce que c’est pratique, pour moi, au niveau du boulot. Et puis moi, je ne peux pas conduire de nuit. Donc, pour moi, c’est pratique. Je n’ai pas de frais d’essence. Ma fille, elle va à l’école à pied, elle peut revenir toute seule. Donc, c’est bien, quoi ! » [aide à domicile, ville moyenne]. Dans ce profil, les discours à propos de la nature soulignent qu’elle ne se révèle pas essentielle dans le choix résidentiel : « Vivre en ville, ça manque un peu, quand même, la nature. Mais après, c’est un choix » [aide à domicile envisageant d’aller vivre dans une grande ville, commune isolée].

29Pour d’autres, s’installer en ville peut cependant être un second choix, pour répondre à une nécessité professionnelle. « La principale raison de domiciliation a été le travail […], je m’en suis accommodé, c’était très bien, mais c’est quand même plus sympa d’habiter à la campagne » [artiste, grande ville].

30Le rapport à la nature peut être développé depuis la résidence, pour des personnes vivant dans les villes de notre échantillon proches des montagnes, par le biais de la vue sur celles-ci. La nature est alors vue comme un « cadre », le rapport à celle-ci faisant appel au regard. Elle passe également par des activités dans certaines parties de la ville (le parc, les bords de rivière) ou hors de la ville : « Comme on aime aussi des activités de nature, on part plutôt sur l’extérieur » [fonctionnaire territoriale, grande ville].

Profil : vivre dans la nature

31Un autre profil-type correspond à un choix de vivre dans des communes où la nature est vécue comme présente, avec une recherche d’immersion ou d’échange avec la nature. Les communes de notre échantillon de plus faible densité de population (Couflens, Seix, Salles-Curan) sont les plus concernées par ce profil. Les personnes que nous relions à ce profil ont une expérience de la vie en ville mais disent avoir choisi un autre milieu. Elles peuvent mettre l’accent sur les difficultés liées à ces choix de vie (de déplacement en hiver, pour l’accès aux services). Dans ce profil, les discours à propos de la nature soulignent aussi une absence (de voitures, de bruits, de maisons, d’individus), permettant un isolement social ou une mise à distance des voisins, de l’agitation de la société (et partant de la ville) qui vient expliquer les choix résidentiels : « Mais vraiment, la nature, pour moi, c’est… [ne] rencontrer personne pendant la journée. Aller dans les endroits un peu plus loin, un peu moins accessibles… » (commerçante, commune isolée).

32Pour deux d’entre eux, c’est le projet professionnel qui a permis de venir/revenir habiter dans ce type de commune. « Milieu 2004, mon entreprise a ouvert une filiale […], j’ai demandé ma mutation et on a réussi à venir » [directeur commerce, commune isolée]. « Sur Vancouver et tout, Montréal, j’avais une position fantastique, quoi ! C’était vraiment… Des fois, je me dis : oui, c’était… Très peu d’heures, gros salaire… J’étais bien. Et donc, là, j’arrive ! Agriculteur, c’est tout le contraire ! Paye divisée par cinq ! Mais il y a le cadre, rural… enfin, la nature, qui est intéressante » (agriculteur, commune isolée).

33Dans ce profil, les discours relient les choix de résidence aux caractéristiques de la nature, pensée par certains comme encore « sauvage », notamment pour ceux ayant choisi d’aller résider dans des communes de montagne après avoir vécu en ville. Il s’agit donc pour les personnes relevant de ce profil de vivre dans des communes où la nature leur semble peu anthropisée, même s’ils savent qu’elle l’a été : « ça veut dire qu’il n’y a pas de structures. Il n’y a rien de construit, il n’y a rien de prévu… pour les humains ! Tout simplement » (agriculteur, commune isolée).

34L’idée d’avoir une place dans la nature est aussi évoquée pour expliquer l’installation dans ce milieu malgré sa dureté (hivers rigoureux, distance des services, vie en altitude et risques liés) : « ici, [la nature], elle est sauvage. L’homme ne la travaille pas. Et moi, c’est ce qui me plaît, en fait, ici, c’est que j’ai l’impression d’être petit, que c’est la nature, la montagne qui commande » ou malgré les habitudes passées : « Et pourtant, je suis né à Toulouse, j’y ai vécu pendant 30 ans, je suis un vrai Toulousain pur et dur ! À vouloir fonder une famille, autant lui donner une qualité de vie, lui apprendre à connaître la nature » (agriculteur, commune isolée). C’est en vivant dans ce milieu toute l’année que ce lien peut être créé, contrairement à ceux qui fréquenteraient les mêmes espaces de façon temporaire, estivants ou même alpinistes qui « font » tel ou tel pic : « Je veux dire, moi, je vois une montagne, je n’ai pas envie de la “faire”. J’ai besoin d’y vivre et j’ai besoin d’y travailler et j’ai besoin qu’il y ait un échange, qu’il y ait un sens. En fait, ça a du sens » (agricultrice, commune isolée).

35Ces discours mettent en avant une vie dans la nature. Le rapport à la nature décrit est moins lié à des activités temporaires et plus global (Zylstra, Knight, Esler et al., 2014).

Profil : vivre à la campagne pour ses attributs de nature, mais en proximité de ville

36Un autre profil-type est de résider dans des communes décrites comme se situant entre deux pôles, ce qui permet de concilier leurs avantages. Ce profil se retrouve particulièrement dans le discours des personnes habitant dans les communes identifiées comme périurbaines par l’Insee. Le terme de « périurbain » est toutefois rejeté, ces communes étant associées plutôt à la campagne. Il est réservé à des communes plus proches des villes. « Le périurbain, c’est la banlieue proche de Toulouse » (enseignante, commune périurbaine). « Le périurbain, il s’arrête à Beaupuy. […] C’est déjà la mentalité de la ville. […] C’est des villes dortoirs ! » (commerçant, commune périurbaine).

37Deux traits sont soulignés : un cadre de vie permettant l’accès à des attributs de nature et marqué par une forte sociabilité locale ; l’accessibilité de la ville.

38Les trois personnes que nous rattachons le plus à ce profil ont soit choisi la commune en fonction du type d’habitat qu’elle permettait, soit sont revenues vivre dans la commune où elles avaient grandi. Elles ont toutes les trois vécu une partie de leur vie (enfance, études ou premier travail) dans des villes. Désormais, elles vivent dans un habitat éloigné du centre bâti de la commune, ce qui permet de bénéficier d’un grand terrain. Cet habitat est choisi ou revendiqué. « Je voulais un cadre de vie… C’est-à-dire qu’on ne s’éloigne pas trop de la terre, de choses comme ça, pour que mon fils vive dans de bonnes conditions atmosphériques, etc. Mon frère qui est resté à Paris, là, il a eu des alertes pollution… Je voulais un cadre de vie et un air sain » (enseignante, commune périurbaine). Il permet une vie au contact quotidien avec les animaux que ce soient des animaux domestiques (chevaux, chiens…) ou les animaux sauvages dans le cadre de la chasse. « Mais chasser tous les jours… c’est le bonheur. […] Y’a même des fois, je ne prends même pas de fusil, c’est juste faire un tour, voir si je vois quelque chose. Avec tout ce qu’il se passe, plus on a envie d’être vite dehors, dans la nature » (commerçant, commune périurbaine).

39Les villes où les personnes ont vécu précédemment sont critiquées. « L’agitation continuelle et perpétuelle qui se passait. Des piétons, des voitures, des gens… » Mais la proximité de la grande ville est néanmoins appréciée. « C’est un avantage qu’on a, on n’est qu’à 20 km, ce qui fait qu’on est isolés, mais pas loin » (commerçant, commune périurbaine). Cette proximité permet d’accéder à des services dont ne disposent pas les communes proches (services médicaux, services publics, aéroport, librairies, concerts). « Quand on est jeune, il y a une dynamique, quand même, qui serait dommage, je pense… Ce serait dommage de ne pas en profiter, de partir vraiment s’isoler… Et ici, c’est un bon compromis, je trouve » (animatrice, commune périurbaine).

40Ces communes ne sont pas décrites seulement par rapport aux villes, mais également par rapport à des campagnes connues. « [À propos de l’Ariège, citée par l’enquêtée] C’est un peu trop perdu […]. Après, je trouve ça sympa d’y aller régulièrement. […] J’aime bien, oui. Par contre, je crois que je n’aimerais pas y vivre. » (enseignante, commune périurbaine). « Autant les champs cultivés, ici, j’arrive encore à les considérer comme faisant partie de la nature, autant pour avoir passé des années à Carcassonne, les vignes, je ne peux pas, quoi… […] Plus ça se rapproche de la nature, plus ça me plaît, en fait. Ici, c’est… Il y a des compromis, quoi » (animatrice, commune périurbaine).

41Toutes les personnes résidant dans ces deux communes ne correspondent pas à ce profil. Une personne que nous avons interviewée a choisi d’y vivre pour la proximité de Toulouse, ville où elle va plusieurs fois par semaine mais où elle ne souhaiterait plus vivre. Elle vit en appartement dans le centre-bourg, ne souhaitant plus un habitat isolé : « J’étais enfermée plusieurs années dans une maison, avec rien autour, que des champs, et euh, voilà. Quand je suis arrivée ici, j’ai vu le marché et tout ça : waouh ! Y’a tout à proximité, à pied en plus ! » (artiste, commune périurbaine).

Profil : bénéficier de la nature par des séjours dans une autre résidence

42La multirésidence fait également partie des stratégies de conciliation. Nous avons pu constater que l’accès fréquent à une « autre résidence » n’est pas limité aux propriétaires de résidences secondaires, en nombre très restreint dans notre échantillon. En effet, plusieurs personnes nous ont dit aller très régulièrement, jusqu’à plusieurs fois par mois, dans d’autres maisons liées à leur famille (résidence principale ou secondaire des ascendants). « La maison de mes parents, c’est une maison de rêve qu’ils ont achetée en 1982, retapée, avec vue magnifique sur les montagnes, il y a un jardin… J’y vais une ou deux fois par mois … » (employée publique A, ville moyenne). Dans un cas, il s’agit d’un logement lié au travail d’un parent. « Mon père [berger] a beaucoup moins de travail. Donc là, je peux y rester… Oui, sur deux mois, sur quatre mois d’estive, je peux y rester facilement un mois » (employée publique B, ville moyenne). Dans d’autres cas, il s’agit d’un lieu collectif (cabane de chasse en montagne, centre équestre fréquenté depuis l’enfance).

43Ces maisons sont souvent liées à des souvenirs remontant à l’enfance et témoignent d’une forte proximité avec les ascendants, mais aussi d’un attachement très fort aux lieux. Elles sont également décrites par certains comme un lieu où faire l’expérience de la présence de la nature. « L’Aveyron bien sûr, c’est l’environnement, les racines, les souvenirs, la nature, c’est une vraie respiration » (directrice d’association, grande ville). « C’est la tranquillité ! Le repos. Le… Pour décompresser. Et c’est… c’est… c’est la nature, la convivialité, c’est… Voilà » (directrice établissement public, ville moyenne). « Mes parents ont une grange perdue dans la montagne. Et ça, c’est… mon refuge, en fait. Dans les Pyrénées… Une espèce de retour aux sources et l’omniprésence de la nature » (enseignante B, grande ville).

44Ce n’est pas nécessairement le seul lieu où faire l’expérience d’une proximité à la nature, mais cette expérience y est plus puissante. « C’est un lieu où l’on vit au fil des marées, donc chaque huit heures, le bassin se retire et revient et on est obligés de faire avec, et j’aime cet état d’esprit. Mais comme je le vis de manière éphémère, est-ce que ce serait pareil si j’étais en contact avec cette nature 365 jours par an ? Je n’en suis pas certaine. C’est un endroit paisible, calme, silencieux, c’est la nature qui est reine » (directrice d’entreprise, grande ville). « Quand je ne vais pas de trop longtemps à la bergerie [nouveau lieu de résidence acquis par un ascendant pour sa retraite], ça me manque terriblement. […] À part dans les jardins, on est quand même dans une nature qui est préfabriquée, en ville, et j’ai besoin de voir la nature… la moins travaillée possible, je dirais. Ce n’est pas vrai, parce que les champs sont cultivés, mais voir que les champs commencent à être cultivés, voir que ça commence à pousser, voir que… C’est vrai que j’en ai besoin. Et c’est une grande joie ! J’aime aller dans ces lieux pour leur nature » (artiste, grande ville).

Conclusion

45Cette enquête a montré l’importance de la résidence, voire de la multirésidence, au sens large, pour le rapport à la nature (Duvernoy et Gambino, 2021). Même si les choix résidentiels reposent sur plusieurs dimensions, certains récits et parcours montrent que la dimension « sensible » (Thomas, 2016), et notamment le rapport espéré à la nature dans le lieu de résidence, a pu être déterminant dans certains parcours résidentiels ou du moins dans le récit qui en est donné.

46Plus largement, les liens faits dans les discours entre grandes catégories d’espace (villes, campagnes mais aussi montagne) et présence et figures de la nature ont permis de dégager un contraste général entre société et nature, qui sans s’exclure totalement, comme en témoigne la reconnaissance possible d’éléments de nature en ville, s’opposent. L’image d’une nature sauvage (Buijs, Elands et Langers, 2009), non maîtrisée, est perceptible dans le discours de personnes ayant choisi d’habiter des communes de montagne, mais également chez celles pouvant y résider plus ponctuellement. Ce grand contraste a permis de positionner quatre profils-types de récits de localisation de résidence suivant l’importance donnée à la proximité de la nature ou à l’inverse à la proximité d’autres personnes, d’activités, d’emplois et de services. Ces récits évoquent les éléments privilégiés dans le choix résidentiel et ce qui est mis à distance, voire ce qui est perdu. Nous avons d’ailleurs identifié deux profils où les récits témoignent d’une tentative de conciliation, soit par le positionnement de la résidence dans un cadre jugé ni urbain ni périurbain mais où la ville reste facilement accessible, soit par la fréquentation de plusieurs résidences permettant de faire l’expérience fréquente de plusieurs cadres de vie. Tous les entretiens n’ont pas pu être reliés à ces grands idéaux-types, que le rapport à la nature ne soit pas présent dans tous les récits de parcours résidentiels ou que ceux-ci soient trop complexes. Les entretiens permettent d’accéder à des détails (trajectoires faites de multiplicité de lieux) qu’il n’est pas toujours facile de réduire en un type. Ils mettent en évidence des arrangements du quotidien avec les lieux de vie, des déterminations subjectives des choix résidentiels et des dynamiques de trajectoires de moins en moins linéaires qui sont autant de signes de modes d’habiter complexes, faits de lieux et de liens, qui sont en partie seulement explicités en termes de relations des personnes à la nature.

47Par ailleurs, il existe d’autres façons d’accéder à la nature que la résidence, notamment par des activités de loisir ou de détente, plus ou moins structurées (Zylstra, Knight, Esler et al., 2014), au gré de déplacements réguliers ou singuliers ou au contraire par un lien moins localisé et plus global (Klaniecki, Leventon et Abson, 2018 ; Mathieu, 2016). Notre enquête semble montrer que ce rapport à la nature était encore largement vécu en 2015 dans le rapport à des lieux et à des paysages précis, positionnés dans de grandes catégories spatiales.

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Bibliographie

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Notes

1 Cette enquête faisait partie du projet « Les dynamiques territoriales entre sphères urbaine et rurale » soutenu par le Labex Structuration des mondes sociaux de l’université de Toulouse (ANR-11-LABX-0066) auquel ont participé des membres des UMR Lisst (équipes Dynamiques rurales et Cieu), Certop et Agir. Nous remercions L. Barthe, J. Bessière, O. Bories, F. Cavaillé, F. Escaffre, C. Eychenne, C. Jebeili, Fl. Laumière, M. Sibertin-Blanc et Fr. Taulelle pour le travail d’enquête partagé et pour les discussions et échanges en cours de projet.

2 Nous présentons les caractéristiques des communes (variables démographiques, classification dans les zonages d’étude de l’INSEE) pertinentes vis-à-vis de l’année où se sont déroulés les entretiens.

3 L’échantillon comprenait 13 fonctionnaires (fonction publique d’État ou territoriale : enseignants, bibliothécaire, employés municipaux, attachés territoriaux), 9 propriétaires de commerces et d’entreprises artisanales (magasins, garage, commerces alimentaires…), 2 personnes à leur compte (infirmière, consultant en informatique), 8 cadres et 6 autres employés d’entreprises ou d’associations, 5 agriculteurs, 4 artistes, 3 aides à domicile et 2 personnes sans activité professionnelle.

4 Nous utilisons cette notion, plus descriptive que celle de « choix résidentiel », pour souligner que nos enquêtes ne nous permettent pas de mesurer et de différencier l’ensemble des déterminants des choix résidentiels. Néanmoins, beaucoup de personnes ont exprimé avoir choisi leur lieu (commune) de résidence (voir partie « Des discours sur les lieux de résidence aux profils-types »).

5 Certains discours concernant une résidence à la mer, peuvent présenter des points communs.

6 Pour anonymiser les verbatim, nous citons uniquement les types de communes où résident les personnes, tels que décrits dans le tableau 1.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 – Localisation des communes d’Occitanie où se sont déroulés les entretiens dans le zonage en aires urbaines 2010
Crédits Cartouche : localisation de la région en France métropolitaine et altitude moyenne des communes
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/docannexe/image/8223/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 645k
Titre Tableau 1 – Caractéristiques démographiques des communes et nombre d’entretiens par commune
Légende L’indice de vieillissement est le rapport du nombre de personnes de plus de 65 ans sur le nombre de personnes de moins de 20 ans.
Crédits Source : Insee, recensement de population de 1990 et 2014
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/docannexe/image/8223/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 330k
Titre Tableau 2 – Parcours résidentiel simplifié des personnes enquêtées
Légende N.B. : pour certaines personnes, les motifs exprimés ont pu être doubles : dans trois cas, une opportunité ou un choix professionel a permis de choisir un habitat dans un cadre jugé naturel
Crédits Source : Gambino, Duvernoy et Panegos
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/docannexe/image/8223/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 129k
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Pour citer cet article

Référence papier

Mélanie Gambino, Isabelle Duvernoy et Patricia Panegos, « Comment conjuguer lieux de résidence et lieux de nature : adéquation et compromis dans les discours de personnes résidant en Occitanie »Sud-Ouest européen, 52 | 2021, 103-114.

Référence électronique

Mélanie Gambino, Isabelle Duvernoy et Patricia Panegos, « Comment conjuguer lieux de résidence et lieux de nature : adéquation et compromis dans les discours de personnes résidant en Occitanie »Sud-Ouest européen [En ligne], 52 | 2021, mis en ligne le 01 septembre 2023, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/8223 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.8223

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Auteurs

Mélanie Gambino

LISST-Dynamiques rurales, université Toulouse – Jean Jaurès, melanie.gambino@univ-tlse2.fr.

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Isabelle Duvernoy

AGIR, université de Toulouse, INRAE, isabelle.duvernoy@inrae.fr.

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Patricia Panegos

LISST, CNRS, patricia.panegos@univ-tlse2.fr.

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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