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Notes bibliographiques

De la spatialité des acteurs politiques locaux : territorialités et réticularités

Corinne Siino
p. 84-87
Référence(s) :

Fr. Tesson, De la spatialité des acteurs politiques locaux : territorialités et réticularités, Presses universitaires de Pau et des Pays de l’Adour, 2017, 196 p.

Texte intégral

  • 1 Les références aux auteurs proposées par Fr. Tesson et reprises dans ce texte sont portées entre pa (...)

1Dans son ouvrage, Fr. Tesson s’adresse prioritairement à des géographes aménageurs mais aussi à un public plus large désireux de comprendre l’ancrage des logiques politiques des élus locaux et leurs limites. Il propose une approche critique au sens large de l’usage et des fondements des concepts de territoire et territorialités dans le référentiel spatial de discours ou d’action des acteurs politiques locaux. Il vise aussi un objectif de réflexivité que l’auteur souhaite avoir sur ses recherches. Une brève introduction et une conclusion plus étoffée encadrent trois parties qui rendent compte d’une synthèse de recherches présentées pour une HDR (2014). L’analyse de l’utilisation des concepts de territorialités, réticularités et spatialités dans les logiques politiques et institutionnelles de l’aménagement est riche des constats et réflexions de l’auteur mais aussi de l’appui de ses constats par des références précises à des écrits de géographes et sociologues qui enrichissent le texte 1 .

2La première partie « Spatialité, le retour du refoulé » souligne l’intérêt pour les géographes de ne pas oublier le concept de spatialité et ce qu’il recouvre « manière dont les individus et les groupes se rapportent à l’espace ». L’analyse de rapports à l’espace pensés en surfaces continues et contigües, ou dans la discontinuité et privilégiant les liens et les point d’accroche est centrée sur les concepts de territorialité et de réticularité. Ils illustrent des rapports que les sociétés entretiennent avec l’espace mais amènent le rappel d’un concept plus englobant et plus neutre : celui de spatialité. Entre ces deux registres de construction et de pratiques spatiales, l’auteur affirme les complémentarités et refuse l’opposition. Il revient donc sur une définition de chacun des concepts en s’appuyant sur de nombreux auteurs sociologues, géographes qui ont analysé la construction de l’espace et/ou les rapports que la société entretient avec chacune des pratiques. La singularité des rapports des individus à l’espace et l’éclatement des ancrages – même quotidiens – sont attestés pour défendre l’idée d’une territorialité à des échelles réduites de temps et d’espaces, comme celles des voyages en transports en commun. L’hypermobilité de la société ne fait pas pour autant disparaître la ou les territorialité(s). Après ces rappels des concepts qui ont marqué ses recherches et sous caution des auteurs scientifiques qui ont montré les possibilités de sortir de ce qui n’est pas un paradoxe, l’auteur explique cependant qu’un principe de réalité l’a conduit au constat de la prégnance du territoire dans ses recherches centrées sur les acteurs politiques locaux. Il rappelle à cet effet quelques points forts de « la question locale » (Bourdin, 2000) pour l’analyse des acteurs politiques auxquels il s’intéresse. Ces élus locaux sont dans une pensée spatiale politique en surfaces continues qui a du mal à envisager différemment l’espace. Leurs décisions ne valent pas pour un seul territoire ; ils centrent leur discours et leur attention sur le découpage électif qui leur confère leur légitimité pour le faire bénéficier des décision prises dans le cadre institutionnel où ils siègent (exemple des élus des EPCI). Leur « localité » est aussi fondée sur la revendication d’une indépendance et d’une singularité par rapport à des échelons supérieurs, ce qui permet d’introduire la diversité des échelles du « local » qui peuvent être représentées par des États face aux logiques internationales globalisantes. Cette complexité de la territorialisation des logiques d’actions est renforcée par le paradoxe d’élus locaux que leur fonction amène à être particulièrement mobiles dans un cadre national à travers des réseaux et des infrastructures de communication à la construction desquels ils participent. L’objectif d’une compréhension géographique essentiellement attachée aux rapports entre espaces et sociétés amène ensuite à la reprise des principaux thèmes de cette première partie pour une mise en regard des modalités de construction des spatialités des élus locaux avec l’organisation des pratiques sociales actuelles.

3Les deux parties suivantes développent successivement les concepts de réticularité et territorialité et la façon dont ils marquent les spatialités des élus. L’ordre des parties est fondé sur la chronologie des objets d’étude de l’auteur qui a commencé ses travaux de recherche sur les réseaux de villes. Il décrit donc dans la deuxième partie une utilisation peu fréquente du concept de réticularité par les acteurs locaux et sa faible utilisation dans les logiques politiques des réseaux de villes. Un premier chapitre revient sur la complexification des spatialités sociales pour préciser ce que sa conception des réticularités emprunte aux territorialités. Le rappel de nombreux exemples des avantages que les réseaux offrent pour nos relations sociales, nos déplacements et les possibilités d’être dans des rapports d’une coprésence physique choisie s’inscrit en faux contre la vision négative de modes de vie réticulaires. L’évocation de liens qui temporairement prennent le statut de lieux démontre l’emboîtement possible de territorialités dans les réticularités. Ces principales caractéristiques des réticularités sociales ou politiques sont associées aux fondements des réseaux de villes. Le succès rencontré par ces réseaux auprès des villes moyennes ou petites pour envisager leur développement voire leur survie grâce à des complémentarités est expliqué par les possibilités de choix : celui des logiques d’associations pour conserver une attractivité face aux métropoles, celui d’actions ponctuelles qui ouvrent sur des projets entre territoires. Les limites d’une logique politique réticulaire présentées à travers des liens horizontaux qui n’apportaient pas toujours des bénéfices aux protagonistes et des relations réticulaires non-continues dans le temps, qui auraient pu être complémentaires de ressources trouvées dans un espace continu, mais ont été interprétées comme un échec par de nombreux élus locaux, démontrent pour l’auteur une difficulté de ces derniers à s’extraire d’une pensée spatiale qui envisage un territoire comme périmètre continu. À côté du constat indéniable que la recherche d’un territoire avec des instances de pouvoir fortes et légitimes pour l’exercice des compétences ne permet pas aux élus locaux de s’extraire de l’espace contigu car ils en reçoivent souvent des injonctions auxquelles ils ne peuvent se soustraire, il apparaît surtout pour l’auteur que le registre dominant de l’organisation politique occidentale est celui de la territorialité et d’un rapport à l’espace pensé en surface, qui n’est pourtant pas universel (en référence à D. Retaillé).

4Ceci explique pourquoi la suite du parcours de recherche s’est attaché à comprendre la puissance du modèle terriorial.

5Ces résultats sont présentés dans la troisième partie qui expose les causes de la prégnance des territorialités dans la spatialité des acteurs politiques locaux à partir de trois hypothèses :

  • la première propose la référence à la « ritournelle » (Deleuze et Guattari, 1980) qui envisage le territoire comme un agencement spatial qui rassure les individus dans leur relation au monde en se référant à un espace de vie qui peut être un périmètre très restreint. Cet élément d’identité permet de se positionner dans un monde parfois peu compréhensible. Sans déprécier l’importance des territorialités, l’auteur souhaite insister sur le fait qu’aujourd’hui, ce territoire restreint et contigu comme espace rassurant de vécu relève en grande partie du mythe et que ses définitions sont tout autant discutables que discutées par les géographes ;

  • la deuxième hypothèse, développe la partie la plus conséquente des travaux de l’auteur tant sur la richesse des exemples que sur l’aboutissement des résultats. On y trouve à cet égard une formulation séduisante sur la « température des territoires » en référence à l’importance de la dimension affective liée à la culture, à l’histoire, à la toponymie qui opposerait des « territoires chauds » à des « espaces froids » dont le découpage a été imposé par un pouvoir central au moment de la Révolution française, sans connexion avec une histoire vernaculaire. Cette opposition est analysée à travers trois processus : le premier est un réchauffement territorial de certains espaces (chefs-lieux de cantons et départements) devenus incontournables pour la vie des populations par leurs offres de services publics, et parce que la présentation du territoire national par l’enseignement scolaire à travers cette grille de lecture a favorisé une interprétation et une compréhension d’une identité territoriale moderne. Le deuxième est une résilience des départements dans la guerre entre leurs défenseurs et les lieux de pouvoirs englobants de l’État et des régions. Cette résilience est illustrée par un développement très riche d’exemples qui rappelle que les départements ont toujours survécu malgré le projet de réforme des collectivités locales sous le gouvernement Sarkozy qui s’est poursuivi avec la volonté de supprimer les numéros de département sur les plaques d’immatriculation ou avec la loi NOTRe. Ces résistances permettent une typologie des formes de réchauffement. Certaines traductions opportunistes de ce réchauffement : affichage par des acteurs privés de marques, de labels auxquels sont associés les noms des départements constituent un avantage pour la promotion des produits et une notoriété qui est un atout pour la pérennité des départements. Analysés avec cette grille de lecture pour expliquer les logiques d’actions de leurs élus, les régions et les pays présentent un réchauffement qui consiste à recycler des éléments de leur histoire. Pour les régions, il se matérialise par la conservation de certains noms historiques de provinces puis avec la décentralisation par la volonté des élus de promouvoir une histoire recomposée, et souvent sans rapport avec des pratiques réelles et des spatialités qui évoluent. Les pays issus de la LOADT sont un autre exemple de réchauffement des territoires où le périmètre historique originel est un atout mais une condition insuffisante pour une adaptation opérationnelle. Leur réchauffement n’a pas eu d’effet salvateur car investis par une identité refuge, et dépendants des régions pour leur politique, ils ont constitué une menace pour les élus départementaux. Ainsi est proposée une lecture de certaines péripéties qui ont conduit à l’arrêt de leur création par la loi du 16 décembre 2010 et à la résistance de certains d’entre eux grâce à des projets de développement qui ne sont pas toujours construits sur de l’exhaustivité territoriale. L’ouverture pour faire le lien entre ces constructions identitaires des territoires et la réticularité est l’évocation des mobilités touristiques induites par la mise en avant d’éléments linguistiques, culturels, architecturaux utilisés comme signaux identitaires dans des projets récents pour conférer une authenticité du territoire qui, l’auteur le démontre avec des exemples du Pays basque, ont souvent peu à voir avec l’histoire de l’espace concerné ;

  • la troisième hypothèse ramène le lecteur à une analyse de la logique politique de l’organisation de l’intercommunalité par l’État qui est passé d’une approche de l’intercommunalité de gestion à une intercommunalité où le projet principal était la construction d’un territoire. La réforme de collectivités territoriales de 2010 est soulignée comme une étape majeure en ce qu’elle interrompt les possibilités d’associations choisies, jugées incohérentes et insiste sur la recherche d’une taille de « maille idéale » pour s’adapter aux logiques de vie des individus. En référence à des cadres opérationnels (SCoT, INTER SCoT) et à une chronologie législative (lois SRCI de 1999, loi de 2010 et loi NOTRe de 2015) de l’aménagement, l’auteur actualise ses résultats de recherche avec les évolutions les plus récentes de la manière dont l’État a repris la main par un appel à la compétitivité des territoires qui ne recherche plus la solidarité. Ceci vient accentuer l’incohérence de la recherche pour articuler la quête d’une bonne maille de logique d’action publique avec les stratégies des élus locaux et avec le registre de plus en plus réticulaire de la société. Ainsi, cette quête de l’État d’un optimum dimensionnel dans l’élargissement et la continuité spatiale ne semble pas pour lui devoir aboutir même avec le redécoupage régional de 2016.

6Cette dernière partie sur la logique de l’intercommunalité et la difficile quête de son périmètre idéal propose un arrêt des modifications des périmètres pour s’appuyer sur des alliances interterritoriales (en référence à Vanier, 2008) au plus près possible des modes de vie et attentes de la société en matière de services et de ressources. Pour l’auteur, l’élargissement des périmètres et la révision de seuils de population sur une logique de regroupement essentiellement comptable devraient au moins donner des opportunités d’innovations dans la gouvernance. Il propose à cet égard des alliances entre périmètres des EPCI existants, en reportant une partie de leur budget sur des projet interterritoriaux qui transformeraient les frontières en coutures.

7La conclusion de cette troisième partie revient sur les étapes de la démarche de recherche pour expliquer la nécessité de changer une vision du territoire en la fondant plus sur des liens que sur des limites. À cet égard, les intercommunalités pourraient pour l’auteur devenir des périmètres pertinents de l’action publique locale et d’attachement pour les élus et leurs administrés. Cependant cela implique qu’elles soient dotées d’une souplesse de fonctionnement pour des projets et non-figées dans des périmètres de pouvoir. Enfin, la projection pour de futures recherches amène l’auteur à évoquer un registre de spatialité qu’il qualifie de « mythique », à partir de sa confrontation à la culture polynésienne.

8La conclusion de l’ouvrage dépasse l’objet de la recherche pour interroger le rôle du discours scientifique géographique dans cette prédominance d’une pensée « territorialisante ». On y retrouve l’idée de l’instrumentalisation du chercheur par le politique qui, au demeurant, n’est pas propre à la géographie. Mais aussi l’idée que le chercheur géographe en parlant du territoire s’assure une audience et préserve son rôle et sa place dans le champ scientifique. Au final, l’auteur n’essaie pas de défendre la légitimité de l’emploi du mot territoire ou son évolution mais propose de voir en quoi il peut être appliqué à des objets nouveaux et insiste pour éviter le territorialisme méthodologique.

9L’intérêt de cet ouvrage est la (dé)construction méthodique de la logique du discours des élus locaux sur les périmètres de l’aménagement du territoire pour donner une clé de compréhension de leur action. Sa réussite tient par ailleurs au fait que l’auteur interroge son objet d’étude évitant de considérer son existence comme non-contestable. Ainsi, la lecture proposée n’est pas celle d’une géographie politique mais d’une géographie qui s’intéresse aux rapports entre l’espace et la société à partir des cadres territoriaux proposés par les acteurs politiques. Les exemples précis du terrain de recherche, qui est celui du Grand Sud-Ouest et plus particulièrement de l’Aquitaine et des Pyrénées-Atlantiques, n’empêchent pas une montée en généralité grâce aux nombreuses références bibliographiques dans le texte qui relient les propos de l’auteur à des études et analyses antérieures aux siennes. Le choix du récit chronologique des recherches et du questionnement théorique personnel et l’actualisation qui intègre les évolutions législatives de 2015 et 2016 attestent la volonté d’une recherche impliquée avec son objet. Enfin, le souci de souligner les limites du travail personnel ne relève pas de la rhétorique, il permet d’ouvrir des pistes pour mobiliser des chercheurs sur les thèmes au centre du propos. Ce texte d’actualité peut être utile à tout enseignant chercheur en géographie ; il est également accessible à des étudiants possédant une culture de l’aménagement du territoire et intéressés par les logiques d’action publique qui le guident.

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Notes

1 Les références aux auteurs proposées par Fr. Tesson et reprises dans ce texte sont portées entre parenthèses.

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Pour citer cet article

Référence papier

Corinne Siino, « De la spatialité des acteurs politiques locaux : territorialités et réticularités »Sud-Ouest européen, 49 | 2020, 84-87.

Référence électronique

Corinne Siino, « De la spatialité des acteurs politiques locaux : territorialités et réticularités »Sud-Ouest européen [En ligne], 49 | 2020, mis en ligne le 08 janvier 2021, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/soe/6917 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/soe.6917

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Auteur

Corinne Siino

Université Toulouse – Jean Jaurès

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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