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Notes bibliographiques

Montagnes et Tourisme. Essai sur la concurrence des territoires, des Alpes du Nord aux Pyrénées centrales

Vincent Vlès
p. 141-144
Référence(s) :

A. Suchet, Montagnes et Tourisme. Essai sur la concurrence des territoires, des Alpes du Nord aux Pyrénées centrales, Éditions universitaires du Sud, Toulouse, 2021

Texte intégral

  • 1 Suchet A., « Pour en finir avec Butler (1980) et son modèle d’évolution des destinations touristiqu (...)
  • 2 Chadefaud M., « Aux origines du tourisme dans les pays de l’Adour », Cahiers de l’université de Pau(...)

1Cet ouvrage reprend une publication de 2015 en la confortant avec quelques arguments 1. Le projet d’André Suchet est de discuter « de ce qu’il en est des concurrences de territoires en tant que mécanismes et processus » (p. 17) sous l’angle du couple « montagnes et tourisme ». Pour y parvenir, l’auteur reprend une hypothèse utilisée par Michel Chadefaud dans sa thèse d’État, il y a 40 ans, pour décrire les origines du tourisme dans les Pyrénées. Michel Chadefaud fut le représentant exemplaire d’une génération de chercheurs qui marqua l’université de Pau et des Pays de l’Adour et le monde de la géographie du tourisme vingt années durant. Homme libre, engagé, travailleur infatigable et à l’écoute des autres, il légua une œuvre d’analyses et d’insertion des faits touristiques dans la géographie sociale qui marqua, dès l’origine, l’ensemble de la communauté de recherche en tourisme par sa capacité à décrypter les enjeux spatiaux et temporels du loisir. Il démontra dans ses recherches que le tourisme pouvait être un révélateur privilégié de l’inscription du fait humain dans l’espace en s’intéressant aux « espaces de la mobilité et de la versatilité, du parcours et du détour, du désir et de la consommation fugaces et imprévoyants, de la survalorisation rituelle et du spectacle, de la séduction et de la distinction » (Cazes, 1990, p. 220). Publiée un an après sa disparition, en 1987, sa thèse 2, qui associe l’épaisseur du temps historique au fait régional, déborde largement les limites de sa discipline, ces bornes qui fournissent au chercheur de « frileux alibis » (Cazes, p. 225). Entre autres, le schéma d’hypothèses de Michel Chadefaud s’inspira de la pensée des économistes et des premiers gestionnaires mais également de la pensée de Roger Brunet et d’Alain Reynaud pour s’interroger sur la diachronie type d’un territoire touristique dont on sait qu’elle est discontinue et varie en fonction de son histoire économique, politique et sociale. Il s’interrogea sur la trajectoire des produits touristiques qui pourrait suivre une courbe de vie diachronique passant par des phases de création, de maturité, d’obsolescence et de déclin, ou de mutation et de reconversion. Ce modèle classique, que l’on connaît bien en marketing-management, avait été développé avant les géographes dans le monde américain de la stratégie (Kotler et Dubois en font état dès 1971 dans leur fameux Marketing Management, réédité 15 fois depuis). Ce modèle décrit l’évolution des ventes d’un produit ou d’un service dans le temps. Mais les gestionnaires précisent bien qu’il ne faut pas confondre le cycle de vie d’un produit (que ce soit un paquet de lessive ou un produit touristique) avec d’autres cycles de vie, notamment ceux du profit, ou encore l’étendre par analogie à un ensemble de supports de produits, par exemple un territoire. Pour les sciences de gestion, mais également pour la plupart des sciences humaines et sociales, un territoire n’est pas un produit. Néanmoins reprise par des chercheurs en tourisme dans le monde, notamment le géographe canadien Butler, l’hypothèse de diachronie d’un produit touristique a fourni, depuis plus de 40 ans, un cadre à interrogations et à productions scientifiques.

2Dans son essai Montagnes et Tourisme. Essai sur la concurrence des territoires, des Alpes du Nord aux Pyrénées centrales, André Suchet se saisit à nouveau de ce thème et l’élargit à celui de la domination sociospatiale qu’aurait produit le tourisme des origines dans les Alpes du Nord et dans les Pyrénées centrales françaises. Si d’ordinaire les travaux de recherche en SHS sur la montagne apportent des connaissances, des savoirs nouveaux ou précisent des acquis des phénomènes touristiques, l’essai d’André Suchet ne relève pas de cette catégorie. Sa publication ne se fonde pas sur un état de l’art exhaustif de la question scientifique des trajectoires des territoires touristiques (George-Marcelpoil, Achin, Fablet et al., 2016) qui aurait dressé un bilan actuel des connaissances du sujet, y aurait inclus toutes les contributions des auteurs publiés dans le monde. Cet examen minutieux, tenant compte des apports de toutes les disciplines, aurait permis de mieux justifier la position de recherche exposée dans l’ouvrage par rapport aux connaissances déjà acquises et publiées par la communauté des chercheurs. L’essai d’André Suchet ne rentre pas dans la méthodologie habituelle de la production scientifique, sa lecture du passé n’est pas d’intégrer les savoirs et les connaissances apportées par les pairs à cette discussion sur les concurrences territoriales, elle n’envisage pas non plus les enjeux futurs.

3À partir de faits ou d’évènements dont la forme et la chronologie sont bien connues, tels le rôle de Chamonix, celui de l’armée, des chasseurs alpins, du Club alpin français, « l’invention du Mont-Blanc », du thermalisme… dans l’essor de l’alpinisme mondial et de l’image de la montagne, l’auteur revient sur les origines du tourisme dans les Alpes (essentiellement les Savoie) et dans les Pyrénées (centrales et atlantiques) et tente de montrer l’existence d’une « hiérarchie territoriale » entre lieux et massifs. Et sur cet aspect, le propos se trouble car l’auteur revient à l’hypothèse Butler-Chadefaud : pour André Suchet, c’est le produit touristique qui, selon sa position dans le cycle de vie (lancement, croissance, maturité, déclin) caractériserait le succès d’un lieu, sa « capacité à s’adapter au changement », selon la définition qu’il donne du succès, inspirée de l’équipe MIT (2002, p. 282). Pour parvenir à la démonstration, il balaie quelques publications de géographie historique et y ajoute des paragraphes brefs sur d’autres questions, parfois très éloignées du propos, comme celle de capacité de charge touristique, traitée de manière forte incomplète d’ailleurs (p. 36).

4André Suchet ne retient que les évènements, les faits ou les disparités spatiales qui lui permettent de démontrer

la concurrence des destinations de nature et de montagne en France dans la fabrication des territoires et comment les dimensions culturelles et sportives, touristiques et de loisirs servent de moyens de transmissions aux inégalités territoriales et participent à la reproduction des rapports de domination (p. 135).

5En réduisant le tourisme au champ des pratiques sportives et de loisirs de nature, il ne questionne pas les problématiques « lourdes » qui auraient pu alimenter une réflexion marxisante sur les effets de l’accumulation du capital et la domination dans l’hébergement, la dynamique urbaine ou des villages – le poids économique et sociologique considérable de la résidence secondaire dans ce processus –, ni les conditions financières de création d’équipements ou d’infrastructures, ni les modes de gestion des collectivités territoriales ou les fortes logiques de péréquation financière instaurées par l’aménagement du territoire. Or, tous ces facteurs productifs représentent plus de 80 % des investissements touristiques qui permettent les activités de services, dont les pratiques sportives. Ils exigent des concentrations massives de capital, qui, elles, pourraient déterminer des rapports de domination. Mais l’ouvrage ne présente aucune représentation spatiale des disparités de ces investissements et de leurs effets d’attraction, de domination, ni carte ni schéma montrant les différentiels de moments de puissance ou de journées/skieurs (ski alpin), ni du nombre de journées thermales qui en fourniraient des indicateurs représentatifs et vérifiables. Pas de carte de l’armature urbaine ou des domaines skiables, de l’attraction des stations thermales, sportives, de ski, climatiques qui auraient contribué à rendre plus légitime une lecture hiérarchique de l’espace. L’auteur déduit seulement des évènements des débuts des sports de montagne sa représentation concurrentielle de rapports sociaux et de rapports spatiaux imbriqués, preuve de domination sociospatiale entre massifs. De cette historiographie des origines du tourisme, il tire l’idée de « l’hégémonie d’un territoire sur l’ensemble des autres », « l’imposition culturelle d’une hiérarchie territoriale », « l’idée d’une supériorité des Alpes du Nord et du modèle alpin “d’ascensionnisme” et d’aménagement ».

6Dans les Pyrénées, cette historiographie légitimerait un mythe fondateur qui précèderait l’urbanisation et se diffuserait par effet de distinction sociale (Bourdieu est plusieurs fois cité). Pour André Suchet, le pyrénéisme n’est qu’une réaction, « une intention identitaire forte contre l’emprise alpine ».

7Dans ce propos peu novateur qui vise à répertorier des luttes anciennes et des hiérarchies de « domination sociale d’un espace sur un autre », l’argument de la prégnance d’un modèle alpin et celui d’exemplarité des réalisations d’un site sur un autre, sont majeurs. On regrette que l’hypothèse n’ait pas tenu compte des publications interdisciplinaires des 30 dernières années. Une étude approfondie des publications des travaux des chercheurs sur le thermalisme pyrénéen, par exemple, aurait permis de nuancer, de préciser (voire de contredire) l’idée de domination spatiale : en histoire, Steve Hagimont, Viviane Delpech, Alice de la Taille, Emilie-Anne Pépy, Laetitia Deloustal, Jean-Christophe Sanchez, Esteban Castañer Muñoz, Laurent Jalabert, Nicolas Meynen ou en géographie Marie-Ève Férérol, Jean-Marc Antoine, David Bédouret, Philippe Béringuier, Johann Blanpied, Gérard Briane, Bertrand Desailly, Marie-Pierre Julien, Jean-Yves Léna, Philippe Valette, Christine Vergnolle-Mainar ou Philippe Bourdeau avec Agnès Bergeret, Jean-Jacques Delannoy, Delphine Piazza-Morel, Susanne Berthier-Foglar, Mélanie Duval, Sabine Girard, Denis Laforgue, Pénélope Lamargue, Sophie Madelrieux, Sandrine Tolazzi… ont montré que la vie d’une montagne, d’une station, d’un lieu touristique ne pouvait pas se résumer seulement à une lutte hiérarchique locale. D’autres facteurs, souvent externes, sont déterminants pour rendre compte de la forme des lieux et de leur durée, comme l’électrification et l’équipement hydroélectrique de la montagne ou la desserte par la Compagnie de chemins de fer du Midi, abordés entre autres dans les travaux de Christophe Bouneau ; l’examen approfondi des publications en géographie, en aménagement et en urbanisme, en sociologie, en anthropologie (on pense ici au rôle des femmes décrit par Véronique Moulinié dans le maintien, au cours des temps, de la visite du cirque de Gavarnie), en science politique aurait permis à l’auteur de rectifier cette vision simpliste des trajectoires des territoires touristiques ou de loisirs de montagnes : les travaux de Gabriel Fablet, de Hugues François, de Coralie Achin, d’Émeline Hatt, d’Emmanuelle George, d’Anouk Bonnemains ou, en science politique, de Tom Val et de Christophe Clivaz sont, sur cet aspect, incontournables. Tous traitent explicitement des dynamiques et des trajectoires de lieux dans le temps. Jamais la courbe de vie d’un territoire pas plus la domination sociospatiale n’y servent d’idéal référentiel. Les apports de la recherche sur le tourisme en montagne sont innombrables depuis l’hypothèse de Michel Chadefaud ou les publications de Butler et, pour en rendre compte, une géographie historique – fût-elle sociale – limitée à quelques textes (dont on ne connaît pas les critères de sélection : pourquoi ceux-ci et pas les autres ?) ne suffit pas. L’exhaustivité aurait aidé à écarter l’idée simpliste de l’hégémonie territoriale d’un massif sur un autre et à mieux rendre compte de l’immense variété des dynamiques territoriales à l’œuvre : foncières et immobilières, de services et d’emplois. Des dynamiques toutes liées à la visite, à la pratique de loisirs, au ressourcement et à la villégiature, au tourisme et où les acteurs – ceux qui les côtoient le savent bien – n’ont pas le projet de se lancer dans une « concurrence ou une domination spatiale ».

8L’essai passe ainsi à côté de l’apport décisif, dans sa discipline ou dans les autres, de travaux montrant l’autonomie et la spécificité de chaque lieu, de chaque station, de chaque vallée, et la construction de trajectoires autonomes au cours du temps : toutes les recherches récentes ou actuelles prouvent, sur la base des données de terrain mobilisées selon les méthodologies propres à chacune de leur discipline, que ce sont les processus de territorialisation, l’adaptation des stations au changement, le management des destinations qui provoquent les multiples ruptures d’ancrage spatial et économique et social, dans le temps (Vlès et Bouneau, 2016). Ces travaux expliquent comment le système productiviste du tourisme, fondé sur l’investissement capitalistique et l’aménagement de lieux fonctionnant assez largement en isolat, est en fait déterminé par une mobilisation, locale et originale, raisonnée de la ressource et de l’immatériel offrant des leviers majeurs d’innovation.

  • 3 Bergeret A., Delannoy J.-J., George-Marcelpoil E., Piazza-Morel D., Berthier-Foglar S., Bonnemains  (...)

9En examinant toute la production scientifique interdisciplinaire publiée sur les Alpes et les Pyrénées, l’essai d’André Suchet aurait gagné en densité et en force, en crédibilité aussi, en nuançant la référence à ce paradigme de « domination sociospatiale » sans doute peu adapté à rendre compte, avec objectivité et exhaustivité, de la complexité des dynamiques passées, en cours ou à venir en montagne. Toutes les montagnes touristiques, d’ailleurs, sont plutôt aujourd’hui en crise ou en transition 3.

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Notes

1 Suchet A., « Pour en finir avec Butler (1980) et son modèle d’évolution des destinations touristiques. Le cycle de vie comme un concept inadapté à l’étude d’une aire géographique », Loisir et Société, vol. 38, no 1, 2015, p. 7-19, tandfonline.com/doi/full/10.1080/07053436.2015.1006956.

2 Chadefaud M., « Aux origines du tourisme dans les pays de l’Adour », Cahiers de l’université de Pau, numéro spécial, 1988.

3 Bergeret A., Delannoy J.-J., George-Marcelpoil E., Piazza-Morel D., Berthier-Foglar S., Bonnemains A., Bourdeau Ph., Duval M., François H., Girard S., Laforgue D., Lamarque P., Madelrieux S. et Tolazzi S., « L’outil-frise, dispositif d’étude interdisciplinaire du changement territorial », EspacesTemps. net, 2015, espacestemps.net/articles/loutil-frise-dispositif-detude-interdisciplinaire-du-changement-territorial/ (consulté le 30/04/2021).

Butler R. W., « The Concept of Tourist Area Cycle of Evolution: Implications for Management Ressources », Canadian Geographer, vol. XXIV, no 1, p. 5-12, 1980.

Cazes G., « Variations sur la géographie (et les géographies) du tourisme ou l’espace subverti », HEGOA, numéro spécial, 1990, p. 219-227.

Équipe MIT, Tourisme, t. I, Belin, Paris, 2002.

François H., De la station ressource pour le territoire au territoire ressource pour la station. Le cas des stations de moyenne montagne périurbaines de Grenoble, thèse en aménagement de l’espace, université Joseph Fourier, Grenoble, 2007.

George-Marcelpoil E., Achin C., Fablet G. et François H., « Entre permanences et bifurcations : une lecture territoriale des destinations touristiques de montagne », Mondes du Tourisme, 2016, journals.openedition.org/tourisme/1237 (consulté le 26/04/2021).

Hagimont St., L’Essor du tourisme dans les Pyrénées centrales : adaptations et transformations des sociétés et de leurs territoires, des années 1850 au début du xxie siècle (France-Espagne), thèse d’histoire, université Toulouse – Jean Jaurès, 2016.

Vlès V. et Bouneau Chr. (dir.), Stations en tension, P.I.E. Peter Lang, Bruxelles, 2016.

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Pour citer cet article

Référence papier

Vincent Vlès, « Montagnes et Tourisme. Essai sur la concurrence des territoires, des Alpes du Nord aux Pyrénées centrales »Sud-Ouest européen, 51 | 2021, 141-144.

Référence électronique

Vincent Vlès, « Montagnes et Tourisme. Essai sur la concurrence des territoires, des Alpes du Nord aux Pyrénées centrales »Sud-Ouest européen [En ligne], 51 | 2021, mis en ligne le 10 février 2022, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/7836 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.7836

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Auteur

Vincent Vlès

Université de Toulouse-CNRS

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