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Les différenciations territoriales : approches croisées. Entre diversité locale, expériences vécues et stratégies territoriales

Avant-propos
Mariette Sibertin-Blanc, Fabienne Cavaillé et Patricia Panegos
p. 5-8

Texte intégral

1Les débats autour des systèmes de valeurs et des dispositifs associés qui prévalent dans l’action territoriale se multiplient, autant dans le milieu académique que dans celui des politiques publiques. Alors que la pandémie de covid-19 a accéléré ou mis en avant certaines préoccupations – celles du rapport au temps libre, à la nature, à la santé, aux services publics – les priorités qui cadraient les principes d’aménagement du territoire et du développement local s’en trouvent d’autant plus ébranlées. Ainsi les notions d’hospitalité (Brugère, 2021), d’attention (le care ; Fleury, 2019) ou les limites que va imposer la surexploitation des ressources planétaires imposent de questionner à la fois les indicateurs à considérer jusqu’alors – quid du bonheur brut par exemple ? – mais aussi de reconsidérer un certain nombre de termes et les implicites associés, tels que le développement, l’attractivité ou, plus en grâce désormais, les communs.

2Ainsi, face à ce qu’il nomme le « nouveau régime climatique », Bruno Latour lançait ce défi lors de la crise sanitaire : « Si nous en étions capables, l’apprentissage du confinement serait une chance à saisir : celle de comprendre enfin où nous habitons, dans quelle terre nous allons pouvoir enfin nous envelopper – à défaut de nous développer à l’ancienne » (Latour, 2021). Ménager, habiter et piloter les lieux en reconnaissant leur diversité et les enjeux majeurs qui en découlent constitue un chantier inédit à bien des égards, qui associe une pluralité de parties-prenantes, à la fois habitantes et gouvernantes : donc un enjeu démocratique. La connaissance fine des mécanismes caractérisant chaque territoire local, celle des modes d’habiter de plus en plus individualisés certes, mais aussi jouant sur une grande pluralité de collectifs, in fine la compréhension des facteurs de distinction sociospatiale deviennent un point de départ incontournable pour les artisans de ce vaste chantier.

3Dans cette perspective, ce numéro aborde l'analyse des différenciations territoriale à la fois par la diversité des caractéristiques intrinsèques des territoires, et par les trajectoires liées à l’agentivité et aux stratégies des parties-prenantes locales. Sortant ainsi d’une assignation figée qu’imposent les catégories spatiales (Gambino et Sibertin-Blanc, 2020), l’approche par les différenciations territoriales permet d’explorer au moins quatre dimensions essentielles à la meilleure compréhension des espaces et de leurs contrastes :

  • S’intéresser à l’épaisseur de chaque territoire, à son fonctionnement, ses aménités, ses problématiques spécifiques et parfois communes. Tous les articles contribuent à leur manière à produire une connaissance sur ce que sont les territoires infranationaux, qu’il s’agisse de certains portraits resserrés comme celui de la vallée pyrénéenne du Vicdessos (C. Eychenne, L. Barthe et C. Noûs), ou d’approches plus généralisantes concernant les outre-mer (C. Jebeili). L’étude du développement des chemins ruraux vers Compostelle montre que les facteurs de différenciations des territoires tiennent ainsi localement à la fois des configurations géographiques, du système d’acteurs et des périmètres des projets de territoires (P. Panegos et S. Rayssac) ;

  • Considérer chaque territoire dans un jeu d’échelles et de contraintes complexe qui permet non seulement de comprendre quelles sont les interactions entre territoires à l’œuvre – voire les interterritorialités –, mais aussi, comme nous y invite l’article d’A. Labat, de mettre en exergue des thèmes à enjeux qui structurent certains systèmes de valeurs et d’intervention : la concurrence qu’imposent la mondialisation et le néolibéralisme, l’effacement progressif de l’opposition occidentale culture vs nature auquel contribuent les parcs naturels régionaux (PNR ; Fr. Pouthier), le réchauffement climatique ou encore la solidarité et les mécanismes de redistribution oscillant entre égalité des places, des classes et désormais des âges ;

  • Focaliser sur le rapport des individus à leur territoire et les circulations qui en découlent dans des dimensions extrêmement diverses : le rapport au travail, le rapport à la nature (en particulier l’article de M. Gambino, I. Duvernoy et P. Panegos), le rapport également au risque et donc, dans le prolongement, la vulnérabilité contrastée des individus selon leurs positions et ressources face à leur environnement (articles de G. Bretagne et de S. Valdivielso Pardos et al.). Ainsi, face à la crise du covid-19, étudiée à Saragosse par S. Valdivielso Pardos et al., le noyau familial apparaît dans un contexte espagnol comme une ressource déterminante. Si les protagonistes étudiés sont hétérogènes – acteurs culturels, agriculteurs, habitants, élus ou techniciens – tous les articles mettent en avant des éléments éclairant ce qui fait qualité ou problème dans le quotidien des territoires. La construction dans plusieurs articles de profils, tout comme l’identification de modèles alternatifs traduisent la variabilité des expériences d’un même territoire ;

  • Aborder les trajectoires de développement territorial comme le résultat d’une série de positionnements, de partis-pris et de stratégies. Si des cadres sont (im)posés – le passage du chemin de Compostelle, un PCAET, la mise en intercommunalité – plusieurs articles montrent l’habileté des acteurs locaux à jouer – ou non – avec ces outils ou dispositifs… comme autant de contrastes, à nouveau, quant à la capacité à épouser ou à déformer les systèmes de contraintes et à saisir le champ des possibles (P. Panegos et S. Rayssac). L’étude juridique de C. Jebeili tout comme l’article d’A. Labat rappellent le contexte rigide dans le droit français de la prise en compte des diversités territoriales. Ainsi, l’application locale et différenciée de la norme nationale, sous diverses formes, est davantage acceptée que la possibilité d’une édiction d’une norme différenciée par un pouvoir local ; cette forme de territorialisation est à l’œuvre dans divers cas étudiés : métropoles, PNR, intercommunalités, etc. Certains acteurs parviennent à déformer quelque peu un cadre figé permettant une plus claire reconnaissance et une réelle valorisation de la territorialisation de l’action (fig. 1). Pour des individus comme pour des collectifs, il semble possible de sortir de la simple gestion en mettant en œuvre des initiatives situées, sensibles à chaque contexte et aux parties prenantes en présence (Klein, Boucher, Camus et al., 2019) – à l’image des expériences culturelles menées dans les territoires de projet que sont les PNR (Fr. Pouthier).

4Ces différentes contributions s’appuient sur une diversité de démarches méthodologiques. Elles s’appuient sur des méthodes et outils éclectiques, privilégiant des analyses empiriques, des démarches de terrains s’attachant aux singularités spatiales ou de formes d’organisations, à la richesse des relations interterritoriales. Elles se focalisent également sur des phénomènes discrets portés par certains récits de trajectoires individuelles. On peut ainsi mettre en évidence l’intérêt de la circulation du concept du buen vivir issu du contexte latino-américain pour contrecarrer les représentations habituelles du milieu agricole (C. Eychenne, L. Barthe et C. Noûs). L’approche sensible permet de reconsidérer l’attachement aux lieux, en particulier à travers l’expérience corporelle et physique de l’effort et du contact avec les animaux d’élevage en montagne, et avec la nature plus généralement (M. Gambino, I. Duvernoy et P. Panegos).

5Par ailleurs, l’article de C. Jebeili offre, par une synthèse juridique, une contextualisation des fondements politiques de la différenciation territoriale ; celui de G. Bretagne éclaire par l’analyse de diagnostics de vulnérabilités issus de l’élaboration de PCAET de six métropoles françaises le concept de « vulnérabilité » du territoire face au changement climatique et son appropriation.

6Enfin, l’article de S. Valdivielso Pardos et al. expose l’intérêt d’une combinaison complexe d’indicateurs et de données notamment quantitatifs (mobilisant en particulier les avancées de la géolocalisation), à différentes échelles (de la région à la cellule familiale et l’individu), de différents milieux (grande agglomération aux espaces de faible densité) avec un travail effectivement interdisciplinaire (géographes, informaticiens, médecins, etc.) dans l’objectif d’une géogouvernance.

Figure 1 – Différenciations territoriales

Figure 1 – Différenciations territoriales

Source : Jebeili, 2022

Le dossier « Différenciations territoriales : approches croisées » est composé d’une série d’articles reprenant des interventions faites lors du séminaire de l’Axe transversal de l’UMR LISST (Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires) « Différenciations territoriales et action collective » ; nous tenons à remercier l’ensemble des participants à ce séminaire (2018-2021), ainsi que l’équipe ayant travaillé à la représentation graphique de ce thème : Rita Aazan, Laurence Barthe, Fabienne Cavaillé, Jules Gales, Cécile Jebeili, Laura Lescure, Patricia Panegos et Mariette Sibertin-Blanc.

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Bibliographie

Brugère F., Pour une métropole hospitalière, PUCA, coll. « Les conférences POPSU », Paris, 2021.

Fleury C., Le soin est un humanisme, Gallimard, coll. « Tracts », Paris, 2019.

Gambino M. et Sibertin-Blanc M., « Des catégories spatiales à l’altérité territoriale : pour une meilleure considération des singularités et des pratiques socio-spatiales dans l’action locale », Bulletin de la Société géographique de Liège, vol. 75, 2020, p. 131-142.

Klein J.-L., Boucher J. L., Camus A., Champagne Chr., Noiseux Y., Trajectoires d’innovation. Des émergences à la reconnaissance, Presses de l’université du Québec, 2019.

Latour Br., Où suis-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres, La Découverte, Paris, 2021.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 – Différenciations territoriales
Crédits Source : Jebeili, 2022
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/docannexe/image/7884/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 897k
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Pour citer cet article

Référence papier

Mariette Sibertin-Blanc, Fabienne Cavaillé et Patricia Panegos, « Les différenciations territoriales : approches croisées. Entre diversité locale, expériences vécues et stratégies territoriales »Sud-Ouest européen, 52 | 2021, 5-8.

Référence électronique

Mariette Sibertin-Blanc, Fabienne Cavaillé et Patricia Panegos, « Les différenciations territoriales : approches croisées. Entre diversité locale, expériences vécues et stratégies territoriales »Sud-Ouest européen [En ligne], 52 | 2021, mis en ligne le 19 janvier 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/7884 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.7884

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Mariette Sibertin-Blanc

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CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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