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Les sports d’hiver dans les Pyrénées. À la croisée des enjeux politiques, économiques et environnementaux (du début xxe à nos jours)

Avant-propos
Steve Hagimont, Vincent Vlès et Jean-Michel Minovez
p. 5-7

Texte intégral

1Ce dossier consacré aux sports d’hiver pyrénéens s’inscrit dans une actualité mondiale « brûlante ». La crise liée au surgissement d’une pandémie provoquée par une maladie infectieuse émergente a révélé soudainement les fragilités d’un système territorial de loisirs déjà soumis à des bouleversements de longue durée : l’essor des problématiques écologiques, les nouvelles injonctions en termes de durabilité et les risques liés au changement climatique fragilisent depuis de nombreuses décennies déjà les territoires touristiques de montagne et conduisent à s’interroger sur l’avenir économique des stations. Ces facteurs de déstabilisation, exogènes, viennent accroître les doutes et les difficultés de gestion et d’exploitation de stations pyrénéennes dont l’histoire a déjà démontré l’extrême vulnérabilité (Hagimont, 2018 et 2022). L’heure est à la réinvention des stations de sports d’hiver, entend-on de manière lancinante, à la diversification de leurs activités et à la plurisaisonnalité. Autant de discours qui paraissent en partie incantatoires et en tout cas répétitifs, surtout lorsqu’ils sont replacés dans la longue durée. On les a déjà entendus, par exemple, lors des premiers projets de stations de sports d’hiver en France à Superbagnères (1912), Font-Romeu (1913) ou Megève (1919), stations créées à l’origine pour fonctionner en toutes saisons, ou lors d’hivers sans neige, au tournant des années 1980 et 1990. Les stations sont devenues des pôles importants de l’économie de territoires montagnards plus ou moins larges, parfois les seuls. L’attachement dont elles sont l’objet est donc compréhensible mais la recherche peut sans doute contribuer à éclairer certaines impasses et à décrire plus précisément le mur économique, social et écologique qui se dresse face à leur avenir.

2Au-delà de la crise sanitaire actuelle, la croyance persiste d’un futur meilleur où seront résolus les problèmes accumulés depuis plusieurs décennies et aggravés par une évolution climatique déjà en partie irrémédiable : dépendance à l’automobile, coûteuse consommation énergétique, emprises spatiales étalées, prélèvements en eau superflus. Ces problèmes structurels sont désormais bien documentés par la science (François, 2007 ; Vlès, 2010 ; Hatt, 2011 ; Fablet, 2015 ; George-Marcelpoil, Achin, François et al., 2020) : blocage du parc immobilier ancien dispersé en résidences secondaires vides la plupart du temps, incitations à la promotion immobilière malgré la vacance des logements déjà bâtis, coût et obsolescence des remontées mécaniques, course aux canons à neige, endettement extrême de toutes les collectivités porteuses de stations qui doivent en assurer la survie pour maintenir l’emploi local, parcellisation des gestions individualisant les pertes d’exploitation (même si un mouvement vers la concentration aux mains d’opérateurs uniques est en cours depuis les années 2010), urbanisme obsolète sans moyens de requalification, ancrages temporel et spatial déconnectés de l’espace social montagnard environnant. À l’heure des enjeux environnementaux globaux, toute question d’aménagement local est à mettre dans la balance d’une empreinte écologique démesurée dans un pays comme la France. Les objectifs de « neutralité carbone » à l’horizon 2050 et d’amélioration de l’état du vivant ne semblent réalistes qu’au prix d’arbitrages entre des activités qui seraient « essentielles » et celles qui le seraient moins (Parrique, Barth, Briens et al., 2019).

3Le temps court de la crise s’inscrit dans le temps long de la structuration des stations dans leur vallée, les enjeux locaux qui président aux choix d’exploitation sont confrontés aux enjeux environnementaux globaux qui menacent l’avenir économique des sports d’hiver (Spandre, François, Verfaillie et al., 2019). Cette volonté de croiser les échelles spatiales et temporelles pour appréhender les trajectoires des stations (Vlès, 2015) et envisager des scénarios de sortie de crise se lit dans chaque article qui compose ce numéro de la revue.

4Les deux premiers articles reviennent ainsi sur la structuration des stations pyrénéennes de sports d’hiver depuis le début du xxe siècle, les acteurs en présence et l’horizon d’attente qu’ils ont manifestés. Celui de Steve Hagimont et Jean-Michel Minovez est emblématique de l’évolution de la plupart des stations de ski pyrénéennes. Il donne à lire, dès la naissance d’une station puis à travers ses quelques décennies d’histoire, la réitération des mêmes espoirs de diversification, la récurrence de la question de l’enneigement et la faiblesse des résultats, ici dans le pays d’Olmes (Ariège). Celui de Laurent Jalabert dresse un portrait collectif de l’essor et des difficultés comparées entre 17 stations du versant nord à l’ouest de la chaîne, de La Pierre Saint-Martin à Peyragudes (Pyrénées-Atlantiques et Hautes-Pyrénées/Haute-Garonne).

5Deux articles interrogent ensuite clairement le rôle des solidarités géographiques dans l’ancrage des stations (c’est-à-dire la manière dont les stations s’insèrent dans leur territoire environnant ; George-Marcelpoil, 2008). L’article de Glen Buron offre une transition entre l’analyse diachronique et les solutions prospectives d’adaptation au dérèglement climatique. Il porte sur Artouste, microstation larunsoise éternellement en difficulté en vallée d’Ossau et examine les solidarités locales confrontées aux épisodes conflictuels qui ont scandé sa création et son exploitation difficile depuis les années 1960. Le second article, celui de Caroline Beltran, Nicolas Bech et Laurent Botti, examine, à l’opposé de la chaîne, en Haute-Ariège (Auzat-Vicdessos, vallées d’Ax et Donezan), comment les proximités sociales et géographiques des opérateurs contribuent – ou pas – à construire une « destination » au sens marketing du terme, c’est-à-dire en termes de réputation pour le client.

6Trois articles enfin testent l’idée qu’une solidarité spatiale, un plus grand ancrage territorial des sports d’hiver pourraient, en termes prospectifs, donner de plus grands atouts pour affronter l’avenir. Olivier Bessy envisage ainsi le repositionnement volontaire de Cauterets dans une destination plus large, par l’alliance controversée mais désormais acquise avec Luz-Ardiden (Hautes-Pyrénées), alliance qui pourrait permettre une meilleure transition touristique. Solène Albert dessine les possibilités offertes par une mutualisation économique entre stations rendue « obligatoire » par leur département, les Pyrénées-Orientales, dans le but d’assurer leur survie et/ou leur reconversion. Émeline Hatt examine l’action entreprise par la communauté de communes des Pyrénées catalanes (Capcir) : partant du constat de l’enjeu que constitue l’ancrage territorial des stations de montagne, son article interroge la déclinaison du projet touristique en termes d’aménagement à l’échelle intercommunale et aborde son efficacité. Dans une contribution à portée plus générale, Vincent Vlès entreprend de comprendre une contradiction qui traverse tous les articles. Il donne ainsi à réfléchir bien au-delà du seul secteur des sports d’hiver sur la prise au sérieux des défis présentés par le désastre écologique qui se dessine chaque jour plus précisément. Pourquoi, malgré les alertes, malgré des connaissances de plus en plus poussées sur le changement climatique, malgré les impasses de la promotion, de la gestion et de l’exploitation des stations de sports d’hiver – pourquoi, donc, voit-on celles-ci s’enferrer dans un modèle condamné à court ou moyen terme ?

7L’ensemble du dossier dessine donc un examen tout à la fois critique et compréhensif des stratégies de développement territorial par le tourisme en général et les sports d’hiver en particulier. Ces articles, montrant le poids du passé dans les enjeux présents, examinant la construction et l’évolution de l’ancrage territorial des stations, confirment, s’il en était besoin, la dimension fondamentalement spatiale et politique du rapport du tourisme à l’environnement – de sa mise en marché à sa destruction en passant par ses rétroactions.

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Bibliographie

Fablet G., Entre performance de l’outil de production et pérennité de l’outil d’aménagement : le dilemme immobilier dans les stations nouvelles d’altitude, thèse d’urbanisme, université de Grenoble, 2015.

François H., De la station ressource pour le territoire au territoire ressource pour la station. Le cas des stations de moyenne montagne périurbaines de Grenoble, thèse d’aménagement du territoire, université Joseph Fourier, Grenoble, 2007.

George-Marcelpoil E., Les Trajectoires d’évolution des destinations touristiques de montagne, HDR, université de Pau et des Pays de l’Adour, 2008.

George-Marcelpoil E., Achin C., François H., Spandre P., Morin S. et Verfaillie D., « Changement climatique et stations de montagne alpines : impacts et stratégies d’adaptation », Sciences, Eaux et Territoires, no 28, 2019, p. 44-51, set-revue.fr/changement-climatique-et-stations-de-montagne-alpines-impacts-et-strategies-dadaptation (consulté le 21/09/2020).

Hagimont St., Pyrénées. Une histoire environnementale du tourisme (fin xviiie-xxie siècle), Champ Vallon, Seyssel, à paraître en 2022.

Hagimont St., « Aménager et exploiter la montagne sportive hivernale. La Société des chemins de fer et hôtels de montagne aux Pyrénées (1911-1982) », Entreprises et Histoire, no 93, 2018, p. 27-46, DOI : doi.org/10.3917/eh.093.0027.

Hatt E., Requalifier les stations touristiques contemporaines : une approche des espaces publics. Application à Gourette et Seignosse-Océan, thèse en aménagement et urbanisme, université de Pau et des Pays de l’Adour, 2011.

Parrique T., Barth J., Briens Fr. et Spangenberg J. H., Decoupling Debunked. Evidence and Arguments Against Green Growth as a Sole Strategy for Sustainability, European Environmental Bureau, Bruxelles, 2019.

Spandre P., François H., Verfaillie D., Pons M., Vernay M., Lafaysse M., George E. et Morin S., « Winter Tourism under Climate Change in the Pyrenees and the French Alps: Relevance of Snowmaking as a Technical Adaptation », The Cryosphere, t. XIII, 2019, p. 1325-1347, tc.copernicus.org/articles/13/1325/2019/ (consulté le 23/02/2021).

Vlès V. (dir.), « Avant-propos. Les processus de transformation des trajectoires locales des stations et aires touristiques : des questions modélisables ? », Sud-Ouest Européen, no 39, 2015, journals.openedition.org/soe/1827 (consulté le 23/02/2021), DOI : doi.org/10.4000/soe.1827.

Vlès V., « Du moderne au pastiche : questionnement sur l’urbanisme des stations de ski et d’alpinisme », Mondes du tourisme, no 1, 2010, p 39-48, journals.openedition.org/tourisme/398 (consulté le 23/02/2021), DOI : 10.4000/tourisme.398.

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Pour citer cet article

Référence papier

Steve Hagimont, Vincent Vlès et Jean-Michel Minovez, « Les sports d’hiver dans les Pyrénées. À la croisée des enjeux politiques, économiques et environnementaux (du début xxe à nos jours) »Sud-Ouest européen, 51 | 2021, 5-7.

Référence électronique

Steve Hagimont, Vincent Vlès et Jean-Michel Minovez, « Les sports d’hiver dans les Pyrénées. À la croisée des enjeux politiques, économiques et environnementaux (du début xxe à nos jours) »Sud-Ouest européen [En ligne], 51 | 2021, mis en ligne le 27 janvier 2022, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/7383 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.7383

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